LAURIER HOMME D'ETAT
La conclusion de tout ce qui précède est Claire : c'est que non seulement Laurier a été un grand ;-à. teur parlementaire, mais aussi un homme d’E premier ordre,
Il avait la justesse et la souplesse d'esprit, le Fair, le jugement, les Connaissances, la fine diplomatie, les, hautes Conceptions et la maitrise de soi-r1ême qui Constituent l’homme d'Etat.
Sa nature et son Caractère le portaient peut-être trop, quelquefois, à Compter sur le temps, sur l'impré vu, pour régler les difficultés, à ajourner les résolutions énergiques, à jouer le rôle patient de Fabius,
mais il prétendait que la temporisation lui avait rendu de grands services.
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les forces, tous les ressorts de son mécanisme intel-
lectuel, qu'il fallait l'observer et Je juger. Le terreà-terre de l'administration, la cuisine de la politique le laissaient plus ou moins froid, indifférent: les questions de Patronage l’ennuyaient profondément. Mais plus une situation était corsée, hérissée de diffcultés, plus elle exigeait un grand effort d'esprit et ses ressources diplomatiques et ora-
de volonté, plus
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toires se manifestaient de la façon la plus brillante. Son indifférence apparente faisait place alors à l’activité, à l'énergie, aux conceptions les plus habiles, aux résolutions les plus hardies, et rien ne pouvait le détourner de la voie qu’il s'était tracée, du but qu’il voulait atteindre.
De tous les hommes d’Etat qui ont illustré la poli. tique canadienne, quel est celui qui aurait pu traverser et régler des difficultés religieuses et nationales si dangereuses, parler et agir avec autant de franchise, sans laisser aux épines du chemin des lambeaux de sa popularité ?
Qui aurait pu faire accepter ou excuser aussi facilement ses opinions ou sa manière d'agir, dans la guerre du Transvaal, par la province de Québec, et ses idées d'indépendance, dans la grande question de l'Impéria iisme, par les Anglais du Canada et de l’Angleterre ?
Ses campagnes dans les provinces anglaises sur les questions du Nord-Ouest et des jésuites, et sa lutte contre les projets de Chamberlain démontrent que son courage et son talent étaient à l'épreuve de tous les dangers, de toutes les influences.
Dans tous ses discours, dans tous ses écrits comme dans ses conversations, il ne cessait de faire l'éloge de la constitution anglaise, des bienfaits qu’elle a procurés au monde, des libertés que nous lui devons. Il a plus d’une fois exprimé l'opinion que la reconnaissance et la loyauté nous faisaient un devoir de donner à l'Angleterre des preuves tangibles de sympathie,
Après cinquante années d’
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une vie de bonheur et de
Jote
Mais il s'était imposé une limite qu'il ne voulait pas franchir, 1] refusait d’aliéner la liberté et l'indépendance du Canada, de le lancer dans les voies tortueuses de l’Impérialisme, d'engager l'avenir. Il voulait que ceux qui viendront après lui aient les mains libres, qu'ils n'aient pas le droit de dire que les engagements
Laurier lui-même, malgré sa clairvoyance, ne Pouvait le dire. II disait Souvent que c’est un mystère
ce rapport, il a contribué plus que tous les hommes d'Etat qui l'ont précédé, à donner cette patriotique orientation à notre politique. La dénonciation des traités de Commerce de l'Angleterre avec l'Allemagne et la Belgique, ja reconnaissance de notre droit de taxer, à notre guise, les produits allemands, et de négocier des traités de commerce avec les autres nations, et sa lutte énergique contre l'impérialisme Militaire, sont des Points de repère importants dans cette orientation.
Le joug de l'Angleterre devient de jour en jour plus léger, le lien colonial moins lourd, l’évolution vers l'indépendance commerciale de plus en plus rapide.
Les complications que la rupture complète du lien colonial entrainerait et la gravité des problèmes qu'elle soulèverait, faisaient croire à Laurier que le “statu quo” sera la situation la plus avantageuse aussi longtemps qu’elle pourra se concilier avec cette politique d'orientation et d'évolution, de progrès et de développement commercial et industriel.
Tous les projets d’impérialisme politique ou commercial sont plus acceptables en théorie qu’en pratique; salués, au premier abord, comme des manifestations de loyauté, ils soulèvent ensuite toutes sortes d’objections, quand on constate qu'ils viennent en conflit avec des intérêts puissants. Par exemple, le consommateur anglais refuse de se taxer pour favoriser les produits coloniaux, et le manufacturier canadien s'oppose à ce qu’on favorise, à son détriment, le manufacturier anglais. Et puis, il en est encore qui croient que c'est en regardant les Etats-Unis que nous devons chercher notre orientation commerciale et industrielle. Cependant, vu le refus constant des Américains de faire des concessions convenabies, il a bien fallu à nos hommes d'Etat chercher ailleurs le marché dont nous avions besoin. On croit dans certains cercles que la meilleure solution de ce problème serait de garder le tarif de faveur vis-à-vis de l’Angfeterre, et d'élever les droits sur tous les produits
manufacturés venant des Etats-Unis ou d’ailleurs, pendant que le Souvernement anglais favoriserait nos
Mais qui réussira à convaincre le consommateur anglais qu'il doit, dans l'intérêt de l'Empire, consentir à payer plus cher le pain qu'il gagne si péniblement ? Les grands sentiments de patriotisme et de loyauté laissent froids les estomacs vides (1).
