Lauriers et cyprès
Un mot de Béranger. — Un Café d'il y a cinquante ans. — Les vaincus du Deux Décembre. — Journalistes, Peintres et Sculpteurs. — Une sorte d'Académie. — Un grand patriote.
— Chenavard. — Le Décourageateur. — Un mot d'artiste. — L'antre du Lion. — Auguste Préault. — Comment Pradier allait à Athènes. — Avant et après la Révolution de Juillet.
— Un portrait. — Vidal : Une théorie nouvelle sur l'art. — L'immobilité chez les Grecs. — Les haines de l'Institut. — Eugène Delacroix. — Le Christ de l'église Saint-Gervais. — Réponse à un critique. — Le Fils du Charpentier. — Enfance d'artiste. — Les mots épigrammatiques. — Pas de roman. — L'amour du ruban rouge. — 184S, — Préault à l'Hôtel de Ville. — Lamartine et la Légion d'honneur. Une répartie.
— Pourquoi on désire avoir la Croix. — Les bellâtres et les petites dames du monde. — Une démarche de Corot. — Honoré Daumier, — Félix Pyat. — La Jeanne d'Arc. — M. Jules Troubat.— Douleur Patriotique. — Une croix de bois, — La grande dame et le petit chien.
Un vieux poète, le plus populaire de tous, rAnacréon de nos pères, celui qui, de Taveu de Sainte-Beuve, était un homme d'un grand sens, a dit dans Tune de ses chansons, où il s'adresse aux jeunes gens : « Du temps passé j'apporte des
nouvelles ». Il en est de même aujourd'hui pour celui qui écrit ces lignes à main courante, vétéran de la chronique et des menus détails de l'histoire contemporaine. Ce que je vais raconter se passait, il y a un demi-siècle ou très peu s'en faut, à ce Café littéraire de la rue Le Peletier qu'on appelait le Divan, parce qu'il était assez simplement meublé, à la manière de ceux de Stamboul. Ne le cherchez plus des yeux. Hélas ! rien ne dure. Les ruines mêmes ont péri et vous devez avoir entendu dire que ce rendez- vous des beaux esprits d'autrefois n'est plus qu'un souvenir. Mais à l'heure où s'imposait le second Empire, au lendemain du Deux Décembre, quand les vingtquatre lettres de l'alphabet étaient pour le pouvoir un objet de terreur et pour les tribunaux un corps de délit, quand vingt journaux avaient été supprimés d'un trait de plume, l'établissement semi-bachique, semi-académique dont je viens de parler avait tout à coup pris la physionomie et presque le caractère d'un lieu d'asile. Chassés des enceintes législatives et du Palais de Justice, exilés des salles de rédaction, épiés sur le seuil de l'Institut, mal notés en Sorbonne et au Collège de France, constamment visés par la police de sûreté, les derniers représentants de la liberté de la presse venaient, le soir, se retrouver dans ce modeste rez-de-chaussée, encastré au fond d'une cour. Là, faisant taire par force leurs préérences ipdi tique^ , - ifs i jouaient à ; Téçarté.. .qu: au
trictrac, le plus souvent en engageant de belles logomachies sur l'art, devant un pot de bière de Strasbourg ou un petit verre de marasquin de Zara. Il est bon d'ajouter que, sans avoir été précisément trié sur le volet, le public de l'endroit ne se composait que d'écrivains et d'artistes. Tout autre, un bourgeois, par exemple, ou un financier qui se fût présenté, aurait produit l'effet d'un intrus et eût été regardé de travers. II se serait bien vite enfui.
Ils étaient là de vingt-cinq à trente, fidèles habitués du lieu. Quelques-uns, montrant une barbe grise, étaient des Nestors du journalisme. Les autres, plus jeunes, avaient la barbe de bouc du Romantisme et aussi la moustache martiale, suscitée parles barricades du 24 février; c'étaient ou des poètes, ou des peintres, ou des tribuns en herbe, mais, bien que n'oubliant point que Pharsale était d'hier et que la cause de Caton venait de subir une éclatante défaite, notamment à cinq cents pas de là, sur le boulevard Montmartre, où le canon avait tonné contre elle, tous s'accordaient à garder une attitude fîère. Plusieurs d'entre eux, ayant encore l'arrière-goùt du latin qu'on leur avait fait boire dans leurs classes, se rappelaient la plainte de Brutus adressée à Cicéron : Nimium timemus famem, exilium et mortem. « Nous craignons trop la faim, l'exil et la mort. » Ils se tenaient donc prêts à tout endurer et ils ont tout souffert, en effet, puisque le nouveau régime,
en tuant la' presse, leur enlevait leur gagne-pain et faisait d'eux des exilés à l'intérieur. Plus de politique, soit, puisque c'aurait été un crime d'en faire. On fermait les yeux sur les choses du jour, mais on se dédommageait sur les questions d'art, d'exégèse et de théâtre. En cela, du reste, cinq ou six, dont quelques professeurs non assermentés, s'exprimaient avec une éloquence d'autant plus émouvante qu'elle n'avait rien d'apprêté. Ils répandaient alors à flots, autour de nous, le savoir, la correction du langage et, aussi, l'épigramme, parfois même un très consolant appel à l'espérance, cette richesse de l'âme dont les vaincus ne doivent jamais se dessaisir.
Après tant d'années écoulées, je me les rappelle encore tous et rien ne me serait plus facile que de les évoquer l'un après l'autre pour les faire comparaître devant le lecteur, mais cette énumération, trop renouvelée d'Homère, si elle se prolongeait un peu, finirait par amener la fatigue, et c'est ce que je veux éviter. Je ne citerai donc qu'un petit nombre de ces glorieux boudeurs d'alors, soldats de la pensée, de l'étude et de la science. J'indiquerai surtout ceux que la mort, qui ne respecte rien, a emportés tour à tour dans son inévitable linceul, mais qui, avant de disparaître, ont laissé un nom prestigieux chez les vivants. Quand ils étaient debout ils formaient comme une Voie lactée. Ils étaient les derniers survivants de 1830, cette merveilleuse époque
d'où sont sorties autant et plus de grandes figures que n'en a donné le siècle de Louis XIV. Jeunes héritiers du xix** siècle, saluez ces aînés et croyez bien que vous leur devez au moins riiommage ou la politesse d'une épitapliel
Au milieu de la salle, assis sur le divan couvert de velours rouge, devant une table de marbre, dont il avait l'air de faire une chaire, apparaissait, superbe et attristé tout ensemble, un homme, un artiste de marque, encore jeune, que, dès 1848, la faveur du Gouvernement provisoire avait mis en relief et qui, présentement, était rejeté dans l'ombre. Ce n'était autre que le Lyonnais Clienavard, le célèbre auteur des belles fresques du Panthéon. Paraissant être un rejeton des maîtres de la Renaissance, il mariait la couleur au dessin et peignait avec scrupule, suivant toutes les règles les plus sévères de l'art, on le sait. Il peignait bien, c'est convenu, et dès la première minute où il avait fait son entrée dans le Café, tous les assistants venaient à lui, attirés parle charme de sa parole. Personne assurément ne savait aussi bien que lui l'histoire de l'art et nul autre ne pouvait aussi bien dire le rôle que la peinture doit jouer au milieu des sociétés modernes ; mais aux yeux mêmes de ceux qui admiraient ses monologues, il avait un défaut terrible ; il péchait par le manque de foi. En effet, il professait sur la pérennité, lisez sur la gloire, les idées désolantes que Chateaubriand a exposées
dans la préface de sa traduction du Paradis perdu. >Selon lui, génie, beauté, travail, savoir, grandes œuvres, rien ne résiste à l'action du temps, en sorte que si tout meurt, ce n'est pas la peine de se donner tant de mal pour créer des œuvres qui ne vivront pas et pour se faire un nom qui s'efïacera vite comme une ride du vent sur l'eau d'un lac. En raison de cette élégie, souvent répétée, les amis l'avaient surnomme le Décourageateur, et il était bien vrai que, sans le vouloir, il poussait à l'abdication de la volonté, au sommeil de la vaillance. Ce qu'il y a de plus triste à dire à ce sujet, c'est qu'il a été une des première victimes de sa théorie. A quelques années de là, un jour devait venir où cet homme si disert serait tout à coup à court, disons le mot, tout à fait vidé. Chose cruelle, il voulait alors reprendre la suite de ces brillantes improvisations et il ne le pouvait plus. A la vue de cette source soudainement tarie, les auditeurs d'hier, stupéfaits, ne pouvaient que s'affliger amèrement. Ce fut alors qu'un de ceux qui se pressaient souvent autour du discoureur, nota, par un mot qui est resté, cette défaillance si inattendue. J'ai nommé Auguste Préault, le sculpteur : « La tête de Chenavard est un antre d'où le lion est parti », ditil, et cette saillie courut, le lendemain, dans les gazettes mondaines. Ah! ce Préault, autre familier du Divan, que d'autres bourdonnements de guêpes il a lancés au vent ! Sur la fin du règne
de Louis-Philippe, tout le Paris d'alors a répété cet autre trait, du genre de ceux de Martial, reposant, celui-là, sur les belles formes de femmes que Pradier, un autre statuaire, a données à la Ville de Paris. — Voyez les Muses qui accompagnent le Molière, près de la fontaine, rue Richelieu. Il disait : « Pradier part, tous les matins, pour Athènes et il s'arrête au Pays Bréda». Pour goûter la saveur de ce mot, il faut rappeler, qu'à cette époque, le Pays Bréda était la zone qu'habitaient de préférence les jolies mondaines, celles qu'on appelle aujourd'hui les horizontales.
Vingt pages de savante critique n'exprimeraient pas tout ce qu'il y a de vérité et de finesse dans cette épigramme deux fois attique.
