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amusante et que la vogue a adoptée du premier coup.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, ces petits tableaux, ces Téniers parisiens, sont déjà à remarquer, mais c'est surtout la légende qui leur donne un piquant ragoût. Sous ce rapport-là, Cham peut passer pour le maître des maîtres. Il est certainement incomparable. Pour démontrer la réalité de ce que je viens de dire, il me suffira de citer ici, en les prenant au hasard, quelques échantillons de son savoir-faire. Dans ces légendes, toutes improvisées sans effort, la fantaisie, V humour, la causticité sans fiel et le ressort du rire coulent à pleins bords, comme dans Lucien de Samosate et dans Molière.
Tandis qu'une Parisienne en belle toilette s'en va en visite, deux messieurs échangent leurs propos sur elle :
— Mon cher, tu devrais surveiller ta femme.
— Inutile. Grâce aux chroniqueurs d'aujourd'hui, si elle faisait ses farces, je le verrais, dans mes journaux.
Les coquillages de la mer sont hors de prix, 2 francs la douzaine :
Un monsieur s'attable dans un restaurant des boulevards et donne ses ordres :
— Garçon, une douzaine d'huîtres.
— C'est donc monsieur le baron de Rothschild que j'ai l'honneur de servir?
Un propriétaire lit X Officiel.
— Tiens ! le monsieur du second qui est décoré ! Ça donne du relief à mon immeuble. Je vais augmenter tous mes autres locataires.
Un potache cause avec sa maman :
— Comment ! on va t'apprendre le grec moderne ! Je ne veux pas de ça ! T'enseigner le baccara et la bouillotte ! Quelle abomination !
Un ménage.
Le monsieur lit un journal et dit :
— Il a été condamné.
— La dame. — Et son avocat ?
Trois belles dames entrent à la Cour d'assises
pour voir juger un criminel.
A la porte, en les regardant, un gavroche dit : — Sont-ils heureux d'être courus comme ça
par de belles dames I J'ai envie de me faire aussi
un nom !
Deux chiffonniers s'arrêtent pour lire une ordonnance du préfet de police. — Réflexion de l'un d'eux :
— Supprimer les ordures ! c'te bêtise 1 Le cœur humain qui ne fonctionnerait plus !
La mode est aux robes longues dont les plis enveloppent les jambes.
Un monsieur, en voyant une belle dame ainsi emberlificotée :
— Pas fâchés, les maris, de voir une mode qui empêche les femmes de courir.
Au bord de la mer. Deux petites dames regardent nager un de ces poissons bleus à dos vert, bien connus à Paris. L'une dit à l'autre :
— Oh ! que c'est drôle ! Je l'appelle Alphonse et il vient tout de suite !
Il y en a ainsi dans son œuvre des centaines de mille, mais, fantaisiste jusque dans la vie privée, Cham mêlait ses fusées de rigolade à son existence, du reste, très modeste, très tranquille, celle d'un artiste bourgeois. Un jour, sur la fin du printemps, il traversait une rue encore champêtre du Montmartre d'alors. Tout en marchant, il se trouve au milieu d'une dizaine de pigeons qui becquetaient la terre. En s'adressant à eux d'un air paterne, il leur dit :
— Oiseaux que Cypris attèle à son char, prenez garde à vous ! Les petits pois commencent à pousser : prenez garde à vous !
Après le 18 mars 1871, c'est-à-dire en pleine Commune il habitait mie petite maison de la rue Nollet, aux Batignolles. Là, dans la privation ou la crainte d'un nouveau siège, il nourrissait quatre paires de poulets, dont deux coqs. Un matin d'avril, tout en leur donnant du grain, il les interpella, mais avec douceur :
— Pas de bruit, leur dit-il. Coqs, taisez-vous! Ne chantez pas! Si vous chantiez, voyez-vous, les farouches Communards vous entendraient. Ils vous plumeraient. Ils vous feraient rôtir à la broche. En sorte que vous seriez mangés par eux et non par moi. Ainsi, je vous en conjure, taisezvous !
Est-ce que ce trait ne vaut pas une page du Cymbalum munclif
Cham a composé de joj^euses opérettes, notamment le Serpent à plumes , qu'on a joué aux Bouffes-Parisiennes .
La mort du spirituel caricaturiste a été une calamité publique.
Au DivaU; tous n'admettaient pas également la Caricature. Quelques-uns même la repoussaient. « Une épluchure de la civilisation », disaient-ils. Ceux qui avaient de la barbe grise tirant déjà sur le blanc, les sages, la regardaient comme un art inférieur. Ils en faisaient donc une quantité négligeable. D'où une vive et bruyante protestation de la part des jeunes esthètes, beaucoup moins exclusifs. Ceux-là ripostaient d'à-
bord, non sans raison, qu'en matière d'art, il n'y a rien de petit et que c'est comme dans la nature où l'anatomiste a autant à admirer le ciron que l'éléphant. En second lieu, ils s'attachaient à démontrer combien un simple croquis, un trait au crayon peut devenir un merveilleux procédé de critique. Ils citaient des faits, des œuvres, des silhouettes, produits du génie, qu'on a dû faire entrer dans le dossier de l'histoire. Sans remonter plus haut qu'il y a cent ans, ils rappelaient que tels et tels épisodes de la Révolution française ne seraient que d'indéchiffrables énigmes sans les commentaires du dessin satirique. Pourq uoi Mirabeau a-t-il été représenté avec deux têtes? Pourquoi Philippe-Egalité, étrange épicurien, est-il assis à table, entre un verre de Champagne et un verre de sang ? Pourquoi un artiste anglais fait-il voir le premier consul, en singe, faisant tirer par Sieyès, en chat, les marrons du feu ? Pourquoi, en 1815, Louis XVIII est-il ramené de Gand sur un char traîné par six rois, ayant la forme de chevaux, si bien, étrange rébus, que c'est le vaincu qui est le vainqueur? Que d'autres scènes bien faites pour amuser la pensée et aiguiser l'esprit ! Si, pour comprendre une époque, l'historien a souvent besoin d'avoir recours aux Mémoires secrets, aux inscriptions, à laffiche, aux pamphlets, à l'épigramme, à la parodie et aux médailles, il faut bien admettre qu'il doit en être de même pour la caricature. Sous ce
rapport, rien de plus curieux ni de plus instructif que les 6,000 images ironiques que l'on conserve précieusement à la Bibliothèque Nationale.
Au surplus, ce petit art, celui qui paraît avoir surtout pour mission de mettre la foule en joie et de récréer la masse des oisifs, n'avait, rue Le Peletier, qu'un très petit nombre de représentants, tandis que la peinture sérieuse, le grand art, comptait bien une douzaine de maîtres. Nous avons vu que Chenavard rendait par là ses oracles. Gleyre, si justement estimé pour ses tableaux d'histoire, s'y montrait assez souvent, ainsi que Français, dont les paysages étaient à bon droit recherchés autant en Amérique et en Angleterre que chez nous. Frayant en camarades avec ces matadors de la palette, se voyaient deux jeunes peintres de l'école moderne, Charles Marchai et Vidal, tous deux fort recherchés, à cause de leur façon de faire valoir la beauté des Parisiennes. Vidal, l'un d'eux, faisant de l'esthétique à sa manière, émettait une théorie absolument neuve et dont la témérité étrange émerveillait grandement Léon Gozlan, l'auteur d'Aristide Froissart. Il disait avec le plus grand sérieux du monde : (( Homme ou femme, un être humain ne peut se flatter de se bien porter que s'il est d'une beauté irréprochable. )) La beauté parfaite, l'harmonie absolue de tous les organes et de tous les compartiments du corps chez un individu de l'un
ou de l'autre sexe, cela existe-t-il? Cliercliez, et vous ne trouverez nulle part une telle merveille. Ce serait, du reste, ce qui expliquerait pourquoi et comment il n'y a ici-bas que des malades. — Pourquoi l'autre peintre, pourquoi Charles Marchai, étant en plein succès, s'est-il suicidé ? Alexandre Dumas fils, son intime, a prétendu que c'était par douleur patriotique, en ce qu'il ne pouvait se faire à l'idée que l'Alsace, son pays natal, eût cessé d'être française pour tomber sous le joug de la Prusse. Il serait donc mort encopiaht Caton d'Utique.
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Deux hugolâtres. — Philoxène Boyer et Théodore de Banville. — Adhésion à l'Empire. — Arsène Houssaye. — Le Feuilleton (V Aristophane. — Souvenirs et regrets. — Un acte de repentir. — Comment le docteur L. Véron jouait au Mécène.
— Les relents de l'ancienne direction de l'Opéra.-- Soupers à la Trimalcyon.— Un concours de poésies au Conservatoire de Musique. — Sur les chercheurs d'or. — Du peu que valent les vers. — Un très beau sonnet. — Critique au Moniteur Uni' verset. — Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor. — Commencement des conférences. — Les études sur Shakespeare.
— Un mot de Victor Hugo. — Du désir d'avoir un garçon et pourquoi. — Contre Malthus. -— Vieillesse anticipée. — Le poète des Stalasiiques.— Un stage au Corsaire. — Opposition d'un père. — Jobbisme.— Feuilles de marronnier. — Le buste de Marat. — Tendance à l'ironie. — La chanson des 80 rimçurs.— Jules Janin et Théodore de Banville. — Le dissentiment de deux amis sur Béranger. — De la haine des bourgeois. — Mariage.
Art, science, littérature, toutes les professions libérales se confondaient dans cette sorte de club, et pourtant chacune d'elles y gardait son caractère. En apparence, c'était un tohu-bohu, et c'était sans doute en raison de cette diversité qu'on se chamaillait sans cesse sur mille-et-une choses, sans pouvoir et sans vouloir s'entendre, mais la dispute entre gens bien élevés est un des charmes de la vie. Comme on s'ennuierait.
comme on se fuirait les uns les autres, si Ton était d'accord en tout et même sur un seul objet 1 Heureusement on cherchait à ne pas se convaincre, tout en ayant l'air de désirer la même chose. Mais, ainsi que je l'ai dit au début de ces Mémoires, ce qui dominait au Divan, c'était l'élément littéraire, les serfs de l'écritoire.
De temps en temps apparaissaient, mais pour ne faire que se montrer, deux poètes quelque peu mûrs, alors fort en renom chez les survivants du Romantisme. Ne se quittant pas pour ainsi dire, Théodore de Banville et Philoxène Boyer auraient pu fournir l'idée de deux frères siamois soudés l'un à l'autre par une membrane. L'amour de la prosodie les avait rendus inséparables et aussi une violente admiration pour Victor Hugo. Au commencement de l'Empire, ils s'étaient présentés, un jour, 2lu Mousquetaire, à la Maison d'Or, où ils apportaient des vers, et s'adressaient à moi. La conversation tomba sur le grand proscrit de Jersey, leur dieu.
— Ah î me dirent-ils, en se relayant pour prononcer ce petit discours, cet exil est pour nous la source d'une profonde tristesse. Songez donc! Le plus grand poète de ce siècle et de tous les temps, jeté là-bas, parla politique, sur un rocher! Eh bien, vous ne le savez pas? Ce Prométhée y a son vautour qui lui ronge le foie, et ce monstre au bec sanglant, c'est le regret amer de n'être pas un des viveurs de Paris actuel. Olympio a
toujours aimé les banquets à la manière de ceux de Platon. Or, l'Empire, âge d'épicurisme, vient de ramener chez nous la mode de mettre la nappe en grand. Rome remplace Sparte; c'est l'ère des festins avec des vins fms, des fleurs, des femmes nues et de la musique. Ah ! si, au lieu de s'enrôler chez les jacobins, notre grand portelyre eût été, comme c'avait été convenu, un des ministres de Napoléon III, qu'il serait heureux de prendre part à ces fêtes gastronomiques, où nous lui ferions des couronnes de lauriers et de roses ! Vous, vous êtes un austère ; vous êtes un républicain d'avant 1848 ; vous croyez aux stoïciens et vous admirez les Brutus ; vous êtes un attardé comme notre illustre maître est un dépaysé. Croyez bien ce que nous vous disons là. La fête, c'est la vérité politique !
Ah ! ce n'est pas tout ! Un autre jour, avant cette visite, les deux mêmes, sous l'instigation de leur ami Arsène Houssaye, alors directeur du Théâtre-Français, s'étaient associés afin de gl()rifier le retour de l'Aigle. On leur avait commandé un à-propos en vers sous ce titre : le Feuilleton d'Aristophane. Le morceau, cela va sans dire, devait être et a été à la louange du prince qui venait de supprimer la République, après avoir fait le serment de la maintenir. Ils furent payés grassement, mais, à dater de ce moment-là, un pli d invisible mélancolie se dessinait sur leurs fronts. Ce n'était pas seulement le reproche des
confrères qui assombrissait leur pensée, c'était surtout la voix secrète de la conscience, le fouet sanglant du remords. L'un d'eux, Pbiloxène Boyer, que j'avais rencontré en soirée, rue de Tournon, chez des amis, m'ayant pris à part dans l'embrasure d'une fenêtre, m'avait exprimé ses regrets d'une voix mêlée de sanglots. Il me rappelait avec amertume la faiblesse qu'il avait eue de composer le Feuilleton d'Aristophane pour amuser la nouvelle cour.
— Ab ! ce panégyrique, ces vers de commande en l'bonneur de celui qui a remporté la victoire nocturne du 2 décembre, croyez bien que ce sera le cbagrin de toute ma vie î Ce cber Arsène Houssaye, je ne lui en garde pas rancune, mais il est pourtant parvenu à faire de moi un courtisan ! Banville et moi, nous nous sommes emballés. Que doit-on penser de nous à Jersey, cbez le grand exilé, notre Eschyle? L'autre jour, j'ai rencontré Auguste Vacquerie dans la rue et il m'a tourné le dos; c'est le châtiment qui commence pour moi, voyez-vous, mon cher confrère. Oui, mais l'étude de la philosophie nous apprend que le repentir est une vertu. Eh bien, je merepens et je veux expier mon crime. Je fecai d'autres vers. Je m'appliquerai à célébrer les vaincus, et j'opérerai ainsi mon rachat, la rédemption de mon àme.
Il mettait en ces paroles un très fort accent de sincérité.
J'ai maintenant le devoir de relater ici comment et à quelle occasion il s'est efforcé de se tenir parole.
Vers ces mêmes temps, un homme du jour, rallié au nouveau régime, celui que M. Thiers avait surnommé le père aux écus et qui, luimême s'était donné le titre de bourgeois de Paris, éprouva le besoin de poser en Mécène, protecteur des lettres. Ancien directeur de l'Opéra, il jouissait des millions qu'il avait gagnés à ce théâtre en y faisant danser, pendant quinze ans, les plus jolies élèves du Conservatoire de la rue Bergère. Mais on se lasse du plaisir, et il voulut tâter de la gloire. Un matin donc le lendemain d'un de ces soupers où il aimait à s'entourer de viveurs et de beaux esprits, il se dit : « Mon Empereur proscrit les grands écrivains : c'est son affaire. Moi, je vais régaler les petits : ce sera ma tâche. » Il prit, en effet, dix mille francs en son portefeuille et en fit des prix, pour prose et pour vers, à distribuer, sous forme de concours, avec cette stipulation qu'on ferait l'éloge de la pauvreté.
Ces prix furent distribués solennellement en une grande salle. J'ai assisté à la cérémonie. Prosper Mérimée, le plus railleur des sceptiques, la présidait. Une étoile de la Comédie-Française, M"^^ Plessy, encore très belle, déclamait les pièces couronnées, et Sainte-Beuve, un des convives ordinaires du docteur, donna lecture du
rapport qui proclamait les noms des lauréats. Dieu sait si le promoteur de la fête se rengorgeait, et avec Cjuelle superbe !
Comment faire pour ne pas trop allonger ces récits ? Si Ton entreprend de faire voir les hommes et les choses tels qu'ils ont été, on a le devoir de ne rien taire. Ce docteur, Louis Véron, n'a jamais craint de se mettre en scène ; son insatiable envie de paraître donne donc aux annalistes le droit de le montrer dans tout son jour. Sans se laisser aller à des déclamations à la Pétrone, on peut dire que c'est ce gros homme, trop caressé par la Fortune, bouffi d'orgueil et d'arrogance, qui, le premier, mais dix années avant le second Empire, a donné le signal de la licence effrénée dans les mœurs. Les Mémoires du règne de Louis-Philippe s'accordent à dévoiler ses prouesses, préludes d'une décadence qui n'a fait qu'empirer. Déjà lorsqu'il était le satrape en titre du plus grand et du plus décolleté de nos théâtres lyriques, il s'était rendu célèbre par ses dîners et les fêtes de nuit qu'il donnait à ses intimes. Ingénieux en fait de gastrosophie, il refaisait le Festin de Trimalcyon avec des raffinements d'un goût tout à fait asiatique. Par exemple, un soir, pour émoustiller ses sens refroidis par l'âge, il avait simulé une fête nuptiale, la célébration à table d'un mariage pour rire avec une jeune femme blonde, fort jolie, l'épouse de B..., un de ses amis, un ancien préfet. Soigneu-
sèment parée d'un costume virginal, une robe blanche, les cheveux à la vierge, la tête ceinte d'une couronne de fleurs d'oranger, la dame était assise près de lui, affectant d'avoir les yeux baissés. Quant à lui, habillé en lourdaud de village dont on vient de bénir l'union, il souriait de l'air de celui qui se prépare à cueillir une branche de myrthe. En guise d'épisode un peu fortement pimenté, notez, s'il vous plaît, que le véritable mari assistait à cette scène. Il était là, riant aux éclats de cette parodie, en présence de dix ou douze invités qui avaient l'air d'être les témoins, suivant la loi, en vidant des coupes de cristal écumantes de moët. Une autre fois, dans le même temps, avec les mêmes bons compagnons, la scène se passait encore chez lui, dans une grande salle à manger, magnifiquement éclairée. Il y avait vingt- quatre couverts, vingt- quatre fourchettes d'élite. Après le .second service, à l'heure du rôti, trois officiers de bouche, en bel uniforme, se présentant en grande cérémonie, apportaient sur un immense plat d'argent, savezvous quoi ? Une jeune femme nue, une petite danseuse du corps de ballet, mais entourée avec art de persil et de cresson. Il va s'en dire que ce n'était un régal que pour les yeux et que la chose accommodée en mystère ne pouvait transpirer au dehors, par respect pour les mœurs et par égard pour le Code pénal. Bornons-nous à ces traits, et ce sera assez. Mais vous pouvez voir
d'ici, et à distance, quel a été ce vieillard opulent, qui, en 1848, s'emportait dans son journal contre les mauvaises doctrines, prenait une place marquée parmi les défenseurs de l'ordre et de la famille et, au lendemain du coup d'Etat, acclamant l'Empire, se faisait élire, grâce à l'appui du pouvoir, député de l'arrondissement de Sceaux.
Une fleur, même très belle, même très pure, un lis, une violette, une sensitive, cela peut-il éclore sur un fumier? Mais oui, et même, quand on parcourt la campagne, on voit que cela arrive souvent. Médicastre, marchand d'une pâte béchique contre la toux, qu'elle ne guérissait pas ; médecin des musées, ayant pour fonction de tâter le pouls aux statues pour voir si ces chefs-d'œuvre n'avaient pas la fièvre, directeur de l'Opéra, maître du Constitutionnel, journal où il prêchait en tête la guerre aux idées socialistes et où, au rez-de-chaussée, il publiait les romans d'Eugène Sue, hostiles à l'ordre établi, ce n'était, en réalité, qu'un Vespasien de la bourgeoisie, ramassant de l'argent un peu partout, spécialement où il ne peut sentir bon. Il était donc plusieurs fois millionnaire, et l'on était en 1857, aux beaux jours du nouveau régime, un règne d'insouciance, d'agio, de plaisir, et de ce mouvement qu'un discours de M. Dupin aîné a appelé le luxe effréné des femmes. Par un beau geste de récurrence, comme le diable en fait un lorsqu'il veut devenir ermite, M. Louis Véron, s'assagissant, entreprit tout à
coup de réagir contre ce qui se passait à la Bourse, aux courses cVAuteuil et dans les cercles où l'on ne vivait que pour le baccara. « L'amour de l'or, lui avait dit Sainte-Beuve, un de ses convives, commence à s'étendre sur Paris comme la lèpre sur les Hébreux au temps d'Achab. » Eh bien ! c'était une contagion, une peste à combattre. Telle a été la raison première du concours. Certes, la pensée était morale. Cette fois, par extraordinaire, ce voluptueux agissait en sage. Ce qu'il voyait l'encourageait, d'ailleurs, à donner suite à son projet. Un désolant exode prenait de jour en jour plus d'importance. Nos joueurs décavés, ruinés, nos ouvriers décontenancés; nos paysans détournés du labour, parlaient d'aller en masse aux mines de la Californie et à celles da Mount-Alexander, et tous ces effarés devenaient à la fois un prétexte à déserter la patrie et un thème propre à propager l'avarice. Encore une fois, ce concours venant en aide au patriotisme et à la morale, également méconnus, était une chose des plus louables.
