‹ Laurier, sa vie, ses œuvresChapitre 23 sur 55 · RESULTAT DES ELECTIONS DE · texte numérisé non relu

RESULTAT DES ELECTIONS DE

Au risque de me répéter, je crois devoir insérer dans ce livre ce que j’écrivais le lendemain des élections de 1911, “sur les causes et les résultats de ces élections”.

L’élection qui vient d’avoir lieu est un événement considérable dont la portée politique et nationale mérite considération. Elle sera dans l’histoire de ce pays une date mémorable, car elle marquera la fin d’un régime et le commencement d’une nouvelle ère pleine d'incertitudes, grosse de problèmes inquiétants. La défaite d'un habile homme d’Etat, comme celle d’un grand guerrier, change souvent les destinées d’un pays. Ce n’est pas seulement un homme qui tombe, dans ces circonstances mémorables, c’est un système, tout un ordre de choses qui tombent, qui s’écroulent avec lui.

Laurier avait donné au Canada quinze années de progrès, de prospérité, il arrivait de la Conférence impériale où il avait, une fois de plus, fait éclater sa sagesse et son éloquence, et le peuple canadien l’avait acclamé et remercié d’avoir si vaillamment combattu pour ses droits et son autonomie, — et, le lendemain, il tombait, écrasé par le verdict populaire.

Pourquoi ce changement subit ? Pourquoi, après

Résidence de sir Wilfrid Laurier à Arthabaska

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une apothéose aussi brillante, une chute aussi retentissante ?

On est toujours porté à chercher la cause, le pourquoi de ces revirements subits d’opinion. Comment cela a-t-il pu arriver? disait-on, de tous côtés.

On soupçonne avec raison que les causes apparentes n’étaient pas seules responsables de l’événement.

C’est vrai, il y a d’autres causes, et pour en parler pertinemment il faut faire un retour sur le passé.

Je n’ai pas l’intention de discuter l’opportunité de l’établissement de la Confédératon, je veux uniquement constater le fait incontestable et important que la Confédération mettait la province de Québec et ses 65 députés, dont 50 canadiens-français, à la merci d’une majorité qui irait toujours s’accroissant et dans la nécessité, par conséquent, de pratiquer la conciliation, de chercher des alliances afin d’exercer quelque influence dans le nouveau régime et d’éviter des conflits désastreux.

C’était pour nos hommes publics une situation pleine d’ennuis et de périls ; ils étaient condamnés à jouer un rôle ingrat, toujours entre deux dangers, celui d’être trop exigents et celui de ne l’être pas assez, de se voir accuser de fanatisme d’un côté ou de faiblesse de l’autre ; d’être sans cesse exposés aux attaques d’hommes remuants qui, sincèrement ou de mauvaise foi, les accuseraient de pousser l’esprit de conciliation ou d’opportunisme jusqu’à la trahison des

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intérêts religieux ou nationaux de leurs compatriotes.

Les hommes d’Etat représentant la province de Québec, dans le gouvernement fédéral, ne mirent pas de temps à ressentir les conséquences du nouvel ordre de choses et à comprendre que la minorité ne pouvait espérer exercer un peu d’influence que par le jeu des partis et un système de compromis, de concessions mutuelles, et que lorsque la majorité serait remuée par un sentiment national ou religeux, ils se croiraient forcés de faire des concessions qui les rendraient impopulaires.

Ils eurent bientôt l’occasion de réaliser cette vérité, lorsque surgirent la question des écoles du Nouveau-Brunswick et celle plus émouvante de 1 insurrection des métis du Manitoba.

Lorsque le gouvernement Macdonald refusa, en

1872, de désavouer la loi adoptée par la législature du Nouveau-Brunswick afin d’établir des écoles communes et d’en bannir l’enseignement religieux, les catholiques protestèrent énergiquement contre ce qu’ils prétendaient être une injustice et une violation de la constitution. Le gouvernement, placé entre la majorité anglaise et protestante qui repoussait le désaveu, et la minorité catholique qui le réclamait, trouva le moyen d’échapper à l’orage en faisant adopter une proposition inofifensive. Et lorsqu’il fut requis, en

1873, de désavouer de nouvelles ordonnances qui rendaient la loi des écoles encore plus inique, il se sauva au moyen d’une proposition qui soumettait la question aux autorités judiciaires de l’Angleterre.

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Dans ces deux circonstances, les hommes d’Etat canadiens, les Cartier et les Langevin avaient cru devoir se soumettre aux exigences de la majorité plutôt que de se démettre, afin d’éviter un conflit dangereux pour la province de Québec.