A Londres, au banquet présidé par le prince de
de plusieurs nations européennes, Les colonies britanniques sont faites pour devenir des nations libres ; la nation canadienne l'est, et la liberté voilà sa nationalité, La séparation ne nous donnerait pas un seul droit que nous n'ayons déjà.
Il disait vrai.
En réalité, est-il sur la terre un pays plus heureux que le Canada, un Pays où l’on trouve plus abondam-
Laurier à plus que personne contribué à vaincre les esprits récalcitrants que le pays, sous la Confédération, peut marcher dans la paix, l'harmonie et le progrès.
Comme LaFontaine, il a accepté le fait accompli, ct entrepris d'en tirer le meilleur parti possible, en invitant les hommes de toute race et de toute religion à mettre leurs aptitudes et leurs facultés si diverses
au service de l'intérêt Commun, à unir leurs forces ——
(1) La question du tarif agite beaucoup les esprits, en ce moment. En ce qui concerne les produits naturels, elle semble assez facile à résoudre, mais il n'en est Fas de même des produits fabriqués.
pour faire du Canada l’un des pays les plus riches, les plus heureux de la terre.
Il ne faut pas oublier le mérite qu'il a d’avoir assuré l’autonomie et l’avenir des provinces, en leur donnant les moyens de faire les choses les plus nécessaires à leur développement.
Les gouvernements de ces provinces disaient avec raison cue les auteurs de la Confédération, en leur enlevant les droits de douane et d’accise, les avaient dépouillés de leurs principales sources de revenu, que la compensation qui leur a été accordée, sous forme de subside fédéral, était insuffisante et ne leur permettait pas de faire les sacrifices que demandent la colonisation, l’agriculture, l'instruction publique, tout ce qui aurait pour effet d'augmenter le chiffre et la richesse de leur population,
Il est certain que l'allocation annuelle de 80 cents par tète, basée sur le chiffre de la population de 1868, a cessé depuis longtemps d’être en rapport avec l’augmentation des droits de dowane et d’accise, avec les besoins des provinces.
Un remaniement du subside fédéral s’imposait dans l'intérêt même du gouvernement fédéral qui profitera plus directement que les provinces de l’accroissement de leur population, et dans l'intérêt de la paix et de l’harmonie, afin de faire disparaître une source de mécontentements et de plaintes légitimes.
Depuis longtemps les gouvernements provinciaux réclamaient en vain l'augmentation de l'allocation
fédérale. Grâce à l'énergie de sir Lomer Gouin, ils réussirent à convaincre M. Laurier et ses collègues que leur demande était juste, raisonnable.
J'écrivais en 1904 :
Les dernières élections sont une éclatante démonstration de la popularité de Laurier et de son influence dans toutes les Parties du Canada. Jamais homme public ne reçut de ses concitoyens un témoignage plus flat teur et plus mérité d'estime et de confiance.
Il en coûte de penser qu'une carrière si noble, si utile, si nécess. cesaire même, devra prendre fin, mais il faudra bien qu'elle subisse le sort de tout ce qui est humain.
C'est une pensée inquiétante pour ses amis, pour tous ceux qui s'intéressent à l'avenir du pays.
On dit souvent qu'il n'y à pas d'hommes nécessaires, qu'il se trouve toujours quelqu'un pour remplacer celui qui s'en va, et c'est l'opinion de Laurier qui est optimiste, et répète souvent qu'il y aura toujours parmi les Anglais comme parmi les Canadiens-français, des hommes muse ges pour faire triompher les idées de justice, de conciliation et de fra. ternité.
Il est permis d'être moins confiant, moins optimiste.
11 sera toujours si facile, dans un milieu comme le nôtre, soit par ambition ou fanatisme, de soulever et d'exploiter les sentiments ou le préjugés nationaux et religieux.
La crise nationale que nous traversons fait voir les dangers, les éléments de conflit que renferme la Confédération.
La Confédération a été un cruel désappointement Pour ceux qui berçaient leur patriotisme des rêves les plus brillants sur l'avenir de la race française au Canada, et ils ne sont Pas encore complètement ras-
surés. L'exécution de Riel, l’abolition de l'usage officiel de la langue française au Manitoba et dans les territoires du Nord-Ouest, l'excitation religieuse et nationale soulevée par la question des écoles et la guerre du Transvaal, la prescription du français dans les écoles d'Ontario et la Campagne violente menée contre la province de Québec pendant la guerre, sont bien de nature à inquiéter les amis de leur nationalité.