Vu l'état de misère où la suppression de vingt journaux avait mis les lettres, il y eut un grand nombre de concurrents. Dix mille francs, c'était pour les plumes brisées la manne dans le désert. En ce temps-là, Théodore de Banville et Philoxène Boyer ne nageaient guère dans l'abondance. Le prix attribué à la pièce de vers devait être, je crois, de 3,000 francs, mais à condition
qu'elle fût d'une belle véhémence contre les orpailleurs. Les deux amis, fondant leurs colères en une seule, ayant pris part à la lutte, y avaient envo^'é une ode-satire, signée de leurs deux noms.
C'était Sainte-Beuve qui avait été chargé de rédiger le rapport sur les œuvres lyriques présentées et qui avait à en donner lecture Toujours ami des beaux rythmes et des grands épanchements de la ]Muse, l'ancien Joseph Delorme ne manqua pas de s'arrêter à l'envoi des deux amis. Il y a jeté très probablement un coup d'œil de complaisance. Dans la circonstance, quand le vent était à la flatterie, il poussa la hardiesse jusqu'à se montrer mauvais courtisan, car, en voyant qu'il y avait dans cette ode-satire une manifestation républicaine très clairement exprimée, il y choisit douze vers pour les transmettre au public ; c'étaient des anapestes acérés, brillants, ailés, rappelant des figures de héros trop oubliés. Soit malignité d'opposant, soit par amour de l'art poétique, il les scandait avec chaleur et appuyait sur chaque vers comme sur une chose qui méritait l'attention des dilettanti .'Nous reproduisons la strophe in extenso :
Admirable aristocratie
Des grands cœurs sur terre envoyés.
O Caton, ô La Boëtie,
Fiers de vos indigents foyers !
O laboureurs qui sauviez Rome I O Bavard, pauvre gentilhomme De tout fors de sang économe !
O Kléber! ô Marceau, vous tous^ Dont la misère fut féconde Et sans trêve sema le monde Des vertus sur qui tout se fonde, En les voyant que diriez-vous ?
Cette superbe envolée, j'ai pu le savoir, était Tœuvre de Philoxène Boyer. Ainsi non seuleiiïent Tauteur du Feuilleton d'Aristophane flagellait les chercheurs d'or, mais aussi, mais surtout, il exaltait les grands morts chers à la cause démocratique. Le pauvre citharède s'efforçait de faire oublier ce qu'il appelait sa faute irrémissible.
En ce qui concernait Victor Hugo, il revenait aussi sur ses pas, nous conjurant de tenir pour non avenues les paroles qui étaient sorties de sa bouche. L'incendie de son enthousiasme s'était rallumé. Il rappelait comme un titre de gloire ce qui s'était passé, un soir, à la Maison d'Or, en 1850, c'est-à-dire avant l'exil. Ce soir-là, l'auteur d'Hernani, ayant consenti à descendre de Tempyrée, était à table avec ses fils, ses intimes, M^^*^ Ozy, une actrice des Variétés, et Philoxène Boyer luimême. Au dessert, le zélé disciple, ayant à la main une coupe d'aï, s'était levé, et avait dit sur le ton d'un enthousiasme sacré : « Mademoiselle, Messieurs, je bois à Victor Hugo, pape intellectuel du monde moderne ». Ce toast a excité la
jovialité des rieurs, mais il était très sincère. Pauvre Philoxène Boyer, plein de savoir et de talent, comme il a passé vite 1
Des vers ! Des vers ! Philoxène Boyer semblait croire qu'un galant homme ne doit pas admettre une autre forme de la pensée. Est-ce qu'un billet de 1,000 francs, estampillé par la Banque de France peut égaler un sonnet en valeur ? Il faisait des vers. Il en faisait sans cesse. Il en faisait de tout mètre et de toutes couleurs. Y avait-il donc mieux à faire dans le monde? Il ne le pensait pas. C'est pourquoi il a puisé au dedans de son âme. comme au fond d'une source, tant de poèmes, de strophes, de stances et de chansons. Hélas! la belle avance! Où sont tous ces joyaux tombés de sa tête? Ne cherchez pas ! En fait de vers, si l'on en excepte ceux de trois ou quatre épopées qu'on suppose impérissables, très peu ont le privilège de traverser les âges. Cinq ou six des ces rejetons de la Muse, mettez-y la douzaine, si vous voulez, survivent, s'ils sont vivifiés par le feu du ciel et favorisés par le hasard. Tout le reste demeure en chemin. Nos chefs-d'œuvre s'engouffrent dans l'abime du temps. Combien a-t-on tiré de perles du fumier d'Ennius? Comptez ce qui se lit encore du joli ramage de Ronsard ! Peut-être, un jour, quelque hardi pionnier mettra-t-il la main sur quelque distique de Philoxène Boyer, et pourtant le pauvre ciseleur de rimes, quand il faisait sa Sapho, comptait bien
couler une figure en bronze. Ah ! dame, c'était son œuvre maîtresse, et- Théodore de Banville, son émule et son ami, a imprimé cent alexandrins carrés pour lui promettre l'immortalité. Ces deux rapsodes du café des Variétés, se congratulant sur leurs lyres, ont pu rappeler Racan louant Malherbe. Mais quant à la Sapko, c'est une trilogie à la manière des tragiques grecs. La vierge de Lesbos y est victime des dédains de ce fat de Phaon, ce qui n'est pas très neuf Sous le coup du dépit et par dégoût de la vie, elle se jette à la mer et s'y noie, ce qui est également prévu. Toutefois il y a là-dedans une petite Ionienne, fort égrillarde, assez semblable à nos marquises de la fourchette, une nouveauté, dont le rôle plairait assez, avec accompagnement de musique de Jacques Oâenbach. Mais, en conscience, ces archaïsmes, si bien traités qu'ils soient, ne sauraient captiver une société aussi frivole que Test la nôtre.
Il n'y a donc pas à s'arrêter longtemps à l'œuvre lyrique du pauvre rimeur. Jetez un regard sur notre histoire à dater du jour où l'on a inventé l'imprimerie, et vous verrez que nous avons mille oiseaux chanteurs de son plumage et de sa force. L'ancien régime en a fait éclore un grand nombre et le mouvement de la prosodie romantique en a aussi suscité plusieurs couvées. Cela ne signifie pas qu'il faille absolument mettre en oubli tout ce que cet ardent rapsode a laissé. Quel-
qaes-unes de ses inspirations seraient même à retenir et, par exemple, un très petit poème de quatorze vers qui, à mon sens, a tout ce qu'il faut pour mériter le droit de survie.
Il est extrait d'un recueil intitulé les Deux Saisons :
J'ai mis mon cœur sous une rose.
Eu cherchant vous l'y trouverez Avec ses souvenirs dorés, Ses regrets, son enuui morose.
Demain la corolle déclose.
Lorsque vous la regarderez.
N'aura plus ces tons enivrés Qu'un rayon de soleil compose.
Pourtant, du bouquet qui mourra Vers vous un pirfuiu montera, Plein de sensations cachées.
Et c'est mon cœur fidèle et doux, Enfant, qui montera vers vous Dans cette odeur de fleurs séchées.
On a beaucoup fêté le Sonnet de Félix Arvers. Après examen, il me paraît que cet autre Sonnet, qui est la vraie marque de Philoxène Boyer, ne lui céderait la place ni en fait de délicatesse ni en fait de fraîcheur. Il n'a que le tort d'être inconnu.
En Orient, les mirages égarent le voyageur, mais on sait qu'ils ne durent pas. Cette ivresse de métromanie enchantait cet enthousiaste en-
core jeune. Par bonheur, elle ne devait être que passagère. Un vieil aëde de 1830, le dernier survivant du Cénacle, l'adorable Emile Deschamps, le traducteur du Romancero, qu'il eut à rencontrer sur son chemin, causant de vers avec lui, fit entendre d'amicales paroles. Il ne pouvait être suspect de lyrophobie, ce zélé défenseur de l'autel des Neuf Sœurs, mais quoiqu'il fût déjà menacé de cécité, il voyait bien le monde tel qu'il était.
— Les vers ! Les vers ! Ah ! je sais ce que c'est, allez ! Pardieu, c'est ce qu'il y a de plus beau. Il n'y a même que ça de beau pour les âmes d'élite, mais aussi il n'y a rien déplus décevant. Voilà ce que la tradition nous chante depuis trois mille ans et nous ne voulons pas le croire ! Mais voyez ce qui se passe ! Des vers, Lamartine n'en fait plus; Vigny en fait encore un peu, mais il les cache ; Victor Hugo a son excuse dans Texil. S'il était à Paris, il cesserait d'en faire; notre pauvre Alfred expie ceux qu'il a faits en s'emplissant d'absinthe. Dois-je vous parler de moi? Si j'avais continué, si je m'étais obstiné, je ne serais plus de ce monde. Un jour, on m'a pris par la main et mené au Ministère des Finances. Là, on m'a dit : « Assieds-toi sur ce rond-de-cuir et fais des chiffres )). Des chifïres au lieu de stances, un supplice d'enfer : c'était horrible. Eh bien, c'est ce qui m'a sauvé.
Il ajoutait : — J'ai mon entrée dans quelques
salons du noble Faubourg. Savez-vous ce que j'y vois? Les grandes dames, les duchesses, les marquises se pâmant quand on leur lit les chants des pauvres diables, mais si leurs fils se mêlaient d'en faire, elles se hâteraient d'appeler les médecins en renom pour les soigner, pour les purger comme s'il s'agissait d'une maladie honteuse. Pour le moins, elles les entoureraient d'un conseil judiciaire afin de leur servir de garde-fou.
Assagi par cette semonce, Philoxène Boyer, renonçant au pépiement rimé, consentit à devenir un ouvrier en prose. Ce qui le détermina, du reste, à faire cette concession au siècle, c'était l'exemple qui lui était donné par trois déserteurs de la prosodie. Il les connaissait, d'ailleurs, personnellement, tous les trois, car l'un se nommait Sainte-Beuve, le second Théophile Gautier et l'autre Auguste Vacquerie, tous trois romantiques relaps, reniant l'art sacré jusqu'à descendre au métier de prosateurs dans le bas-fond des papiers publics. Et ce n'était pas tout. Si l'Asmodée de Le Sage, ou tout autre démon, eût soulevé sous ses yeux un des coins du rideau qui cachait un prochain avenir, il aurait été en passe de voir que Théodore de Banville, son inséparable, se convertissant à son tour, devait faire comme ces trois aines. Il entra donc au Moniteur universel pour y tresser des alinéas, autrement dit de la critique.
Mais ne crions pas à l'apostasie, ni au reniement, ni même à l'abandon. Cette halte, dans le rez-de-chaussée d'un journal, ne fut au bout du compte, pour ce rapsode, qu'une manière de changer son théorbe d'épaule, car si ce qu'il donnait là n'était marqué ni par la césure ni par la rime, ce n'en était pas moins conçu dans une forme cadencée et frappé des plus vives couleurs. Et puis, cette échappée dans la critique professionnelle ne devait durer qu'un court instant A cette époque, de 1860 à 1865, pour donner du ressort à l'esprit public, fortement désemparé, quelques fiers jeunes gens, issus de l'Université, avaient introduit chez nous des conférences littéraires, reflet de l'Angleterre et de la Belgique. Fils d'un professeur, ayant été élevé à la brochette pour exercer lui-même la pédagogie, il adopta vite ce moyen de parler aux contemporains. La littérature orale ! Il allait se trouver en une chaire comme dans son élément naturel. Y avait-il en lui ce qu'il fallait pour agir sur le public? La personne n'était pas trop attirante, puisqu'elle était maladive, déjà grisonnante et sensiblement touchée par les premières atteintes d'une vieillesse prématurée. D'autre part, la voix était sans grand souffle ; elle manquait de cette sonorité qui est, chez l'orateur, le premier instrument du succès. Pour la mimique, pour le geste, pour ce que les rhétoriciens appellent l'action, c'est un ensemble de mouvements des deux
bras et de la tête qui eussent prêté à rire, si le programme n'eût pas été une chose sérieuse. Mais, par bonheur, cet humaniste ferré à glace, tout imbibé de savoir, nourri par le lait sapide des jSIuses antiques, suppléait aux petits défauts de son enveloppe corporelle par le bien-dire, par la passion et par le violent amour de la recherche,, deux attributs qui l'auront paré d'un charme réel.
Ce n'était pas tout, et il faut reconnaître que le thème de ses leçons roulait sur un sujet grandiose. « Je vais apprendre à Paris ce que c'est au juste que Shakespeare », avait-il dit. A distance, en remontant à quarante-cinq ans d'aujourd'hui, la chose paraît surannée, presque démodée. En 1859, elle était toute neuve. Du plus grand des poètes de la Grande-Bretagne et peutêtre du monde moderne, nous autres, fils de France, cantonnés dans nos vieilles haines nationales, réf ractaires à l'adoption de la langue anglaise, nous ne connaissions le prodigieux auteur de Macbeth que par des plaqués ou par des bribes. Les adaptations de Ducis qui ont séduit'nos pères, parce qu'elles ont eu Talma pour interprète, étaient tombées dans l'oubli ou même dans la moquerie. Le Tourneur, un premier traître, même corrigé par le pinceau calviniste de M. Guizot, n'avait pu nous donner qu'une idée incomplète, trop refroidie de cet incomparable théâtre. Il en était de même pour les traductions correctes, mais
trop modérées, crAmédée Pichot et de Benjamin Laroche, et celles de François-Victor Hugo et de Montaigu, n'étaient pas encore venues. Il suivait de là que, pour tous ceux qui aiment le grand, le vrai, le beau, cette mine de diamants était pour ainsi dire inexplorée. En l'attaquant à coups de pioche, Philoxene Boyer était un pionnier bien inspiré.
Il serait superflu de dire ici combien le natif de Stratïord-sur-Avon a été vénéré chez les Romantiques. Il y était un dieu même pour les Dieux. On n'a pas oublié qu'en daubant sur les Classiques, un des lieutenants d'Olympio a écrit, en 1847, dans un de ses feuilletons que Shakespea/'e est un chêne, Racine est un pieu. Ainsi s'exprimait l'Ecole. Un jour, sur son rocher de la Manche, après la lecture de l'œuvre entière de son immortel prédécesseur, Olympio luimême écrivait dans son livre sur celui qui nous a donné Othello : a J'admire tout comme une brute. — Comment dites-vous? — Comme une brute! — Eh bien, tant pis pour vous, monsieur! » répondit, parait-il, sous forme d'à-parte, M. Saint-Marc Girardin. Lui aussi, Philoxene Boyer admirait tout, mais en homme pleinement renseigné, en pieux disciple.
Sachant l'anglais comme s'il était né sur les bords de a Tamise, il avait pu lire à loisir ces grands drames et s'en approprier la substance. Ce n'était rien encore. Pour bien comprendre
rhomme, pour le posséder en chair et en esprit, pour le contempler de face et de profil pour le surprendre tel qu'il a été durant sa vie, pour converser avec lui comme s'il eût été son contemporain, il avait tenu à compulser les cent mille pages qui ont été imprimées sur lui dans les trois iles. Biographies, notes commentaires, éditions diverses, Journaux, Pamphlets, Correspondances, Affiches, Procès, il a tout digéré, tout juscpi'à rOraison funèbre et à TEpitaphe. « En tout, j'ai dû faire venir de Londres et interroger, un à un, 400 volumes, me disait-il ; oui, 400 volumes, et j'ai nourri ma conscience de toute cette moelle du passé. » Un labeur presque surhumain, comme on voit.
Abeille généreuse, habile à choisir, à recueillir et à distiller, il a ensuite distribué le trésor de son miel dans une salle du faubourg Saint- Germain, mais à un petit cercle d'auditeurs. Que n'avait-il plutôt à parler dans une brillante enceinte de la Rive droite, chez les mondains î Sur une invitation amicale, je suis allé l'entendre deux fois, notamment lorsqu'il eut à faire l'analyse de Cynibeline. Cinq ou six grandes dames du quartier, cinq ou six professeurs de lycées,' cinq ou six étudiants, quelques amis, trente paires d'oreilles, au plus, ceux qui étaient là avec moi l'ont beaucoup applaudi, et ce n'était que justice, mais les honoraires résultant de cette séance n'étaient certainement pas en somme
suffisantes pour couvrir les frais de location et d'éclairage. Encore moins pouvaient-ils fournir un salaire à ce beau travail et à tant de savoir. Néanmoins, il ne se découragea pas et, toujours plein d'ardeur, il continua ces sortes de prédications tant que ses forces pliysiques et l'état de sa santé le lui permirent. Cependant il y avait trois ans et demi que le pauvre homme s'était marié, et bien plus suivant les besoins de son cœur que selon les attraits d'une dot. Il lui était venu trois petites filles. En comptant sa femme et lui, cela faisait donc cinq bouches à nourrir, sans y comprendre les gages d'une servante. Très grosse, très-grosse responsabilité dans une ville telle que Paris, où il faut de l'or pour tout, même pour l'eau.
Mais, encore une fois, il était homme à toujours aller de l'avant. Autant que Pierre Leroux et comme P.-J. Proudhon, il réprouvait l'inhumaine doctrine de Malthus. La surabondance de sa lignée ne l'effrayait donc pas. Messieurs les économistes, calculateurs d'une sacrilège étroitesse d'esprit, fauteurs de l'infécondité, vous qui faites profession, mais par avarice, de contrarier les plus doux penchants de la nature, écoutez ses confidences. Son désir d'être de plus en plus père n'est point tiré du besoin vulgaire d'éprouver un instant de plaisir. Ce qui le fait agir, c'est, au fond, un culte sans pareil pour un grand poète. « J'ai trois filles, disait-il à ses amis,
et je ne m'arrêterai pas pour ça : il me faut à toute force un garçon. — Un garçon ! pourquoi ça ? — Pour lui donner le glorieux prénom de Victor, car le grand proscrit de Guernesey m'a promis d'être le parrain de mon fils, si les Dieux m'en envoyaient un. » Le fait est d'une originalité des plus piquantes. Je ne crois pas qu'il se soit jamais produit rien de pareil en aucun temps ni en aucun pays. Si je me suis arrêté à rapporter cette singularité, c'est pour faire voir combien le xix'^ siècle a fourni d'aventures excentriques, surtout dans le monde des gens de lettres et des artistes. Mais revenons aux trois filles du conférencier. Il avait donc désormais cinq personnes à nourrir, sans compter une servante. En vivant bien modestement, il lui fallait, au bas mot, dix mille francs pour l'entretien de cette petite famille, et si dignes d'encouragement qu'elles pussent être, les Etudes sur Shakespeare ne rapportaient pas ce chifïre. Quant à la collaboration au Moniteur Universel, elle avait cessé et c'était donc une ressource de moins.