La popularité des ministres canadiens-français, de M. Cartier surtout, souffrit beaucoup de l’agitation créée sur cette question par la fraction du parti conservateur qu’on appelait le parti des Castors.

Les deux insurrections du Nord-Ouest de 1870 et de 1884 furent, comme on le sait, des sources d’effervescence nationale. Il n’y a pas de doute que le refus du gouvernement Macdonald d’accorder aux chefs Métis l’amnistie qui leur avait été promise contribua beaucoup à l’affaiblir et à préparer l’avènement du parti libéral en 1873. Mais la voix d’Ontario grondait et empêchait sir John Macdonald de reconnaître les engagements pris au nom du gouvernement par des hommes autorisés. Les ministres canadiensfrançais obligés de se soumettre ou de se démettre, se soumirent. Et lorsque M. Mackenzie arriva au pouvoir, malgré les promesses faites par les libéraux de la province de Québec, il eut peur des loges orangistes en feu et ne put accorder aux chefs Métis, Riel et Lépine, qu’une amnistie partielle. Les représentants de la province de Québec, dans le cabinet, crurent bien qu’ils avaient obtenu de la majorité tout ce qui était possible, mais les conservateurs leur reprochèrent avec succès d’avoir manqué à leurs promesses.

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Et lorsque les Métis, poussés à bout par les injustices et les affronts dont ils étaient victimes, prirent de nouveau les armes, et lorsque Riel fut arrêté, emprisonné et condamné a mort, on sait quelles clameurs s’élevèrent des provinces anglaises, d’Ontario surtout, pour réclamer l’exécution de l’inique sentence, pendant que la province de Québec, à genoux, demandait grâce.

Cette fois encore, les loges orangistes l’emportèrent, triomphèrent ! Riel fut pendu comme un simple assassin. Et la province de Québec était représentée par trois ministres dans le cabinet ! Ils dirent pour s’excuser de n’avoir pas résigné plutôt que de porter la responsabilité de cette sanglante injustice qu’ils avaient eu peur de la guerre civile, que les loges orangistes auraient commis des actes de violence si Riel n’avait pas été exécuté. Mais cet acte de cruauté fit arriver Mercier au pouvoir et fut la principale cause de la démolition du parti conservateur dans la province de Québec.

Laurier était à peine arrivé au pouvoir qu’il se trouva aux prises avec les mêmes difficultés, les mêmes complications religieuses.

D’abord, ce fut la question des écoles du Manitoba. Il avait promis de la régler par la voie de la conciliation en s’adressant à l’esprit de justice du gouvernement de cette province, et il réussit à obtenir des concessions qui ruinèrent le cabinet Greenway dans l’esprit des protestants, et déchaînèrent contre Laurier, dans les milieux catholiques, une tempête qui

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aurait été désastreuse pour le parti libéral sans l’intervention du Souverain Pontife.

Puis ce fut la guerre du Transvaal. Laurier avait dit que le Canada ne bougerait pas avant que le Parlement fût consulté, niais si vingt-quatre heuies après la déclaration de la guerre, Laurier n’avait pas promis de donner aux volontaires les moyens de voler au secours de l’Angleterre, il n’aurait pu garder le pouvoir. Et pourquoi aurait-il refusé de se soumettre au désir, à la volonté, clairement exprimée de la majorité de la population ? C'eut été la plus grande erreur de sa vie ; elle eut mis fin à sa carrière politique et compromis grandement et inutilement pour toujours la province de Québec aux yeux du monde anglais. Ce fut le point de départ du nationalisme, son origine, une origine malheureuse, il faut 1 avouer. Il est né d’une conception erronée et dangereuse de nos obligations comme sujets anglais, de notre situation nationale et politique. Les chefs du nationalisme pouvaient croire de bonne foi que la participation à la guerre du Transvaal était le premier pas dans la voie de l’impérialisme militaire, mais ils oubliaient que vu notre situation politique, il nous faut entre deux maux choisir le moindre.

