‹ Laurier, sa vie, ses œuvresChapitre 20 sur 55 · LE GRAND-TRONC PACIFIQUE · texte numérisé non relu

LE GRAND-TRONC PACIFIQUE

Parmi les oeuvres de Laurier, il faut mettre au premier rang l’immense réseau de chemin qui, sous le nom de “Grand-Tronc Pacifique”, reliera, d’un océan à l’autre, toutes les provinces du Canada.

C’est lui qui, dans le cours d’une conversation avec M. Hays, le président de la Compagnie du Grand- Tronc, lui donna l’idée de cette immense entreprise. M. Hays fut d’abord effrayé par la grandeur du projet, mais Laurier lui en fit voir les aspects grandioses et pratiques, les résultats immenses pour la compagnie et le pays, et l’invita à y penser sérieusement.

M. Hays y pensa, consulta et annonça à Laurier qu’il croyait le projet réalisable. Le travail d’enfantement fut long, pénible, il fallait passer à travers les difficultés les plus graves, concilier les intérêts les plus divers et les plus puissants. Le moindre des obstacles n’était pas le mauvais vouloir du Pacifique qui voyait surgir un rival dangereux. Mais Laurier était convaincu que ni le Pacifique, ni lTntercolonial ne souffriraient sérieusement de la concurrence d’un chemin de fer qui vivrait du commerce et de la richesse qu’il développerait dans des régions éloignées de leur centre d’action.

Il croyait que la construction d’une nouvelle ligne était devenue aussi nécessaire que l’était celle du Pa-

laurier

cifique en 1875, et que même les deux réunies ne suffiraient pas avant longtemps à transporter les produits des riches et immenses régions où les flots pressés de l’immigration se précipitent, et qui semblent destinés à être l’un des théâtres les plus grandioses de l’activité humaine, le grenier, comme on le répète souvent, du monde.

Il déploya une énergie que l’état de sa santé rendait pénible, afin de briser tous les obstacles, de vaincre toutes les hésitations, toutes les résistances et de pouvoir mettre le projet devant les Chambres, à la session de 1903.

Lorsque, le 30 juillet 1903, Laurier se leva pour présenter le nouveau-né sur les fonts baptismaux de la Chambre, tous les députés étaient à leurs sièges et les galeries étaient remplies. Comme il paraissait un peu affaibli et fatigué depuis quelques jours, ses amis étaient inquiets, mais, cette fois encore, il fut éloquent, en dépit de la sécheresse du sujet, et fit une magistrale exposition de la grande entiepiise.

Après avoir fait voir les grands aspects de la question et démontré l’importance d avoir a travers le Canada une voie ferrée absolument indépendante des Etats-Unis, il fit, dans les termes suivants, la description des régions que la nouvelle ligne traverserait:

Il est établi qu’il est facile de construire ce chemin de fer à travers les montagnes Rocheuses, soit par la voie de la rivière de la Paix, soit par celle de la rivière aux Pins. Il est prouvé que, sur le parcours de ces rivières se rencontrent de riches prairies comparables, sous le rapport de la fertilité, aux meilleures terres des vallées de la rivière Rouge et

LAURIER

de la Saskatchewan. Il est acquis que ce chemin de fer, construit, soit par la voie de la rivière aux Pins, soit par celle de la rivière de la Paix, nous mettrait en communication avec le célèbre district d’Omineca, justement renommé pour ses mines d’or. Si ces mines restent encore inexploitées, c est qu elles sont inaccessibles au mineur chargé de ses outils et de ses provisions ; mais, du moment que nous pourrons y avoir accès, ces mines prendront une grande valeur et se transformeront en un nouveau Klondyke. Il est prouvé que la région entre Winnipeg et Québec est une zone d argile fertile, riche en bonnes terres, en bois, en forces hydrauliques et qui offre toutes les ressources d’un beau pays agricole et industriel. Il y a quelques semaines à peine, un journal qui fait autorité en matière de commerce de bois, le Lumberman, de Chicago, affirmait que cette région-là est destinée à fournir au monde entier de quoi alimenter l’industrie de la pâte de bois et du papier.