(( Eh ! eh ! disait un envieux, car ce digne homme en avait comme en ont dans les lettres tous ceux qui ont une apparence de succès, eh î eh ! son bel habit vert à la française est déjà un habit râpé ! »
Ainsi ce mot de reptile était un indice. Cela annonçait que les jours amers venaient à ce valeureux piocheur et se mêlaient aux premières
neiges de Tàge. A la vérité, il lui arrivait aussi, par intervalles, quelques compensations fort honorables. Un certain jour, éprouvant, par hasard, le besoin de couronner le travail, l'Académie française lui décerna le prix Lambert. D'un autre côté, des proscrits, des lettrés et des dilettanti, les amis et les admirateurs d'Adam Mickiewitz lui avaient offert une bague commémorative de ses Etudes sur le grand poète delà Pologne. Rien de mieux que de tels hommages pour rehausser le cœur d'un pauvre homme qui est en lutte avec la fortune, mais la resangusta domi dont se plaint Horace se montrait à son foyer. Tous les matins, à son lever, il avait à songer désormais à sa dure responsabilité de père de famille. S'estil rappelé alors l'héritage paternel, les 80,000 francs, jetés à pleines mains dans les médianoches et à la Maison d'or ?
(( Bast ! disait-il, d'un air de bravoure à son ancien convive, un Normand, plus économe, bastî je ne regrette rien du passé, et si c'était encore à faire, je le referais !
Mettons que c'était là une belle insouciance du stoïcisme, mais peu à peu la gêne, une chose point du tout lyrique, était entrée en maîtresse dans cette humble maison. Ce n'aurait été encore qu'un incident négligeable et cet opiniâtre eût toujours fait belle contenance devant la mauvaise chance, si une fièvre abdominale d'une malignité invincible ne se fût emparée de lui. Pour com-
battre ce mal, mais à faux, il demanda des forces à Tabsinthe, ce breuvage de Circé qui ruine les plus robustes natures. Il y a succombé, en sorte que toute la science qu'il avait mis dix ans à amasser, s'est évanouie en une minute sur son oreiller. Ça donc été une perte irréparable pour la cause des lettres. Il est mort et sans avoir pu donner la mesure de ce qu'il valait. Il accusait le dessein de régénérer chez nous la critique, cette 23olice de la pensée, si nécessaire dans les temps de décadence, mais que sont nos projets à tous ? Un nuage qui passe. Il est parti pour l'autre monde en ne nous léguant qu'un recueil de ses enfantillages, rimes au sortir des classes. Il ne nous a laissé qu'un nom mal connu et qui, depuis trente ans, est effacé de toutes les mémoires. Toujours le jouet des quiproquos les plus grotesques, notre cher pays n'a pas manqué de se montrer ingrat envers le généreux semeur. Un visionnaire qui ressuscitait le plus grand des tragiques et qui le remettait vivant sur ses pieds pour nous le faire apparaître tel qu'il a été dans la réalité ! On a taillé des bustes dans le marbre, on a dressé des autels à de petits grands hommes pour rire, lesquels, en fait de mérite, ne lui venaient pas à la cheville, mais c'est là, et toujours, la justice d'ici-bas.
Lui mort, c'en était fait du bras dessus bras dessous qui existait entre lui et Théodore de Banville. Cet autre, nature peu virile, noncha-
lante, tout à la rêverie, tout à l'art de faire les vers et de les bien faire, se trouvait, dès lors dépareillé. Il y a des veuvages en amitié comme il y en a en amour. N'ayant plus à s'appuyer sur le bras de Texégète, le poète des Stalactiques semblait aller à l'aventure, sans plan de route, comparable à l'aveugle qui a perdu son bâton. Par bonheur, le hasard redevenu souriant le tira d'affaire en le conduisant au A^rt^/o/^a/ reconstitué, où M. Il défense Rousset lui donna le feuilleton de la critique théâtrale. Ce métromane enragé eut donc à faire cinq cents lignes de prose, à heure fixe, tous les huit jours. Tous les rimeurs devaient passer par là.
En ce temps-là, Banville n'était déjà plus jeune. Il commençait à se faner. De taille moyenne, d'assez belles manières, vêtu avec simplicité, mais très correct dans sa mise, il n'avait rien d'un liycanthrope chevelu ni d'un byronien montrant le poing au ciel. Toutefois sa figure, éclairée par des yeux assez vifs était une sorte d'antithèse, pâle et charnue tout ensemble. Contrairement aux usages de son monde, deux rimeurs, deux rapins, deux rhéteurs, deux rebouteurs, dont il aimait à s "entourer, il ne portait ni barbe ni moustache. A l'entendre, la peau lisse seule était sincère, sans masque, et il se faisait raser si souvent et de si près, qu'on aurait été tenté de le prendre pour un homme glabre. Chose très curieuse, à propos des signes velus, il avait une
telle peur de la calvitie que, sur le conseil de son coifïeur, on le tondait jusqu'à la racine du cuir chevelu (le merlan lui avait fait accroire que c'était là le seul moyen de conserver sa chevelure). « Voyez-vous ça! s'écriait Privât d'Anglemont, qui était l'un de ses intimes ; grâce à ce procédé, il sera chauve toute sa vie, sous prétexte de ne pas laisser tomber ses cheveux. » Cette scène se passait dans les bureaux du Corsaire. Henry ^Nlurger, qui avouait héroïquement avoir, en guise de tète, un œuf d'autruche sur les épaules, riait grandement de ce luxe de précautions. En somme, Banville ne se fâchait pas. Je ne l'ai jamais vu s'emporter sur rien.
Fils d'un officier de marine, propriétaire en Bourbonnais, c'était contre la volonté des siens qu'il faisait des lettres. Dame, c'est toujours la même chanson. L'histoire leur montrait des spectres de meurt-de-faim, d'incorrigibles trouvères qui vont rendre leur dernier sonnet sur un grabat d'hôpital. Ses classes finies, on aurait voulu qu'il fût avocat, médecin ou notaire. A la rigueur, ils auraient toléré le professorat. Mais un homme qui fait des vers ! Pourquoi n'avoir pas visé Saint-Cyr ? Pourquoi n'avoir pas cherché à aller manger du biscuit sur le Borda? Pour un homme d'imagination n'est-ce pas un bel idéal que de courir les mers et défaire le tour du monde? Mais non : faire des mauvais vers sur les papillons, une guimbarde àlamain ! Le père ajoutait : « S'il nous
résiste, « s'il persiste à vouloir jouer au Malfilàtre, tant pis pour lui, je lui couperai les vivres ». Or, en dépit de cette malédiction, l'insoumis s'obstina à faire des vers et il fit imprimer sa première couvée, ce qui était un redoublement de révolte. Le crime était à son comble. Comme conséquence inévitable, il fut renié, délaissé, déshérité. Mais la vache enragée a des charmes irrésistibles autant que son frère, le fruit défendu. Théodore de Banville consentit à vivre de hasard, si c'est là vivre. Moi qui l'ai beaucoup connu à cette époque, je dois attester qu'il portait sa pauvreté très dignement, en philosophe, presque en ascète. Une seule privation lui était très sensible, celle du tabac. N'avoir pas de cigarettes à fumer à son gré, c'était pour lui le supplice d'Ugolin. Un de ses camarades de collège, Jules Adenis, m'a dit l'avoir rencontré plus d'une fois, sur la fin de l'automne, sous les marronniers du jardin des Tuileries, ramassant les feuilles séchées pour se tromper en en faisant du scaferlati.
Oui, comme tant d'autres, il a eu à traverser des phases de temps difficiles, mais n'est-ce pas un stage forcé, un loi imposée par l'usage?
Heureusement un bon génie veillait sur lui. Quoique vivant au loin, en province, sa mère, une âme angélique, le suivait des yeux et lui envoyait en cachette des subsides afin de pourvoir aux besoins les plus essentiels. Sa mère! Quand on par-
court ses trois recueils, on n'est pas étonné d'y trouver les pièces attendries qu'il lui a adressées.
Je veux le répéter, il n'aura vécu que pour faire des vers. (La prose qu'il a écrite n'était rien autre chose qu'un gagne-pain.) A-t-il eu une opinion en politique? Je ne le crois pas. Je vivais près de lui, en 1848, quand éclata la révolution de février. De même que ses intimes, peu au fait de la marche des idées, il en fut singulièrement effrayé. Œdipe pris au dépourvu, il se voyait tout à coup accosté, non sur le Cithéron, mais en plein Paris, par un Sphinx en blouse et à cent mille têtes menaçantes, et il eut peur. Il me parla de ses transes et par quel stratagème il comptait bien n'être pas dévoré par le monstre. « Figurez-vous, me disait-il, que j'ai acheté chez un marchand de bric-à-brac un vieux buste en plâtre de Marat ; c'est une horrible grimace, mais c'est y Ami du peuple, et je l'ai placée, chez moi, bien en évidence. Quand les sans-culottes viendront pour m'arréter, je leur montrerai cette figure protectrice, et ils diront alors : « Celui-là est un bon )>, et ils me laisseront en paix! ))
A 1a première minute, en l'écoutant, j'ai cru qu'il faisait une plaisanterie, une blague de sceptique, mais comme il gardait tout son sang-froid, il m'a bien fallu voir qu'il tenait la chose pour sérieuse. Tout son groupe, d'ailleurs, et Baudelaire, et Henry Murger, et surtout Vitu, tous
étaient surmenés par la même crainte d'un retour de 93 et, que ce fût simulé ou non, il en était de même autour de Victor Hugo, le demi-dieu étant alors, comme on sait, un des chefs de la réaction. — Cet incident explique, au surplus, comment, quatre ans plus tard, Théodore de Banville n'a eu à faire aucun effort, d'abord pour acclamer et, en second lieu, pour chanter la nuit du 2 décembre. Il est vrai que c'était de compte à demi avec Philoxène Boyer. S'en est -il repenti, ainsi que Ta fait le commentateur de Shakespeare ? Rien ne Ta fait voir, mais il a dû en souffrir par les reproches amers et les rebuffades que lui a attirés cet acte de courtisanerie. Cependant il faut noter à sa décharge que, blanche, tricolore ou rouge, ou bleue, la politique n'était pas son affaire, et qu'en réalité, il n'a soupiré que pour son art. C'est, du reste, ce qu'il a exprimé expressément :
Pour quoi je vis ? Je vis pour le laurier.
A la bonne heure, mais les plus grands de ce siècle, Chateaubriand, Lamennais, Béranger, Paul-Louis Courier, Lamartine, Victor Hugo et Auguste Barbier ont vécu aussi pour le laurier, ce qui ne les a pas détournés de servir la cause de la liberté. Tous ont applaudi Tavènenementdes idées nouvelles. Mais dans cette nature maladive, peu faite pour les choses graves,
il y avait quelque chose de la femme et de l'enfant. Il a certainement fait de beaux vers. On en trouve en grand nombre dans les Cariatides, dans les Stalactites et même dans les Odes funambulesques ; S'àinte-Beuxe disait de lui : « Il s'approche de bien près d'André Chénier », et c'est un bel éloge, mais il ■ s'adonnait aussi trop volontiers à la pasquinade et à des tours de rapin. On a raconté ce trait relatif à un souper entre journalistes et comédiennes. Cinq de ces belles personnes prenaient part au festin ; il composa cinq distiques satiriques sur chacune d'elles et, par un tour de gaminerie satanique, limitées vers sous la serviette des belles, mais en intervertissant les dédicaces, de telle façon qu'en dépliant le papier, chacune d'elles avait à lire une épigramme sur sa voisine. C'était ainsi que M^^^ Augustine Brohan tenait à la main ce qui concernait AP^*^ Nathalie:
Ci-gî la fausse Nathalie,
Qui fausse dent à fausse natte allie.
Les quatres autres étaient sur le même ton. Je me demande comment, séance tenante, il n'a pas été dépecé par ces dames comme Orphée l'a été par les Ménades. Au surplus, il avait un goût prononcé pour la pantalonnade et c'était en cela surtout qu'il se rattachait à l'école romantique, On l'a vu par les Odes funambulesques et
par plusieurs autres manifestations. Quand Pliiloxène Boyer se hâtait de dépenser l'héritage de 80.000 francs que lui avait laissé son brave homme de père, Banville s'amusait à parodier une des plus jolies pièces des Orientales, c'està-dire la Chanson des pirates, si curieuse par son refrain :
Dans la galère capitaine
Nous étions quatre-vingts rameurs.
Cette fantaisie, qui n'est pas exempte de gongorisme, marche sur cinq strophes. Je n'en citerai que trois, les premières, et ce sera assez pour montrer que le versificateur était passé maître dans l'art d'imiter son grand modèle, et aussi qu'il avait en lui la verve d'un épigrammatiste, celle de Martial et d'Ecouchard Lebrun. — La pièce débute sur la description d'une orgie célèbre, inaugurée dans la nuit.de Noél, en 1850, quand la République rose et l'Hugolatrie fraternisaient dans les cabarets à la mode, à la belle époque de Tragaldabas.
A l'heure même où dans l'étable Vagit le divin nouveau-né, Sous un boudin désordonné Chevet faisait ployer la table.
Jamais plus friandes primeurs N'ont embaumé la porcelaine. Dans les salons de Philoxène Nous étions quatre-vingts rimeurs.
Des laquais grands comme des arbres, Aux clartés de cent candélabres, Dans l'escalier, du haut en bas, Des convives guidaient les pas, C'était la foule des auteurs Du département de la. Seine.
Dans les salons de Philoxène, Nous étions quatre-vingts ri meurs.
Mince fiole girondine, Bouteilles des crus bourguignons, Flacons germains, dont les bouchons Sentent l'odeur de la résine, Les plus hardis calculateurs Vous totaliseraient à peine.
Dansles salons de Philoxène.
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
A la même époque, il écrivait en style macaronique une préface pour les Pensées d'un emballeur, de Commerson, le rédacteur en chef du Tintamarre. Aux yeux de ses amis, c'était descendre. (( Pourquoi avoir signé ces pages incongrues ? » Il s'en tirait en faisant le plaisantin. «Pourquoi? Eli ! dame, répondait-il, c'est pour me fermer les portes de l'Académie. » Entre nous soit dit, l'Académie d'alors, encombrée de ducs et d'ex-grands hommes d'Etat, ne songeait guère aux bonshommes de sa taille. Au surplus, après avoir composé des cantates en l'honneur du régime régnant, il ne faisait pas grise mine aux distinctions officielles, et il se
hâtait d'arborer à sa boutonnière le ruban rouge, ce titre de chevalier que lui faisait obtenir Camille Doucet, fonctionnaire d'importance, alors préposé à la direction des théâtres impériaux. Un trait à rappeler : le jour où il fut décoré, ce même Tintamarre dont il vient d'être question, imprima ce cri des camarades applaudissant à la mesure : « Finis Bohemiœ ? » L'auteur des Stalactites investi de la Légion d'honneur, c'était la fin de la Bohême, à ce qu'ils disaient, de la Bohême des temps héroïques, du moins.
Autant qu'il m'en souvienne, ce jour-là a été aussi son zénith, le point le plus élevé de sa gloire. On commença à jouer au Théâtre Français ses pièces en un acte, dont plusieurs sont de fort jolies choses. La critique passait d'ordinaire à côté de lui sans lui faire l'aumône d'un regard. Elle se prit dès lors à le regarder, à le fixer, à en parler, car cette vilaine garce, comme l'appelait Balzac, va toujours du côté de la mode et là où il se fait un peu de bruit. Jules Janin l'avait déjà signalé dans le feuilleton des Débats. « Ne vous y trompez pas : Théodore de Banville est un maître en fait de prosodie. A l'heure qu'il est c'est celui qui, chez nous, fait le mieux les vers. » Il lui donnait ainsi un petit morceau de sucre candi à sucer, mais, bientôt après, suivant son habitude de faux bonhomme, il y mêlait un peu d'amer, mais très finement, ainsi que vous . allez le voir. (( L'œuvre de maître Banville, c'est
une corbeille pleine de noisettes, cueillies dans les bois. Il y en a de saines, il y en a de fort jolies à l'œil, mais pour la plupart, cassez-les : vous ne trouverez pas d'amande dedans. » Ça, ce n'était pas imprimé ; c'était dit seulement en petit comité. Vous pensez bien que le mot fut rapporté, et par suite ils s'étaient brouillés. Sachant que j'allais parfois faire visite au Prince des Critiques, le poète me disait : « Vous le regretterez. C'est du temps perdu. On ne gagne rien à fréquenter ce gros homme tout bouffi d'égoïsme. Au contraire, quand on s'écarte de lui, on a gagné une bonne journée. » — Ah ! l'amitié d'hier, quelle harpie !
De même que tous ceux auxquels était inconnu le mouvement littéraire du temps de la Restauration, Banville ne pouvait comprendre Béranger ; il le lisait donc sans l'entendre et il ne pouvait l'aimer. Il en aura été de même pour toute la queue des Romantiques, Gérard de Nerval excepté (ce dernier étant entré dans les lettres en imprimant à ses frais une ode en l'honneur du vieux chansonnier). Philoxène Boyer, aussi, faisant chorus à Gustave Planche, préconisait l'auteur du Roi d' Yvetot et expliquait savamment à son ami en quoi l'ancien prisonnier de Sainte-Pélagie se rapprochait de La Fontaine. Tous deux lui rappelaient les belles strophes vengeresses à propos des deux invasions de 1814 et de 1815. Ils lui citaient le cri patriotique
d'Antony Deschamps, poussé dans une de ses satires :
. . . . Le temps où Déranger, Seul, opposait ses vers au fer de l'étranger.
On sait qu'il n'y a pas eu que ce brevet de haut patriotisme donné par un membre du premier Cénacle. Que d'autres hommages, sans compter ses deux procès ! Stendhal écrit dans ses Lettres à R. Colomb, publiées chez Calmann-Lévy : « De tous ceux qui font des vers, je n'admets que Béranger. » (Il écrivait ces choses-là à la date de 1828.) Paul-Louis Courier avait mandé à sa femme : « Je suis en prison avec l'homme qui fait de si jolies chansons ». En vingt endroits de ses œuvres, Henri Heine, impitoyable pour tant d'autres, l'appelle le « divin Béranger ». En 1831, H. de Balzac, qui avait déjà le droit de se montrer difficile, a écrit mot pour mot : <( Les poèmes de celui-là sont conçus dans la perfection ». Sainte-Beuve, peu prodigue de son encre, a composé sur lui, à diverses reprises, trois Etudes détaillées, la matière d'un demi-volume. Alfred de Musset se plaisait à réciter ses vers ; Hégésippe Moreau l'a chanté et imité ; George Sand le mettait aux nues ; ;^me Amable Tastu, M"' Desbordes-Valmore, M'"^ Anaïs Ségalar, M"™^ Blanchecotte, toutes les Muses de son temps, lui ont adressé des strophes émues ; Chateaubriand lui a consacré des pages
immortelles ; Lamartine le consultait ; Lamennais, vieilli, déclarait ne vouloir vivre qu'avec ce sage et il ne le quittait pas d'un jour ; Edmond About l'avait appris par cœur. Nous avons vu dans quelle estime le tenait Gustave Planche. En cinq cents paragraphes de son dictionnaire, Littré le cite pour témoigner de la valeur des mots à employer dans la langue nationale. Boilly a fait son portrait, David (d'Angers), son buste ; Thomas Couture, un crayon ; Doublemard, sa statue pour un de nos squares ; Charlet, Rafïet, J.-J. Grandville l'ont illustré ; Tours a donné son nom à l'un de ses cours ; Passy à l'un de ses quartiers ; Paris à l'une de ses rues. De 1830 à 1850, vingt auteurs dramatiques ont tiré des pièces de ses œuvres. En 1848, il a été élu par 200,000 électeurs et, le jour où il est mort, 300,000 Parisiens des deux sexes, encombrant la ligne des boulevards et montant jusque sur les toits pour voir passer son convoi, se découvraient avec respect à l'aspect de ses dépouilles mortelles. — Qu'y avait-il donc dans cet enfant du peuple, si ce n'est le charme d'un inspiré ?
