‹ Laurier, sa vie, ses œuvresChapitre 38 sur 55 · LAURIER CHEF DE PARTI · texte numérisé non relu

LAURIER CHEF DE PARTI

Jamais chef de parti ne fut plus aimé de ses partisans et ne posséda davantage leur confiance et leur respect. Son autorité était douce, bienveillante; c’était l’autorité du bon père de famille unissant la fermeté à la mansuétude. Toujours prêt à leur être agréable, à leur rendre service, il savait néanmoins leur refuser ce qui était contraire aux intérêts du pays ou de son parti. Il recevait volontiers leurs conseils et savait en tirer parti même lorsqu’il n’avait pas d’abord paru y attacher une grande importance. Il écoutait aussi avec patience leurs plaintes et leurs remontrances, même lorsqu’elles manquaient de respect et de mesure. Un jour, cependant, il eut un moment d’impatience. J’avais cru devoir lui dire qu'on lui reprochait d’avoir négligé un ami dont le mérite était incontestable et j’ajoutai que je partageais leur opinion.

— Eh! bien, dit-il, en faisant un peu la moue, vous avez tous tort.

Un peu surpris, car c’était la première fois qu’il me parlait ainsi, je lui dis :

— Très bien! puisqu’il en est ainsi, puisque tu ne veux plus entendre des choses désagréables mais utiles, je saurai me taire.

— Eh! bien, dit-il doucement en me mettant la

LAURIER

main sur l’épaule, tu aurais tort; d’ailleurs Dandurand est là.”

Si Laurier manquait d’esprit d’initiative comme on l’a prétendu, il avait, en tout cas, un talent d’assimilation qui lui permettait de profiter de tout ce qu’il entendait ou lisait. L’oreille toujours ouverte à toutes les idées, à tous les projets, il savait, grâce à son discernement, séparer le bon grain de l’ivraie, les bons des mauvais éléments, les vrais des faux diamants. ;|13

Je demandais, un jour, à M. Tarte quel rôle Laurier jouait dans le Conseil Privé, dans ce milieu d’élite, il me répondit : “Il est impossible d’avoir plus de tact, de savoir mieux résumer une discussion et faire prévaloir ses opinions.”

Comme tous les grands chefs de partis, il sut s’entourer de lieutenants de grande valeur, d’hommes de combat ou de bons conseils, tels que les Mowat, les Mulock, les Paterson, les Fielding, les Oliver, les Tarte, les Bureau, les Lemieux, les Fitzpatrick, les Brodeur, les Cartwright, les Scott, les Fisher, les Carroll, les Pugsley, les Davies, les Aylesworth, les Préfontaine, les Béland et plusieurs autres. Il eut aussi pour l’accompagner et l’aider dans ses brillantes campagnes des tribuns dont il savait apprécier le talent.

A la tête d’un parti puissant composé d’hommes de religions et de races différentes, il se disait obligé de tenir compte de leurs sentiments divers, de leurs préjugés, même au risque de froisser ceux qui, loin

LAURIER

de la mêlée politique, ne peuvent en comprendre les difficultés et les nécessités.

Il possédait, à un haut degré, le sens de la responsabilité et disait souvent qu’un premier ministre ou un chef de parti devait, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, mériter l’estime de ses amis et de ses partisans, respecter l’opinion publique.

On peut lui appliquer sans restriction ce qu’il disait de Dorion, ancien chef du parti libéral :

Considéré comme chef de parti, M. Dorion fut lui-même et 1 on ne saurait le comparer à nul autre. Dans ses vues, il était on ne peut plus démocrate ; mais il n’eut jamais recours à ces tactiques que l’on regarde quelquefois comme indispensables dans les gouvernements démocratiques. Homme aux manières d’une courtoisie exquise, il repoussait néanmoins toute approche familière. Il n’eut jamais recours à cette méthode facile d’acquérir de la popularité en se dépensant de tous côtés. Il ne chercha jamais à flatter les passions vulgaires ; il ne dévia point de la voie qui lui parut être celle de la vérité. Il ne courtisa jamais le succès pour l’amour du succès ; mais il combattit avec persévérance pour le droit tel qu’il le comprenait. Il fit face à la défaite sans aucune faiblesse et lorsque le succès lui vint, il resta modeste dans ce succès.

Laurier, comme je l’ai déjà dit, respectait les opinions et les sentiments de ses partisans et leur permettait volontiers de différer d’opinion avec lui et de voter suivant leur jugement et leur conscience. M. Charlton, député libéral anglais, en a donné la preuve dans une lettre publique. Il raconte qu’un jour, pendant les pourparlers relatifs à la coalition, il alla trouver Laurier dans le but de l’inciter à se joindre à Borden pour former un cabinet de coalition et que

LAURIER

Laurier lui dit: “Charlton, faites ce que vous croirez bon, quant à moi, je veux avant tout que la paix règne au Canada et pour cela je dois rester avec mes compatriotes et empêcher qu'ils ne soient livrés à des influences dangereuses.”

“Il aurait pu, dit M. Charlton, devenir premier ministre s’il avait accepté la conscription, mais il aima mieux tomber ou vaincre avec ses compatriotes à qui il devait ses succès et son élévation.”