Auguste Préault est mort au commencement de 1879. Ceux qui ne l'ont vu que dans les dernières années de sa vie pourraient-ils se flatter de l'avoir connu? Non, sans doute. Pour bien comprendre cette physionomie d'artiste, il faut se reporter à quarante ans en arrière, c'est-àdire au lendemain de la Révolution de Juillet. En ce temps-là, ce n'est pas le gros homme aux larges épaules, au ventre proéminent qu'on a devant soi ; ce n'est pas surtout le chevalier de la Légion d'honneur, étalant avec complaisance un ruban rouge à la boutonnière de son habit noir, correct comme l'est le frac d'un notaire. Jeune, mince, fluet même, la tête fine, avec des cheveux blonds, un peu bouclés, l'œil vif, la figure
goguenarde, voilà Préault tel qu'il était à vingtdeux ans, dans son avril. Costumé en romantique, fervent admirateur d'Hernani, il mettait son orgueil à se produire en public avec beaucoup de velours et un gilet provocateur, le fameux gilet de la nouvelle Ecole. La mode était de faire la guerre à la vieille société en narguant les coupes convenues. On mettait d'abord la réforme dans la manière de s'habiller : l'art serait logiquement révolutionné à la suite de ces premières manifestations. Au reste, l'apprenti sculpteur, qui avait soulevé deux ou trois pavés, lorsqu'on avait fait les barricades contre Charles X, professait les idées de tout le Pays Latin, qu'il habitait. Bien mieux, pour donner plus d'accent a sa manière d'être, il avait tour à tour pour maitres deux sculpteurs bien connus pour la ferveur de leurs opinions républicaines. Rude et David (d'Angers). Ajoutons que c'est, avant tout, de ce dernier qu'il procède.
Auguste Préault a étudié les principes de l'art sous ces deux maîtres, soit, mais on ne peut pourtant pas dire qu'il ait été leur élève. En effet, l'instinct de la personnalitéétait si fort en lui que, de fort bonne heure, il s'était appliqué à n'être que lui-même. Le fait est légendaire dans les ateliers. Pendant dix-huit années consécutives, de 1830 à 1848, affranchir son art des anciennes règles pour s^ rapprocher le plus possible de la réalité, a été la préoccupation de toutes ses veilles. Il soutenait,
non sans raison, que si l'homme peut être reproduit, c'est surtout parla main du statuaire. Mais, néanmoins, il réprouvait toute idée d'œuvre qui ne forcerait pas le public à penser. En d'autres termes, il ne voulait pas plus de statues trop arrondies, comme celles qui sortent des moules à figures de cire, que de blocs mal équarris-qui rappelleraient les naturels des îles de la Sonde. En second lieu, il demandait qu'on dramatisât tout ce qu'on faisait. Cette autre prédilection, très marquée dans sa vie entière, c'a été la fougue, l'emportement, l'ivresse. Sous ce rapport-là, on peut affirmer qu'il aura devancé Carpeaux. En peinture, il abhoraitle gris ; en politique, la modération ; en littérature, la méthode. Conséquemment, en sculpture, il faisait tout ce qu'il pouvait pour éviter l'immobilité. C'est pour cette raison qu'il faisait des réserves en parlant de l'antique.
— Le beau idéal des Grecs est très beau, disait-il ; point de doute là-dessus, mais c'est si immobile que ça fournit souvent l'image de la mort.
Cette opinion, qu'il faisait passer le plus possible dans ses œuvres, avait fini par lui attirer des haines dont le mouvement allait jusqu'à la persécution. Tout peuplé de partisans du convenu, disons à\i poncif ^i vous voulez, l'Institut d'alors s'était mis, dès les premiers jours, à le regarder comme un Barbare.
— Ces faux Athéniens ont pour ma personne une antipathie d'Iroquois, s'écriait-il. Si vous saviez combien ces fureurs de Jocrisses me font rire !
Oui, dans l'origine, tant d'inimitié si mal conçue l'amusait, absolument comme la rage des académiciens à l'endroit du drame nouveau égayait Théophile Gautier et Gérard de Nerval ; mais, à la longue, ces colères irréfléchies parvenaient à faire de la propagande. La contagion gagnait le jury annuel chargé d'admettre ou de rejeter les œuvres qu'on exposait au Louvre. Plein de fécondité, ardent, opiniâtre, Préault ne se rebutait pas. Se moquant des refus dont il était l'objet, il s'entêtait et présentait, tous les ans, une œuvre nouvelle. De son côté, l'Institut tenait bon. Tous les ans, l'œuvre nouvelle était re jetée avec éclat sur la seule identité reconnue. Rappelons-nous qu'il en était de même pour Eugène Delacroix, non moins indépendant en peinture que le disciple de David (d'Angers) l'était en sculpture. Bientôt ces rebuffades périodiques prirent le caractère et le retour régulier d'une scie d'atelier. On savait d'avance dans Paris que les deux artistes seraient proscrits et mis dans l'impossibilité matérielle d'entrer jamais en communication avec la critique et avec le public.
Chez le grand peintre, porté par nature à l'hépatite, ce mauvais vouloir, érigé en système, produisit l'effet d'un vif aiguillon ; Eugène De-
lacroix, heureusement crédule à son génie, se remit à l'étude en solitaire, presque en ascète. Quant au statuaire, c'était un tout autre jeu; Préault, blessé, voulut blesser à son tour. Il aiguisa donc son esprit en forme de flèche et visa tour à tour ceux dont il croyait avoir à se plaindre. Jusqu'à ce jour, sa conversation avait été abondante en paradoxes. A dater de ce moment, ce fut une satire parlée. On a beaucoup dit alors qu'il forgeait ses mots, qu'il les limait en silence et qu'il les essayait entre amis avant de les lancer dans la circulation. Cela se peut. Cela n'est même pas dépourvu d'une certaine vraisem blance, quand on se rappelle que sa parole, empâtée dans une sorte de bredouillement, ne semblait pas être un instrument d'improvisation ; mais, au fond, le procédé de facture importe peu. La chose essentielle était que ses épigrammes portassent, et presque toutes ont fait des blessures aux ennemis que le sagittaire mettait en joue. Pendant la première partie du règne de Louis- Philippe, il en était de ces saillies comme de celles de Rivarol sous Louis XV ; tout le monde les disait à tout le monde.
Tout cela n'empêchait pas notre homme de mettre les mains dans la terre glaise. Son père, boulanger ou marchand de farine, lui avait laissé de quoi vivre. Ainsi, sans être riche, il avait de quoi continuer la lutte sans craindre de mourir de faim. Mais ce qu'il tenait pour un trésor des
plus précieux, c'était son ardeur à faire du nouveau. Voilà pourquoi il a improvisé hâtivement le fameux Christ de l'église Saint-Gervais, et, quarante ans avant Munkacsy, pourquoi il a fait alors du Fils du Charpentier un jeune prolétaire juif pendu à un arbre en croix, ayant les genoux brisés, les deux mains clouées, le front couronné d'épines, le flanc ouvert par un fer de lance, et, sous le coup de tant de blessures saignantes, gri- Qiaçant, criant, hurlant comme un homme qu'il est. Un critique de bon ton, en habit bleu barbeau et en gants jaunes, costume d'alors, examinait ce Nazaréen, condamné par les princes des prêtres à être crucifié entre deux voleurs, et il disait à l'artiste :
— Ah ! mon cher, il est plein de chic, mais il crie trop!
— Ce n'est pas mon sentiment, répondit Préault. Non, ce n'est pas assez qu'il crie : j'aurais dû le faire gueuler.
Vu la circonstance, le mot pouvait paraître choquant, mais comme il exprime bien ce que voulait le sculpteur î
Un peu pkis tard, parlant de cette même œuvre, tant vilipendée par les uns, tant applaudie par les autres, il expliquait à ce sujet toute sa pensée. C'était dans un petit Café de la rue de Fleurus, alors fréquenté par des artistes et par des gens de lettres. Comme nous étions là, nous avons retenu le curieux monologue du sculpteur.
— A rAcadémie et à la Foire aux ânes, disaitil, on m'accuse d'avoir fait un Christ trop humain. Eh bien, ils ont raison de me faire ce reproche. Je le mérite et j'ai tenu aie mériter. Voyons, mes amis, le récit des évangélistes à la main, qu'est-ce que c'est donc que le supplicié du Golgotha, que Bossuet appelle le divin pendu ? Enfant du peuple, ayant manié les outils de l'ouvrier pour vivre, les formes de son corps n'étaient point aristocratiques, surtout dans le sens de l'Orient, où l'embonpoint a toujours été le signe de la beauté. Il allait et venait. Il priait, il prêchait, il jeûnait ; il parcourait la Judée, nu-tête et nu-pieds ; il n'avait pas une pierre où reposer sa tête ; il se désaltérait à l'eau des torrents. Tout cela faisait qu'il était constamment maigre, pâle, pensif. Est-ce que je n'indique pas clairement ces diverses particularités ? Quant à son attitude sur le gibet d'infamie, est-ce que j'ai rien inventé? Eh! mon Dieu, non! Etant homme, très délicat, ami des parfums, très sensible aux caresses ou à l'hommage des femmes, il a souffert autant que le fils de Marie devait souffrir. S'il en était autrement, où serait l'œuvre de la Rédemption ? Souffrant, il a manifesté ses impressions par des cris, par des gémissements et même, un moment, par une prière où il supplie son Père céleste de détourner de lui ce calice, et comme son père est sourd, comme l'amertume ne se détourne pas, il hurle, il en appelle au prophète
Elle, la bouche grande ouverte. Ne faut-il donc pas croire que ça c'est passé comme ça ?