Tout cela et bien d'autres faits auraient dû frapper l'esprit de Théodore de Banville et l'amener à retourner ses sentiments. Un autre détail, une coïncidence bien inattendue, pouvait lui donner à réfléchir. Ce même Jules Janin, qu'il ne prisait plus, mais qu'il avait jadis salué comme un maitre, arrivait à récipiscence vis-à-
vis de Tauteur des Fous. Autrefois, quand il écrivait dans les journaux royalistes, il avait cruellement critiqué Déranger. En ce moment, il le lisait, il le relisait et, pour réparer ses torts, il se hâtait de composer sur lui deux charmants in-12, bondés d'éloges. Le revirement était curieux sans doute, mais le récalcitrant ne se rendait pas encore et, surtout pour une question de rythme, il continuait à manifester l'expression de ses répugnances. En ce temps-là, (sur la fin de l'empire), le café des Variétés était le rendez-vous des gens de lettres, mêlés aux gens de théâtre. Or, un soir, entre Philoxène Boyer et Théodore de Banville, ce fut encore de l'Anacréon de 1830 qu'on s'occupa. Tout à coup même le débat prit une allure des plus vives. Assis l'un en face de l'autre, ils discutaient, entourés d'une demi-douzaine d'auditeurs, attirés par le bruit de cette petite logomachie.
Théodore de Banville, lentement, scandant ses mots et d'une coix doucereuse. — Béranger ? hum ! hum ! Je dirai même plus, enfin, ce n'est pas un poète.
Philoxène Boyer, vivement et avec éclat. — Vous avez tort, cher ami : c'est la lyre la plus sonore des temps modernes.
Théodore de Banville, après un petit temps et ayant l'air de consul/iei^sjQjijxuditoire. — Cher
I r. vei s tas BIBUOTHECA
— iOO —
ami, le mot que vous venez de me dire va peutêtre m'amener à une conversion.
Il s'est converti, en effet, et il a écrit un iour dans une Notice, en tête d'un livre : « Oui, je confesse que Béranger était un vrai poète ».
A dater de 1830, il est bien porté chez les beaux esprits de dauber sur la bourgeoisie. Les gens de lettres en rient, les artistes en tous genres haussent les épaules ; les démocrates aussi crient contre l'espèce. Un bourgeois î Le nom seul fait rire. Dans les zones soi-disant poétiques surtout, c'est une belle clameur, le bourgeois ! Ils en ont fait tout à la fois une fichue bête et un épouvantail. Mais d'où sortent-ils donc, s'il vous plaît, tous ces beaux dédaigneux ? Bien heureux quand ils peuvent se flatter de venir de la caisse d'un notaire ou d'un marchand de drap ! Mais, d'ailleurs, quel est donc le sel de notre état social, si ce n'est cette bourgeoisie si sottement moquée ? A qui la France demande-t-elle ses professeurs, ses médecins, ses juristes, ses soldats d'élite, ses ingénieurs, ses savants ? Qui protège l'art, la science, le travail ? Qui achète les livres, les tableaux, la musique? Si, d'un coup de baguette, on supprimait la bourgeoisie, que resterait-il ? Le marquis et le peuple, l'un muré dans son château, l'autre fort empêché dans sa mansarde, et les joyeux moqueurs n'auraient guère envie de rire. Mais il y a autre chose encore à dire, un fait dont j'ai été cent fois le témoin ;
c'est que, dès qu'il s'agit pour eux d'un mariage, ces railleurs à froid se disputent à qui unira son sort à une petite bourgeoise : (Au fait, il en est, et à foison, de fort bien élevées et de très jolies, et cela sans compter la question du sac, un point qui n'est pas à dédaigner.) — Pour en revenir à Théodore de Banville, il a fmi très honorablement et en bon bourgeois. Un héritage l'avait rendu riche ; il était décoré, célèbre et, toutes les fois qu'il passait sur les grands boulevards, les chapeaux se soulevaient à son approche. Il a fait alors un mariage des plus sor tables ; c'est lui qui a élevé M. Rochegrosse, un jeune peintre d'un rare talent, bien connu pour ses grandes toiles à la manière de l'Anglais Martyn. Lui, l'ancien desservant de l'autel des Muses helléniques, il était revenu à la foi chrétienne et, avant de s'éteindre, avant demandé sa bénédiction à Pie IX, le fSaint Père la lui a envoyée, affranchie, par la poste. — Requiscat in pace !
A propos du même, une scène touchante qui date de 1856.
Le jour où les Contemplations furent mises en vente, M. Paul Meurice, ami de l'auteur, choisit avec soin un exemplaire et se mit de bonne heure en route pour aller trouver un autre grand poète solitaire, qu'on nommait Déranger.
— Monsieur, lui dit-il, j'ai reçu une lettre de M. Victor Hugo, qui me charge de vous offrir de sa part le livre qu'il vient de publier : c'est pour
lui un honneur et un bonheur de vous faire hommage de...
— Les Contemplations ! s'écria Béranger, sans laisser à M. Paul Meurice le temps d'achever sa phrase, mais je les ai déjà. Voyez, les deux volumes sont sur ma table. Je les lisais quand vous êtes entré.
— Je suis désolé de m'être laissé devancer ainsi, répondit M. Paul Meurice stupéfait, et Victor Hugo ne me pardonnera pas cette négligence. Cependant, ajouta-t-il en souriant, je ne croyais pas arriver trop tard.
— Oli ! j'avais fait retenir l'exemplaire depuis longtemps. Remerciez pour moi le grand poète proscrit, et croyez que je regrette vivement moimême de ne pas lui avoir laissé le plaisir de m 'offrir son livre.
— Mais, reprit Meurice, je ne puis pourtant pas le remporter î
— Au fait, répondit Béranger, laissez-moi l'exemplaire que m'envoie Victor Hugo; je lirai celui-là, et l'autre... je le prêterai.
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Une autre paire d'amis. — A. Toussenel. — La Démocratie pacifique. — Un causeur. — L'analogie chez les Phalanslériens. — Ce que c'était que l'esprit public sous Louis-Pbilippe.
— Louis Veuillot. — Un prêt de cent sous.— Causeur et chasseur.— Tiistia. — Un livre satirique contre la haute finance.
— Une rencontre en 187t.— Le Pouponnât de Guise — Gustave Planche.— L'homme sans nom.— Début d'un critique.— 1830. — Unéphèbeau Cénacle des Romantiques. — Unedéser.
tion. — Sur les peintres. — Prédilections et antipathies. — Dans un foyer de théâtre. — Avant Lucrèce Borgia. — Juliette (la princesse Negroni).— Est-ce vrai ? — L'esprit républicain.
— Contre les Royautés littéraires. — Guerre à Victor Hugo.
— Olympio se fâche. — La riposte des (Chants du Crépuscule.
— Plaintes des disciples. —Une vieille épigramme.— Intégrité du critique. — Un grand seigneur dans une mansarde.
— Histoire d'un billet de banque. — Les collaborateurs de la hevue des Deux-Mondes.— M. Buloz.— Gustave Planche, chevalier (le George Sand. — Un héritage. — Voyage en Italie.
— Retour en France. — Les brocards — Au cimetière Montmartre. — Jules Janin et Buloz. — Réconciliation sur une tombe. — Un quatrain.
Au Divan, on allait volontiers deux par deux. Voyons maintenant un second Thésée et un second Pirithoûs.
Sans faire bande à part, un autre couple, composé de deux têtes, entrait sans saluer, s'asseyait au premier endroit venu et s'y installait encore plus pour discuter que pour boire. De ces deux
hommes ran était de taille moyemie et d'une mise assez correcte. J'ajoute que par sa désinvolture et la rapidité de ses gestes il annonçait volontiers un chasseur. Par profession, c'était surtout un écrivain. La figure était fine, d'un vif enjouement. Ce qu'il y avait surtout de remarquable en lui, c'était la facilité avec laquelle il pouvait passer d'un sujet frivole à une thèse savante, et vice versa. Il en était de sa parole comme de ses écrits. Ceux qui l'entouraient prenaient autant de plaisir à l'écouter qu'à le lire. En lui il fallait reconnaître A. Toussenel lephalanstérien, celui qui, pendant cinq années de suite, avait improvisé tant de pages instructives et charmantes dans la Démocratie pacifique de Victor Considérant.
Un causeur, ah ! certes, oui, c'en était un et qui ne songeait pas à poser pour montrer sa belle voix, comme dit le fabuliste. Vif, clair, rapide, coloré, abondant en ressources imprévues, il s'était fait pour ainsi dire une clientèle d'auditeurs. On se pressait pour l'entendre, sachant qu'il y avait toujours quelque chose à tirer de ce qu'il disait. Plein de la doctrine de Charles Fourier, qu'il n'a pas cessé de regarder comme la sauvegarde de l'avenir, il nous dévoilait, tout en se jouant, les secrets dont est encore entourée cette science de la future Harmonie, et tous ceux qui étaient là de dire : « Comme il parle d'or I Ah ! c'est un autre Sermon sur la
Montagne ! » Et Edmond Texier, qui blaguait, même en approuvant, d'ajouter: « Oui, c'est un vrai beurre ! » L'argot commençait à nous envahir.
L'orateur était surtout précieux à entendre dans cette partie de la doctrine qu'on appelle l'Analogie, et un soir, à ma demande, sans chercher ses mots, il s'était mis à me détailler, dans un mouvement d'exquise analyse, quelle ressemblance il existe entre la petite fille d'un bûcheron qui grandit à l'ombre des arbres, et la fraise des bois. Je ne crois pas que Fénelon ou Diderot, les plus aimables parleurs d'autrefois, eussent mieux dit là-dessus en si peu de temps.
Où l'on prenait encore un très grand plaisir à l'écouter c'était lorsqu'il se mettait à parler de chasse, un autre thème sur lequel il était de première force. En cela, non plus, il ne tarissait pas et ne pouvait pas être à court,, car, Esau de profession, il avait a mettre en joue tous les genres de gibier, et sous tous les climats, depuis la caille de la Beauce jusqu'au lion de l'Afrique. Très patient observateur, il avait étudié à divers points de vue le poil et la plume, les mille bétes qu'on chasse, et, du reste, voyant avec un noir chagrin que plusieurs espèces, et des plus précieuses, tendaient à disparaître de notre France, il a déposé dans un livre élégiaque, intitulé Tristia, le résumé de ses récriminations à cet égard. Très habile aussi dans l'art de dresser
des parallèles, il nous fait voir en ses Etudes les rapports d'instinct si curieux qui existent entre tels animaux et certains hommes, et le clavier d'analogies devient comme le point de départ d'une science nouvelle. Lamartine a dit « nos frères inférieurs ». Lui, il s'attache à démontrer la parenté. Par exemple, à ses yeux, le cheval est l'analogue du gentilhomme ; le loup, celui du vagabond en révolte contre toutes les lois; le renard, celui du fourbe ; le rat celui du petit marchand rapace et d'économie crasseuse. Dans le fils du paysan, patient et vivant d'herbage, il voit le similaire de l'âne, cet ouvrier rural si laborieux, si sobre et si moqué. Qu'est-ce qu'il y a de plus à comparer au mouton que le bourgeois ? Tous deux sont éternellement tondus. Tous deux ont la même mansuétude et les mêmes colères. Est-ce que le millionnaire lascif, entreteneur de cocottes, n'est pas le plus souvent coiffé comme un bélier ? Ainsi, grâce à lui, une ménagerie, une basse-cour, une forêt, sont un musée d'êtres vivants des plus intéressants à contempler. Toussenel est bien celui de nos écrivains qui; marchant de pair avec La Fontaine, comprend le mieux les mœurs et la physiologie des bêtes, car il les met sur la ligne même que nous et en fait des êtres pensants.
Dans sa jeunesse, ses classes finies, pour faire son apprentissage de journaliste, il avait débuté par être attaché aux bureaux de V Esprit public,
tout autant qu'Edmond Texier. On sait en quoi ça consistait. Dans cette officine, il y avait, tous les matins, à recueillir les faits du jour, surtout en ce qui concernait la politique et à les accommoder à une sauce favorable au gouvernement d'alors. Tirée à 1,500 exemplaires sur papier autographique, la composition était ensuite adressée à la presse ministérielle des départements, avec injonction de reproduire. Le même texte était envoyé aux 86 préfets, auxquels il servait de guide-âne. Pour bien accomplir une telle tâche, il fallait sans doute serrer au fond de sa poche le sentiment de sa dignité, mais est-ce que, de leur côté, les publicistes de l'opposition ne jouaient pas le même jeu, trouvant mauvais tout ce que les gens du pouvoir trouvaient bon ? Cependant, pour être admis dans cette escouade, il fallait, avant tout, être assez maître de la langue afin de pouvoir tout dire en faveur des ministres sans être taxé de servialité. Vous savez la fable du Chien et du Loup. Ils avaient beaux être habiles : on laissait l'œil voir la marque du collier.
C'était en cet endroit que, pour vivre, étant attaché à la même chaîne, le futur phalanstérien devait se rencontrer avec Louis Veuillot. Tous deux étaient pétillants d'esprit. Tous deux vivaient de compère à compagnon. Après bien des années, Toussenet retrouvait dans ses vieux papiers un souvenir de jeunesse. Cela datait
du temps où son vis-à-vis, pas encore converti à la foi catholique, menait rondement la vie de garçon, a Je suis amoureux comme un carme (la formule était la plus crue et la plus énergicjue) ; envoie-moi cent sous par le porteur. » Ainsi écrivait le camarade Cent sous, ça suffisait alors pour satisfaire une fantaisie. C'est ce qui ne se comprendrait pas dans les temps nouveaux, où l'amour se fait plus mystérieusement et coûte plus cher.
Doué d'une parure intellectuelle des plus variées, Toussenel a été peut-être celui des publicistes de cette génération, celle de 1835 à 1840, qui a su le mieux mettre le temps à profit. Tandis qu'à la suite d'un voyage à Rome, Louis Veuillot, touché par la grâce, retournait à l'Evangile, mais en extatique, il se jetait, lui, dans l'étude d'une science toute nouvelle. En d'autres termes, il s'attachait à la doctrine de Charles Fourier, une philosophie qu'on ne connaissait alors que par les contes bleus et les amusants paragraphes dont Théophile Gautier a a émaillé la superbe préface de Mademoiselle de Maupin. Il y fixait sa pensée, il était ébloui des perspectives que ces livres ouvraient à son jeune esprit. A tous ceux de son âge, écrivains et artistes qu'il rencontrait sur son chemin, il recommandait vivement de se retremper dans ces lectures, source de renaissance pour nos civilisations vieillies. (( Mes amis, mes chers amis.
prenez la Théorie des quatre mouvements, voilà le grand et le seul Catéchisme de l'avenir)), s'écriait-il sur le ton d'un disciple enivré de délices.
Quelque orateur, sacré par le Maître, l'avaitil prêché ou bien ses croyances lui étaient-elles venues par intuition? Je ne saurais dire. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était profondément convaincu, et le plus solidement du monde, puisqu'il appuyait ses idées sur la l)ase du raisonnement. Prenant le passé en horreur, il ne voulait plus rien conserver du monde dans lequel s'était écoulée son enfance. Vie de famille, Ecoles, Cérémonies religieuses. Industrie, Commerce, Fêtes, Casernes, Hôpitaux, Théâtres, Cafés, en tout cela, il ne voyait qu'un lieu de tortures, un vaste Pénitencier, un Enfer social, mais, Dieu merci, le jour où l'homme supprimerait ces décors caducs pour se marier à la Nature, vierge souriante et féconde, l'Harmonie ferait de la Terre un lieu béni, nouvel Eden, composé d'enchantements.
Transfuge d'une vive alacrité, il n'hésitait point à passer avec armes et bagages de la société vermoulue où nous végétons, à cet idéal Phalanstère qui doit donner à tout être vivant sa part de bonheur. Il entendait bien que, quant à présent, ce n'est qu'un rêve. Mais n'est-ce donc pas de rêve en rêve que procède l'humanité depuis six mille ans? Il ne lui déplaisait pas, d'ailleurs, de s'égarer dans des songes. Toutes nos sciences, la physique, la chimie, l'astronomie,
font-elles autre chose que nous pousser à rêver? Tous nos arts, la peinture, la sculpture, la danse, la poésie, la musique surtout, sont-ils autre chose que d'agréables mensonges, qui ont pour premier résultat de nous détacher d'une réalité grossière, pour nous transporter dans une ère faite d'espérances? Telle qu'elle est, régie par des lois surannées, la Terre est toute baignée de sueurs, de larmes et de sang ; on n'y entend plus que des cris de désespoir et de colère. Il faut changer tout cela et en faire un nouvel Eden fondé sur l'abondance, la liberté, le plaisir et l'amour.
Voilà ce que disait cet apôtre.
En 1871, un jour de printemps, sur la fin des deux sièges, je l'ai rencontré fort émacié mais souriant, et en mine de convalescence. Il était heureux d'avoir échappé à une fièvre qui avait pensé l'emporter. Paris venait d'être cruellement éprouvé et il commençait à secouer les guenilles sanglantes de la guerre étrangère et de la guerre civile. A ce spectacle, le pauvre garçon rassemblait en lui tout ce dont il pouvait disposer de force virile. Après m'avoir serré la main, il se répandait dans un superbe élan d'enthousiasme.
(( Sans doute, disait-il, comme vous, comme tous les Français, je suis profondément affligé. Le vol de cet étourneau qui jouait l'aigle, nous a coûté cher. Je porte au fond du cœur le deuil de la patrie si impitoyablement outragée par les Barbares. Nos plus belles provinces arrachées de
force à la mère commune ! Oui, c'est à pleurer des larmes.de sang. Mais, d'autre part, voilà que l'espoir me ranime et, comme un rayon de soleil, réchauffe mon vieux cœur. Savez-vous la nouvelle consolante qui m'arrive ? On a formé à Guise, dans l'Aisne, un essai de Phalanstère et il parait que cette tentative marche à souhait. Il y fonctionne déjà un Pouponnât suivant les indications du Maître. Des enfants qu'on élève conformément à la loi de la solidarité ! Pardieu, ce n'est encore rien. Il est à croire que les amis du passé, hostiles à toute nouveauté, vont se moquer et faire des gorges chaudes. N'est-ce pas l'usage ? Laissons-les dire. Mais la chose est un commencement, c'est la première lueur d'une aurore. Pourquoi ces préludes n'auraient-ils pas de suite? Ah ! le beau jour, le grand jour, tant attendu, où l'Humanité, ayant rejeté loin d'elle ses lisières, pourra se racheter enfin sans déchirement des superstitions et de la misère! Voyez-vous l'homme, maître définitif du globe, ce riche domaine que son génie l'aidera à mettre enfin en valeur ? Le voyez- vous, usant de l'attraction, comme d'un levier divin, pour changer la planète en une féerie ! Comme il corrigera les solécismes géographiques dont elle soufïre ! Travaillant en chantant, puisqu'il n'aura plus à se battre, puisqu'il ne peinera plus pour autrui, mais pour luimême, changeant le fer des sabres en socs de charriie, le bronze des canons en arrosoirs, les
poudres assassines en catapultes pour niveler les rochers, se servant de la mécanique hydraulique et des flores variées pour adoucir les mers, comme il assainira tout le globe, comme il le fera beau partout et pour tous ! Il fera fondre les glaces du pôle pour en tirer des fleuves. Voyez- vous des ruisseaux de cristal rafraîchissant l'Afrique et allant se mêler au Zambèze ? Là où il n'y a que des neiges éternelles, ou du sable, ou du grès, il fera pousser des forêts de fruits et de fleurs. Sans avoir à se couper en morceaux dans une chaudière, comme le vieil Eson, l'homme se refondra lui-même. Ne riez pas ! Est-ce que, par le fait du croisement avecdes races encore vierges ou non civilisées, ce qui est la même chose, il ne lui sera pas facile de refaire un organisme archiusé, la tête, le thorax, les reins et le reste? Condorcet pensait que, rendu libre, il peut vivre cent cinquante ans; c'est ce qui se verra dès que notre programme ne sera plus un objet de stupeur pour les imbéciles. Allons, mon cher, réjouissezvous donc avec moi en saluant comme une promesse le Pouponnât de Guise ' »
En parlant ainsi, Toussenel, très convaincu pleurait presque d'attendrissement.