Laurier était opposé à la conscription comme il l’avait été à la coercition dans la question des écoles du Manitoba, et en général à toutes les mesures draconiennes; il ne voulait y avoir recours qu’après avoir épuisé toutes les ressources de la persuasion et du raisonnement. En toutes choses, la rigueur lui répugnait, dans la vie publique comme dans la vie privée. Si la lettre de M. Carlton donne la preuve de la liberté de pensée et d’action qu’il laissait à ses amis, elle jette aussi la lumière sur l’un des motifs qui l’ont induit à combattre la conscription: il avait voulu rester avec ses compatriotes, garder son influence et son autorité dans sa province.

Il ne voulait voir chez les hommes, en général, chez ceux spécialement qui l’entouraient, que les bons côtés, les qualités. A un ami qui lui demandait s’il ne poussait pas trop loin cette indulgence, dans le choix de ses ministres, par exemple, il dit: “Un premier ministre doit utiliser les talents et les qualités d’un homme et fermer les yeux sur ses défauts jusqu’à

laurier

ce qu’ils deviennent un danger pour le pays et le parti.”

Sa conduite envers M. Bourassa démontre le cas qu’il faisait du talent et la hauteur de ses sentiments. Il aurait pu s’éviter bien des ennuis s’il avait voulu lui donner un emploi qui aurait neutralisé son action politique. Il refusa en disant : “Ce serait une erreur d’enlever à la vie publique un homme de la valeur de Bourassa.” Et, un jour, au cours de campagnes entreprises contre lui par le chef nationaliste, il disait en réponse à une question que lui faisait à ce sujet un ami: “Non, je ne regrette pas ce que j’ai fait.”

Est-il possible de pousser plus loin le désintéressement, la condescendance et la largeur de sentiment r

Aux paroles de Laurier, je crois devoir en toute justice ajouter qu’en dehors de la politique, M. Bourassa et ses amis nationalistes, y compris les membres de l’Association de la jeunesse catholique, ont joué un rôle souvent utile, et que leur action dans l’ordre religieux, national et moral, a été bonne.

Ils travaillent, ils étudient ; leur principal organe, le “Devoir”, en fournit la preuve; on le lit avec intérêt, on y trouve des idées, des études sérieuses, et une certaine indépendance digne de considération. A part quelques exagérations, leurs campagnes en faveur de la langue française ont produit d’excellents résultats. Ils ont péché, mais à l’exemple de Laurier, il ne faut pas voir que les côtés faibles des hommes, on doit tenir compte de ce qu’il

LAURIER

y a de bon chez eux, on doit rendre justice à leurs qualités, aux motifs qui les animent.

Il croyait difficilement ce qui était de nature à contrarier son optimisme. Par exemple, convaincu que la raison était devenue toute-puissante dans le monde, il refusa jusqu’au dernier moment de croire à la guerre qui vient de ravager la terre et dont les horreurs affligèrent sa nature bienveillante.

A un ami qui lui demandait s’il ne craignait pas que la démagogie finît par tuer la bonne démocratie et jeter le monde dans de luttes sanglantes, il répondait : “Non, il y aura assez de gens raisonnables dans les classes ouvrières pour empêcher ce malheur.”

A ceux qui demandaient quel serait l’homme qui pourrait le remplacer et serait capable de contenir les éléments d’antagonisme et de discorde qui menaçaient l’avenir du Canada, il disait: “Un homme se remplace toujours et les crises religieuses et nationales ne peuvent durer longtemps, à notre époque.” Son optimisme, son opportunisme et sa confiance à la raison humaine ont exercé une grande influence sur ses actions. Il jugeait peut-être trop de la raison des autres par la sienne, de même qu’il était porté à croire qu’il y avait autant de sagesse et de conscience dans les masses que chez lui. Les abominations du bolchévisme lui ont donné une idée des dangers qui menacent l’avenir du monde, lorsque les éléments raisonnables de la démocratie seront débordés par la démagogie, par le socialisme le plus tyrannique auquel malheureusement l’entêtement, la

LAURIER

dureté et le faste des capitalistes auront donné des armes terribles.

L’optimisme, l’opportunisme et l’indulgence auraient pu lui jouer de mauvais tours, s il n avait pas eu l’énergie de faire ce que l’intérêt de son parti et du pays et son sens du devoir exigeaient.

On a dit qu’il avait manqué d’initiative comme législateur et qu’il n’avait attaché son nom à aucune législation importante. On pourrait faire le même reproche à beaucoup d’hommes d’Etat; il ne faut pas trop demander à ceux dont toutes les pensées sont absorbées par le souci des grands intérêts confiés a leurs soins.

J’ai indiqué les seuls reproches que, pendant une carrière politique de cinquante années, on ait pu lui faire, les seules restrictions apportées au concert d’éloges dont il a été constamment l’objet pendant sa vie et après sa mort. Quel est l’homme d Etat, le chef de parti et d’un pays qui ait subi une critique aussi minime, dont les paroles, les actions, le caractère, la conduite publique et privée aient été aussi universellement admirés ?

Page 1