‹ Laurier, sa vie, ses œuvresChapitre 27 sur 55 · LES ELECTIONS DE · texte numérisé non relu

LES ELECTIONS DE

Laurier était forcé de faire la lutte avec un parti décimé, contre des forces que les préjugés, le fanatisme, l’exaltation impérialiste et toutes les influences industrielles et financières du pays rendaient invincibles.

Toujours courageux, il entreprit de lutter contre tous ces éléments formidables et de démontrer que la politique du gouvernement serait une source de désordre, de malaise, de mécontentement et mettrait en danger les intérêts les plus chers du Canada. Il affirma que la conscription n’était pas nécessaire, que le gouvernement ne devait la mettre en vigueur qu’après avoir épuisé toutes les ressources du volontariat et après l’avoir soumise au peuple par referendum.

Mais, comme dans les élections de 191 1, ses adversaires, dans les provinces anglaises, ne se contentèrent pas de s’adresser aux sentiments patriotiques des électeurs — ce qui était légitime — ils firent les appels les plus enflammés à leurs préjugés et leur demandèrent de sauver l’Empire et le Canada en écrasant la province de Québec. Ils proclamaient sur tous les tons que Laurier, malgré ses talents et ses bonnes dispositions, était l’esclave des “rebelles” de la province

LAURIER

de Québec et l’exécuteur de leurs volontés, l'instrument de leur hostilité à tout ce qui était anglais et protestant, qu’il fallait à tout prix mettre à la tête du pays un homme dévoué aux intérêts de l’Empire.

Dans la province de Québec, il n’y eut réellement qu’une voix pour l’acclamer et reconnaître le courage et l’énergie dont il avait fait preuve en refusant de faire partie du gouvernement, en souffrant l’abandon d’un si grand nombre de ses partisans afin de rester fidèle à ses convictions et aux sentiments de ses compatriotes. M. Bourassa et ses amis rendirent hommage à son désintéressement et à la sagesse de sa conduite et se firent un devoir de réparer leur erreur de 1911 en soutenant ses candidats.

Mais, malgré la prudence avec laquelle M. Bourassa crut devoir favoriser la politique de M. Laurier, on n’en continua pas moins, dans les provinces anglaises, à ameuter l’opinion publique en disant que le triomphe de Laurier serait le triomphe des idées nationalistes.

Toutefois les sympathies et les réceptions enthousiastes dont il fut l’objet dans les provinces anglaises, dans le Nord-Ouest spécialement, lui firent croire un instant au triomphe de sa politique. Comme en 1911, ces témoignages de sympathie étaient tout à fait personnels ; on admirait le talent, le caractère et l’éloquence de l’homme, mais on était contre le chef de la province de Québec.

Le vote des femmes d’origine anglo-saxonne contribua considérablement au succès des candidats

LAURIER

du gouvernement, et elles ne furent pas les moins ardentes à faire appel à tous les préjugés de race et de religion.

Les 1 15 députés ministériels élus comprenaient 38 libéraux unionistes.

Bref, le gouvernement l’emporta par une majorité d’environ 50 voix. La province d’Ontario seule lui en donnait 74, le Nord-Ouest et la Colombie 36 et les provinces maritimes 12, mais dans la province de Québec il ne réussissait à faire élire que trois députés sur 65.

Dans l’intimité, Laurier avait avoué qu’il avait peu d’espoir dans le succès de son parti dans des élections où le gouvernement avait, pour agir sur l’opinion publique, presque toute la presse conservatrice et libérale du pays, toutes les influences les plus actives, les plus puissantes. Il avait plus d’une fois depuis 1911 déclaré à ses amis anglais et canadiensfrançais qu’ils devaient, afin d’assurer le succès de leur parti, choisir un chef d’origine anglaise. “Mais qui ? ” lui disaient-ils. Ils discutaient la question, délibéraient et finissaient par conclure que, malgré tout, il était l’homme le plus fort, le plus populaire du parti libéral, que personne autre n’avait son prestige.

Il crut bien que sa carrière politique était finie et il avertit ses amis de se préparer à choisir un autre chef au commencement de la prochaine session. Toutefois arrivant à Ottawa avec presque toute la députation de Québec derrière lui, sans avoir rien perdu

LAURIER

de son activité et de son prestige, il n’y eut qu’une voix pour le forcer à rester chef du parti libéral.