Il semble que depuis quelque temps, grâce à des esprits éclairés comme M. Moore, l’auteur du Clash et plusieurs autres, il se fait une réaction en notre faveur, dans le monde politique spécialement. On parait nous apprécier plus justement, plusieurs grands journaux de langue anglaise n'ont pu s'empêcher de déclarer que la province de Québec opposait une digue aux théories malsaines qui menacent d'envahir le Canada, que le bolchévisme ne pourrait y pénétrer, grâce aux enseignements de son clergé. Ils ont été obligés d’avouer que cette influence a du bon et qu'on doit lui attribuer le Caractère paisible et moral, les idées saines et le respect de l'autorité qui distinguent notre population.
Ils reconnaissent qu’une province aussi importante que Québec ne peut rester plus longtemps sans représentation dans le cabinet, que cette situation constitue une anomalie regrettable et contraire à l'esprit et au bon fonctionnement de nos institutions politiques.
Certes il est naturel que nous ressentions vivement les insultes dont nous sommes victimes, mais
malheureusement nous n° sommes pas nous-mêmes sans péché. Lorsqu'on demande à des hommes influents des provinces anglaises la raison de leur hostilité à notre égard, ils disent :
plusieurs de vos journaux et de vos à la guerre du Transvaal, aux écoles
Inutile d'essayer de leur faire admettre que les Canadiens-français avaient le droit de se croire obligés de prendre la défense de leurs compatriotes vivant
dans les provinces anglaises, et que, en tout cas, leur attitude sur cette question comme sur les autres n'excusait pas les outrages, les accusations blessantes dont notre population a été et est encore victime. Ils ne veulent admettre aucune différence, aucune distinction et nous rappellent des écrits et des discours qu'ils ne peuvent pas oublier, et, pourtant, ce sont des gens qui nous sont en général sympathiques.
Cela prouve combien nous avons besoin d'être prudents dans la défense de nos droits, de savoir allier la modération à la fermeté, d'éviter les mots blessants qui peuvent nous aliéner les sympathies dont nous avons besoin dans le monde anglais.
C'était la politique de Laurier et c'est la seule Opportune et pratique.
Si déjà les vastes et riches régions du Nord-Ouest ont déchainé sur les vieilles provinces, des tempêtes qui ont secoué puissamment les fondements de la Confédération, on se demande ce qui arrivera, lorsqu'elles seront représentées dans le Parlement par une députation à peu près égale à celle de Québec.
Quel rôle jouera l'élément canadien-français dans les conflits que l'avenir nous réserve, dans la lutte qui se fera pour la prépondérance.
Quoiqu'il en soit, les plus craintifs admettent maintenant que la politique de Laurier était la plus sage, la plus pratique, la plus favorable au développement, dans la paix et l'harmonie, des immenses
ressources du pays, la plus propre à assurer les destinées du Canada français.
Ils ne sont pas rares ceux qui croient comme lui, que le contact journalier des Canadiens-français avec une race si positive, si pratique, est pour eux un élément de force et de progrès, sous Ir: rapport moral et national, comme au point de vue matériel, que la province de Québec, séparée des autres provinces se serait consumée dans des dissensions intestines, dans des discordes religieuses déplorables.
Si la question nationale ou religieuse ne surgissait que dans de rares et exceptionnelles circonstances, ce serait moins inquiétant, mais non, elle se dresse constamment comme un spectre devant ceux qui gouvernent, à l’occasion d’une simple nomination de commis comme à propos d'un projet de li important.
Tous les jours, elle fait surgir une nouvelle diffculté, un nouveau problème qu'il faut résoudre par la conciliation, Par le compromis.
Le compromis a engendré la Confédération et il la fait vivre,
C'est une politique énervante.
Qu'arrivera-t-il Je jour où la minorité blessée dans son honneur et ses sentiments les plus chers, refusera de se soumettre à la volonté d'une majorité tyrannique ?
Nous aurons l'union de toutes les provinces an- &laises contre la Province de Québec.
Certes, nos hommes publics doivent tout faire Pour éloigner ce jour fatal, Pour éviter ce danger alarmant. Mais le Pourront-ils toujours ?
Où est l'homme qui aura, comme Laurier, la force, l'autorité nécessaire pour faire entendre, aux heures d excitation, le langage de la raison aux uns et aux autres, aux Anglais comme aux Canadiens-fran- Sais, pour apaiser les Passions religieuses Où nationales ?
Quand aurons-nous un Canadien-français, réunissant tant de talents et de qualités, si Complet, si par-
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fait, si habile et si honnête en même temps, que tous, Anglais comme Canadiens-français, catholiques comme protestants, reconnaïtront son mérite et le jugeront digne d’être leur chef.
À tout événement, ses oeuvres et ses discours resteront comme un flambeau pour les générations futures, et sa vie sera une leçon, une glorieuse leçon pour la jeunesse; elle sera une démonstration convaincante de ce que peut devenir l’homme de talent, qui depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse, travaille tous les jours à développer les dons de Dieu, à perfectionner son esprit et son caractère.
Ajoutons que son nom sera pour ses compatriotes un titre de gloire, un symbole d’espérance, un drapeau, une couronne immortelle de laurier.