Voilà une tirade. D'ordinaire Préault était moins prolixe. Nous l'avons dit, il faisait des mots et ces mots, fort acérés, ressemblaient volontiers à des guêpes voltigeant un peu partout. Personne n'a oublié celui qu'il a émis sur l'auteur de Sapho, sur celui des sculpteurs qui avait le plus de succès de 1840 à 1850. Nous reviendrons dans un instant à cette particularité.
x\uguste Préaûlt a marqué sa vie par de belles œuvres. Ainsi que je viens de le dire, à l'une de nos églises il a donné ce Christ mourant, au jardin du Luxembourg, une reine ; à l'un de nos ponts, un cheval ; cinq ou six bustes aux divers cimetières. La ville de Chartres lui a fait faire un Marceau qui passe pour être un chef-d'œuvre; la ville de Bourges, un Jacques Cœur. Il a laissé au crayon le dessin d'un très beau monument en l'honneur de Jeanne d'Arc. Chez lui-même, dans son atelier, nous avons vu, en plâtre, une Hécube hurlante de douleur et de colère sur les malheurs de Troie. Appelé, un jour, dans l'atelier, Lamartine avait été grandement frappé par la beauté de ce groupe magistral. Poète, il y voyait le reflet de la grande poésie de ses ancêtres grecs. (( Quand cette mère d'Hector aura passé par la fonte, disait-il, ce sera de l'Euripide en bronze. » — Hélas ! non : ce ne sera qu'une œuvre en terre glaise, c'est-à-dire un objet cent fois
périssable, puisque l'ouvrier est parti sans avoir pu réterniser dans le métal de Florence.
Auguste Préault était un enfant du peuple. Si exquise que fût cette nature, l'homme laissait bien voir en lui les signes de son origine. A la vérité, voilà soixante-dixans, au lendemain de 1830, le talent arrivé valait tous les titres de noblesse. Au surplus, il n'a jamais cherché à dissimuler l'humilité de sa naissance. Son père, venu d'une bourgade d'Auvergne, avait commencé par être boulanger et s'était fait ensuite marchand de farine ; c'était un honnête commerçant très laborieux et très sobre. L'artiste racontait que, le jour où il vint au monde, ce brave homme, en contemplant ce rejeton encore informe, dit, en riant, à sa femme : « Qu'est-ce que c'est que ce petit morceau de salé que tu m'as donné là? ))
Ce digne prolétaire aimait fort son fils. Il s'est mis en quatre pour lui donner une instruction libérale propre à faire de lui un travailleur de distinction, et il y a pleinement réussi.
De temps en temps, au Café, Auguste Préault, par manière de contenance, montrait à ses amis une petite clé en acier, assez délicatement ouvrée.
— Vous voyez bien ça? disait-il sans pose. Ça ne vaut pas deux sous. Je ne la donnerais pas pour mille francs. J'y tiens, d'abord parce que c'est un héritage de mon père, et que c'est un
objet sacré. J'y tiens, en outre, parce que cette clé, transformée en ébauchoir, m'a servi à faire ma Clémence Isaure (la statue qu'on voit au jardin du Luxembourg).
De ce même père, dont il vénérait la mémoire, il avait reçu un petit avoir de 60,000 francs, c'est-à-dire mille écus de rente. Pour un viveur, ça n'aurait été que peu de chose. Pour un artiste de cette héroïque génération de 1830, plus portée à orner son esprit qu'à obéir à son ventre, c'était la garantie de l'existence ; c'était un trésor. (En ce temps-là, Eugène Delacroix vivait avec cinquante sous par jour.) C'est grâce à ces mille ecus de rente que le sculpteur a pu traverser les années si âpres du noviciat et attendre que le jury d'examen fût, à la longue, disposé à lui rendre justice. C'est grâce à ce modeste revenu qu'il *a pu frayer avec les contemporains les plus illustres de son époque, et trouver le loisir d'aiguiser les bons mots qu'on aimait à se répéter dans le monde de l'art.
Ah î ces mots, que lui a si bien reprochés un ministre de la monarchie constitutionnelle, on les arrêtait avec empressement au passage ou pour les jeter dans la presse satirique ou pour en assaisonner la conversation. Ils étaient toujours relevés de sel attique, mais presque toujours aussi exempts de méchanceté. Ils effleuraient, ils piquaient un ridicule ou un travers : ils n'ont jamais fait saigner l'amour-propre de
personne. Dans sa longue vie, le moqueur n'a eu ni à répondre à un procès ni à riposter à aucun duel.
Très souvent même, dans le jeu de ses épigrammes, Auguste Préault ne s'en prenait qu'à lui-même et, dans ce cas, c'était de sa part le jaillissement d'un peu de l'esprit socratique, tel qu'on en voit en lisant les Memorabilia de Xénophon. Un jour, sous l'Empire, dans un salon quasi aristocratique de la rive gauche, où il se montrait de temps en temps, il eut à se mêler à une demi-douzaine de jeunes beaux, de ceux qui, avec un certain effacement, auraient pu rappeler les merveilleux du Directoire. Etant autant ivres de fatuité que de bêtise, ces petits messieurs parlaient tout haut de leurs prouesses amoureuses et des victimes d'alcôve qu'ils avaient été à même de faire. La maîtresse de la maison, dame d'un certain âge, mais femme d'esprit, avisa le sculpteur, qui, en vue de ce débordement d'impertinence, ne sonnait mot, et l'interpellant ;
— Eh bien! et vous, mon cher monsieur, n'avez-vous donc pas à vous vanter de quelque roman ?
— Un roman I répondit Préault, eh ! Madame, je n'aurais pas même une nouvelle !
Mais ce brave garçon, ce causeur jovial, qui laissait voir sur ses joues épanouies les teintes de l'insouciance et de la belle humeur, était-il un homme heureux ? Cet autre Bautru, si habile à
lancer répigramme sur tout ce qui défilait sous ses yeux, ne se sentait-il pas quelque point de vulnérable? Disons donc qu'il résidait au fond de sa pensée un souci acre et noir qui lui arrachait assez souvent des cris de douleur. Quoiqu'il posât volontiers en républicain dédaigneux des vanités en cours, il soupirait après le ruban rouge comme le cerf de la Bible après l'eau claire des fontaines. Cette faveur, prodiguée à tant d'autres et même à celui qui écrit ces lignes, il n'est parvenu à l'obtenir qu'après vingt-six ans de soupirs et de démarches. J'en puis parler, car il m'a pris plusieurs fois à part pour me conter sa rancœur à cet égard. Sous la monarchie constitutionnelle, après qu'on eut exposé au Luxembourg sa Clémence Isaure, un ami demanda la croix pour lui.
— ISI. Préault? dit ^1. Duchàtel, alors ministre de l'Intérieur. Ah! oui, je sais : c'est un sculpteur qui fait des mots.
Et il tourna les talons. En 1848, après le 24 février, s'autorisant dune sorte d'intimité, l'artiste alla trouver Lamartine à l'Hôtel de Ville. Certes, l'auteur du Lac, connaisseur en fait de mérite, le reçut à bras ouverts.
— Bonjour, mon cher Préault : soyez le bienvenu dans ce palais du peuple.
Il y eut ici un temps. Des poignées de main furent données et rendues. Puis tout à coup :
— Mon cher Préault, j'avais gardé deux croix,
les deux dernières, Tune pour Eugène Pelletan ; l'autre pour vous. Mais voyez-vous le contretemps ! Hier même, sur la motion de Louis Blanc, le Gouvernement provisoire a décidé que la Légion d'honneur n'appartiendrait plus qu'à l'état militaire... Je ne pouvais, seul, m'opposer à l'adoption de cette mesure. Croyez que j'en suis désolé pour vous.
Et comme, en achevant cette confidence, il entrevoyait sur les lèvres de l'artiste une moue de mécontentement, il chercha à panser sa blessure par un cataplasme de réflexions philosophiques :
— Voyons, mon cher Préault, pour un penseur de votre trempe, qu'est-ce que c'est qu'un ruban ? Le soir, quand on va se coucher, quand on a ôté son habit, ce n'est plus rien.
— D'accord, grand poète, mais tout le jour, quand on a à montrer sa boutonnière, c'est bien quelque chose. Vous étiez, du moins, de cet avislà, lorsque, le jour de sacre, vous avez été décoré par Charles X.
Il n'y eut point de réplique.
Survinrent coup sur coup les orages de la rue, l'inepte manifestation des Bonnets à poil, la riposte des clubs avec 100,000 hommes en blouse chantant la menace, la campagne des Ateliers nationaux, la folle journée du 15 mai, les journées de Juin, pendant lesquelles le sang a coulé par ruisseaux, l'élection du 10 décembre, signe
avant-coureur de la chute de la République, l'équipée illogique du 13 juin 1849 aux Arts-et- Métiers. et, en fin de compte, le coup d'Etat du 2 décembre. On peut bien penser qu'au milieu de tant de transes, se succédant de semaine en semaine, on n'avait guère à songer au devoir de fleurir l'habit d'un artiste. Une fois l'Empire installé, l'auteur du Mcœceau de Chartres n'avait plus à compter sur rien. Il n'aimait pas le nouvel état de choses et les serviteurs de César le regardaient de travers. Politiquement parlant, il se taisait, mais, au fond, il était blessé dans son amour-propre et il en soufErait.
— Au point de vue de cette frivole distinction, me disait-il, je suis de l'avis de Lamartine. Pour un philosophe, ce n'est rien. Cependant, il y a les exigences et les habitudes de la vie sociale et ce sont de petites servitudes auxquelles un homme de cœur a bien de la peine à se soustraire. Tenez, jugez-en. Quand, par hasard, je vais dans le monde, je m'y trouve en contact avec cinq ou six petits faquins, nouveaux venus dans l'art, des sculpteurs obscurs, des peintres sans éclat, des architectes beaux danseurs, tous plus enrubannés les uns que les autres. Quelques-uns étalent une brochette formée de presque tous les ordres de l'Europe. N'ayant guère que le talent de l'intrigue, ces conducteurs de cotillons, visant avec arrogance mon habit exempt de parure^, affectent de rire à mon nez d'un air de mépris. Plus fort
que ça, les jeunes femmes du jour, d'élégantes petites grues, aussi bêtes que jolies, modèlent sur ces fantoches leur manière de voir et, pour le coup, ce concert de regards insolents et de sourires moqueurs devient un reproche qui a toute la cruauté d'une insulte. Croiriez-vous, mon ami, que, dernièrement, un soir, chez ]yjme ^***^ ^^Q ^Q (,gg charmantes bécasses a
poussé l'injurieuse sottise jusqu'à m'interpeller sur ce cas, déjà si douloureux pour moi ? (Et ici, il prenait le ton et imitait les singeiHes d'une petite bouj^geoise.)