En présence de ces faits, quelle est la conclusion qui s’impose ? C’est que, évidemment, il faut pourvoir sans retard à l’établissement d’un chemin de fer qui pénètre dans ces riches et fertiles territoires.

Il est mutile d appuyer davantage sur des faits connus de tout le monde. Nos fertiles prairies sont en pleine voie de colonisation, et les nouveaux établissements marchant à grandes enjambées dans la voie du progrès. Des milliers d’immigrants, que dis-je ! des centaines de mille les envahissent d année en année. Pendant deux ou trois générations et, peut-être plus, ces nouveaux colons se livreront à la productions des céréales, et probablement, à l’exclusion de toute autre culture. Ils auront besoin de tout ce qui est en usage chez les hommes civilisés. Il leur faudra des vêtements, des meubles et des articles fabriqués de tout genre. Alors, que faut-il faire, M. l’Orateur ? Permettrons-nous à nos voisins, les Américains, de subvenir aux besoins de ces colons, ou bien construirons-nous un chemin de fer qui mette nos fabricants d Ontario et de Québec en mesure de répondre aux demandes de ces populations ? Parmi ces besoins il en est un qui prime tous les autres, c’est celui du bois de construction. II faut, à ces populations, du bois pour la construction de leurs maisons d’habitation, de leurs granges, de leurs etables et de tous les bâtiments. Ce bois, où se le procurerontils ? Ce n’est certes pas dans la partie du pays qu’ils habitent et qui

LAURIER

est le théâtre de leurs travaux, puisque, dans cette contrée, le bois de construction manque.

M ais, heureusement pour nous, les autres parties du chemin, celle qui se trouve comprise entre Moncton et Québec, et celle qui traverse les montagnes Rocheuses, sont riches en essences de tout genre ; et du moment que le chemin sera en exploitation, il s’établira un commerce important entre toutes les régions qu’il traversera. Ce n’est pas tout. Il y a un autre genre de commerce qu’on .semble mettre en oubli ou passer sous silence, à l’heure qu’il est, quoiqu’il soit de la plus haute importance : c’est le commerce des bestiaux. J’ai à peine besoin de le dire, les terrasses des montagnes Rocheuses sont peut-être aujourd’hui les meilleures terres à pâturage du monde entier, et les troupeaux de bestiaux domestiques dans ces districts à pâturage deviennent aussi nombreux que l’étaient jadis les troupeaux de bisons. Il faut à ce commerce un débouché vers l’Océan. La nouvelle ligne, si courte, si directe, et favorisée par le climat du pays qu’elle est appelée à desservir, est une ligne idéale au point de vue de cette grande industrie. L’expéditeur, quand il débarquera ses bestiaux à Québec, à Saint-Jean ou à Halifax, se trouvera en mesure de réaliser le véritable idéal du trafic, puisqu’il pourra les transborder immédiatement sur les vaisseaux, sans perte de poids.

Il est une autre considération, encore plus importante, à certains égards, c’est celle du commerce avec l’Orient. Toutes les nations se disputent le commerce du Japon et de la Chine, et il n’y a pas un pays aussi bien situé que le Canada, pour l’accaparer.

Il suffit de jeter un coup d’oeil sur la carte pour comprendre que la route, d’Europe aux ports canadiens, est la plus courte de toutes les routes ouvertes au commerce européen. Etudiez le tracé de la nouvelle ligne et vous constaterez qu’elle est la plus courte de toutes celles qui traversent le continent américain. Etudiez sur la carte la route de Port Simpson à la côte du Japon et vous verrez qu’elle est la plus courte de toutes les lignes entre ce dernier pays et le continent américain. Toutes ces considérations nous ont convaincus du devoir impérieux de ne pas temporiser, mais de pourvoir immédiatement à la construction d’un che-

LlAURIER

min de fer comme celui que je viens d’indiquer, s’il nous est possible de l’obtenir à des conditions raisonnables. . .