Parlons maintenant de son vis-à-vis.
Quant à l'autre, son camarade ou son alter ego, comme on voudra, il formait avec cette nature délicate un contraste frappant. Gros, mal équarri, incorrect, plus que mûri par l'âge, la
figure rude, de mise négligée, se coiiïant d'un chapeau qu'un chiffonnier n'eût pas ramassé dans la rue, il annonçait en tout une complexion diogénique, mais il n'aurait pas fallule prendre pour un mendiant. Tout différent du fugitif de Sinope, qui ne se défendait pas de vivre d'aumône et qui, à Athènes, tendait la main aux statues du Céramique pour s'habituer à être refusé, il affichait, sous le rapport de l'argent, une fierté d'hidalgo castillan et, au surplus, chez lui, le front, les yeux, le geste, accusaient une intelligence de premier ordre.
Tel était Y Homme sans nom, comme il avait signé à l'origine, autrement dit Gustave Planche, le critique le plus redouté de cet âge-là.
En réalité, dans cet assemblage de tant de jeunes gens, il était regardé comme un ancêtre, puisqu'il datait de 1830. On se disait qu'il avait fait de bonnes études classiques, mais, précisément, le miel de l'Hymette dont s'était nourrie son enfance, l'avait porté à vivre à la manière des auciens. Par exemple, de très bonne heure, il s'était fait à ne tenir aucun compte du qu'endira-t-on. Il vivait pour lui, se complaisait dans la joie de sa pensée et ne s'inquiétait aucune ment de ce que faisait le genre humain. Il prenait donc très librement ses aises dans ce café où, pourtant, un certain décorum, nuancé d'un peu de bégueulerie, était de règle. Par anticipation sur les mœurs yankees qui deviennent de plus en
plus les nôtres, il en faisait une sorte de bar sans façon. Là, enefiet, où les autres se bornaient à boire un tonique ou à prendre des rafraîchissements, il faisait venir du porc grillé, une tranche de jambon d'York et un moss de bière, moyennant quoi il soupait à la façon de Panurge, en s'élançant, la bouche pleine, dans l'essor des divagations sur l'art. De même que son spirituel vis-à-vis, lui aussi était fort entouré, fort écouté, mais comme il mêlait sanseJïort la science au bon sens, convenons que c'était justice.
Ce gros garçon, ce corps jauni, semblable à une poire blette, ces habits jamais brossés tournant à la guenille, ce soupeur solitaire qui parait être un des goinfres de Jacques Callot, ce discoureur qui parle aussi bien et plus correctement, dit-on, que la Sorbonne tout entière, il a pour mérite d'avoir tenu avec éclat une des plus grandes places dans le monde littéraire. Critique attitré de la plus importante des Revues, il y a exercé une sorte de magistrature. Prenant cette tâche au sérieux, c'était un surveillant qui ne bronchait pas; c'était, en outre, un juge dont aucune prière ni aucun présent n'aurait jamais pu faire fléchir la sévérité. Autour de lui. il y en avait alors quatre ou cinq autres qui étaient fort considérés, et tous étaient pourvus d'une certaine autorité morale. Sainte-Beuve, savamment minutieux, poussait plus loin ses enquêtes ; Philarète Chasles, en découvrant l'étranger, élargissait le
domaine de l'analyse; Désiré Nisard, obstiné classique, étudiait patiemment le fond et la forme ; Loewe-Veimars mêlait l'agrément aux recherclies de l'examen; Cuvillier-Fleury, conservateur en toutes choses, faisant sentinelle autour de la grammaire. Tout ce qu'on voudra, mais pas un d'eux ne savait aussi bien que lui rendre une sentence qui fût acceptée sans murmure par l'ensemble des délicats.
Pour un moment, revenons aux débuts du terrible critique. On touchait à 1830, année fameuse par ses orages. Politique, art, littérature, de quelque côté qu'on se tournât, on respirait alors un air chargé de salpêtre. La révolte était à l'ordre du jour. Point de souffle du ciel qui n'apportât sur ses ailes l'amour de la nouveauté. C'était juste le moment où, ses études classiques terminées, Gustave Planche, incertain.de son avenir, faisait ses premiers pas dans la vie. A quoi donnerait-il son activité ? Chez lui, on voulait qu'il fût médecin. Le métier est honorable. Oui, mais au xix'' siècle, pour réussir, un médecin doit être, avant tout, un homme du monde. L'élégance, d'abord ; l'art de guérir ne vient qu'en second ordre. Un habit noir, la cravate blanche, des gants jaunes, une canne à pomme d'or et, s'il se peut, une tête passée au petit fer. C'était ce qui ne pouvait aller àun indépendant, à un esprit rude auquel la nature avait donné les yeux du hibou de Minerve. D'ailleurs, il avait
le goût de la fainéantise philosophique, de celle qui ne recherche ni l'argent, ni les honneurs, ni les frivolités du monde. Use fît critique et, voyez la bizarrerie du sort, il fut, un moment, l'un des jeunes desservants de ce Cénacle de larueNotre- Dame-des-Champs dont il devait par la suite, si cruellement malmener la grande idole.
Gustave Planche débuta très jeune et, comme on dit, en cassant les vitres. Il n'avait que vingttrois ans, lorsqu'il lança son Salo?i de 1831, un grand et beau volume que, d'après le luxe d'alors, Tony Johannot avait décoré de fines vignettes sur bois. A cette heure, l'Exposition du Louvre était un véritable champ de bataille. Cet iconoclaste brisait en se jouant les dieux du jour en petits morceaux et de ces débris il en formait d'autres. N'aimant pas les modérés, il jetait par terre Ingres, Paul Delaroche, Foyatier. Il n'avait pas de goût pour Casimir Delavigne ni pour Alfred de Musset et, pour ce dernier, il ne s'agissait pas uniquement de prosodie. Par contre, il dressait des piédestaux à Eugène Delacroix, à David (d'Angers) et à Lamartine. Mais déserteur du romantisme, il commençait à égratigner Victor Hugo. Pourquoi donc ? On s'en étonnait. Les dévots du Cénacle disaient : c Ce n'est toujours qu'un éphèbe. Il changera. » Non, il ne devait pas changer. Loin de là, il se préparait à être féroce, inexorable, impie.
On vient de le voir, tout jeune, comme presque
toute la valeureuse marmaille de 1829, à cette Ecole Nouvelle qui, indépendamment de son charme étrange, avait aussi l'attrait du fruit défendu ; il avait commencé par mordre à la pomme verte du Romantisme, mais onavuaussi que cette communion avec les novateurs ne devait pas durer. Bientôt il y aurait rupture et, après la rupture, éclateraient : les guerres, la lutte d'un Centaure sacrilège outrageant les Lapithes, non sur le corps d'une vierge, mais sur les œuvres d'un Maître. Comment ces cruels déchirements ont-ils commencé? Parle besoin qu'éprouvait le jeune déserteur de se décharger du surcroît d'ironie dont l'avait doté la nature. Toutefois, cela ne s'est produit que par saccades, à plusieurs reprises, comme les rafales surgissent en mer. Ainsi, vers 1833, les hostilités étaient déjà commencées, mais un peu à la sourdine, quand elles agirent tout à fait à découvert dans un épisode moitié théâtral et moitié mondain. Le fait nous est, du reste, raconté par M. Paul Chenay, le ' beau-frère de l'offensé, dans le livre qu'il a fait paraître sous ce titre: Victor HugoàGuernesey. Souvenir de son beau-frère. Citons le récit sans y rien ajouter et sans en rien distraire.
A l'époque des répétitions de Lucrèce Borgia,ë.\a. Porte-Saint- Martin, sous ladirection d'Harel,il y avait, parmi les figurantes, une jolie fille nommée Juliette, fort remarquée des amateurs du beau ?exe et fort protégée par un richissime prince russe, propriétaire de mines en Sibérie, qui la comblait de
cadeaux. Celte personne spiriluelle et surtout fort douée, jeta son dévolu sur Victor Hugo. Celui ci, préoccupé de toute autre chose, ne l'avait pas encore remarquée. De nombreux habitués du théâtre, critiques, écrivains, littérateurs, artistes et gens du monde, suivaient les répétitions avec un intérêt dont on ne peut se faire une idée, en ces temps-ci. Après avoir fait plusieurs vaines tentatives pour attirer l'attention du poète et fait agir, en pure perte, quelques-uns de ses meilleurs amis, elle résolut de frapper un grand coup pour parvenir à ses fins, et voici ce qu'elle fit. Gustave Planche, le grand et intègre critique. assistait à la répétition ce jour-là. Lorsqu'il vint au foyer, Juliette l'apostropha avec effronterie au milieu d'un cercle de ses amis et lui dit à haute voix : « Mon cher philosophe, que me conseillez-vous de faire pour attirer un peu sur moi l'attention de Victor Hugo, qui ne m'a pas encore regardée ? — H faut, lui répondit sur-le-champ l'éminent écrivain, lui dénouer publiquement les cordons de ses souliers, les lui ôter et lui baiser les pieds avec admiration. »
Tel est le récit fait par M. Paul Clienay. Estil vrai ? Comme il est écrit ab irato, il nous est suspect. Second point, il me fait assez l'effet d'une légende. Je sais bien que Gustave Planche ne s'amusait guère à chercher ses mots et qu'il s'exprimait même très souvent en vrai cynique. Mais parler ainsi en 1833, c'est-à-dire à une époque encore attique, où, un peu partout, notamment dans un foyer de théâtre, chacun s'efforçait de mettre de la politesse dans le discours, ce n'est pas trop vraisemblable. Il y a encore à dire que, dans ce même temps, Victor Hugo avait lieu d'être fort respecté à cause du récent et éclatant succès de Marion Delorme, à ce même théâtre de la Porte-Saint-Martin. Il y avait donc à regarder à deux fois avant de tourner sa
personne en dérision, mais prenons l'aventure pour non imaginée, cette sortie prouverait que l'aversion du critique pour le poète se manifestait inconsidérément, sans motif et avec furie. Il y aurait à s'en étonner, si l'on ne savait que tout se fait avec déraison dans le monde des lettres. Après ça, il se peut que celui qui s'était appelé de lui-même U Homme sans nom ait été suscité par le vent de républicanisme qui soufflait, en ces jours-là, sur la jeunesse. C'était le temps où le quartier Latin se coiffait du chapeau gris à ganse rose de Saint-Just et arborait le gilet à la Robespierre ; c'était le lendemain des héroïques batailles du Cloître Saint-Merri ; c'était l'heure des cent duels entre les Royalistes, chevaliers de la duchesse de Berri, et les membres de la Société des Amis du peuple (Arm^Lud C^rrel y a reçu sa première blessure). En respirant une atmosphère imprégnée de poudre, comment n'avoir pas de fièvre et n'être pas une tête à l'envers ? Si dégagé des passions politiques qu'il ait pu être, Gustave Planche n'a pas pu se soustraire absolument à cette contagion, d'autant plus qu'en sa qualité de nourrisstDn des Muses antiques, il avait la haine de la tyrannie. D'autre part, porté par instinct à l'éclat de la mise en scène > Victor Hugo se donnait des airs de prince. Les disciples rapportaient qu'il avait chez lui une sorte de trône, surmonté d'un dais, siège royal sur lequel il s'asseyait quand il lui venait des vi-
sites. Etait-ce à cause de cette parodie du pouvoir souverain que le critique lui en voulait ? Mais, certes, dès ce moment-là, il lui en voulait et il le regardait de travers.
Plus tard, en efîet, au lendemain du Roi s'amuse, s'escrimant dans Y Artiste d'abord, puis dans la Revue des Deux Mondes, il ne gardait aucune mesure. On le vit alors se jeter sur le grand poète avec des fureurs de cannibale avant le festin. Pour avoir une idée de ces emportements, il faut lire un grand morceau, sous ce titre : Les i^oyautés littéraires. Vous devinez bien qu'à son gré la République des lettres ne doit pas admettre un roi. Notez que cette diatribe venait après la Camaraderie d'H. de Latouche, une satire du même genre. Ainsi visé, Olympio entrait, de son côté, dans des colères sacrées. Tout dieu qu'il était, il avait l'épiderme sensible et il soufïrait de ces attaques. Ce fut alors qu'il descendit jusqu'à forger en manière de flèche empennée une première riposte. Ceux qui lisent les Chants du Crépuscule connaissent cette petite bulle romantique qui commence par ce vers :
Jeune homme, ce méchant fait une lâche guerre.
Des vers, même de celui qui les faisait si bien, des épithètes brûlantes, une allusion propre à immortaliser ses colères, ce disciple de Diogène
en riait. Cent autres eussent gémi. Lui, il dressait le front comme le jeune David quand il allait au devant de Goliath. Mais reprenons la suite de notre Etude.
Ce n'est ni aimable ni facile de faire le métier de juge. Celui qui pratique cette fonction y perd toujours la gaieté et souvent le sommeil. Il prend aux yeux d'autrui une figure sévère, immanquablement haïssable. Dante, guidé par le plus doux des poètes, descend un à unies cercles de l'enfer et, en un certain endroit, il ne peut se défendre de frémir à l'aspect d'un être à forme humaine, d'un monstre couché sur sa queue qui fait sept tours. Ce monstre, c'est Minos, le juge des juges. Gustave Planche a été un autre monstre infernal pour tous ceux qui ont eu la témérité d'écrire. Il leur a appliqué la colère, l'ironie et l'anathème. Il a poursuivi de ses sévérités les petits et les grands. L'Ecole romantique surtout a été par lui jetée sur une table de dissection comme si elle n'eût été composée que des petits-fils du satyre Marsyas et, tous ont été écorchés vifs, malgré leurs cris. Pour comble de sacrilège^ j'y reviens, le critique n'a pas respecté le saint des saints; il s'est attaqué même à un dieu, même à Celui dont on ne prononçait le nom qu'avec tous les signes d'une vénération sacrée." « Savez-vous, disaient les dévots, savez-vous ce qui arrive? Le Maître a renoncé à le lire. Etant à bon droit offensé dans la majesté de son génie,
il n'abaissera plus les yeux sur cette prose impie. Non, il ne s'exposera pas au retour d'une émotion inattendue et qui a été suivie d'indigestions mélancoliques. » Mais en guise de réciproque, que de vers indignés ils lui ont jetés à la tète ! Pendant vingt ans, l'Ecole l'a comparé à ce qu'il y a de plus abject et de plus afïreux dans le monde, au crapaud, à l'ennuque, à la vipère, au bourreau, à l'assassin des grandes routes, à la mouche charbonneuse, le tout dans des livres, dans les satires et parfois à l'aide de la caricature. Quelques autres, moins violents, mais plus machiavéliques, ont cherché à le faire taire, soit par des offres, qui l'eussent compromis, soit par des prières d'amis. Mais c'était peine perdue. Il ne s'est pas plus ému des coups que des caresses.
A ce sujet, la chronique d'alors a raconté un fait, fort curieux, que je demande la permission de coudre à ces esquisses.
Un jour, voilà longtemps, car c'était pendant le règne du roi-citoyen, un grand seigneur, un marquis fort riche, qui avait la faiblesse de se faire imprimer, fit un livre et le publia. S'imaginant ensuite qu'il lui serait facile d'obtenir un compte rendu de ce dépenaillé en imitant le dieu qui s'est changé en pluie d'or pour pénétrer dans une tour, il alla, son œuvre sous le bras, à la recherche du cynique. L'homme a toujours eu le goût de la crasse. En ce temps-là, peut-être par esprit d'indépendance, peut-être par insouciance
de penseur, peut-être pour n'être pas atteint par la sollicitation des gens du monde, il avait pris pour domicile une cliétive maison noire et décrépie, sise au fond d'un faubourg. Il habitait là une chambre presque nue, un nid d'orfraie. Cependant le gentilhomme, à force de patience et de pourboires, était parvenu à le dépister. Pour arriver au but, il n'hésita pas à monter un escalier moisi, branlant, qui devait dater du moyen âge et frappa trois coups à une porte à loquet. « Entrez ! » dit une voix. Ce fut, on le pense bien, le jeu d'une double surprise. L'Aristarque, en chemise, peu blanche, était encore au lit. Il venait de se dresser sur son séant, ouvrant des yeux étonnés à l'aspect du brillant visiteur, tandis que cet autre ne revenait pas de ce spectacle inattendu : un des princes de la critique, une gloire du jour, couché sur un amas de draps sordides. Naturellement, il commença par s'excuser de la liberté qu'il prenait ; il présenta ensuite l'in-octavo, ajoutant qu'il priait simplement le célèbre éplucheur de vouloir bien se donner la peine de parcourir l'ouvrage, s'il le jugeait convenable à ses heures de loisir et d'en dire son avis . Jusque là tout allait bien ; tout était conforme aux usages. (( C'estbien, monsieur le marquis, réponditle dormeur, en ramenant sur lui sa couverture; c'est bon,veuillez laisser là votre livre. J'en prendrai connaissance. )) Et c'était tout. On comprend qu'au milieu d'une telle mise en scène et dans de telles
circonstances, le feu de la conversation, si mal et si peu attisé, ne devait guère projeter plus de flamme. Notre grand seigneur déposa donc le volume sur la cheminée et, avec réserve, un autre objet à côté ; après quoi, il salua, s'excusa de nouveau et reprit le chemin de la porte. A la bonne heure, mais notre gaillard ressentait quelque inquiétude. « Qu'a-t-il donc mis auprès du livre? » se demandait-il. D'un brusque mouvement il sauta au bas du lit, courut à la cheminée et il y trouva un billet de banque, un billet de 1,000 francs. Au même instant, le rouge de la colère lui monta au front. Se jeter tout nu sur le palier, ce fut l'affaire d'une seconde. « Monsieur le marquis I Monsieur le marquis ! Veuillez remonter, s'il vous plait et sans retard, je vous prie. )) Et. au bout d'une demi-minute, quand le beau monsieur reparut à côté de lui : a Monsieur le marquis, vous avez oublié chez moi quelque chose. » En parlant ainsi il tenait du bout des doigts le billet qu'il secouait comme une quittance. « Tenez, monsieur le marquis, reprenez ce bout de papier, s'il vous plait. Ça peut avoir du prix pour les gens comme vous ; ça ne vaut pas un liard pour les gens comme moi. Reprenez donc ! » Puis, à voix plus basse : ({ Reprenez ça et n'y revenez plus. » Ces mots achevés, il lui ferma brusquement la porte au nez et se remit au lit.
Le riche visiteur était le marquis de C. . . , auteur d'un livre sur la Russie.
Voilà l'édifiante histoire qu'on m'a rapportée. On en a conté deux ou trois autres de même forme. Ne pas se laisser corrompre par un grand seigneur, c'était bien, mais les amis le chapitraient sur sa mise, qu'ils souhaitaient plus acceptable. Ils y ont perdu leur latin. Quant aux collaborateurs habituels de l'illustre Revue, gens de haut lieu, toujours tirés à quatre épingles, ils enveloppaient le directeur en le priant de mettre ce réfractaire de la mode à la raison : « Vous voyez bien qu'il nous dépare ; vous voyez bien que le public va nous confondre avec lui. Pourquoi ne pas l'obliger à rejeter ses loques? — Pourquoi, mes beaux messieurs, pourquoi? Mais c'est bien simple. S'il se rangeait, s'il était bien mis, s'il avait dans sa poche un écude cent sous, il ne consentirait plus à écrire une seule ligne pour la Revue. »
Cela se passait en 1833, c'est-à-dire à l'époque où commençait à se révéler le génie de George Sand. Rayonnante d'éclat, ainsi que nous la représente le beau portrait du graveur Calamatta, l'androgyne de Nohant s'habillait quelquefois en femme pour aller en ville, chez les libraires ou au théâtre. En ce cas, il lui fallait s'appuyer sur le bras d'un homme qui lui servit de porterespect. Ainsi que nous l'apprend VHistoù^e de ma vie, ce fut Gustave Planche qui se fît sinon son sigisbée, suivant le sens que les Italiens attachent à ce mot, du moins son cavalier servant.