— M. Préault, pourquoi donc n'êtes-vous pas décoré comme tous ces autres messieurs, les artistes?
— Eh ! Mademoiselle, ai-je répondu, c'est que, probablement, cet hiver, ayant été invité à dîner chez un des ministres de Sa Majesté, j'aurais été surpris volant un couvert d'argent et le mettant dans ma poche. On a, dès lors, décidé que je suis un indigne.
Cette tirade et d'autres du même genre faisaient voir à quel point il était blessé du déni de justice dont il croyait être victime. Mais, à la suite des temps, vers les dernières heures de sa vie, il a pourtant fini par voir venir à lui ce qu'il avait tant désiré. En 1870, presque au moment de la déclaration de guerre, je le rencontrai rue Richelieu. La figure était rose et souriante. Son abdomen, qui était naturellement d'une belle
rondeur, paraissait avoir doublé de volume. Il était mis avec recherche et le ruban tant convoité se déployait à sa boutonnière. En m'abordant, la main tendue, il me cria de sa voix de crécelle :
— C'est pour mes œuvres et non à cause de mes opinions, qui n'ont pas changé et qui seront toujours les mêmes.
— Par dieu! ie le savais bien.
Il parait que c'est sur les démarches d'un autre grand artiste, du père Corot, que le sculpteur a été décoré et sans avoir été assujetti à la formalité de la supplique. Ceux qui ont connu l'admirable paysagiste de Ville-d'Avray retrouveront en cela ce grand cœur, un grand peintre et un grand homme de bien. La scène aurait eu lieu au Palais des Tuileries, un peu avant cette déclaration de guerre qui devait être si funeste.
— Sire, donnez le ruban rouge à ce républicain : tout l'honneur en rejaillira sur Votre Majesté.
On sait qu'il voulait de même faire décorer H. Daumier, mais, tenace dans ses principes d'égalitaire comme le vieux Ducis, le Michel-Ange de la caricature n'a pas cédé.
Si chacun de ceux qui ont connu Auguste Préault avait recueilli ses conversations, on posséderait aujourd'hui l'histoire la plus nette et la plus précise du Romantisme, qui n'existe pas et qui ne sera peut-être jamais faite. J'entends l'his-
toire de l'Art et de la part qui revient à chacun dans l'œuvre collective de cette grande époque de rénovation artistique et littéraire. Il savait au juste les parties qu'avait peintes Géricault dans 1 un des plus éclatants débuts d'Eugène Delacroix, la fameuse Barque du Dante. Allez donc demander aujourd'hui de tels secrets et des initiations de cet ordre à n'importe quel contemporain encore vivant ? La chronique secrète n'est plus et ne peut plus être, d'abord parce que les faits et gestes se font dans une maison de verre et, en second lieu, parce que les journaux à racontars disent tout, même ce qui n'a jamais existé.
Auguste Préault était, en son art, le dernier romantique dans toute la force et l'acception du mot. Des grandes batailles de 1830, il avait conservé l'esprit et toute la flamme. C'était, avant tout, un homme d'imagination. Et puis, tantôt il était matérialiste, tantôt spiritualiste, suivant les caprices de son mobile esprit. A Déranger, qui lui disait, un jour, de son air narquois, avec sa pointe de malice picarde : a Préault, vous n'êtes pas pour le^m, vous ! — Non, répondit-il, je suis pour Y infini ». — Il n'était pas toujours aussi facile de river son clou à l'auteur du Dieu des bonnes gens.
Il serait curieux d'étudier les amitiés du sculpteur, un vrai Solitaire qui avait pour règle de conduite, d^in'-aller.i qu'à- deç sympathies Réelles.
Il avait beaucoup connu et admiré H. de Balzac, Eugène Delacroix, Lamartine, H. Daumier, Quinet, Corot. De sa liaison avec Michelet, l'historien enthousiaste, date sans doute le projet de monument en l'honneur de Jeanne d"Arc, projet que possède !M. Jules Troubat, le dernier secrétaire de Sainte-Beuve, aujourd'hui bibliothécaire à la Bibliothèque nationale. Qu'on se figure une grande peinture décorative, dans laquelle la Pucelle, alors lame de la France, est représentée debout, tout au haut d'une colonne, rappelant, dans ses détails, celle de la fontaine du Châtelet.
— Cette colonne, disait Préault, est le seul monument que nous ayons de la première Révolution et, par son style, elle est digne d'une gloire populaire. Il voulait en faire une semblable pour sa Jeanne d'Arc.
D'une main, l'héroïne tient Tépée haute ; de l'autre, l'oriflamme. Un bûcher est là, le bûcher des Anglais. Les flammes brillent déjà sous les pieds de la vierge sublime. Un fond de paysage représente les arbres du jardin des Tuileries, tels qu'ils étaient naguère, avant qu'on eût pratiqué l'allée qui mène de la rue Castiglione au pont de Solférino C'était l'horizon en vue duquel Préault avait ébauché son projet sur la toile comme pendant et comme contraste à la colonne de la place Vendôme.
— Ma Jeanne d'Arc sera là, disait-il.
Le pauvre artiste escomptait l'avenir, lequel, comme l'a si bien dit le chantre de la Légende des Siècles, n'appartient à personne. Décoré et célèbre, il ne devait pas jouir longtemps de son puéril enivrement. En vrai patriote qu'il était, nos désastres l'ont profondément attristé. L'Alsace et la Lorraine, ces terres si françaises, arrachées à la mère patrie ! Et la guerre civile ! A la vue des incendies qui ont suivi la folle révolution du 18 mars, il n'a pu se défendre d'avoir les larmes aux yeux. Il en voulait fort à Gustave Courbet d'avoir déboulonné la Colonne.
— On pouvait la décapiter, disait-il, puisque notre humiliation avait une source impérialiste, mais la renverser, surtout en présence et aux applaudissements de l'ennemi, c'était un sacrilège.
A très peu de temps de ces scènes désolantes, il a succombé à une attaque de péripneumonie. Ceux qui l'approchaient alors ont raconté qu'il a fini par un mot un peu aigre, ainsi que cela devait être. Dix heures avant d'exhaler le dernier soufïle, quand il avait encore la force de parler, il aurait dit :
— Ah ! ah ! ah ! je vais mourir et l'on plantera au-dessus de mes os une croix de bois peinte en noir, et, celle-là, on ne me la fera pas attendre.
En craignant de trop m'étendre sur cet ancien camarade, je voulais m'arrêter en cet endroit,
mais je demande à rapporter encore un trait raconté par lui sur la fausse sensibilité des petites dames de Paris :
Une jeune et très jolie marquise du noble faubourg, que Préault connaissait, venait de perdre son griSon de la Havane ; c'était une bête merveilleuse qui avait obtenu la grande médaille à la dernière exposition des chiens, sur la Terrasse du bord de Teau, au jardin des Tuileries. Désolée, la dame se rend chez le plus célèbre des empailleurs et lui demande d'éterniser par son art le souvenir d'un animal si rare. On tombe facilement d'accord sur le prix, car la marquise n'est pas femme à y regarder pour un objet si cher. Plus tard, un peu plus tard, elle fera faire un tombeau par le sculpteur, mais, pour le moment, l'empaillement suffira. Seulement, il s'agit de faire vite, ce qui est admis. Mais au moment de se retirer, l'empailleur s'adresse à la dame :
— Pardon, madame la marquise, mais c'est l'usage de la maison. Ces sortes de travaux sont toujours payés d'avance,
— Comment ! dit la dame étonnée, payer d'avance? Et pourquoi ça, Monsieur?
— Panie que, dit l'autre, la plupart du temps, quand nous avons bien empaillé le chien adoré, on ne vient pas le reprendre.
Le côté des Journalistes. - Edmond Texier, -- Un volume de vers. — Un quatrain pour album. — Ooquereau et Coquerel. — Ce que c'était que l'esprit public. — La Cane de Voicle Tom. — Ce que c'était que Coquenard. — Un précurseur du Je-m'-en-foutisme. — Arnould Frémy. — Le club Blanqui.
— M. Alexis de Tocqueville. — Un mot de J.-J. Weiss, — Entre M. Thiers et la Commune à propos de l'Archevêque de Paris et de Gustave Chaudey. — Félix Pyat.— Taxile Delord.
— Débuts. — L'arrivée à Paris. — Auguste Lireux. — La Peste de Marseille. — Une guerre d'épigrammes. — L'opposition à l'Empire. — Clément Caraguel — Le Charivari. — Collaborateur du Journal des Débals. — Le successeur de Jules Janin. — Un mot du Prince des critiques. — Ce que c'est qu'un grand artiste. — Honoré Daumier. — L'antiquité travestie. — Corot — Un sage. — Cham. — Origine aristocratique.— Souvenir de Saint-Domingue. — Toussaint-Louverture. — Ce que c'était que Bijou. — Quelques légendes.— Les pigeons de Montmartre. — Une allocution à deux coqs. — La caricature est-elle un grand art ? — Deux peintres sérieux : Vidal et Charles Marchai. — Un suicide à la mode antique.
Revenons d'un bond à notre Divan.