Le bill d’autonomie des provinces du Nord-Ouest avec sa question des écoles, vint ensuite allumer les feux du sentiment religieux et placer Laurier entre les prétentions exagérées des protestants outres et des catholiques intransigeants. Il avait mis devant la Chambre un projet de loi qui donnait satisfaction au

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sentiment catholique mais heurtait les convictions protestantes. Le “Globe” refusa d’approuver le projet, Sifton, l’un des membres les plus importants du Cabinet, donna sa démission afin de protester contre cette législation et plusieurs députés libéraux anglais manifestaient leur mécontentement. Laurier, justement effrayé, offrit à M. Fielding de donner sa démission s’il voulait prendre sa place et faire adopter la loi. M. Fielding refusa. Laurier crut alors qu’il pouvait sauver la situation et prévenir une crise et un conflit funestes, au moyen d’un amendement qui, d’après M. Monk lui-même, améliorait la loi au lieu de l’empirer. Cependant les nationalistes n’ont cessé de reprocher à M. Laurier d’avoir, en cette circonstance, sacrifié les droits des catholiques du Nord- Ouest. Pourtant ceux-ci se déclarèrent satisfaits des concessions obtenues, et, dans les provinces anglaises, on l’accusait d’avoir trop cédé aux exigences du clergé catholique.

Pendant que les loges orangistes, les jingoes et les tories déploraient le malheur d’avoir à la tête du pays un Canadien-français et un catholique, et dénonçaient en termes violents l’influence de la province de Québec dans le gouvernement du pays, pendant qu’ils représentaient Laurier comme l’instrument du Pape et du clergé et l’ennemi de l’empire, le parti nationaliste lui reprochait de sacrifier les intérêts nationaux et religieux de ses compatriotes et l’accusaient de lâcheté, de trahison.

Laurier réussissait à tenir tête aux éléments dé-

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chaînés contre lui, grâce à son éloquence, à sa sagesse

une diplomatie qui aurait brille dans les conseils des plus grandes nations. Il avait pour le soutenir le parti libéral anglais, le parti de tolérance, de la modération, de la justice qui perdait du teirain dans la province d'Ontario, à cause de sa libéralité, mais restait fidèle à notre grand compatriote. Et la province de Québec continuait de lui donner sa confiance et son appui.

Vint la question de la marine.

L’Angleterre menacée d’une guerre avec l’Allemagne, demandait à ses colonies de l’aider à garder sa suprématie sur les mers afin d être plus capable de se protéger et de les protéger elles-mêmes. Elle leur demandait de l’argent et des vaisseaux, elle voulait les faire participer à toutes les guerres. Toutes les colonies répondaient à son appel et lui offraient des vaisseaux et de l’argent. Le Canada pouvait-il seul rester sourd à cet appel ? Non, la majorité des habitants de ce pays ne l’auraient pas permis. Mais Laurier, fidèle à son programme, à ses principes relativement à l’autonomie du Canada, lança le projet de l’établissement d’une marine canadienne que le gouvernement et le parlement canadiens, lorsqu ils le jugeraient à propos, mettraient au service de 1 Angleterre en temps de guerre. C’était l’oeuvre d’un maître en diplomatie. Mais au Canada comme en Angleterre, on voulait plus que cela et les chefs du parti conservateur, dans le pays, offraient davantage, ils offraient une contribution de 25 millions de piastres et une

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marine qui en temps de guerre ferait partie de la flotte anglaise et tomberait automatiquement sous l’autorité de l’Amirauté anglaise.

Laurier réussit cependant à faire accepter par la majorité de la Chambre son projet qui consacrait si clairement l’autonomie du Canada. Ce n’est pas lui qui réellement faisait des concessions, c’étaient les hommes d’Etat anglais, c’étaient les libéraux anglais du Canada qui se rendaient à ses vues, à ses raisonnements, et, pourtant, ce qui aurait dû accroître sa popularité, dans sa province, devint entre les mains des nationalistes une arme meurtrière contre lui et donna naissance à une campagne déplorable.

A la question de la marine vint s’ajouter celle de la réciprocité.

Si Laurier n’avait consulté que son intérêt et celui de son parti, il aurait dû, peut-être, refuser les offres du gouvernement des Etats-Unis. Mais pouvait-il le faire sans être accusé de manquer à son devoir envers le pays, pouvait-il repousser un projet que tous les hommes d’Etat canadiens avaient vainement désiré depuis quarante ans ?

Le fait est que lorsque M. Fielding mit devant la Chambre le traité de réciprocité conclu avec les Etats-Unis, il y eut du côté libéral une explosion d’enthousiasme et sur les bancs de l’Opposition un atterrement. Plusieurs députés conservateurs dirent qu’ils ne pourraient jamais voter contre un projet destiné à faire la fortune du pays.