A le voir et à l’entendre parler avec tant d’énergie et de chaleur, on n’aurait pas dit que sa santé souffrait depuis quelque temps. Il termina par une péroraison qui souleva les applaudissements de la Chambre :

M. l’Orateur, on peut dire à bon droit que, de toutes les découvertes qui ont illustré le siècle dernier, c’est celle de la locomotive et du chemin de fer qui a le plus puissamment contribué à répandre les bienfaits de la civilisation. Dans son “History of our own times”, Justin McCarthy dit que rappelé de Rome pour aller occuper, à Londres, la charge de premier ministre, sir Robert Peel dut faire le voyage de la même manière que l’avait fait Constantin 1 ,500 ans auparavant, lorsqu’il se rendit de York à Rome pour devenir empereur. L’écrivain fait observer que les deux voyageurs n’avaient pu compter que sur la rapidité de leurs coursiers et de leurs voiliers, mais que si sir Robert Peel avait eu à effectuer ce voyage, quelques années plus tard, le chemin de fer lui aurait permis de franchir la même distance en à peu près quarantehuit heures. Le chemin de fer a été le plus important instrument de civilisation du siècle dernier ; plus que tout autre intermédiaire humain, il a contribué à resserrer l’union entre les nations. Il a donné le coup de mort aux vieux préjugés en permettant aux peuples de se mieux connaître les uns les autres ; il a aussi établi le règne de l’harmonie là où, sans lui, l’ignorance aurait continué d’entretenir la discorde et les querelles.

Le pacte fédéral serait resté lettre morte si le Grand-Tronc, le Pacifique et l’ Intercolonial n’étaient venus réunir les diverses parties du pays et leur apprendre à associer leurs sentiments, leurs aspirations et leurs efforts. Le nouveau chemin de fer sera un autre chaînon d’union. Il ne servira pas seulement à donner accès à un territoire resté jusqu’ici inculte et improductif et à assurer le passage du trafic canadien par

Sir Jobn A. Macdonald

LAURIER

les routes canadiennes ; il ne servira pas seulement à resserrer les liens qui unissent les citoyens de l’ancien et du nouveau Canada, mais il aura encore pour effet de nous assurer notre indépendance commerciale et de nous affranchir à jamais de l’obligation de transiter nos marchandises. A mon sens, cette seule raison devrait suffire à justifier non seulement tous les sacrifices qui nous sont à présent demandés, mais à en justifier d’autres encore beaucoup plus considérables.

Quelques VOIX : Très bien ! Très bien !

Le PREMIER MINISTRE : C’est donc avec le plus grande confiance, M. l’Orateur, que je présente ce projet à mes amis et à mes adversaires, c’est avec la plus grande confiance que je le présente au peuple canadien.

Quelques VOIX : Très bien ! Très bien !

Le PREMIER MINISTRE : Je le sais, tous ne le verront pas du même oeil que moi ; il va alarmer les timorés et effrayer les irrésolus ; mais, M. l’Orateur, je prétends que tous ceux qui sentent battre dans leur poitrine un coeur vraiment canadien, l’accueilleront comme un projet digne de cette jeune nation déjà assez forte pour répondre aux exigences des plus grands devoirs et pour assumer les plus sérieuses responsabilités.

L’organisation des Territoires du Nord- Ouest en deux provinces et la question des écoles

La division des territoires du Nord-Ouest en deux provinces devait le mettre aux prises avec la question des écoles, avec les difficultés et les passions qu’elle soulève. Il avait résolu de prévenir les complications et les conflits qu’elle pourrait susciter plus tard en la réglant pour toujours. Etant donné que les écoles séparées existaient dans les territoires du Nord-Ouest avant leur admission dans l’Union comme provinces, il s’appliqua à démontrer que d’après l’Acte fédéral de 1867 et l’Acte des territoires du Nord-Ouest de 1875, elles devaient y être maintenues.

Le sujet était plus ou moins aride et peu favorable, en apparence, aux grands mouvements oratoires, mais il en tira des considérations, des rapprochements historiques et des aperçus de haute portée.