De là est venue la pensée que l'illustre femme aurait voulu voir en lui le type de ce Trenmor qui produit un si curieux effet dans Lélia, mais je suis porté à croire que ce n'est là qu'une supposition sans fondement. Au temps dont il s'agit, Byron était encore fort à la mode chez nous; George Sand venait de lire Manfred, Caïn et les autres poèmes de ce genre, et c'était dans cette littérature roulant sur les grands maudits, qu'elle avait puisé l'idée d'un forçat, racheté par le repentir.
De ce même homme qui, comme Fontenelle, paraissait avoir de la froide cervelle à la place du cœur, on a voulu faire un personnage de roman, mais c'est ce que n'ont permis ni la raison ni le destin. Un jour, vers 1840, un héritage d'une vingtaine de mille francs lui tombant pour ainsi dire du ciel, envahissait tout à coup ce descendant de Ménippe. Jamais il ne s'était vu à pareille fête. Que faire de tant d'argent ? Pour la première fois, cette chenille se changea quelque peu en papillon. Jetant là sa plume, il se fit estampiller un passeport de touriste, enjoliva légèrement son costume et s'en alla faire un tour en Italie. Les journaux racontèrent qu'on l'avait aperçu tour à tour à Gènes, à Rome, à Florence, à Venise et à Naples. Bien entendu, admirateur de l'antiquité comme il l'était, il évoquait à chaque pas les grandes ombres du passé. Mais cela ne faisait pas le compte du
reportage et de ses marchands de canards. Les nouvellistes d'alors, pour émoustiller la curiosité de Paris, se firent écrire de la Vallombreuse qu'ayant reçu, un soir, l'hospitalité dans un couvent de camaldules, il avait été touché par la grâce, s'était converti sur l'heure et ne vivait plus désormais que sous le cilice. On ne tarda pas à voir que ce n'était qu'une amère plaisanterie du genre de celles que la presse à racontars s'amuse à répandre pour amuser les oisifs. A très peu de jours de là, revenant de son pèlerinage, il donna un éclatant démenti à cette ridicule invention en se montrant, en chapeau rond et la canne à la main, sur le boulevard des Italiens. Pour le coup, les journaux furent unanimes à constater le fait et plusieurs d'entre eux à annoncer son retour comme un réconfort pour la cause des lettres.
Il reparut donc et ,rhéritage des vingt mille francs étant épuisé, il lui fallut revenir au travail pour vivre. «Allons, je reprends mon collier de misère», disait-il aux amis. Le lendemain, on le vit revenir à la Revue des Deux Mondes, heureuse de le retrouver. S'il avait pu rapporter d'au delà des monts l'acerbité de Quintilien et un peu de la colère de Ju vénal ! Le fait est qu'il s'était légèrement rajeuni, et la preuve, c'est que, de temps en temps, en dehors de sa tâche habituelle, il faisait des incursions au Journal des Débats, dans la zone des Variétés littéraires, mais, en même temps, les épigrammes et la
rancune des Néo-Romantiques grêlaient plus que jamais sur lui. Cela, du reste, partait de haut. Victor Hugo, personne ne l'ignore, a toujours pris grand plaisir à désarticuler les mots de notre langue, à les tronçonner, à les analyser, et, en fin de compte, à leur faire rendre un sens bizarre ou grotesque, d'où il tirait ensuite un indice de la fatalité. Exemple : à2iTi^ Notre-Dame de Paris, quand il montre Coctier, le médecin de Louis XI, achetant, rue Saint- André des- Arts, une maison qu'il appelle : Lahri-coctier. Il serait facile d'en rappeler vingt autres. Or, ne sachant pas oublier les verts reproches du critique, le demi-dieu de la Place Ro^'ale chercha une espèce de revanche dans son jeu fas'ori. a Qu'est-ce que c'est que ça. Planche? Eh î dame, l'homme est long, plat et raboteux comme son nom. » — Ce fut ce qu'il dit à sa cour. Tout aussitôt le mot courut les journaux, les boulevards et les théâtres. A la même date, un des disciples, nécessairement très zélé, sous-entendez plus insultant que le maître, imprimait dans un pamphlet ce coq-à-l'âne dans lequel il n'y avait rien de vrai, a Un de ces soirs, en rentrant chez lui, dans sa turne, le gros critique s'étant trouvé sur le chemin d'un écrivain d'élite sur lequel il a, jadis, vomi de sa bave, ce dernier lui a donné une belle volée de bois vert : c'est, d'ailleurs, la première fois que ses habits auront été battus. ))
Remarquons, en passant, qu'il n'y a rien de
neuf en ce mot, car il date du règne de Louis XV. Ah ! cette sempiternelle épigramme, elle devait renaître sans cesse et sous vingt formes ! Ce grand Paris, qui se donne pour une autre Atliènes, est ainsi fait qu'il ne saurait vivre un seul jour sans l'assaisonnement de la malignité. Il se dit le chef-lieu du beau. Use compare à un parterre où ne fleurissent que de jolies choses. Partant de là, il a l'air d'aimer le talent. Il prend même parfois plaisir à le fêter, mais, en même temps, la tendance naturelle de son esprit le pousse, non pas tout à fait à cracher dessus, mais peu s'en faut. Qui le suit des yeux voit qu'il met un soin d'enquêteur à noter les défauts et les petits travers de ceux qu'il vient d'encenser, a Comment ! ce cher auteur de Rolla se grise comme un portefaix ! » s'écriait une grande dame, un jour, chez elle, à table, pour amuser ses convives. Pendant vingt-cinq ans, les gens d'en, haut lisaient avec empressement les pages écrites par Gustave Planche. Ils s'en nourrissaient, d'abord, parce qu'elles étaient de très bon style. Ils s'en régalaient ensuite parce que ceux qui ne veulent pas se fatiguer la tête à se façonner une opinion sur les choses du jour y trouvaient une manière de penser toute faite. Mais ça n'empêchait pas du tout les mêmes de faire chorus aux injurieux brocards qu'une basse malignité ourdissait dans l'ombre contre l'éminent critique. Ce fut ainsi qu'un jeune auditeur au Conseil d'Etat, brillant
abonné de la Revue des Deux Mondes, se promenant aux Champs-Elysées avec deux belles dames et voyant passer près d'eux ce penseur, se mit à dire, mais de manière à être entendu :
ft Faut-il que ce gaillard-là ait du linge sale pour en mettre comme ça, tous les jours ! »
En 1857, usé par l'âge, élimépar trente ans d'un dur labeur, ennuyé de voir le luxe des habits nous envahir, Gustave Planche mourut au faubourg Saint-Denis, dans une sorte d'hôpital (la maison Dubois). La presse, qui n'était plus aux choses graves, lui fit, à grand'peine, l'aumône d'une nécrologie de dix lignes. Est-ce que l'Empire, une ère de sybaritisme, pouvait s'intéresser à ce frère fouetteur de la mauvaise littérature et des arts en décadence ? Ses obsèques ont été des plus simples. J'y ai assisté avec Edouard Houssaye et Xavier Aubryet. Après une halte de quelques minutes à la chapelle de l'hospice, le corps a été conduit à Montmartre par le corbillard des pauvres. Autour du convoi, on ne voyait ni famille désolée, ni délégués d'une corporation quelconque, ni couronnes, ni fleurs.
Au cimetière, nous n'eûmes à rencontrer qu'un petit nombre d'amis et d'anciens lecteurs, cinquante ou soixante, tout au plus ; Jules Janin s'y fit apporter. Quoiquil fut déjà fortement travaillé par la goutte, il y venait à petits pas, appuyé sur une canne de jonc. Au moment où le fossoyeur se préparait à jeter la dernière pel-
letée de terre sur le cercueil, voyant qu'aucun orateur ne sortait de la foule pour prononcer le discours d'usage, il se décida, sur nos prières, à dire quelques paroles d'adieu à son confrère. Il fit donc les frais dun petit bout d'oraison funèbre, mais il n'avait pas plutôt fini sacourte allocution qu'il se révéla une scène bien inattendue, mais d'une tournure assez touchante. Le directeur de la Revue des Deux Mondes, un personnage peu porté à l'élégie, n'avait pu se soustraire au devoir de rendre les derniers honneurs à celui qui lui avait fourni tant de pages remarquables. Toutefois la circonstance lui imposait une certaine gêne. Il se tenait parmi nous, la tête nue ; mais comme l'auteur de Barnave et lui, brouillés depuis de longues années, ne s'étaient pas salués, ni, à plus forte raison, rien dit, la bisbille persistait. Cependant leurs yeux s'étant tout à coup rencontrés sur cette fosse au fond de laquelle allait disparaître pour toujours un des leurs, un oiseau de leur plumage, une soudaine émotion les gagna et il ne leur fut pas permis de garder plus longtemps la rigueur de leur sang-froid. D'un mouvement spontané, ils se rapprochèrent et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Une réconciliation sincère venait de s'accomplir. Après cette accolade des deux vieillards, on se sépara pour s'en aller chacun chez soi.
Depuis ce jour-là, il s'est écoulé près d'un demi-siècle. N'ayant été écartées par aucune
main pieuse, l'ortie, la ronce et la bardane. qui croissent autour de la pierre tombale, l'ont enveloppée en entier et ce bloc de verdure dérobe à l'œil du passant le nom jadis si célèbre qui est gravé sur ses bords. Qui connaît aujourd'hui Gustave Planche? Qu'est-ce que ce nom? Les générations nouvelles ne le comprendraient pas plus que celui d'un Rhamsès de laXVIP dynastie. Ainsi s'éteignent en une minute les fugitives grandeurs de ce monde.
A propos de ce raccommodement théâtral avec Jules Janin, qu'on me permette un léger point d'arrêt. Il est des arbres et aussi des hommes qui attirent la foudre. Le Directeur de la Retue des Deux Mondes aura été de ces derniers. Pauvre, borgne, sourd, bourru, peu donnant, cet allobroge d'abord, simple correcteur de l'imprimerie Everat, était parvenu, à force de patience, par devenir un des personnages les plus importants du règne de Louis-Philippe. Dans l'origine, la publication qu'il dirigeait n'était qu'une plaquette inconnue et sans influence. Il en avait fait la Revue la plus importante du monde moderne. Grâce à elle, il était devenu propriétaire d'un beau domaine ' en Savoie, commissaire du roi près le Théâtre Français, grand électeur de l'Académie, faisant et défaisant des ministres. Suivant le système d'Azaïs, tout se paie. Une si haute situation ne pouvait manquer de faire de sa personne une cible à épigrammes. Il a donc été
visé de flèches acérées un peu comme le Saint- Symphorien d'Ingres.
Pendant vingt ans, il a eu à se débattre avec les princes del'écritoire. Pendantlemême temps, il lui a fallu essuyer les quolibets de la marmaille littéraire. H. de Balzac, qui, dans les premiers temps, avait été son collaborareur assidu, se séparait de lui et écrivait en 1840 : « En France, la littérature est menée par un Suisse qui la gouverne en portier. » Alexandre Dumas l'accusait de spéculer sur le labeur des débutants. (Voyez le Mousquetaire de 1854.) J. Barbey d'Aurevilly, blessé de ses dédains, s'écriait : (( Il exige que tous ceux qui travaillent à sa Betue aient le même style, comme à l'économat de l'Hôtel-Dieu, on inflige le même uniforme à tous les malades. » Un Avignonnais bien connu par l'acuité de ses mots, Castil Blaze, son beau-frère, faisant allusion tout à la fois à sa façon de serrer les cordons de sa bourse et à son ancien métier de correcteur, ajoutait : «En voilà un qui ne donne pas ses coquilles » . La petite satire aussi s'en mêlait. Une certaine année, dans les salons de la rive gauche, on se passait de main en main, à la manière des mœurs de l'ancien régime, le quatrain suivant qui ne manque pas de venin :
Quand Buloz au tombeau sera prêt à descendre, Rien ne pourra le retarder:
Il n'aura qu'un œil à fermer Et n'aura point d'esprit à rendre.
Ces quatre vers ont été attribués, à tour de rôle, à Baudelaire, à Théodore de Banville et à Henri Murger, mais ils ne sont d'aucun d'eux. En réalité, ce quatrain a été tiré du vingt-troisième volume de VAlmanach des Muses et arrangé. Au nom de Damis, une main inconnue a substitué celui de l'homme de la Revue des Deux Mondes, et c'a été tout. Il est l'œuvre d'un petit rimeur inconnu, ce qui ne l'a pas empêché de faire, un jour, grand bruit dans notre frivole Landerneau.
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Edmond About. - Un souvenir de l'école d'Athènes. — En l'honneur de David (d'Angers).— Quel nom l'avenir donnerat-il à Napoléon III ? — Deux frères du Comtat.— Ce que c'est que faire des Lettres.— Henri de la Madelène et l'industrie.
— Un déjeuner à trois. — Un bifteck pétrifié. — Les mots d'Aurélien Scholl. — Une déconvenue. — Nouvelles et romans.— La préfecture de police. - M. Piétri et le nom d'Isidore.— Comment on meurt jeune.— Jules de la Madelène.— Un disciple de Pierre Leroux. — Episode des journées de Juin.— La mort d'un enfant.— Revirement politique et religieux.— Un romancier qui croit au Jugement dernier — Un païen en plein Paris au xix^ siècle.— Le distique de Sainte- Beuve. — Les musiciens.- Mermet. — Roland à Roncevaux.
— Aimé Maillarl. — Les débuts. — Les Dragons de Villars. — Lara.— Le Café de Robespierre.— Contre le romantisme. — Paul Bocage. — Collaboration manquée. — Comment tout finit.
Au Divan, en mars 1858, un petit bout de dialogue, saisi au vol :
Un Musicien. Dites donc, Messieurs, est-ce que nous ne verrons pas par ici l'auteur du Bot de la Montagne f
Un Peintre. — Non, nous n'aurons pas cette bonne fortune.
Le Musicien. — Pourquoi ça ?
Le Peintre. — Parce que, comme Aristippe, il ne va que chez les grands.
En passant, qu'on me permette de revenir, un instant, sur Edmond Abouti le coq de la rue d'Ulm. Ce petit-fils de Voltaire aura été, mais à bon droit, un des écrivains les plus fêtés de son temps. Classique dans le bon sens du mot, il 230ssédait la langue maternelle de manière à pouvoir la pétrira son gré, la voulant toujours claire et toujours vive. Dans ses improvisations, il ^présentait court vêtue, spirituelle, jamais bégueule, si bien qu'il a été du petit nombre de ceux qui nous ont délivrés , j e devrais dire purgés , de l'amphigouri des Romantiques. C'est même parce qu'il nous ramenait à la vieille et charmante grammaire du dixhuitième siècle que son succès a été si rapide et considéré comme un réveil. Mais y avait-il en lui autre chose qu'un persifleur agréable ? En son bagage, on cherche et l'on ne trouve ni le philosophe ni le poète. Quoique, pour obéir à la mode du jour, il ait fait un petit paquet de Nouvelles, flanqué de deux ou trois romans moraux, genre Marmontel, œuvres qui témoignent d'un certain effort d'imagination, il est clair que créer n'était pas son fort. En ce Lorrain d'un enjouement presque satanique, débordant de verve, l'observateur trouve surtout un railleur de premier ordre, un pamphlétaire passé maître dans la critique légère. Ce qui m'a fort étonné, c'a été de le voir échouer au théâtre, où tout donnait à croire qu'il damerait le pion aux autres, notamment dans la comédie aristophanique, celle qui
vit de moquerie : « Il y tiendra plus de place qu'Alexandre Dumas lils, qui a fait d'elle une Thalie pas assez forte en gueule », me disai-je. Mais toute sa force de mordant censeur s'est évaporée dans les chroniques du journal et, à la vérité, vingt de ces Ménippes sont des chefsd'œuvre.
Chefs-d'œuvre, c'est le mot juste. Les chroniques qu'il a bien voulu mettre en volumes, sont étincelan tes d'esprit et de malice. Il se plaisait à faire de la critique d'art ; ses salons pourraient être consultés autant que ceux de Diderot, l'un de ses maîtres. En politique, s'il ne se fût pas égaré, un jour, hélas ! par calcul, dans un chemin de traverse, il eût été le tome second de Paul- Louis Courier, et je n'ai pas besoin d'ajouter que ce serait une belle place dans l'estime de la postérité. Anti clérical au suprême degré, il s'est fait, un peu à la sollicitation d'Hetzelet du prince Napoléon, son César déclassé, il s'est établi, disje, le frère fouetteur de tout ce qui touche de près et de loin à l'Eglise. Avez-vous lu la Question Romaine ? Il a coupé du houx, quelque part, en Suisse ou en Suède, chez les Luthériens ou chez les Calvinistes, et il en fait des verges à l'aide desquelles il fouaille sans pitié le monde papalin. Mais le monde universitaire d'où il est sorti, vaut-il mieux que ceux qu'il fustige si bien? Parlons franchement. Cette Université de France, cette Aima mater, professe les plus
nobles idées ; elle prêche la sobriété des stoïciens et le détachement des grandeurs, oui, rien de plus beau. Que de superbes tirades ! Fiez-vous-y et regardez un peu l'histoire de nos jours : elle vous dira que ces charmants diseurs sont les plus zélés adorateurs du succès. Ce tourmenteur des robes noires devait le faire voir plus qu'un autre. A l'âge de sa verte et brillante majorité, en 1848, il donnait le ton à l'Ecole Normale, en se proclamant le champion des principes d'indépendance. Moitié lauréat, moitié tribun, il prêchait les camarades d'étude, les conjurant de marcher avec lui à la conquête d'une ère nouvelle. On raconte que c'était d'une vive envolée. Soit, mais ce ne devait être pour lui que ce qu'est un serment d'amour pour un jeune premier du Gymnaste: Verba volant. Ces belles paroles ont été emportées par le vent. Il faut néanmoins reconnaître que, vers ces temps-là, il a eu un très beau jour, un louable emportement d'indépendance, au moment où il était à l'Ecole d'Athènes. C'était à l'heure où, d'un trait de plume, l'ancien prisonnier de Ham faisait 10,000 proscrits, qui n'étaient coupables que de ne pas penser comme lui. Parmi ces exilés, dont plusieurs portaient les noms les plus glorieux du pays, figurait David (d'Angers), un autre Phidias, auquel on n'avait à reprocher que d'avoir fait vingt chefs-d'œuvre. Il était Français de naissance, un des fils de la Loire, ce sculpteur, mais
une de ses œuvres, la plus belle peut-être, l'avait naturalisé grec. Or, un jour, en visitant Mycènes avec quelques-uns de ses condisciples, le Normalien n'avait pu voir sans la plus profonde émotion ce monument sorti des mains du grand artiste. Vous avez deviné ce que c'est : une vierge de marbre, la Grèce en pleurs, qui, agenouillée sur un tombeau, un crayon à la main, trace le nom de Marco Botzaris, un des héros de la guerre de l'indépendance. Et les papiers, venus de Paris, annonçaient que celui qui avait tiré du Pantélique, cette admirable page d'histoire, était l'un des bannis, l'un des premiers en tète ! Ne pouvant pas se contenir, Edmond About laissa échapper de sa poitrine un cri de protestation, ode, élégie et satire tout ensemble, cent alexandrins brûlants en l'honneur de cet expulsé qui, comme Michelet et Victor Hugo, donnait un immortel rayonnement à l'exil de 1851;
Voilà de cela plus d'un demi-siècle. Ces vers indignés, où sont-ils ? Tout me donne à penser que l'insoucianoe des contemporains et la mobilité du temps les ont enroulés dans l'oubli. On ne les a certainement pas réimprimés, car ils ont du être regardés comme un péché de jeunesse, et je dis que c'est fort regrettable. Mais leur auteur est revenu des bords du Céphise en France. Il s'est alourdi dans la bagarre du journalisme, d'abord; puis, Cerbère, dont les aboiements nous avaient pluà tous, il s'est laissé prendre au gâteau de miel.
