LE CARACTERE ET LA MENTALITE DE
LAURIER
Si on peut déclarer sans offenser personne que la carrière politique de Laurier est absolument honorable, on peut bien aussi, sans hésitation, faire l’éloge de son caractère, de sa mentalité. Il est difficile de l’approcher, de le fréquenter, sans l’aimer, sans subir
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le charme de ses manières, de sa conversation, de sa personnalité. M. Bourassa m en donnait, il n y a pas longtemps, un exemple frappant. Un jour, après une conversation intéressante avec Laurier au sujet de la question des écoles du Manitoba, Mgr Langevin disait qu’en rentrant dans sa chambre il s’était jeté à genoux en s’écriant: “Mon Dieu, délivrez-moi du charme de cet homme.”
Ce n’était pas, peut-être, autant le charme que les arguments de Laurier qui troublaient le brillant et bouillant évêque de Saint-Boniface.
Mais il n’en est pas moins vrai que Laurier est un charmeur dont le charme se fait spécialement sentir dans la vie privée, dans ses relations sociales.
Sa réputation, son prestige, son extérieur imposant et sa position, lorsque, spécialement, il était premier ministre, faisaient craindre aux timides de l’approcher, mais, lorsqu’ils le voyaient chez lui si aimable, si affable, si bienveillant, ils ne pouvaient croire qu’ils étaient en présence de l’homme le plus puissant du Canada.
Il est bon, doux, charitable, compatissant, affectueux, mais sans ostentation, sans démonstrations exagérées, avec réserve et dignité. Simple, modeste, ne parlant jamais de lui, de ses succès, il ignore les trucs de la pose, de la mise en scène et ne cherche jamais à se grandir en rapetissant ses rivaux ou ses adversaires. Sa charité doublée de philosophie lui fait pardonner facilement les défauts de ses amis, les in-
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jures, les injustices de ses adversaires, et ses partisans se demandent si parfois il ne pousse pas trop loin cette condescendance.
C’est un fin causeur, dont la conversation émaillée de souvenirs historiques, d’ancedotes amusantes, passe facilement des sujets les plus graves aux plaisanteries les plus enjouées, évitant toujours ce qui peut choquer ou offenser ceux à qui il parle. Il sait parler le langage qui plaît aux femmes, aux jeunes filles et aux enfants, comme aux philosophes ou aux hommes de Lettres. Son sang-froid et sa patience sont inaltérables, il se laissera ennuyer pendant des heures par le premier venu, sans se plaindre, sans donner le moindre signe d’impatience.
Les traits d’esprit de ses amis ou de ses adversaires le réjouissent et l’amusent beaucoup, même lorsqu’ils s’exercent à ses dépens et il en parle avec plaisir. Par exemple, il raconte qu’un jour, il n’y a pas très longtemps, ayant rencontré M. Bourassa, il lui dit : “Tiens Bourassa, vous grissonnez, est-ce que la sagesse vous arrive avec les cheveux blancs?”
“Bien, répliqua M. Bourassa, vous savez que ces deux choses ne vont pas toujours ensemble.”
Il raconte aussi qu’après une soirée passée chez un ami avec l’hon. Chs Langelier, il lui demanda si, par mégarde, il n’avait pas endossé son paletot. “Tiens, oui, dit Langelier, en fouillant les poches du paletot de M. Laurier, c’est le vôtre, car les poches sont pleines de promesses.” Il est bon de dire que M. Langelier prétendait, sérieusement ou non, que M.
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Laurier n’avait pas tenu certaines promesses qu’il lui avait faites.
Je viens de dire que M. Laurier évite tout mot, toute remarque qui peut blesser ou offenser quelqu’un, mais il sait parfois répondre à la critique par un mot piquant.
Lorsqu’il était ministre sous MacKenzie, M. Mousseau, qui était gros et gras, avait dit que les ministres s’engraissaient des sueurs du peuple. M. Laurier répondant à cette boutade, dit, montrant du doigt M. Mousseau: “Voyez lequel des deux s’engraisse le plus des sueurs de ce pauvre peuple?”
A un nationaliste qui se plaignait du gouvernement Borden, il dit: “Eh! bien, mon ami! vous vouliez tout ou rien, vous n’avez rien, vous devez être satisfait.”
Je pourrais donner beaucoup d’autres preuves de la présence d’esprit de Laurier.
L’esprit de justice et la charité sont les principaux mobiles de ses actions; il compatit à toutes les souffrances et se plaît à rendre service même à des adversaires sans se demander s’ils lui en sauront gré; l’ingratitude n’altère en aucune façon sa bonté et ne provoque en lui ni colère, ni ressentiment. Il veut que la vie qui est si bonne pour lui le soit pour ses parents et ses amis, pour tout ce qui vit, pour les bêtes comme pour les hommes, pour l’humanité. Sa charité lui joue des mauvais tours. Revenant, un soir, de la Chambre, entre n heures et minuit, il aperçoit
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grattant la rue en face de sa maison, un homme âgé paraissant travailler péniblement. Pris de compassion, il lui demande s’il ne voulait pas entrer chez lui pour se reposer et se réconforter. Inutile de dire que le vieux accepta l’offre et se régala avec délice. Mais, le lendemain matin, il arrivait de bonne heure chez M. Laurier pour lui demander une place.