La Chambre était au complet, tous les sièges étaient occupés, les galeries remplies. Le coup d’oeil était superbe, le spectacle imposant. Laurier élégamment vêtu comme de coutume, grand, droit, la tête un peu rejetée en arrière, la figure animée, parlait avec une énergie et une chaleur peu ordinaires. Le silence était complet, tous les yeux étaient fixés sur

LAURIER

lui, toutes les oreilles étaient tendues pour entendre chacune de ses paroles.

Lorsqu’il termina, au milieu des applaudissements chaleureux de ses amis, tous disaient que ses arguments étaient irréfutables.

Cependant, les applaudissements qui avaient salué ce grand succès oratoire avaient à peine cessé, qu’on entendait les cris du fanatisme religieux. Le bill présenté par Laurier avait un côté religieux, il contenait, par conséquent, les explosifs les plus dangereux. Les loges orangistes partirent en guerre, accusant Laurier de vouloir imposer des écoles séparées aux nouvelles provinces, des journaux libéraux même prirent feu et contribuèrent à augmenter l’excitation publique.

M. Sifton, l’un des membres les plus intelligents du cabinet, donna sa démission, et d’autres menaçaient de suivre son exemple.

Jusqu’aux représentants du Nord-Ouest qui regimbaient après avoir acquiescé au projet de loi; ils prétendaient qu’on y avait inséré des clauses qui violaient les arrangements intervenus.

C’était 1896 qui recommençait en sens inverse.

En 1896, c’étaient les catholiques qui arboraient l’étendard religieux contre Laurier, cette fois, c’étaient les protestants.

Laurier aimait les situations corsées, les crises aiguës, qui le forçaient de déployer toutes les ressources de sa diplomatie.

LAURIER

Pourtant, non, cette fois, il eut de la peine à s’expliquer cette explosion de fanatisme autour d’une législation si clairement basée sur la loi et la justice et qui ne faisait en réalité que consacrer l’ordre de choses existant.

Mais à côté des fanatiques qui voulaient profiter de l’occasion pour faire disparaître tout ce qui était de nature à empêcher le Nord-Ouest de devenir un pays essentiellement anglais et protestant, il y avait des libéraux anglais qui reprochaient au projet de loi d’aller au delà de l’ordre de choses existant.

Ils disaient que d’après la section 93 de l’Acte Fédéral, les nouvelles provinces devaient entrer dans l’Union avec le système d’écoles séparées alors en vigueur. Or, ils affirmaient que les ordonnances adoptées par le gouvernement du Nord-Ouest, n’ayant été ni désavouées ni contestées devant les tribunaux, faisaient légalement partie du système des écoles et ne pouvaient être mises de côté sans porter atteinte au principe de l’autonomie provinciale.

Laurier admettait qu’il n’avait pas voulu aller au delà de l’ordre de choses existant et que les seules clauses des ordonnances incompatibles avec les dispositions du bill, seraient affectées. Les adversaires du bill disaient que cette question de compatibilité serait un nid de procès, une source de froissement et de complications.

Bref, les deux groupes du parti libéral crurent que la différence entre eux n’était pas assez profonde

LAURIER

pour qu’ils ne pussent s’entendre, et ils résolurent d’adopter un amendement qui assurerait pour toujours l’existence des écoles séparées dans le Nord-Ouest, conformément à la section 93 de l’Acte Fédéral et suivant les ordonnances 29 et 30 adoptées par le gouvernement du Nord-Ouest.

Laurier avait longtemps hésité, il était humilié, et il se demandait s’il ne devait pas profiter de l’occasion pour prendre sa retraite. Il avait même offert de démissionner en faveur de M. Fielding, si celui-ci voulait entreprendre de faire passer le bill tel qu’il était. M. Fielding avait refusé en disant que personne ne pouvait, sans Laurier, entreprendre de gouverner le pays, que sa retraite, dans les circonstances, serait désastreuse pour la paix religieuse et nationale du Canada.