S'il s'était borné à un seul accès de gourmandise, passe, mais, rejetant de sa mémoire ces hexamètres dont je viens déparier, ila,plus tard, endossé un habit de cour et est allé faire de la proseàCompiègne, cette sorte de prose qu'on ne fait que la tête nue et en s'inclinant. Et devant qui s'est-il incliné ? Vierge du tombeau de Botzaris, détourne les yeux et bouche-toi les oreilles ! — A la vérité il s'est repenti. On l'a vu se frapper la poitrine et, lui , le contempteur de l'Eglise, avoir recours à la formule sacrementelle du Confiteor : « C'est ma faute, c'est ma très grande faute )). Un acte de contrition, c'était déjà un bon point, mais il a jugé cj.ue ça ne suffisait pas, et sous forme d'expiation il a pensé à changer en blâme l'hommage qu'il avait publiquement fait à Compiègne. Au lendemain de Sedan, il a écrit dans le XI X^ Siècle, son journal : « On l'appellera dans l'avenir : Napoléon le dernier ». Ce mot a été applaudi par les rieurs, mais le même jour, dans V Univers, un autre ex-ami de l'Empire, Louis Veuillot, en publiait un qui faisait encore plus de bruit ; voici de quelle manière il était tourné : « On l'appellera Napoléon-le-Sédantaire. » Enfin on en a cité un troisième, qui a paru dans le Figaro de la même époque, un mot peut-être plus mordant que les deux autres : Invasion III.
Deux jeunes gens du Comtat Venaissin, les frères de la Madelène, ont pu passer pour un ornement du Divan. Jules et Henry étaient à peu
de chose près du môme âge. Ils sortaient d'une famille honorable de cet ancien domaine des papes dont la Révolution a fait une province française. Leur père, colonel d'un régiment de ligne, avait dû prendre sa retraite lors de la chute de Charles X. Tousdeux avaient faitd'assez bonnes études chez les Jésuites de Fribourg, mais n'ayant que peu de fortune au moment où il leur fallait faire leur entrée dans le monde, ils se jetèrent à l'étourdie dans la littérature courante comme dans un pis-aller. C'était faire un tour en Bohême. Lamentable épreuve qu'ils ne pouvaient éviter.Uneplume,ilsnese savaient pas d'autre outil. En donnant un conseil à des néophytes de même espèce, Lamenais disait : « Une bêche ou un filet de pêcheur vaudrait mieux ». Une plume ! La sienne, si brillante et si terrible, lui a fait mener une des existences les plus amères ; c'est ce qui est arrivé, c'est ce cj.ui arrivera immanquablement à mille autres.
Henry de la Madelène, le plus jeune, était d'une taille au-dessous de la moyenne, mais vif, enjoué, d'une figure ouverte, ' la tête abondamment couverte de cheveux d'un blond tirant sur le roux. Il s'arrangeait pour avoir toujours belle tenue, sachant bien que, chez nous, la première des conditions pour arriver est de plaire aux yeux. Sous l'ancien régime, il aurait pu faire un charmant officier du roi, un mousquetaire, un chevau-légerou un chevalier de l'ordre de Malte
un marin propre à courir les aventures. Dans les temps modernes il lui était difficile de trouver son emploi. Depuis 1830, la petite noblesse, celle qui est pauvre, n'a plus à compter même sur les miettes du budget et doit travailler pour vivre. Soit, travailler, mais que faire? Encore un coup, ils n'ont plus que les Lettres. Ce fut l'état que choisit ce cadet.
« Ne va pas croire que ce soit de mon goût ni que ça m'amuse, ce métier-là, me disait-il. Se torturer l'esprit pour en faire sortir des idées, des formes, despensées, des notes, c'est s'assujétir aux douleurs de la femme grosse, et ça me fait pousser des cris. Seconde torture, ça ne rapporte qu'un menu salaire, et, pour le coup, c'est d'une violente bêtise. Mais voilà ; il le faut, à moins que je me fasse balayeur des rues. »
Il écrivait donc en maugréant, mais il écrivait et ce qui tombait de sa tête valait autant que ce que produisaient ceux qui y vont de bon cœur. Ainsi la générosité de sa nature faisait que cela marchait tout de même. Pour commencer, il s'était enrôlé dans un petit bataillon de volontaires, sous les ordres de Charles Baudelaire et de Théodore de Banville, lesquels, ayant déjà dix ans de service, étaient des vétérans et commençaient à passer pour des grognards. Il débuta dans le Paris du comte de Villadeuil, un similaire du Charivari qu'illustrait, chaque jour, un dessin de Gavarni, retour
de Londres. Une heureuse chance voulait qu'il se trouvât là avec quelques célébrités : tantôt Roger de Beauvoir, tantôt Alphonse Karr, et aussi avec deux débutants d'un bruyant avenir, les deux frères Jules et Edmond de Goncourt, cousins du propriétaire du journal. Un tel encadrement avait de quoi lui faire monter au front les plus belles espérances; mais en homme qui ne se payait pas de chimères, il ne tarda guère à voir que ce séduisant métier, si vanté par ceux qui ne le connaissent pas, n'est autre chose qu'un trompel'œil. Notre pauvre Gérard de Nerval avait déjà dit:
(( Ça? c'est une halte dans le désert de la vie, et une halte où il n'y a pas d'eau à boire. »
Henry avait retenu cette plainte d'un homme du génie.
« Un instant, se dit-il un beau matin, je ne veux pas, moi, être un gibier d'hôpital. Voyons autre chose. »
Au moment où il se tenait ce langage, on était aux premiers jours de l'empire. Plus que jamais se faisait entendre le cri qu'avait naguère proféré M. Guizot : «Enrichissez-vous! » Tout était à l'agio. La Bourse, les affaires, le jeu, la spéculation industrielle, il n'y avait plus autre chose à Tordre du jour. Un carnet de coulissier à la main, Arsène Houssaye suivait le cours de la rente ; Auguste Lireux aussi, aussi Félix Solar, l'associé de L Mirés ; aussi le chevaleresque Louis
Lurine, qui, en fait de capital, n'avait que ce que possède un rat d'église. Le débutant fit comme eux. Il tourna les talons aux Muses, ces disgracieuses Pimbêches de plus en plus méprisées. Dans l'espoir que la folle déesse d'Antium s'arrêterait, un jour, le pied sur sa roue,, devant sa porte, il se porta en conquérant du côté de l'industrie. Entre autres rêves qu'il a caressés, je l'ai vu se construire un avenir doré sur un système de dessication opéré par la chimie. Il s'agissait d'un savant* procédé, à l'aide duquel on devait conserver la viande de boucherie pendant vingt ans de suite sans qu'elle eût à subir la moindre altération.
En ce temps-là, nous étions du Mousquetaire et, pour des motifs qu'il serait superflu de noter, nous menions, gastronomiquement, une vie de Spartiates. Alexandre Dumas, d'ailleurs, notre chef défile, n'avait pas une meilleure cuisine. Or, un jour ojue Henry, Aurélien Scholl et moi, au sortir de la Maison d'Or, bureaux du journal, nous déjeunions dans un très modeste restaurant près de T Opéra-Comique, nous vimes notre contadin faire un geste de triomphe. Il tirait de sa poche, soigneusement enveloppé, un objet d'une forme bizarre, légèrement coloré en rose et qu'à première vue on aurait pu prendre pour la moitié d'une brique. (( Qu'est ce que c'est que ça? lui demandai-je. — Une mine d'or », réponditil. Et comme nous avions des regards incré-
dules et ahuris. « C'est juste, reprit-il : vous ne pouvez pas comprendre : eh bien, ça, c'est un bifteck, et un bifteck saignant, en dépit des apparences, le bifteck de l'avenir. — Oui, ajouta Scholl, en ajustant sur son nez son inévitable lorgnon, il est saignant en lui-même et in petto, saignant pour rire. )) Mais ce quolibet ne désarçonnait pas notre convive. Pour nous convaincre, tous les deux, de la vertu de la chose, il prit ce qu'il appelait son trésor et le cogna fortement sur la table. « Vous le voyez, repritil, c'est dur comme une pierre. L'utilité? Ça saute aux yeux. On peut sans crainte poser ça en garde-manger sur un navire et, si l'on veut, grâce à ce réconfort, faire trois fois le tour du monde. Nonseulementça ne bronchera pas, mais encore case bonifiera avecladurée. — Mais pour s'en servir? — Pour s'en servir, pour en faire une grillade ou du bouillon, au choix, il suffira de jeter l'objet, cinq minutes, dans l'eau bouillante, et l'on en a toujours abord des bateaux d'aujourd'hui. — Ils n'en avaient pas sur le radeau de la Méduse, objecta Scholl. — Les radeaux mélodramatiques sont une exception : je ne parle que des navires, depuis la goélette jusqu'au brick. Je reviens au procédé. Nous disons donc : l'eau bouillante. Ça s'attendrira alors pour devenir de la chair comestible, plus agréable que la vache qu'on vient de nous servir. C'est ma Californie, à moi ; c'est ma fortune. — Au fait, riposta
Scholl, qui ne laissait échapper aucune occasion de se montrer caustique, c'est avec ces inventions-là qu'on gagne aujourd'hui des millions ou qu'on va planter des choux à Nouméa. »
Henry le laissa dire. Rien du reste n'aurait été de force à ébranler sa conviction. En cette affaire, il voyait comme une mine de diamants. En réaliste, en voluptueux qu'il était, il trouvait" donc l'espoir d'une réussite à ce sujet, la réalisation de mille songes enchanteurs, un hôtel dans les beaux quartiers, des ches^aux, les complaisances d'une belle maîtresse, mais surtout une table toujours bien garnie, avec des huîtres, du vin de choix et des fleurs ; bref, la vie telle qu'on la menait à cette heure-là, au sortir de la Bourse ou du palais du Luxembourg. — No'tez qu'ils étaient des centaines à nourrir les mêmes visions. — Le pauvre garçon ! Nous nous étions un peu perdus de vue. A un an de là, je le rencontrai dans le passage Mirés, mais fortement démonté et sous le coup du plus noir des désenchantements. Il criait contre les gens d'argent. Pas un capitaliste n'avait consenti à patronner son bifteck, en sorte qu'il fut obligé de revenir, l'oreille basse, à la littérature militante, c'est-à-dire à l'auberge du hasard.
Au Divan, je le répète, Henry de la Madelène était fort aimé. La rondeur de ses manières, ce ton décidé, la crânerie de son langage, ne pouvaient que plaire à des batailleurs, déjà grisonnants et qui se cherchaient de l'œil des succès-
seurs. Le poète timide et douceâtre des Cariatides a fait sur lui une sorte de dithyrambe en vers grotesques dans le genre des Odelettes, où il joue sur son nom. Charles Beaudelaire s'était contenté de lui adresser des agaceries en prose, un peu dans le désir d'en faire un disciple ou, pour le moins, un enfant de chœur. (N'omettons pas de remarquer, en passant, que, se haussant sans cesse sur les échasses de la vanité, l'auteur des Fleurs du mal, qui vomissait sur le nom de Victor Hugo tant d'injures mêlées de dédain, ne laissait pas de l'imiter en posant, à son tour, en pontife de l'art poétique, et c'est, en grande partie, cette adoration de lui-même qui l'a conduit à finir si tristement. (Mais je reviens à notre jeune et fringant natif du Comtat. Entre amis, le soir, inter pocula et scyphos, il causait et, discoureur exubérant, il obéissait au vent d'opposition qui soufflait en plein sur Paris. En d'autres termes, il ne se gênait pas pour blaguer fortement l'empire. Raison pour laquelle il était surveillé et même filé.
Un jour, une lettre d'une forme comminatoire l'appela à la Préfecture de police. Il s'agissait, s'il vous plaît, d'une entrevue avec le grand chef. On l'introduisit. Après avoir salué très poliment l'homme redoutable, il demanda pourquoi on l'avait fait venir de si loin. — a Mais, Monsieur, lui dit M. Piétri, c'est parce que vous avez l'habitude de faire le mauvais plaisant. Dans vos
propos, fort inconsidérés, vous allez jusqu'à tourner en ridicule la personne de Sa Majesté. » En guise de réponse, il fit la bête et demanda en quoi il avait mal parlé du chef de l'Etat, (( Eh ! mais, Monsieur, réveillez vos souvenirs. Récemment, en parlant de l'empereur vous lavez désigné sous le nom dérisoire &' Isidore. — Isidore est allé en chasse dans la forêt de Compiègne, Isidore n'a pas besoin de sortir de chez lui pour trouver la grosse bête. — Ce nom, ainsi prodigué, est un délit qui pourrait vous mener loin. — A Cayenne ou à Nouméa, Monsieur le Préfet? — Tout juste. Aussi, avant qu'il y ait récidive de votre part, j'ai voulu, par condescendance, vous avertir. Ce sera tant pis pour vous, si, en public, vous prononcez de nouveau le nom d'Isidore. » Ici pour se défendre, l'inculpé rappela que. dans des lettres rendues publiques, par la presse, un des amis les plus dévoués du souverain, M. Prosper Mérimée, avait nommé l'empereur de cette façon. (( Cela se peut, monsieur. ]Membre de l'Académie française et sénateur, M. Prosper Mérimée est l'ami de la famille impériale. Il a le privilège de l'intimité. Il peut se permettre ce qu'il voudra ; on senT; qu'il ne dénigrera pas Sa Majesté. Quant à vous, Monsieur, tenez-vous pour averti de n'avoir pas à recommencer, si vous ne voulez pas encourir la sévérité des lois.
— Soit, Monsieur le Préfet, répondit en s'en allant, le joyeux garçon, tant que durera l'em-
pire, je ne prononcerai plus le nom à' Isidore. » C'est de lui-même, bien entendu, que je tiens le récit de cette scène fort caractéristique des temps bizarres que la France a eu à traverser de 1852 à 1870.
Notre ami se remit à la tâche. Ecrire à tant la ligne, autant vaudrait ramer des choux dans la sablonneuse Sologne. Il n'y allait pas de bon cœur. Le journal moderne a l'insatiable voracité du requin. On ne lui a pas plus tôt livré une page qu'il en demande dix autres. Noircir du papier le matin n'exempte pas d'en noircir dix autres, le soir. Un rocher de Sisyphe à rouler, toute la vie. Belle perspective 1 Ce travailleur peu convaincu, n'aurait pas mal ressemblé à l'ancien nègre des Antilles, celui d'avant l'émancipation décrétée par Victor Schœlcher, qui n'allait à la canne à sucre que sous le fouet du planteur. Dame, pour lui, ce fouet, c'était la nécessité de la vie usuelle. Les deux chevaux de Ronsard ! Pourtant il fit pour la Revue de Paris une Nouvelle des plus amusantes : les Aventures de Germain Barbe-Bleue. Tenté par le théâtre, il fit aussi, en collaboration avec Jules Viard, une pantomime intitulée : Pierrot-SganareUe, à la sauce piquante. Pierrot s'était marié à Colombine, une coquine fort jolie, mais qui faisait les yeux doux à Polichinelle. Confiant, comme tant de maris, Pierrot eut à faire un voyage de long cours. Au bout d'un an et demi, quand il revint, il trouva
que sa femme lui avait donné un fils, mais ce produit lui parut être d'une confection suspecte, en ce qu'il était moitié blanc de farine, comme lui-même et moitié bossu comme son rival. Ce coup de scène était assez drôle, mais comme il n'y avait pas d'autre trait d'originalité dans la pièce, elle n'eut pas de succès.
Pour l'ordinaire, ceux qui mènent la vie de Paris ne comptent pas avec le temps, mais la carte à payer, la Douloureuse, finit toujours par se présenter. Petit à petit, les années arrivaient. Etant encore vert, d'une gaieté que rien ne déconcertait, Henry avait l'air d'être d'une bonne santé. Ce n'était qu'une trompeuse apparence! Déjà ses amis avaient à constater qu'il déclinait à vue d'œil Le digne garçon faisait effort pour bien se tenir sur ses jambes, mais on voyait qu'il vacillait, surtout après la rigueur des deux sièges. Cependant il s'était remis au travail. Ami de Gambetta, que ses manières de gentilhomme démocrate avaient séduit, il était devenu, pour le feuilleton, l'un des collaborateurs de la République Française, et y avait publié un roman.
Un moment aussi il avait été chroniqueur au 7'em/)s.Enfin,après despourparlers avec l'irascible Buloz, il venait de faire paraître dans la Revue des Deux- M ondes une, œuvre de quelque importance, d'une verte fraîcheur, intitulée: Silex: c'est une peinture de mœurs rustiques du Comtat. Il pensait bien n'avoir qu'à poursuivre cette
heureuse série, quand, de même que Xavier Aubryet et Alphonse Daudet, il fut atteint d'un accès d'ataxie locomotrice, je veux dire du plus cruel de tous les maux. De Passy, où il s'était confiné, il se retira alors dans son pays natal, à Carpentras, où il devait mourir, à un an de là, entre les bras de sa sœur. De temps en temps, une lettre amicale m'avait tenu au courant de ses souffrances. « Adieu, disait-il, je m'en vais là-bas, tu sais, le là-bas de Rabelais: on ne sait où. » Dès sa sortie du collège des Jésuites, il ne croyait plus à rien de ce qu'on lui avait appris chez les Révérends Pères. Millième preuve qu'en redoutant l'enseignement clérical les libres penseurs sont dupes d'une vaine appréhension.
Jules de la Madelène, le frère aîné l'avait précédé de quatre ans dans la mort et comme s'il eût paru lui indiquer la fin douloureuse qu'il devait avoir. Dans l'origine, cet autre fils du Midi semblait être un fashionable. A Grenoble, où il était censé commencer ses études de droit, il se produisait surtout en jeune beau, linge blanc, gants beurre frais, gilet en cœur. Avec ça, d'une politesse exquise et très doux, on l'attirait dans les fêtes de ce chef-lieu de Dauphiné. On a deviné que son petit avoir devait être vite emporté par ces dissipations de la vie élégante. Il vint à Paris, et ce fut un changement de front aussi radical que brusque sur la fin de la monarchie constitutionnelle. La capitale, fatiguée d'une
longue paix et aspirant à quelque chose de neuf, était devenue comme un vaste laboratoire d'utopies. Cet émigrant but la révolte dans l'air. Du coup, le bellâtre disparut en lui pour faire place au disciple qui adopterait la négligence dans Thabit jusqu'au diogénisme inclusivement. Il épousait avec ferveur les principes de la Révolution. Il devenait même spontanément l'élève de Pierre Leroux, stipulant pour le Panthéisme, la Triade et le Circulus Aussi, le maître avaitil facilité ses débuts en littérature en l'introduisant à la Revue Indépendante, qu'il publiait de concert avec Louis Viardot et George Sand. Quand survint le 24 février, voulant travailler à une transformation sociale qui donnerait le bonheur au genre humain, le néophyte prêcha la ruine de l'ancien monde et, à l'heure sanglante des journées de juin, il se mêla aux insurgés. De l'abnégation chrétienne qu'on lui avait inculquée à Fribourg, il passait donc d'emblée au fanatisme révolutionnaire et se battit pour tout de bon à une barricade du faubourg Saint-Antoine. Sur la fin de cette lutte fratricide, il venait d'être blessé grièvement et gisait tout sanglant sur un monceau de pavés, quand il se sentit soulevé par quatre mains amies. C'étaient deux femmes du voisinage, la mère et la fille, M^^^^ G***, deux républicaines, qui venaient le sauver. Mues d'un généreux sentiment de pitié, elles l'emmenèrent chez elles, pansèrent sa blessure, lui donnèrent assez
de soins pour le rendre à la vie et pour le soustraire aux poursuites qu'ont encourues tous les vaincus de cette lamentable révolte. Peu après, autant par reconnaissance que par un échange de^ sentiments tendres, il devint l'époux de ;^iie Q**-*^ YiUQ femme d'élite, du reste, et qui était bien faite pour comprendre un cœur tel que le sien.