Si, dans cette espèce de caravansérail ouvert aux proscrits de la pensée, il se trouvait de tout, les journalistes y formaient pourtant la majorité. Un des plus marquants était Edmond Texier, une sorte de grognard de la presse. Né sous le
règne de Louis XYIII,au château de Rambouillet, à lintendance duquel son père avait été attaché (les mauvaises langues prétendaient qu'il n'y avait résidé que comme concierge), ce n'en était pas moins un garçon d'esprit et suffisamment frotté de littérature. Etait-ce à cause du milieu où il avait grandi ou bien par la tendance naturelle de son caractère, le fait est qu'il avait commencé par s'anoblir en se faisant appeler Edmond Texier d'Arnout, mais ce n'a été que pour peu de temps. Il s'est donc ravisé et est redevenu plébéien. De haute taille, doué d'une figure intelligente, causeur aimable, il se flattait d'avoir mené la haute vie, voire même d'avoir eu des succès à la Casanova. Il conservait encore des restes d'élégance, mais comme le vieux Saturne l'avait frôlé de son aile, on n'avait plus à voir en lui un Chérubin d'amour. Du reste, il s'était marié, rangé, assagi, et faisait fleurir les vertus d'un père de famille. On savait qu'au début de sa carrière, en 1833 ou 1834, il avait chatouillé la Muse et commis un volume de vers, mais il était le premier à rire de cet enfantillage. « Eh bien ! disait-il, quand j'étais un morveux, j'ai fait des vers. Rien n'est plus vrai et, vous le voyez, je ne crains pas d'en faire publiquement l'aveu. Mon Dieu, j'ai eu des dents de lait aussi, et il m'est arrivé, comme à tous les autres, de faire pipi au lit. Estce que la postérité m'en fera un crime? » Ce qu'il y a de sur, c'est qu'ayant mesuré sagement de
l'œil la place que s'étaient faite les grands poètes de 1830, il avait vite compris qu'il n'y avait point d'avenir pour lui dans cette gamme, et il s'était vite tourné vers la prose. Un moment, il dirigea un journal ministériel à Rouen, puis on le plaça dans les bureaux du Ministère de l'Intérieur, où s'élaborait la presse gouvernementale. Il y est resté de longues années et jusques en 1848. Après ce stage, on l'a vu faire son entrée dans les journaux de l'opposition. Pour le moment, il était le chroniqueur du Siècle, où il succédait à Pierre Durand (Eugène Guinot , qu'il parvenait à faire oublier à force de verve et de fine critique.
Dans ce Café, qui, à la longue, était devenu comme un gymnase de la satire, Edmond Texier était l'un de ceux qui s'entendaient le mieux à lancer un piquant quolibet ou une repartie paradoxale. J'ai à citer ici de lui un mot fort original et qui, en son temps, a fait fortune.
C'était en mars 1848, au moment où l'on faisait le difficile apprentissage du suffrage universel, Paris se couvrait d'affiches et, au grand étonnement de l'observateur, mille candidatures d'inconnus sortaient de dessous les pavés. Un jour, on vit se produire sur les murs la profession de foi de M. Athanase Coquerel, pasteur protestant, homme fort honorable, mais dont on entendait prononcer le nom pour la première fois. La chose coïncidait avec une autre compétition; celle de l'abbé Coquereau, l'aumônier de la Belle-
Poule, ce navire qui a été chargé d'aller chercher à Sainte-Hélène les cendres de Napoléon. Tout à coup, au milieu de la salle, à travers le cliquetis des chopes et la fumée des cigares, je ne sais plus qui, un coquecigrue ou un distrait, prit la parole et dit : a Coquereau? Qu'est-ce que c'est que ça, Coquereau? — Mais, riposta vivement Edmond Texier, Coquereau, ça doit être le mâle de la Coquerelle. »
Ce beau railleur, courant après le succès, comme un enfant de sept ans court, l'été, dans les champs, après un papillon, s'était efforcé de faire un roman : le Prince For/nose, une aventure d'amour; mais cette tentative n'avait pas fait tourner la tête aux lectrices de la Sylplude, un journal de modes, dirigé par H. de Villemessant, où la chose avait paru. Un peu plus tard, en 1852, je crois, quand M"'*^ Becker Stowe nous envoya d'Amérique la Case de l'Oncle Tom, il mit son nom à l'une des six ou sept traductions qu'on fît de ce roman humanitaire. Plus tard encore, sur la tin de ses jours, il s'occupera de cette forme de littérature, le récit familier, mais toujours sans grand succès. A l'époque dont nous parlons, il n'était et semblait ne vouloir être qu'un journaliste. Pourtant, il revint, un jour, à faire des vers, mais très peu et en se moquant, ainsi qu'on le verra.
Je l'ai dit : tout jeune,pour obéir à la mode des Temps Romantiques, il avait débuté par un vo-
lume de poésie, celle d'alors, rêveuse et échevelée tout ensemble. L'in-octavo était intitulé : En avant! une étiquette byronienne, mais comme il n'avait pas été seul pour accoucher de cette œuvre, comme il avait un collaborateur, un camarade, un autre farceur, tirant un crayon de sa poche, avait ajouté un mot à l'enseigne. En sorte qu'on y lisait : En aoant deux ! D'où était sortie une légère explosion d'hilarité. On riait encore un peu à cette époque dans les régions littéraires.
Cependant il lui était resté un arrière-goût de ce péché de jeunesse et, parfois, il ne se défendait pas de rimer, puisque chez nous on prend toujours plaisir à cultiver ce travers. (Entendonsnous bien : je ne parle ici que des petits-fils du satyre Marsyas.) Vers 1842, quand se remit à sévir l'épidémie des albums, la fantaisie lui revint de faire de la prosodie, ainsi que tels et tels. Comme son spirituel babil dans la presse l'avait peu à peu mis en relief, il n'avait pas plus tôt fait son entrée dans un salon, que la maîtresse de la maison rarrêtait, à la manière du gabelou, pour une redevance à la douane. Ayant à la main les instruments du supplice : un cahier richement relié, une plume et de l'encre, elle le condamnait à jeter u quelque chose » sur ces pages blanches. Se comparant au voyageur qu'on arrête, le soir, à la corne d'un bois, pour lui demander la bourse ou la vie, il imagina alors de satisfaire
dix ou douze de ces dames en leur servant à toutes le même ragoût : quatre pauvres petits vers de six pieds, un quatrain, ou philosophique, ou prudhomesque, au choix.
Voici ce chef-d'œuvre , qui a couru tout Paris' pendant deux ans, et qui, par conséquent, est aussi connu des gens de lettres que des gens du monde :
On entre, on crie, Et c'est la vie.
On crie, on sort.
Et c'est la mort.
— Que c'est donc joli ! disaient les belles dames.
Soixante ans ont passé sur Paris, et les échos des deux faubourgs, et aussi ceux de la Chausséed'Antin, nous répètent encore cette fumisterie à l'heure qu'il est.
Etant de ceux qui pensent que l'homme n'a pas été créé pour se faire de bile, fermant l'oreille, sans s'inquiéter du qu'en-dira-t-on, sceptique, jouisseur, hâbleur, Edmond Texier peut être regardé, à bon droit, comme un vrai produit de la civilisation moderne. En l'analysant, on trouverait en lui un précurseur des sybarites actuels, les Incroyables d'aujourd'hui. Il a été aussi du nombre des estomacs robustes qui ne se dégoûtent point de rencontrer des cheveux sur la soupe. Sous la Moaarchie, il a servi Louis- Philippe dans les bureaux de l'Esprit public, au
Ministère de rintérieur. Après le 24 février, il a acclamé la République triomphante. L'Empire la vu devenir un des favoris du prince Jérôme, qui Ta fait décorer par son impérial cousin, à cause de ses correspondances sur la guerre d'Italie. Avec Louis Ulbach et Eugène Pelletan, il était de ceux qui entouraient le plus Lamartine et qui l'ont aidé à organiser sa lamentable souscription nationale, acte de mendicité en grand qui a fait long feu.
En 1858, sur la fin de l'automne, un soir, je revenais de la rue Vi vienne, en compagnie de Nadar. En arrivant au boulevard des Italiens, près de chez Potel et Chabot, nous nous butâmes au chroniqueur. Il était planté droit devant l'étalage du marchand de comestibles, en ayant l'air d'attendre quelqu'un.
— Tiens, s'écria Nadar, Texier ! et que faitesvous donc ici ?
— Vous le voyez, j'attends Coquenard.
En même temps, il nous montrait du doigt, au fond de la boutique, un grand vieillard, mince, pâle et maigre , qui se faisait envelopper en papier de soie un homard et une volaille de prix.
Coquenard ! tout récemment, pour honorer le grand citoyen du 24 février, le Conseil municipal de Paris avait débaptisé la rue Coquenard pour lui donner le nom de Lamartine. Au moyen d'une inversion ironique, Texier désignait ainsi
le chantre du Lac. Et, à la même heure, ce grand homme, holocauste des révolutions, était occupé à acheter de quoi lui donner à diner, ce dont nous étions témoins. A deux minutes de là, reparaissant avec une poularde aux truffes, il l'emmenait passer la soirée chez lui, rue de la Ville-l'Evéque, où il résidait à cette époque.
Blâmez donc Aristote, quand il s'écrie : « Mes amis, il n'y a pas d'amis ! »
Il a été un temps, sous la Monarchie, où, se posant en jeunes seigneurs de l'écritoire. les petits messieurs, attachés aux bureaux de l'Esprit Public, s'appuyaient sur les sourires du Ministre de l'Intérieur pour se donner de grands airs. Bien rentes, bien mis, étant admis à frayer avec le monde altier de la diplomatie, ils se flattaient d'être de l'école de Talleyrand, regardant les autres comme une argile à pétrir sous leurs doigts , une matière à servir leur fortune ou leurs plaisirs. Edmond Texier a été, un moment, de cette bande d'habiles, mais la brusquerie des révolutions l'a vite assagi. Néanmoins il lui était resté quelque chose de la morale en cours dans ce monde d'élite. En 1852, lorsque des bords de l'Ohio M™^ Becker-Stowe lança sur l'Europe la Case de l'Oncle Tom, ce roman anti-esclavagiste qui devait être tiré à 500,000 exemplaires et mettre le feu à tant de consciences, il en parut, à Paris, coup sur coup, cinq traductions diverses, vite enlevées par le public. L'une d'elles
portait au frontispice le nom du journaliste.