Laurier aurait refusé d’accepter toute modification qui aurait pu être considérée comme une reculade, comme un abandon du principe des écoles séparées. Mais il ne pouvait laisser le pays à la merci des éléments dangereux qu’il avait déchaînés, lorsque les libéraux anglais, un moment égarés, ne lui demandaient que de rendre plus claire la clause du bill qui consacrait le maintien des écoles telles qu’elles existaient.

Il ne pouvait exposer les catholiques du Nord- Ouest à perdre les avantages dont ils jouissent, sur une querelle de mots, sur une différence d’interprétation qui ne portait pas sur le fond de la question.

LAURIER

L’opposition acharnée que les loges orangistes et les tories d’Ontario ont continué de faire à la loi amendée, donne l'idée de ce qui serait arrivé si le sort des écoles séparées était entre leurs mains. Elle jette aussi un jour éclatant sur les motifs qui les décidèrent, en 1896, à accepter le bill remédiateur, sur la manière dont cette loi aurait été mise à exécution.

L'abrogation des ordonnances, seule, aurait rendu pleine et entière justice aux catholiques du Nord- Ouest, or, elle était impossible, elle aurait provoqué une guerre civile.

En acceptant l’amendement, il mettait fin à une crise terrible et sauvait ce qui pouvait être sauvé.

Il l’accepta et le proposa à la Chambre, dans un discours plein de dignité et de fermeté. Mais la tempête de fanatisme continua, la presse tory dénonça l’amendement comme un leurre destiné à tromper la Chambre et le pays et les nationalistes accusèrent Laurier de faiblesse.

M. Monk, chef de l’opposition québecquoise, porta un coup mortel à la croisade des intransigeants, dans un discours superbe où il dénonça leur violence, et démontra avec une impartialité admirable, que le seul effet de l'amendement, à son point de vue, était de mieux assurer les droits des catholiques du Nord- Ouest.

Ce discours eut pour effet de justifier la position prise par Laurier, de faire éclater une fois de plus sa clairvoyance et sa sagesse et de démontrer aux fanatiques que les Canadiens-français ont des hommes as-

LAURIER

sez courageux, assez indépendants pour s’élever audessus de l’esprit de parti et faire entendre le langage de la vérité.

Le discours de M. Monk fut non seulement un beau morceau d’éloquence, mais ce fut, de plus, un acte de courage et de patriotisme.

Cette crise démontra bien toutefois que la Confédération est semée d’écueils, remplie d’éléments de conflits religieux et nationaux, et que l’oeuvre de conciliation et de pacification entreprise par Laurier était construite sur un volcan, dont les éruptions sont inquiétantes.

Elle donna l’idée des difficultés que Cartier dut traverser et nous apprend à être plus justes pour lui, moins sévères pour quelques-uns de ses actes politiques.

Mais, aussi, à qui la faute, si nous sommes dans une situation si difficile ?

Qui a fait la Confédération ?

Sir Wilfrid Laurier était revenu malade de Londres en 1903. Tous ceux qui le virent, à son retour, furent alarmés. Il paraissait vieilli, affaissé, incapable de continuer sa carrière politique. Cette fois encore, les pronostics les plus sombres sur la durée de sa vie ne manquèrent pas. Lui-même était inquiet et se demandait s’il ne devait pas renoncer à la direction du parti libéral. Un jour même, pendant une session du Conseil privé, il se sentit si mal qu’il se hâta de se rendre à sa chambre pour se reposer, et alors, après avoir réfléchi quelques minutes, il crut qu’il ne pourrait plus efficacement exercer les fonctions onéreuses qui incombent à un premier ministre. Sous l’empire de cette pensée, il résolut de faire parvenir immédiatement à ses collègues une lettre leur annonçant sa démission. Il allait remettre sa lettre à son messager afin qu’il la portât sur le champ à ses collègues du Conseil, lorsque M. Fielding entra vivement dans sa chambre pour lui demander comment il était.

“Tenez, dit Laurier, lisez”, et il lui passa la lettre.

