‹ Laurier, sa vie, ses œuvresChapitre 21 sur 55 · LAURIER A LONDRES · texte numérisé non relu

LAURIER A LONDRES

En 1907, Laurier se rendit à Londres pour assister à la Conférence coloniale et fut, comme dans les conférences précédentes, le représentant le plus brillant des colonies anglaises. Ses discours continuèrent d’intéresser l’opinion publique et de faire sensation. Mais son attitude énergique en faveur de l’autonomie des colonies et son opposition à tous les projets qui pouvaient la mettre en danger, déconcertèrent les partisans de l’impérialisme et détruisirent leurs illusions. Il continua de faire l’éloge de la constitution anglaise, des libertés dont le Canada jouissait à l’ombre du drapeau anglais, mais il affirma avec véhémence qu’il n’y a pas lieu de modifier nos relations avec l’Angleterre.

Lorsque le docteur Smart, représentant du gouvernement du Cap, proposa que les colonies fussent appelées à contribuer au maintien de la marine anglaise, Laurier s’y opposa en disant qu’il était impossible d’avoir une politique uniforme sur cette question, que le Canada avait besoin de toutes ses ressources pour son développement et ne pouvait consentir à la contribution demandée, sans danger pour les grandes entreprises et les travaux publics nécessaires à ce développement. Son opposition empêcha le docteur Smart de mettre aux voix cette proposition. Il s’op-

LAURIER

posa aussi fermement au projet dangereux de convertir la Conférence coloniale en un Conseil impérial où la représentation du Royaume-Uni noierait nécessairement celle des colonies, mais il approuva l’idée de la désigner à l’avenir sous le nom de Cogérance Impériale.

Il combattit également la création d’un Conseil de guerre impérial et l’établissement d’une Cour d’Appel impériale, et ses collègues furent de son avis, mais il fit adopter unaniment une résolution en faveur de l’établissement de communications plus faciles et plus directes entre l’Angleterre, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, par la voie du Canada.

La question d’un tarif de faveur réciproque entre l’Angleterre et ses colonies fut aussi vivement discutée. Les représentants du gouvernement anglais prétendirent que la population du Royaume-Uni verrait d’un mauvais oeil tout arrangement qui aurait pour effet d’élever le prix du pain et des choses nécessaires à la vie. M. Asquith exprima 1 opinion que les colonies étaient parfaitement libres d’adopter les tarifs les plus propres à favoriser leurs industries, et il les remercia d’avoir jugé à propos d’établir des tarifs préférentiels en faveur de l’Angleterre, mais il affirma énergiquement que le libre échange était la

politique nécessaire aux intérêts du Royaume-Uni.

M. Laurier dit que si l’Angleterre jugeait à propos d’accepter une politique de préférence mutuelle avec ses colonies, il en serait heureux, mais que le Canada n’exigeait rien en retour de la faveur faite à ses produits.

LAURIER

Son plus grand succès, à la conférance de 1907, fut la 1 econnaissance du droit des colonies de négocier avec les autres nations, leurs traités de commerce.

Depuis longtemps, nos hommes publics se plaignaient de la façon dont le Canada était traité dans ses relations commerciales avec les autres pays et du peu d impoi tance accordé à ses représentants, dans ces cii constances. Mais leurs plaintes étaient vaines et les autorités anglaises persistaient à réclamer le droit de négocier, par 1 entremise des ambassadeurs anglais, les traités de commerce qui intéressaient les colonies. Il n’était pas facile d’induire l’Angleterre à modifier sa politique à ce sujet, à renoncer à des traditions, à des privilèges qu’elle possédait de temps immémorial, à permettre à ses colonies de faire un pas aussi considérable dans la voie de l’émancipation. Lauiier îéussit néanmoins à faire triompher ses vues, et c est après avoir obtenu la consécration de cette concession inestimable, par une lettre de sir Edward Grey et un décret impérial, qu’il chargea MM. Fielding et Brodeur d’aller en France négocier un traité de commerce qui ouvrait le marché français à plusieurs de nos produits.

Il est juste de reconnaître le rôle utile joué par ces deux ministres et par Sir Frederick Borden dans les conférances impériales de 1907 et de 1911 et de louer le zèle avec lequel ils secondèrent les vues et les projets de Laurier. Dans les procès-verbaux de ces conferances on voit figurer avec honneur le nom de M. Brodeur, et Laurier se plaisait à rendre justice

LAURIER

à l’habileté dont il avait fait preuve dans la discussion des questions les plus importantes. Laurier a toujours su faire un choix judicieux de ceux qui étaient chargés de représenter son gouvernement à l’étranger Il en donna la preuve lorsqu’il confia à l’honorable Rodolphe Lemieux la mission délicate d’aller au Japon régler la question irritante de l’immigration japonaise au Canada.

Comme en 1903, les partisans de l’impérialisme eurent recours aux séductions les plus puissantes pour le convertir à leurs idées, tous les honneurs, tous les titres les plus recherchés lui furent offerts, même la pairie. J’ai lu la lettre par laquelle un grand personnage d’Angleterre se disait autorisé par le gouvernement à lui offrir ce témoignage d’estime. Il ne voulut pas l’accepter afin de rester fidèle à ses principes et de conserver sa liberté de pensée et d’action. Comme on le voit, l’appât des honneurs ne le fit pas dévier de la ligne de conduite qu’il s’était imposée.