— Vous! lui disaient les amis indiscrets, vous, Edmond, traduire si lestement ce roman américain ! Comment cela a-t-il pu se faire? Puisque vous ne savez pas l'anglais, c'est vraiment incroyable !
— Ce serait plus difficile à croire si je le savais, répondit-il, avec une charmante impertinence.
Non seulement la chose passa, mais elle passa très bien, et même un jeune auteur dramatique de ce temps, M. Arthur de Beauplan, obtint du traducteur le droit de tirer de l'œuvre une pièce qui fut représentée au Gymnase. Et voilà comment se jouent, en réalité, les plus belles scènes de la comédie sociale dans la plus astucieuse des villes d'ici-bas. Edmond Texier aura été un des premiers professeurs en fait de Je-m' en-foutisme.
Aux côtés de ce railleur s'asseyaient volontiers Taxile Delord, Arnould Frémy et Clément Caraguel, les trois rédacteurs du Charivari. On sait par une mauvaise diatribe, grossièrement rimée, qu ils ont été une triple bête noire pour Louis Veuillot. L'écrivain sacré ne leur pardonnait pas d'avoir de l'esprit, tous les jours, argent comptant. Il leur en voulait aussi, et quoi de plus concevable? d'avoir démontré que les Couleuvres, son recueil de vers, des vers inavouables tant ils sont lourds, ne valait pas tripette. Et c'était ce qu'il ne pouvait pardonner.
Arnould Frémy, le doyen de ce trio, était investi d'une renommée qui remontait à 1835. Ecrivain de race, il avait été Tami de Stendhal, sur la vie duquel il a publié des détails pleins d'intérêt. Dans l'origine, il avait débuté par faire des romans, tels que les Deux Anges, dans le ton sentimental, mais le genre aristophanique était ce qui allait mieux à la vivacité de sa nature. C'est ce qu'on a vu par un livre railleur. Une Fée de salon, pages mordantes dans lesquelles, en guise de représailles, il avait dessiné un bas-bleu célèbre, mais acariâtre, ce qui a grandement égayé la galerie. En 1848, pendant le Gouvernement provisoire, il avait été, un moment, vice-président du club Blanqui.
Blanqui et son club de la rue Bergère, un double épouvantail pour les Parisiens de mars, avril et mai 1848. Dans ses Mémoires, M. Alexis de Tocque ville a fait un portrait à la plume de cet agitateur, portrait peu flatté, mais vrai à certains égards, sauf à y mettre quelques retouches. Il en fait un Catilina de bas étage, répugnant dans son personnage, affreux dans ses idées de destruction et de vengeance. Evidemment, c'est ^outré. J.-J. Weiss me disait de lui : « Qu'ils injurient sa mémoire, ça se peut, mais il y avait en lui l'étoffe d'un écrivain de premier ordre. C'est celui de nos jours qui rappelle le plus la rapidité, la concision et l'écriture colorée de Salluste. )) Ce qui lui faisait porter ce jugement,
c'était la lecture de ces deux journaux faits à la manière de ceux de la Révolution, La Patine en danger, pendant le siège, et Ni Dieu, ni Maître, après la paix de Francfort-sur-le-Mein, Fils d'un conventionnel modéré, frère du célèbre économiste conservateur auquel P.-J. Proudhon a adressé sa fameuse Lettre sur la Propriété, "Louis- Auguste Blanqui, admirablement doué au point de vue des ornements de l'esprit, était un prix d'honneur du grand concours, sous la Restauration. Inexplicable ironie des choses humaines, cet intraitable démagogue avait fait sa première année en journalisme en coupant les Faits Divers au Globe, organe des royalistes-constitutionnels d'alors, MM. Duchâtel, L. Vitet, Ch. de Rémusat etDuvergier de Hauranne (Le jeune Sainte-Beuve en était aussi). L. Blanqui a été Tâme de l'insurrection babouviste des 12 et 13 mai 1839, où il avait comme lieutenant Armand Barbes et Martin Bernard. A la suite de cette échaufEourée, on se rappelle les révélations publiées, en. 1849, par J. Taschereau dans la Revue Rétrospective, ce qui l'a fait traiter de vendu par les purs. Il avait la nostalgie de la prison, où il a passé les deux tiers de sa vie. Prisonnier de Versailles pendant la Commune, le Comité de Salut public avait fait demander au Gouvernement de le relaxer, moyennant quoi, en guise d'échange, on se dessaisirait de l'archevêque de Paris et de Gustave Chaudey. Mais M. Thiers a refusé, disant
qu'il ne pouvait pas pactiser avec la révolte. Je tiens le fait de Félix Pyat, qui était président du Comité du Salut public. Il résulterait de là une accablante responsabilité pour le chef du pouvoir exécutif.
Taxile Delord ? Un méridional qui, en ce temps-là, frisait la soi:5antaine. De taille moyenne, la figure correcte, légèrement railleuse, pas trop loquace, buvant peu, fumant sans cesse, mais le cigare, propret sans être élégant, il affectait parfois d'être grave. Ce qui le poussait à cette tenue, c'était la pratique du calvinisme; car il était de la religion réformée et, bien qu'il jouât le libre-penseur, il était comme M. Guizot fort attaché au prêche, regardant les catholiques comme des idolâtres. Quand on échangeait quelques paroles avec lui, on ne tardait guère à voir qu'il gardait encore rancune à Louis XIV du plus grand de ses méfaits, la révocation de l'Edit de Nantes ; c'était presque un camisard des Cévennes .
En 1832, au sortir du collège, où il avait fait de bonnes études, ayant à se choisir un état, il s'enrôlait résolument dans le journalisme et faisait ses premières armes au Sémaphore de Marseille, une feuille ultra-libérale. Il était alors patronné par Méry, si célèbre à cette époque par la Villéliade,^2iV \2iPeyr0nneisle et d'autres satires qui avaient aidé à la chute de la Restauration. Mais des ailes poussaient à cet aiglon et l'ambi-
tion aussi. Après trois ans d'apprentissage, il quitta le Midi pour venir exercer à Paris, s'il se pouvait, le métier de grand homme.
Il est juste de dire que ses débuts faisaient concevoir de belles espérances. Il écrivait très purement, avec quelque esprit, mais sans éclat. Comme, en ce môme temps, on était en plein Romantisme, la modération dans la forme, la parcimonie en fait de couleur passaient pour de l'impuissance. Les L^'Cantropes du petit Cénacle, genre Pétrus Borel, qui tenaient le haut du pavé, disaient dans leurs barbes de bouc : a II n'ira pas loin...» Ajoutons que son entrée en scène ne pouvait exciter aucune surprise parce qu'il venait grossir d'une unité la liste déjà si nombreuse des Phocéens. Dans la mêlée partie de la Cannebière, on remarquait, en effet, vingt personnalités dont les noms fatiguaient l'attention publique. C'étaient MM. Thiers, Mignet, Barthélémy, Méry, Rey-Dusseuil, Senty, Eugène Guinot, Louis et Charles Reybaud, Mme Angélique Arnaud, Marie Aycard, Léon Gozlan, Bénédit, Amédée Achard, d'autres encore, lumineuse pléiade que, par ironie, Auguste Lireux s'était amusé à appeler la Peste de Marseille, réminiscence du temps de monseigneur de Belzunce.
Pendant dix années, se contentant depeu et prolongeant le plus possible sa jeunesse, légèrement paresseuse, Taxile Delord s'était cantonné à la rédaction du Vert - Vert, un charmant petit jour-
nal de critique théâtrale et d'art, un blanc-manger pour les lecteurs délicats (Anténor Joly, le directeur, en avait fait une chapelle sous Tinvocation de Victor Hugo). Là, en y improvisant cent lignes, tous les matins, il gagnait deux cents francs par mois ; mais, à la vérité, un écu de cent sous de ce temps-là avait hardiment la valeur d'un louis d'aujourd'hui. Je note ces détails afin de faire voir combien on a changé le train de la vie chez les gens de lettres.
Jadis, quand il était venu de son Midi dans la grande ville, le néophyte du Sémaphore avait afïiché des opinions radicales presque intransigeantes. Il ne devait pas y persister. Non-seulement les années le calmaient peu à peu, mais, après tout, la monarchie constitutionnelle se montrait assez libérale et, d'ailleurs, à dater de l'attentat de Fieschi et de l'amnistie qui avait suivi le mariage du duc d'Orléans, bien des colères avaient désarmé. Le rédacteur du VeiH- Vert, qui voyait aussi une protestante arriver sur les marches du trône, fit ce que faisaient les plus farouches : il s'apaisa. Bien mieux, sans se rallier pleinement à la dynastie régnante, il ne se défendit pas de pleurer avec elle quand mourut prématurément la princesse ]^Iarie et il fit de cette jeune femme artiste un touchant portrait à la plume, quatre pages d'une élégie en prose qui a été à bon droit remarquée.
A la longue, les dix-huit années de l'Orléa-
nisme touchaient à leur fin. Louis-Philippe vieillissait et il tomba évidemment par sa faute. Si, rompant avec Topiniàtreté de son premier ministre, il n'eût pas repoussé la réforme électorale ; s'il l'eût admise par petites tranches, il sauvait la situation et aurait obtenu hardiment une survie de vingt ans pour lui et pour les siens. Que de larmes, que de sang, que de milliards, que de désastres il nous eût épargnés en nous exemptant du second empire ! Mais il paraît qu'on ne peut échapper à sa destinée. Dès le 24 février, Taxile Delord entra au Charivari, alors en pleine vogue, et il s'y tint en batailleur impitoyable tant que dura le règne de Napoléon III.