La session de 1918 le trouva aussi fort, aussi éloquent, aussi populaire que jamais. Plusieurs jeunes gens de talent avaient été élus ; il fut plein d’égards et de prévenances pour eux et se les attacha pour toujours.

Les libéraux anglais qui l’avaient abandonné ne le voyaient pas, sans émotion, sans quelque remords, reprendre son siège à la Chambre, avec l’air distingué et bienveillant qui le caractérisait. A plusieurs il aurait pu dire: “Tu quoque”.

Laurier prit part à toutes les discussions importantes et dénonça avec véhémence les fraudes commises dans les dernières élections, ainsi que les rigueurs de l’application de la loi du service militaire, reprocha à ses anciens amis devenus membres du Cabinet, d’en avoir assumé la responsabilité, plaida avec chaleur la cause de sa province si injustement outragée et fit les appels les plus émouvants à l’esprit de conciliation, aux sentiments de bienveillance et de tolérance si nécessaires au bonheur et à la prospérité du Canada.

Après une session où il avait peu ménagé ses forces, il sentit le besoin de les retremper en passant une partie des vacances dans l’atmosphère vivifiante de la campagne qu’il aimait tant. Il passa plusieurs jours à Sainte-Agathe, à Val Morin et à Knowlton, sur les bords enchanteurs du lac Memfremagog.

Dans ses causeries avec ses amis, parlant du résultat des dernières élections, il disait que ce résultat aurait été bien différent si ses lieutenants anglais étaient restés fidèles au drapeau et s’étaient efforcés de démontrer à leurs électeurs que la politique de son gouvernement était aussi favorable aux intérêts de l’Empire qu’à ceux du Canada. Il disait :

La dislocation du parti libéral a porté un coup funeste à cette politique, mais il faudra bien y revenir si l’on veut que le Canada poursuive ses glorieuses destinées. Si j’étais plus jeune, je suis convaincu que je pourrais reconstituer le parti libéral et le guider dans la voie large où autrefois il marchait à la suite des Baldwin, des Blake, des Mowatt et des MacKenzie. Mais à d’autres incombera cette tâche patriotique, car je commence à souffrir des atteintes de la vieillesse, le travail commence à me fatiguer, j’éprouve par moment une faiblesse qui m’inquiète. Je n’ai pas le droit de me plaindre de la Providence, car je me demande comment j’ai pu vivre si longtemps malgré une santé qui tant de fois a menacé de mettre fin à ma carrière.

C’est vrai, sa santé déclinait, dans les premiers jours de son séjour à Sainte-Agathe, il pouvait à peine marcher, et, le matin, il se sentait faible et portait la main à son coeur en disant : “Il y a là quelque chose qui va mal.”

Il attribuait son malaise à l’inflammation de la plèvre, de l’enveloppe du poumon gauche, dont il souffrait depuis longtemps et, vu les hémorrhagies qui avaient failli terminer ses jours, lorsqu’il était jeune, il craignait les résultats du progrès de ce mal. Mais sa vieille maladie dont il avait toujours redouté le retour ne fut pas la cause de sa mort ; ce fut l’hé-

LAURIER

morrhagie du cerveau, et non celle des poumons, qui devait le terrasser.

Les témoignages de sympathie et d’admiration ne lui manquèrent pas dans la dernière année de sa vie. Dans le mois de mai, une cérémonie touchante avait lieu dans l’église du Sacré-Coeur, à Ottawa: M. Laurier et sa digne épouse célébraient le 5oème anniversaire de leur mariage en entendant la messe.

Les télégrammes, les lettres de félicitations, les fleurs et les plus riches cadeaux leur arrivèrent de toutes les parties du pays. Peu de temps après, le 20 novembre, jour anniversaire de sa naissance, Laurier fut encore l’objet des sympathies les plus vives, des souhaits les plus sincères de longue vie. Le fait est qu’à le voir et l’entendre on pouvait croire qu’il vivrait encore plusieurs années. Mais les apparences sont parfois trompeuses chez les hommes qui ont su conserver, à force de soins et de prudence, un corps maladif et usé par une vie laborieuse.

Page 1