Pourtant, siéger à la Chambre des Lords, lui avait paru être, à une certaine époque, le but suprême de l'ambition d'un homme politique, et il faut bien avouer qu’il avait raison de se croire capable de faire bonne figure dans ce milieu illustre. Mais rien, rien ne put l’empêcher de rester fidèle à sa politique canadienne avant tout.

Au déjeuner offert aux représentants des colonies par les membres du Parlement, Laurier, appelé le premier à prendre la parole, ne craignit pas de dire:

LAURIER

Il y a quelques années, sous l’empire des sentiments que les traditions du Parlement anglais inspirent à tout sujet britannique, j’avais, un moment, pensé que je pourrais avoir un siège à Westminster ; je suis arrivé depuis à la conclusion que c’était un rêve, un beau rêve tout de même. Toutefois nous allons retourner dans nos pays plus convaincus que l’unité impériale doit être basée sur l’autonomie locale.

Il avait bien raison d’être content du rôle qu’il avait joué à la Conférence de 1907, d’être content de lui-même, ainsi qu’il l’écrivait à un ami, dans les termes suivants :

La Conférence est terminée et pensant à tout ce qui s’est passé depuis les dernières conversations que j’ai eues avec toi avant mon départ, je suis surpris des résultats obtenus. J’ai échappé à tous les dangers ; toutes mes idées ont été acceptées sur toute la ligne, ma politique l’a emporté. Il me parait certain que ce voyage plein de périls a en somme très bien tourné. Mais ceci est entre nous, car je ne veux pas avoir l’air de battre la grosse caisse .

Laurier revint au Canada plus populaire que jamais, aux yeux de ceux spécialement qui connaissaient le courage et le désintéressement avec lesquels il avait défendu les intérêts du Canada et fait avorter tous les projets funestes à son autonomie. Mais les mauvais jours arrivaient où il aurait à faire face à l’hostilité des nationalistes et des impérialistes, où les premiers lui reprocheraient d’avoir trop fait pour l’Angleterre et les autres de n’avoir pas fait assez.

Toutefois les élections de 1908 lui furent favorables, sa majorité réduite d’une quinzaine de voix dans les provinces anglaises, lui resta fidèle dans la province de Québec qui lui donna 54 sièges sur 65.

Il avait ouvert la campagne électorale, le 5 septembre, à Sorel où 10,000 électeurs étaient venus de

Laurier en 1896

LAURIER

partout pour le voir et l’entendre. Il ne manqua pas l’occasion de rappeler les événements glorieux que les lieux évoquaient dans son esprit, de parler des grandes luttes politiques dont ils avaient été le théâtre.

C’est sur les bords de la rivière Richelieu, dit-il, que nos pères, au temps de Papineau, plantèrent l’arbre de la liberté. Je suis sûr que vous avez hérité de l’esprit patriotique qui les animait. Les neiges de la vieillesse ont blanchi ma tête, mais mon coeur est resté jeune et il bat encore pour le bien de notre commune patrie. Inutile de vous dire que le sang qui coule dans mes veines est le même sang qui coule dans vos veines, que comme vous je suis né dans la province de Québec, de parents canadiens-français. Mais je n’ai jamais demande a mes compatriotes de voter pour moi à cause de ma nationalité. Rejetez-moi si je n’ai pas fait mon devoir. Seulement, je puis bien vous demander de ne pas me rejeter parce que je suis comme vous canadien-français.

Inutile de dire que des acclamations enthousiastes accueillirent ces paroles patriotiques.

Quelques jours plus tard, dans une assemblée monstre, au parc Sohmer, à Montréal, il disait, commentant la devise adoptée par les organisateurs de la campagne électorale : “Laissons Laurier finir sa tâche.”

Il reste beaucoup à faire et je songe souvent à ce que je voudrais faire pour compléter ma tâche, mais malheureusement les années s’accumulent sur ma tête, et c’est probablement la dernière fois que je fais appel à mes compatriotes. Oui, si j’étais de vingt ans plus jeune, il est plusieurs projets que je soumettrais au pays, mais je le répète, je vieillis ; vieillir est une erreur, mais, une erreur dont je ne suis pas seul coupable. Je ne puis espérer qu’il me sera donné de solliciter encore une fois 1 appui de mes concitoyens. C’est donc mon dernier appel que je vous fais en ce moment et je ne crois pas me tromper en disant que cet appel sera en tendu.

LAURIER

ippel.

‘Oui, oui”, s’écria la foule profondément émue par ce touchant

Ce ne fut pas son dernier appel, car deux fois encore, en 1911 et en 1917, il devait solliciter l’appui de ses concitoyens, mais avec des résultats bien différents.

Les événements devaient bientôt fournir aux forces coalisées des nationalistes, des impérialistes et des orangistes l’occasion et les armes qu’elles attendaient pour le renverser.

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