“Vous n’enverrez pas cette lettre aujourd’hui, dit M. Fielding, attendez à demain et réfléchissez, pensez aux conséquences de votre démission. Votre santé

LAURIER

n’est pas aussi ébranlée que vous le pensez, un peu de repos la rétablira. ”

Laurier remit au lendemain l’envoi de sa lettre et crut qu’avant de prendre une décision, il devait s’assurer si sa santé ne s’améliorerait pas. Il eut raison d’attendre, car ses forces revinrent et il put continuer sa glorieuse carrière politique.

C’était la deuxième fois que M. Fielding empêchait Laurier de donner sa démission, pourtant il avait raison de penser alors qu’il serait appelé à le remplacer. Il n’est pas étonnant que Laurier ait été si sensible à la désertion de son ami sur la question de conscription, ni qu’il lui ait pardonné si facilement.

De 1903 à 1910, le tarif de faveur à l’égard de l’Angleterre, la construction du Grand-Tronc Pacifique, l’impérialisme, les écoles du Nord-Ouest furent le principal objet des délibérations du Parlement et de la discussion dans la presse du pays et dans les élections de 1904 et 1907.

Laurier se prodigua pendant ces élections ; il parcourut le pays d’un bout à l’autre et défendit sa politique avec une vigueur et une éloquence qui partout produisirent le plus grand effet. La prospérité dont le pays jouissait depuis son avènement au pouvoir, les progrès du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, le bien-être de toutes les classes de la société, donnaient à sa parole une autorité incontestable et lui permettaient de démontrer la sagesse de sa politique.

LAURIER

Son point faible était le Grand-Tronc Pacifique, mais, à cette époque, jusqu’à la guerre', les développements merveilleux du Nord-Ouest, les flots d’immigration qui s’y dirigeaient permettaient de croire qu’une autre ligne transcontinentale ferait pour les régions qu’il traverserait, ce que le Pacifique avait fait pour la prospérité de toutes les provinces. Il n’y a pas de doute que ce chemin de fer a coûté plus cher, beaucoup plus cher que M. Laurier et ses amis ne prévoyaient. Mais les directeurs de la Compagnie du Grand-Tronc n’auraient pas contracté des obligations qu’ils se disent aujourd’hui incapables de remplir, s’ils n’avaient pas partagé la confiance et les espérances du gouvernement.

La construction du Canadian Northern, du chemin de fer de la Baie d’Hudson sont le résultat de cette confiance illimitée dans l’avenir du Nord-Ouest. On croyait ne pouvoir trop faire pour le développement de ces vastes régions, pour donner à leurs produits des voies de transport, on ne prévoyait pas que la guerre ferait de ces entreprises un fardeau onéreux pour le gouvernement et une source d’embarras pour les finances du Canada, qu’elle enlèverait au pays les bras et les millions dont il avait tant besoin pour assurer son progrès, sa prospérité. Mais qui, a cette époque, n a pas été victime de cet excès de confiance, dans le monde des affaires comme dans le monde politique et municipal ?

Les conservateurs agitèrent naturellement la question du tarif et reprochèrent au gouvernement de

LAURIER

faire trop de concessions aux partisans du libreéchange. Mais comme les modifications apportées au tarif ne mettaient pas en danger les industries qui avaient besoin de protection, leurs plaintes trouvèrent peu d’écho dans la population.

Quoique libres-échangistes en principe, M. Laurier et ses amis disaient qu’ils ne pouvaient ignorer les intérêts de l’industrie et la livrer à la concurrence dangereuse des produits américains. Il élevèrent même les droits sur certaines industries, les lainages, par exemple, accordèrent des boni aux fers et aux aciers et empêchèrent certains produits américains, vendus à sacrifice, de noyer le marché canadien, en les frappant d’un impôt suffisant pour protéger le manufacturier canadien.

On essaya bien, dans la province d’Ontario, de soulever contre Laurier les préjugés religieux et nationaux, mais les élections de 190). n’en donnèrent pas moins une majorité de soixante voix au gouvernement.

Page 1