Vu notre existence moderne si mobile, vu nos idées, nos intérêts, notre manière d'être entrecoupés de tant d'épisodes rapides, on ne peut guère se rappeler ces combats d'avant-garde menés par des soldats qui ne sont plus. Et même, après trente- trois ans écoulés, la forme du langage et la façon de lancer le javelot ont changé du tout au tout. Mais en 1850, à l'heure où, autrefois si fière, la France tendait le cou au collier de la servitude et les doigts aux menottes, il y avait de l'héroïsme à railler Tabus de la force en présence d'un aventurier, relaps de trois révoltes, dont le nom seul était un signal de terreur. Sans doute l'humoriste ne pouvait s'en prendre au triomphateur lui-même, car la magistrature d'alors, animée d'un beau zèle, n'aurait pas manqué
de l'accuser du crime de lèse-majesté et de l'envover rôtir au soleil de Cavenne. Comment donc tenir tête à cet insurgé d'hier, deux fois arrêté, les armes à la main, deux fois incarcéré dans une prison d'Etat et qui, à son tour, faisait cadenasser les autres ? A la bonne heure, mais l'esprit gaulois se rit de tous les obstacles. Au moyen d'un savant artifice de stratégie, le journal satirique, ayant l'air de prendre pour cible les instruments du règne, faisait bien voir au lecteur qu'en réalité, ses coups portaient à côté et plus haut que ces subalternes.
Muse française par excellence, petite Muse de Tépigramme, coiffée des grelots de la Folie, mais armée de l'arbalète de cet Aster qui allait droit à l'œil d'un roi, malheur à ceux que tu vises I Comme tu ris, comme tu chantes, comme tu sautes, même des deux pieds, pendant le combat, on ne te prend pas au sérieux et tu échappes ainsi à la sévérité des Codes. C'est la tradition, ce sont nos mœurs faites d'enjouement, c'est le sourire encourageant de l'esprit public qui le veulent ainsi. Voilà pourquoi, dans des temps où le pouvoir d'un seul n'était pas enclin à la douceur, ont pu passer tant d'allusions piquantes comme celles qu'a prodiguées Rabelais, tant de chants moqueurs des trouvères, tant de Ménippées contre le Mazarin et sa reine, tant de traits de La Fontaine contre le roi-soleil, tant de vers et de proses saupoudrées d'une acre poussière extraite de la
cantharide, jetés à la tête des dominateurs passagers du monde. — Petite Muse de la raillerie, ne t'envoie jamais du pays de France 1
Au 2 Décembre, tous les journaux de l'opposition avaient été supprimés d'un trait de plume, excepté le Siècle et le Charivari. Pourquoi ces exceptions? Je n'ai pas à entrer dans ce mystère. Cela a été parce que cela a été. Au second de ces deux organes de la presse parisienne, il avait été recommandé d'être sage. Il l'a donc été, mais à la manière de Brutus et d'Hamlet,en faisant labête. Pour un moment, il ne s'occupa que de la vie mondaine. Il se mit à l'unisson de ce Paris qui, n'ayant plus à se soucier d'affaires sérieuses, s'étourdissait en se jetantdanslefracasdesfetes.il racontait le théâtre déjà envahi par l'argot; les commérages, le bal d'hier, les clubs élégants où l'on ruinait sa femme pour courtiser la dame de pique. Il montrait du doigt les élèves de Law qui fripaient les gogos à la Bourse et, en un mot, il tombait à bras raccourcis sur cette bande de jouisseurs pour lesquels les malheurs publics n'existent pas. Mais ce n'était là qu'un expédient propre à amuser le tapis pendant l'orage du césarisme et à gagner du temps. Il savait bien que l'heure du réveil sonnerait, un jour ou l'autre. Cette heure, elle a sonné, en effet, après dix-huit ans, mais avec l'écroulement de l'édifice impérial ; elle a sonné en tocsin et, vu le déchirement de
nos plus belles provinces, nous en entendons encore les sinistres tintements.
Question vitale pour la petite feuille, il lui fallait, avant tout, ménager les anciens abonnés, ceux qui, le matin, en faisaient un apéritif au moment du déjeuner. Indépendamment d'un dessin comique, à cette clientèle on donnait à lire le bruit du jour, relevé d'un grain de critique.
Cependant, peu à peu, à mesure qu'on agissait sur l'esprit public, on s'enhardissait. Ainsi, parfois à propos de lanalyse d'un livre nouveau, sous couleur de faire de l'histoire, on rappelait es grandes dates, 1789, 1830, 1848. Partant de là, en employant un style de madrigal, on blaguait le retour aux us de l'ancien régime. Parisiens, voyez donc! On refait les Chambellans avec une clé d'or dans le dos ! Personne n'a oublié la culotte officielle portée à un bal de la cour par Alfred Davisnon, un des deux ex-cinq (l'autre, le second, non moins célèbre, a été M. Ollivier). C'a été encore un grand jour quand on a appris qu'on nous dotait d'un Grand Veneur ayant à prendre soin de 500 chiens, autant de chiens de chasse qu'il y avait de sénateurs au Luxembourg. Et les Tableaux Vivants de Compiègne ! Que de belles choses à célébrer, mais à la manière de Martial et de Procope ! Taxile Delord excellait à jouer ce jeu. On le laissait faire, et c'était ce qu'on pouvait faire de mieux.
L'intrépide satiriste ne s'est pas borné à ces aventures de la petite presse. Par moment, il s'est produit dans les Revues. Il a fait de l'esthétique. Penseur d'un ordre élevé, il a fait plus Un jour, en se repliant sur lui-même, il a composé en quatre in-octavos V Histoire du Second Empire, et c'est l'ouvrage le plus complet sur cette phase de nos Annales,
Taxile Delord est mort en 1876, étant député du Var.
Clément Caraguel était venu, en 1839, du Tarn à Paris, sur la foi du mot prononcé, un jour, à la tribune par M. Guizot, à savoir qu'un diplôme de bachelier ès-lettres devait mener tout droit à la fortune et à la gloire. Une tête brune, d'assez beaux yeux, un teint basané, ces traits, joints à son nom, qui est arabe, annonçaient nettement un petit-fils des invasions sarrasines, celle de Moussa-el-Kébir, peut-être. Ajoutons qu'il avait l'indolence des Orientaux, mais doué au plus haut point de l'esprit sarcastique, il s'entendait, après examen, à toucher du premier coup le côté comique des choses. C'était ce qui l'avait mis en faveur dans les petits journaux du règne de Louis-Philippe, où l'on mêlait la fantaisie à la satire politique. Il a donc bataillé pendant vingt ans à VEntr'acte, au Corsaire et au Charivari toujours en première ligne.
En tant que frondeur, genre Rivarol, il était l'un des maîtres et, mieux que pas un, il savait
lancer à la tête d'un ministre une flèche barbelée. Mais il ne fallait pas le sortir de là, et il cessait d'avoir la main sûre si Ton voulait l'employer à un exercice d'un ton plus élevé. En 1849, au Crédit, journal des Saint-Simoniens d'alors, on eut la pensée de lui faire faire un pendant à l'œuvre humoristique de Louis Reybaud, c'est-à-dire un Jérôme Paturot républicain; tournant en ridicule les furieux de modération. Il s'y mit et n'y réussit pas. Au surplus, en esprit claivoyant, il comprenait bien qu'il ne saurait avoir de valeur que dans les petites fantaisies de la plume, dans l'article de journal improvisé, composé à la diable, sur un bout de table. En cela, il aura été un des plus habiles et des mieux appréciés. y( Il fait des Meissonier », disait-onde lui, et l'éloge n'était pas mince. Par malheur, ces papillonnages de l'esprit ne durent pas.
On lui doit pourtant un volume de jolies Nouvelles, intitulé : les Soirées de Saint-Leu- Taverny, des contes de boudoir, un passe-temps pour les belles petites pendant les jours de pluie. Cependant son œuvre la plus remarquable est une comédie en un acte, en prose, à la manière d'Alfred de Musset. Le Bougeoir, tel est le titre de cette bluette. Ça n'avait d'abord pas été destiné au théâtre. Un jour, à Pétersbourg, où elle était en représentation, M°^® Allan l'avait trouvée dans une Revue et, après lecture, s'en était emparée pour la jouer en présence du tsar et de sa cour.
Comme elle y avait été fort applaudie, elle rapporta l'ouvrage à Paris et le fit recevoir au Théâtre-Français, où il figura ensuite au répertoire.
Sur la fin de l'empire, Clément Caraguel eut une autre bonne fortune. On l'appela aux Débats, Le général Bertin, un boudeur, lisait, tous les matins, l'article qu'il publiait au Charivari. Il y démêlait de la verve, du mordant, un habile doigté pour piquer les gens du pouvoir sans les faire crier. Il demanda donc à cet amuseur de faire le bulletin du vieux journal de la Doctrine. Un tirailleur de la petite presse révolutionnaire, guerroyant dans le papier ultra^monarchiquedela rue des Prêtres-Saint-Germain, ça pouvait étonner les vieilles barbes, mais on était dans un temps et dans un pays où il n'y avait plus à s'étonner de rien. Bientôt le jeu des événements donnait à la nouvelle recrue le moyen de monter en grade. Jules Janin avait vieilli. Il était travaillé par la goutte. La nécessité de se coucher de bonne heure ne lui permettait plus d'assister aux premières représentations. On avait donc à lui chercher un successeur. Qui prendre? Pardieu, les candidats ne manquaient pas. On en comptait dix. Le général Bertin les repoussa tous pour donner la préférence au sagittaire de la rue du Croissant. Jusque-là, cela marchait bien. L'élu avait de l'esprit, du trait, un style clair, de précieuses qualités et, pourtant, il n'é-
tait pas ce qu'il fallait pour prendre la survivance de celui qu'on appelait le Prince des critiques. Habitué à ne faire courir sa plume que dans la petite étendue de cent lignes, il avait maintenant à noircir l'espace d'un double feuilleton, c'est-àdire douze colonnes, c'est-à-dire six cents lignes. La tâche évidemment cyclopéennel'efîrayait. Mais ce n'était que la plus mince des aspérités. Pour faire face aux difficultés, il fallait être un grand clerc en fait de littérature dramatique, savoir sur le bout du doigt les chefs-d'œuvre du théâtre national, depuis le règne d'Henri III, autant les tragiques que les comiques. Il était de rigueur aussi de connaître, ne fût-ce qu'anecdotiquement, les grands artistes, hommes et femmes, qui avaient paru sur les planches à dater des Valois jusqu'à nos jours, et le spirituel garçon n'avait jamais été à même d'étudier cet intéressant et nomoreux morceau de notre histoire. Il a accepté pourtant de se mettre à la besogne ; il fît le feuilleton de son mieux. Le fit-il au gré de la tradition et des connaisseurs? En guise de réponse à cette question, il faut rapporter ici ce que disait celui dont il venait d'hériter :
— Il me succède, d'accord ; il ne me remplace pas.