Pourtant cet homme si délicat, si débonnaire en apparence, est capable de résolutions les plus énergiques, d’actes de courage étonnants lorsque sa conscience, le sentiment du devoir et l’intérêt du pays ou même de son parti l’exigent. Il en a donné des preuves nombreuses. Il ferme facilement les yeux sur les défauts, les vices même de ceux qui l’entourent, mais à la condition que l’intérêt public n’en souffre pas, et ses collègues, lorsqu’il était premier ministre, savaient que sa main de velours était rude parfois et sa parole sévère.
Plus on le connaît, plus on l’analyse, plus on s’explique comment il a pu pendant si longtemps gouverner un parti et un pays composé d’éléments plus ou moins antipathiques à sa nationalité, à sa religion, traverser les crises les plus formidables, régler les questions les plus délicates. Evidemment il doit sa popularité et ses succès autant à son caractère qu’à son éloquence, à ses talents. On lui reprochait autrefois de pousser trop loin l’esprit de conciliation et de faire trop de concessions, mais on oublie, comme il le dit souvent, les concessions qu’il obtenait. On disait qu’il pouvait tout faire accepter par ses partisans
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anglais, pourvu qu’il y mît l’énergie nécessaire.
La défection de la majorité anglaise du parti libéral n’a-t-elle pas démontré qu’il ne pouvait lui faire accepter tout ce qu’il voulait, et que c’est grâce à son tact, à son esprit de conciliation et à des concessions réciproques qu’il a pu garder la confiance et l’appui de cette majorité qui n’avait plus malheureusement pour la guider l’esprit large et tolérant des Blake, des Mowatt et des MacKenzie. Les vétérans qui entouraient Laurier à ses débuts dans la politique et combattaient avec tant de courage sous le drapeau libéral, sont disparus : la vieille garde est morte. Que penser de la jeune garde?
J’ai fait allusion plus d’une fois à l’extérieur imposant de Laurier. Il n’y a pas de doute que son grand air et la dignité de son maintien ont contribué à sa popularité. L’âge, qui n’embellit pas les hommes généralement, semble avoir fait une exception pour lui, il a rehaussé la distinction naturelle qui le caractérise et qui, lorsqu’il était enfant, le faisait appeler le “petit-monsieur” par les bonnes gens de son village.
J’ai parlé de son sang-froid. En effet rien ne peut lui faire perdre la maîtrise de sa pensée, de ses sentiments, de ses paroles. Quoique sa vie ait été généralement heureuse, il n’a pu cependant échapper entièrement aux mauvais coups de la fortune. Mais il ne se laisse pas plus abattre par les déboires et les revers que griser ou affoler par les succès, les applaudissements, les ovations.
A l'instar des grands arbres de nos forêts secoués
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par la tempête, il peut bien un instant courber la tête sous la rafale, mais il ne tarde pas à la relever. Il plie mais ne casse pas.
Pour résumer tout ce que j’ai dit de Laurier, je me contenterai d’ajouter, comme conclusion, qu’il était constitué intellectuellement et physiquement pour être le digne successeur de nos grands hommes d’Etat, pour être le continuateur de leur politique si sage, si nationale, pour tirer comme eux le meilleur parti possible d’une situation si pleine de dangers pour la minorité. La paix qui réjouit en ce moment le monde entier va-t-elle apaiser les ferments de discorde, les feux du fanatisme religieux et national que la guerre avait activés ?
Que nous apporte l’Ange de la paix dans les plis de sa blanche robe ?
Si la carte de l’Europe est remaniée de façon à respecter les droits, les traditions des nationalités et à rendre justice aux minorités, nous avons droit d’espérer que les Canadiens-français de l’Amérique du Nord ne seront pas seuls privés des avantages de cette politique bienfaisante.
Malheureusement, nous ne serons pas représentés dans la députation qui s’en va à Londres discuter avec les représentants du Gouvernement anglais et des colonies, les graves questions qui intéressent toutes les parties de l’Empire et pourront influer sur leurs destinées.
Pourquoi pas un seul Canadien-français ne fait-il
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pas partie de cette délégation? Pourquoi Laurier n’a-t-il pas été appelé à y figurer, à y apporter son prestige et son expérience ? Les Canadiens-français n’ont-ils pas assez fait, assez versé de sang pour mériter d’avoir un des leurs dans cette réunion des représentants de l’Empire ?
Toutefois, comme dans les négociations qui auront lieu aucune décision ne devra être prise sans l’assentiment de notre Parlement, Laurier sera là et sa voix saura bien se faire entendre pour empêcher toute atteinte à l’autonomie du Canada et des provinces qui le composent, à l’accomplissement de leurs destinées.
Il sera là, avec son grand prestige, son expérience précieuse, avec l’autorité que lui donne une carrière politique sans tache et il restera toujours la grande figure du Parlement, le champion du droit et de la justice, de la paix et de la concorde, le protecteur des 'minorités (i).
Lorsqu’il n’y sera plus, lorsqu’il disparaîtra, comme tout ce qui est mortel, il n’y aura qu’une voix pour dire combien grande était la place qu’il occupait dans notre monde politique, dans le coeur de ses compatriotes.
(1) Malheureusement, 11 n’était pas là, lorsque le Parlement se réunit; à la place où on le voyait si vivant, si atttrayant, on contemplait tristement le cercueil qui contenait sa dépouille mortelle.