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Mais la réciprocité, comme la marine, permit de soulever le cri national, de coaliser contre Laurier, dans les provinces d’Ontario et de Québec, tous les éléments qui cherchaient sa déchéance. Pendant que l’on criait, dans la province de Québec, que la marine était le triomphe de l’impérialisme, on proclamait dans les provinces anglaises que la réciprocité était le marche-pied de l’annexion, un coup fatal porté à l’unité de l’Empire. Le vieux fantôme de l’annexion ressuscitait. Mais le facteur le plus puissant des élections de 1911 fut le fanatisme religieux, national et impérialiste.

C’est au cri de “A bas le Pape”, “A bas la domination française”, “Sauvons l’Empire”, “Sauvons le protestantisme” ; c’est en distribuant partout des feuilles empoisonnées par le fanatisme qu’on souleva contre Laurier la province d’Ontario. Et c’est en l’accusant d’être trop anglais, trop impérialiste et pas assez catholique qu’on le démolit dans la province de Québec. Ce double jeu, ce double travail de destruction, était commencé depuis longtemps, il se faisait plus ou moins discrètement dans les deux provinces, dans les loges orangistes d’Ontario, comme dans les associations catholiques et nationales de la province de Québec ; il devait nécessairement un jour ou l’autre produire ses fruits. Il n’est pas un homme capable de tenir tête à de pareilles influences, et c’est vraiment miracle que M. Laurier ait pu y résister si longtemps.

Il croyait au triomphe de la raison, de la justice, de l’espritde tolérance et de conciliation, des idées de

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paix et d’harmonie, des sentiments nobles et généreux ; il croyait à la formation d’un esprit canadien, d’une patrie canadienne. Il était fier de démontrer qu’un Canadien français et catholique de la province de Québec pouvait, grâce à ces hautes idées, à cet idéal séduisant, gouverner le pays et faire fonctionner, dans la paix et l’harmonie, une constitution tant redoutée à son début.

Mais ses adversaires ne cessaient de l’épier, espérant pouvoir un jour le trouver assez en faute pour entreprendre de le terrasser.

On était fatigué, dans les provinces anglaises, de voir à la tête du pays un homme de Québec, canadienfrançais et catholique, et on le rendait responsable de tout ce qui choquait leurs sentiments religieux et nationaux. On invoquait contre lui le Congrès Eucharistique, on lui reprochait d’y avoir figuré et d’avoir permis que l’Orateur de la Chambre y figurât dans son costume officiel et qu’un détachement de miliciens servît de garde d’honneur au Délégué apostolique portant l’hostie sainte ; on l’accusait presque d’être l’auteur de la fameuse encyclique “Ne Temere” qui déclarait nuis les mariages entre catholiques et protestants ; on disait qu’il était l’instrument du Pape, l’exécuteur de ses volontés. On disait encore que le meilleur moyen de combattre Bourassa et ses enseignements était de détruire Laurier et de mettre un solide Ontario derrière un premier ministre anglais et protestant. O ironie des choses humaines ! On punissait Laurier pour les péchés de Bourassa et de

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son école. Ajoutons à cela l’influence néfaste de l’argent que les manufacturiers et les grandes compagnies de transport ne manquèrent pas de fournir pour mener à bonne fin la campagne contre Laurier.

La province de Québec, malgré tout, donna une majorité à Laurier, mais l’ennemi eut raison de compter sur la division que les nationalistes promettaient d’y faire.

Le résultat a été dramatique et on put en saisir la signification dans les cris de joie, dans les chants de triomphe qui s’élevèrent des loges orangistes, de tous les centres, de tous les milieux où s’agite le fanatisme religieux, national et impérialiste. Comme ils étaient heureux de proclamer que la défaite de Laurier était le triomphe de la province d’Ontario, le triomphe du protestantisme et de rimpérialisme, la déchéance de la province de Québec !

Ils n’y ont pas mis de forme. Le lendemain même des élections, le “Citizen”, le “Journal”, l’“Orange Sentinel” et autres conseillaient à leurs amis les conservateurs et nationalistes de Québec d’être bien sages et modérés dans leurs demandes, que le règne de la province de Québec était fini, qu’elle n’imposerait plus ses volontés au reste du pays.

Leurs cris de joie, leurs chants de triomphe résonnèrent comme un glas aux oreilles des catholiques et des Canadiens-français qui les avaient aidés à accomplir leur tâche. C’était bien, en effet, le glas de l’influence française et catholique dans la Confé-

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dération. Les nationalistes et les libéraux de bonne foi ne purent l’entendre sans remords ; ils ne tardèrent pas à se demander ce qu’ils avaient gagné en contribuant à la défaite de Laurier.

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