En parlant ainsi, Jules Janin laissait voir sans doute qu'il lui était pénible d'avoir l'oreille fendue, mais il disait vrai : il ne l'a pas remplacé.
Qu'on me laisse rappeler ici, en passant, que
ce feuilleton des Débats était comme un poste de gloire. A dater de 1789, il avait été occupé par une demi-douzaine de célébrités auxquelles le temps donnait le relief des figures historiques. Nommons Geoffroy, Féletz, Duviquet, Etienne Béquet, Loéve-Veimare et Jules Janin, puis Hector Berlioz, pour la musique. Ce fut J.-J. Weiss, un normalien, qui vint après le décès de Clément Caraguel et qui y produisit un grand effet.
Puisque nous en sommes au Charivari, se peut-il que nous ne disions pas un mot, en passant, d'un grand et très noble artiste qui a été l'honneur et le lustre du malin journal? Tous ceux qui liront ces pages nommeront avec nous Honoré Daumier, le Jacques Callot de notre âge. Le dix-neuvième siècle nous a donné un grand nombre de dessinateurs de talent : Pigal, Charlet, Ch. Philipon, Fontallard, Grandville, Gavarni, Cham, Traviès, Benjamin, Henri Monnier, Nadar, Grévin, Gustave Doré : il les a tous surpassés. Son œuvre, si estimée des amateurs, tant chez nous qu'à l'étranger, forme tout un faisceau de chefs-d'œuvre. Préault disait de lui : « Daumier? c'est le Michel-Ange du crayon ! » Et le mot n'est pas trop fort. N'eût-il fait que l'étonnante série des Robert-Macaire, cet artiste de grand talent, que c'en serait assez pour que son nom fût imprimé en lettres d'or dans l'histoire de l'art. Mais que d'autres pages, marquées au coin du génie !
Mon Dieu, il était plein de respect pour les
anciens. Que serions-nous sans leurs leçons? Il s'inclinait devant la statuaire des grecs et il raffollait de la glyptique de Rome; c'est bien entendu, mais voyant qu'on s'attardait trop dans l'adoration de ce glorieux passé, usant du droit de critique, il s'était mis en tête de réformer cet abus à laide de la caricature. Ce fut sous l'entraînement de cette pensée qu'il se mit à nous faire rire un peu aux dépens de nos grands ancêtres. Il y en eut que cette hardiesse scandalisa. Il y en eut d'autres, et plus spécialement dans les cénacles et dans les ateliers, que cela fit rire. Regardez une scène bien osée, mais bien curieuse. Cela se passe à Athènes, sous Périclès, à l'ombre d'un platane; Socrate joue du violon, tandis que dansent Alcibiade et Aspasie. « C'est un sacrilège ! s'écriaient les classiques. — C'est un commentaire à la moderne ! répliquaient les indépendants. )) Et le dessinateur, imperturbable, a donné une belle rallonge à cette manière de traduire Plutarque. S'il descend dans la rue, s'il croque ce qu'il y voit, ce qu'on appelle le Grand Monde qui n'a de beau que son luxe ; s'il crayonne les Bourgeois si drôles, quand ils veulent être autres que des bonnes gens, le Peuple si complexe et toujours gai, même dans la misère, et les Charlatans, et les Excentriques, et les Grands Hommes d'une coudée dont il fait si bien voir la petitesse, qued'esprit et que de vérité sarcastique f Quant à lui-même, c'a été tout à la fois, à la
façon de Molière, un sage, un redresseur de torts et un héros. D'une mise simple, d'une figure placide et souriante, j'ai pu voir en lui un républicain de l'école héroïque de 1830, ne combattant l'adversaire que par des sourires, se contentant de peu, se réfugiant dans la patience en se disant : (( La vérité démocratique se fera jour à son heure; sachons attendre ». Son luxe, c'était sa pipe, de même que son art était sa foi. Il avait le culte de Béranger et, un jour, aux bureaux du Charivari, en me serrant la main, il me dit, à demi-voix, après avoir entendu bêc/ier \e vieux chansonnier : « Tout ce qu'ils voudront, mais ce sera toujours celui qui ressemble le plus à La Fontaine )). J'ai retenu le mot. En vieillissant, lorsque les rigueurs de l'âge le condamnaient au repos, il s'était retiré dans une campagne des environs de Paris, ne recherchant rien de ce qui excite la convoitise de l'argent, ni une table variée, ni les honneurs. Corot, son vieil ami, Tavait pressé vingt fois de se laisser attacher un ruban rouge. Il a toujours refusé. Il disait : « Que me faut-il ? Deux œufs sur le plat , le matin ; un hareng ou une côtelette , le soir. Ajoutez-y un verre de Beaujolais; puis du tabac de quoi bourrer ma pipe. Plus, ça serait du superflu. )) Ah ! dame il ne pourrait être compris par ceux d'aujourd'hui !
Au même journal, comme pour faire pendant, voire contraste, à ce philosophe, on voyait un ar-
tiste qui, lui aussi, était d'une vivante originalité. Fils d'un ancien pair de France, du comte de Noë, d'où, par antiphrase, il avait tiré le pseudonyme de Cham, il était long, maigre, fluet, pâle, mais celui des hommes du jour qui aimait le plus à rire et à faire rire. Il nous racontait qu'il était né à Colombo, chef-lieu de Ceylan, où son père, autrefois riche colon d'Haïti, s'était réfugié après les malheurs de Saint-Domingue. Si son auteur était, comme on sait, d'une vieille race historique, bien française, sa mère, par contre, était de souche britannique, ce qui se voyait autant dans le flegme anglais qu'il imitait sans effort, qu'à la tournure de son esprit, l'esprit burlesque de Rochester et de Swift. A cet humoriste, il n'était pas possible de rester cinq minutes sans dire quelque drôlerie propre à faire s'esclafîer une pierre, et il le faisait en gardant un sangfroid de glace, ce qui en augmentait le comique, jusqu'au maximum.
Je ne crois pas qu'il y ait eu dans le Paris d'alors un autre homme en état d'exciter autant que lui la gaité, mais imprévue, vive, toujours agréable et sans fiel. En fait de saillies, il était inépuisable, et c'était d'autant plus remarquable qu'en dépit des maîtres qu'on lui avait donnés, il avait très peu de ressources littéraires à son service. Tout ce qui lui venait de bizarre à la pensée coulait de source et n'avait, par conséquent, rien de cherché, rien de fouillé. Il avait certaine-
ment dataient en tant que dessinateur, et le succès qu'il a obtenu de 1848 à 1870 le prouverait surabondamment, mais encore une fois cette charmante humeur de clown, mais de clown de bon ton, et son incroyable rapidité à trouver le côté récréatif des choses remportaient de beaucoup sur ses coups de crayon, pourtant très remarquables.
A ma connaissance personnelle, à ce même Charivari, où j'ai écrit pendant vingt ans, il lui est arrivé souvent de se mêler à des conversations sérieuses, mais il ne fallait pas que cela durât trop longtemps. Entre autres choses, je lui ai entendu raconter comment sa famille avait possédé le plus beau domaine qui fût dans la banlieue de Port-au-Prince. Il nous disait aussi comment les siens, qui, sous l'ancien régime, résidaient à Paris, dans un hôtel du faubourg Saint- Germain, envoyaient, deux fois par an, blanchir leur linge par les négresses de la grande colonie. Enfin, nous avons pu apprendre par lui que Toussaint-Louverture avait appartenu comme esclave à son grand'père, qui en avait fait son cocher, Toussaint-Louverture généralissime des insurgés, \q Bonaparte des noirs, comme il s'intitulait luimême, mot qui lui a coûté cher, ainsi que nous le dit l'iiistoire.
Nous sommes encore quelques-uns à nous rappeler ce grand garçon, d'une élégance native, toujours ganté de frais, se promenant en plein
jour sur le boulevard des Italiens, tenant des deux mains un manchon blanc dans le fourreau duquel dormait ou veillait un adorable chien de la Havane, pas plus gros que le poing. Chez les gens de lettres, chez les artistes et même parmi les gens du monde, qui ne connaissait pas Bijou ? — Bijou était le grand amour de son maître. Ils étaient inséparables. Où l'un allait, l'autre l'accompagnait, même au théâtre. On aurait pu dire qu'ils étaient soudés l'un à l'autre comme la fable représente Castor et Pollux. Un jour, aux alentours de nos désastres, Bijou mourut. Cham le pleura à chaudes larmes, ce qui n'étonna personne. Il en a porté le deuil.
— Je ne tarderai pas à le suivre, disait-il d'un ton voilé et très sincère.
Il n'a que trop tenu parole. Il est mort encore jeune.
On doit à Cham une innovation dans l'art de la caricature. Avant lui, cette satire au crayon ne se produisait que par grandes figures, s'étendant de pied en cape sur un feuillet in-quarto. Ainsi ont procédé Charles Philipon, J.-J. Grandville, H. Daumier, Gavarni, Traviès et les autres. Lui a découpé ses types en plusieurs compartiments, à la manière de ces images d'Épina} qui représentent les Aventures du Petit-Poucet et les Noces de Riquet à la Houppe. En sorte qu'il se trouvait ainsi douze points de vue, douze scènes sur une seule page, variété excessivement