Par suite de quel enivrement philosophique, ce fils d'aristocrate, élevé par des prêtres, a-t-il été incité à prendre part à une insurrection d'un sens énigmatique, mais tout à fait plébéienne dans ses allures? En voyant de près ce jeune Méridional, pâle, frêle, émacié, d'une mansuétude raffinée dans le geste et dans la parole, on aurait certainement supposé qu'il était fait plus pour la rêverie des lackistes que pour l'action. Eh bien, en cela, on se serait trompé. Sans se montrer à tous les yeux, un sang martial coulait dans ses veines. Autrefois, quand il n'était encore qu'un élève du collège de Fribourg, pendant les vacances, tout plein de V Iliade, il s'était mis en tète d'imiter le bouillant Achille, qui, après s'être emparé du cadavre d'Hector comme un trophée, l'avait attaché à son char pour le faire traîner sept fois de suite autour des murs de Troie. Dans la maison paternelle, il y avait une voiture de labour et un cheval. Il les attela et, à cet équipage, il s'occupa d'attacher son jeune frère Henry, Troyen pour rire, qui devait figurer
le fils de Priam tandis qu'il représenterait, lui, le fils de Pelée. La cliose allait être mise en branle, lorsque, par bonheur, on l'arrêta court. Sans doute ce n'est là qu'une puérile parodie des récits homériques, un jeu d'écolier échappé des bancs, mais c'est aussi un indice de caractère et qui donne à comprendre comment le disciple de Pierre Leroux, grisé par les théories de son maitre, s'était enrôlé, en juin, dans l'armée du Prolétariat.
La paix s'étant faite dans la rue, temporairement du moins, Paris avait heureusement changé de physionomie. On ne battait plus aussi souvent le rappel. La triste équipée des Arts-et- Métiers (le 13 juin 1849j passa. Passèrent aussi l'élection du 10 décembre, le 29 janvier 1850 et le coup d'Etat de décembre. Ce furent aussi de violentes secousses dont la cause de la démocratie devait payer tous les frais. Instruit par une rude leçon, Jules de la Madelène ne s'était plus mêlé à l'inféconde querelle des partis ; il s'était fait une existence d'intérieur, une vie uniquement composée de calme et d'étude. Avec le temps, il lui était né un enfant, un charmant petit garçon qu'il adorait et sur la tête duquel il plaçait tous les rêves de son avenir. Il pouvait donc être alors rangé parmi les heureux. Mais point du tout : ses autres songes de bonheur devaient s'envoler tout à coup à tire-d'aile. L'enfant, encore en bas âge, fut touché par la fièvre
typhoïde et mourut. Pour la petite famille ce fut une désolation dont on ne saurait donner l'idée. Ce pauvre père fut comme frappé d'un coup de foudre. Il venait de faire paraître dans la Revue des Deux-Mondes un roman pivotant sur un beau drame, le Marquis des Sajfras, auquel le public lettré tout entier et la critique avaient vivement applaudi. Mais qu'est-ce que c'était qu'une pincée d'or, le prix d'un livre, qu'est-ce que c'était qu'un nuage de gloriole littéraire en vue du coup si cruel dont le sort venait de le frapper? Il se laissa aller aux ressauts d'une amère douleur et s'y abîma.
Oui, il s'y abîma, c'est bien là le mot à employer ici et il n'y en a pas d'autres pour caractériser la transformation qui s'est opérée en lui. La perte de cet enfant, cette cruauté du destin, le ramenait soudainement à la foi de son premier âge. Cet adepte de la libre recherche redevenait celui des Jésuites. « Ego Christianus sum ! s'écriait-il à tout bout de champ; oui, je suis chrétien )), répétait-il comme les martyrs du temps de Dioclétien, en présence des idoles et des supplices. Il répétait aussi la formule de celui qui devait être l'évêque d'Hippone et avec autant de sincérité que lui : Credo quid absurdum. De la mythologie chrétienne il admettait toutes les fables, même les plus grossières, et, en cela, il rejetait tout examen comme l'arrogance d'une impiété. Un soir d'été que je le rencontrai,
traversant seul le faubourg Saint-Honoré, où jliabitais alors, il s'épancha longuement avec moi et se défendit d'être sceptique sur un seul point des traditions catholiques. Il croyait à la sombre théologie de Dante : l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Il croyait à l'action malfaisante d'un Diable qui est éternel et aussi puissant, peut-être plus puissant que Dieu. Il croyait au Jugement dernier et à cette effrayante trompette de l'Ange qui, une nuit, s'adressant à ceux qui sont morts depuis six mille ans, leur enjoindra de se relever Eia, surgite, a/ida ossa! Il faudra que ces poussières redeviennent des squelettes ; que ces squelettes revêtent les chairs d'autrefois ; que cet immense contingent de pécheurs, que ces millions de milliards d'hommes de toutes les couleurs, s'agenouillent dans la Vallée de Josaphat, devant le trône de l'Eternel. « Oui, me disait-il, c'a été prédit et ce sera. » — « Ils sont- du reste, des millions d'hommes et de femmes de bonne volonté pour ajouter foi à cette légende qui est un des chefs-d'œuvre de la poésie hébraïque. )) — « Oui, j'y crois pleinement », répétait-il en s'éloignant, et il n'y avait rien de joué dans son attitude.
En l'écoutant parler ainsi, on ne pouvait, un seul instant, songer à se moquer, car il y allait bon jeu, bon argent et, dans sa sincérité de nouveau converti, il s'exprimait avec une douceur presque angélique. Il va s'en dire qu'il pratiquait.
« Je me nourris de pain eucharistique )), ajoutait-il encore. Vers les derniers temps de sa vie, comme sa femme, fort honorable, et qu'il n'a pas cessé d'entourer de la plus profonde estime, professait des idées voltairiennes, conséquemment opposées aux siennes, il avait pris le parti de quitter Paris et de s'en aller finir dans le Comtat Venaissin, d'où il était venu, comme on le sait. Là, le mal dont il souffrait, empira et l'obligea de s'aliter ; c'était, du reste, une de ces affections qui ne pardonnent pas. Mais sachant que, chez les vrais croyants, l'espoir de la béatitude éternelle est fondé sur les peines qu'on endure ici-bas, non seulement il ne songeait pas à se plaindre, mais, bien au contraire, il avait l'air de se réjouir. « Soufïres-tu, Jules ? lui demandait la sœur si dévouée qui lui donnait des soins. — Si je. souffre ? Eh ! sans doute, mais je ne souffre pas assez pour gagner le ciel ! » Vous ne trouveriez plus là le soldat volontaire des journées de juin, celui qui prenait un fusil pour renverser le vieil état de choses établi sur le Credo du concile de Nicée. — Messieurs les Psychologues, vous dont la fonction est d'expliquer le mécanisme de la pensée, venez donc à mon aide, je vous en conjure. Dites-moi ce que c'est que cette lueur fugitive de la raison et de l'esprit, que vous appelez l'âme humaine et qui se manifeste par de si bizarres revirements ? Il y a de tout dans Paris et, par suite, il y
avait de tout au Divan. De temps en temps, par échappées, assez rarement, on voyait venir en solitaire un homme encore jeune, un peu pâle, en toute saison couvert d'un manteau, jeté sur l'épaule à la manière espagnole. Il prenait place au milieu des camarades, mais en taciturne qui s'exprimait plus par le geste que par la parole. A première vue, un observateur aurait été en droit de le prendre pour un mime et c'aurait été une erreur. Ce survenant était un penseur, un écrivain comme tous les autres, se donnant des airs de philosophe et, dans tous les cas, étant une individualité originale, un homme à part.
« Tu ne sais pas? me dit, un soir, Henry de la Madelène en devinant que mes regards allaient à l'enquête. Je vais te dire : C'est un payen. »
Un payen dans Paris moderne ! Ma curiosité se changeait en stupeur. Un payen ! Tout récemment, le vicomte de Launay (M™*^ Emile de Girardin), avait parlé, dans un de ses Coumers de Paris, d'un groupe de jeunes messieurs, artistes et gens du monde, c[ui, après avoir abjuré la religion du Nazaréen, comme le César qui a écrit le Misopogon, avaient tenté de réorganiser le culte de Jupiter et des autres grands dieux du polythéisme grec, mais j'avais pris ce paragraphe d'un article d'un journal pour une mystification ou pour une boutade satirique, tranchons le mot, pour une maîtresse blague.
(( Point du tout, reprit Henry, c'est une chose
très sérieuse, un fait réel : il y a aujourd'hui, chez nous; dans l'enceinte de la capitale, des payens semblables à ceux qui vivaient à Athènes, au temps de Périclés, à ceux qui allaient en pèlerinage à Delphes.
— S'ils pouvaient avoir autant d'esprit que ceux-là, répliquai-je, il n'y aurait que demimal.
— N'importe, celui que tu vois, et dont la vue t'a offusqué, c'en est un ; c'est un Grec égaré dans Lutèce.
— Un qui croit aux Dieux d'Homère ?
— Mais sans doute. Non seulement il croit aux douze grands Dieux de l'Olympe, à ces Dieux qui riaient bien quand Mars et Cythérée-la- Blonde furent surpris dans le filet de Vulcain, mais il reconnaît les Dieux d'ordre secondaire et les tout-petits, ceux que Varron appelle la populace des Dieux. Il ne plaisante pas du tout sur ce chapitre et nous assure qu'il fait des sacrifices à toutes ces divinités, selon ses moyens.
— Que dis-tu là ! Des hécatombes ?
— Cent bœufs à faire tuer dans un appartement de garçon, ce serait assez peu facile, mais, enfin, il dit se soumettre aux rites de l'antiquité, absolument comme si nous étions à Corinthe ou à Epidaure. »
Et il paraît qu'il disait la vérité, ce cher Henry .
Ainsi qu'on peut bien le supposer, ces rêvé-
lations m'avaient rendu tout rêveur. Si bien qu'à minuit, en rentrant chez moi, ayant recours aux ressources de ma mémoire, je me répétais à moi-même ce distique de Sainte-Beuve :
Paganisme immortel, es-tu mort ? On le dit, Mais Pan tout bas s'en moque et la Sirène en rit.
Puisque tous les arts devaient être représentés à ce comité des boudeurs, il devait s'y trouver aussi des musiciens. Félicien David ne s'y était montré que deux ou trois fois, et très discrètement, en ce que la solitude convenait plus à ses goûts que le bruit du monde. Aimé Maillant, l'auteur de Lara, n'avait fait aussi, rue Le Pelletier, que de courtes apparitions. Le Divan lui ayant semblé trop grave ou trop enclin à pérorer sur la politique, il avait donné la préférence au Café de la rue Saint-Roch, anciennement dit le Café de Robespierre, ainsi nommé, parce que, suivant une légende, le célèbre démagogue s'y était deux ou trois fois rafraîchi en vidant un pot de bière. Mais, en revanche, un autre compositeur de musique, Mermet, qui eut, voilà quarante ans, un jour de gloire, y venait, tous les soirs, régulièrement.
Un homme entre deux âges, de taille moyenne, frêle, propret, figure placide, poli, allure modeste, tous les indices de la modération, tel était l'auteur de Roland àRoncevaux. Y avait-
— ini —
il réellement en lui, l'âme d'un Orphée? En tant que fécondité, il a fait plusieurs œuvres qui auraient pu répondre à cette question par l'affirmative, mais, évidemment, la bonne volonté ne suffisait pas, et le feu du ciel, l'éclair de l'inspiration divine lui a manqué. Celui de ses opéras dont on a le plus parlé, la mort héroïque du Paladin au cor d'ivoire, n'a laissé dans nos oreilles qu'un air : *Sw/3e/'6es Pyrénées! Que voulezvous ! c'est déjà quelque chose qu'un beau morceau, et ce brave garçon était tout fier de ce triomphe d'un soir.
Peu bruyant, écouteur plus que diseur, assis dans le pêle-mêle des peintres, des critiques, des logiciens, tout en dégustant un petit verre de marasquin, il aurait pu fredonner en philosophe la cantilène bien connue, d'un de ses confrères de rOpéra-Comique : Ah! c'est beaucoup, même en amoui\ — aJi! cest beaucoup d'avoir un jour ! — En 1872, à l'époque où il était ministre de l'Instruction publique, Jules Simon, ayant à parler au Conservatoire de musique, détaillait merveilleusement dans son discours, la grandeur et les beautés qu'il faut rassembler, quand on se mêle de faire un opéra, un grand drame lyrique. « Une tâche de héros, » disait- il, et il disait vrai.
Mermet a fait plusieurs de ces œuvres presque surhumaines, et il n'a que faiblement réussi. Le succès n'est-il pas, le plus souvent, autre
chose qu'une affaire de hasard ? a Le tout est d'être heureux, même en jouant aux quilles, » disait Frédéric le Grand. Il s'en est fallu de bien peu que Bonaparte ne gagnât pas la bataille de Marengo, l'origine de sa fortune, et, sans l'arivée inattendue de Desaix, qui sait? c'en était peutêtre fait des splendeurs d'une destinée épique. Le hasard l'a grandement servi en lui envoyant Desaix. Même chose en tout.
Pour en revenir à xviermet, devançant en cela Richard Wagner, lorsqu'il s'attachait à un thème, il entendait être tout à la fois poète et musicien, écrire le livret et l'entourer d'harmonie. C'était presque une nouveauté dans les zones de l'art, mais il aurait fallu être doublement inspiré, unir au génie de Linus celui de Pindare, et, si bienveillants, si prodigues qu'ils soient, les Dieux ne veulent pas donner deux parts au même.
Voilà pourquoi depuis LuUi jusqu'à nos jours, les grands compositeurs se sont donné comme auxiliaires de dociles métromanes, des enfileurs de perles. Au reste, piocheur opiniâtre, il a laissé beaucoup d'œuvres, qui ne devaient pas être jouées. Entre autres, citons un ^acc/ms, nécessairement conçu suivant la mode antique. En 1902, 25 novembre, on en a tiré un ballet en deux actes, assaisonné par la musique de ]\L Alphonse Duvernoy. — Bacchus ! un sujet de l'archi-vieille et toujours jeune mythologie des Grecs, cet éter-
nel foyer d'inspirations que le Romantisme se flattait à tort d'avoir éteint et qui réchauffe encore l'humanité tout le long du globe.
Sans doute Aimé Maillart avait ses préférences pour le Café de Robespierre, où se réunissaient aussi, le soir, de beaux esprits, des artistes d'élite, des normaliens qui s'étaient jetés dans le journalisme et quelques oisifs élégants, mais, de temps à autre, il apparaissait, une heure ou deux, le temps d'écouter des paradoxes ou une théorie écheveléesur l'art. Celui-là, non plus, ne sachant pas économiser les forces de la vie, ne devait pas faire de vieux os, comme on dit dans le peuple. De taille moyenne, la figure fine, éveillée, mais pâlie ou par le feu de la pensée ou par Tabus du plaisir, je ne sais au juste, il me faisait l'effet d'une espèce d'Alfred de Musset de la musique. Il était né à Montpellier, en 1817, et l'on sait qu'il avait pour frère un jeune premier de la Comédie-Française. A peine arrivé à Paris, il entrait au Conservatoire, du temps de Cherubini. Il s'y fit surtout remarquer dans la classe d'harmonie. « Je n'ai jamais été de ceux qui abusent du cuivre, » disait-il, et c'était de sa part une sorte de doctrine, un œedo de l'école française, associée à l'école italienne. A vingt-quatre ans, il obtint le prix de Rome au concours de l'Institut. Il séjourna ensuite deux ans à la villa Médicis. « Un grand plaisir pour moi, me disait-il, c'était parfois d'aller courir après les
lézards verts sur les décorobres du Colysée. )) Vous pensez bien que ce passe-temps ne l'empêchait pas de se livrer à ses études favorites. C'est à Rome, en effet, que, s'inpirant, après Hippolyte Monpou, d'une chanson espagnole de Victor Hugo, il fit plusieurs motifs de sa première œuvre, Gastibeha, que l'Opéra-Comique mit sur la scène, en 1847. Les dilettanti d'alors, s'il en reste, savent que cet ouvrage obtint un véritable succès, répété par cinq cents orgues de Barbarie.
Ce n'était là qu'un début. Vinrent à la suite, Le Moulin des Tilleuls, un joli lever de rideau, puis un ouvrage plus corsé, la Croix de Marie, l'un et l'autre pour le même théâtre « Est-ce un second Auber qui nous arrive ? » disaient les habitués de l'orchestre, puis si bien accueilli qu'il fût, il s'efforçait de faire plus sérieux et plus large. Il méditait donc déjà un grand opéra, celui de Lara, qui, comme l'indique son titre, procédait d'un souffle de Byron. Un grand opéra ! eh ! c'est une cathédrale à bâtir ; tout le monde sait ça, et il faut un concours de vingt forces diverses : un poète, un musicien, un chef d'orchestre, vingt instrumentistes, vingt chanteurs et chanteuses, cinq ou six peintres de décors, dix costumiers, tout un monde. Un général d'armée y perdrait la tête et une chatte n'y reconnaîtrait pas ses petits. Aimé Maillart résista d'abord à ce rude labeur et avec un geste superbe.
Entre temps, travaillant alors pour le Théâtre Lyrique, le vaillant compositeur y donna les Dragons de VHlars. On était alors en 1856. Le succès de cet épisode quasi-historique fut prodigieux, et les airs variés eurent vite de la vogue. En dépit de la saison, car la première représentation eut lieu en septembre, au moment où le beau monde était encore aux eaux, à la mer et à la campagne, un public d'élite, connut, applaudit, chantonna la romance de Sylvain et les coquettes saillies de Rose Friquet. Aimé Maillart devenait, dès lors, un Monsieur en relief , et l'on mit le ruban rouge à sa boutonnière, ce qui n'était que justice. L'artiste figurait donc parmi les hommes arrivés.
Un soir de septembre, vers dix heures, après notre diner mensuel du Pluvier, chez Brébant, tous les autres étant sortis et ayant pris les devants, je me trouvai seul à descendre sur l'asphalte, avec Aimé Maillart. Contrairement à son habitude, l'auteur de Lara était taciturne, presque triste. L'aï ne l'avait pas émoustillé. Tout en marchant du côté de la rue Saint-Roch, au café de Robespierre, où nous avions à rejoindre les camarades, je lui demandai la cause de tant de réserve.
« Ne vous méprenez pas, me dit-il, je ne suis pas triste, mais indigné. Tout à l'heure, au moment des cigares, n'av(iz-vous donc pas vu que L... (un de nos peintres), s'est mis à blaguer la
musique : c'est là ce qui m'a mis sens dessus dessous. Dame, j'aime mon art avec passion. Qu'est-ce donc que la musique, s'il vous plait ? Chez les Grecs, c'était le principe et le couronnement de l'éducation. Vous savez que Leibnitz avait rêvé de créer une langue universelle. Mais cette langue n'est pas à faire. Comment cet homme de génie n*a t-il pas compris qu'elle existe? La langue universelle, c'est la musique. Elle est partout, dans tout ce qui respire, à travers toutes les forces de la nature. Chose prodigieuse, car un sourd qui se nommait Beethoven, la trouvait et l'étudiait dans les cent mille manifestations de la vie sublunaire. Au fait, où ne se fait-elle pas entendre ? Elle est au milieu de l'orgue des vents, elle se produit dans l'électricité des espaces célestes, avec le roulement du tonnerre. Les anciens plaçaient les sirènes dans la mer. Croyez-vous qu'elles n'y soient pas? Elle est pour sûr dans la profondeur des forêts. Y a-t-il un seul être animé, depuis le ciron jusqu'à l'éléphant qui ne chante à sa manière? Quel concert que celui qui va d'un bout à l'autre du globe î Un voyageur anglais a surpris les soupirs d'un lion, touché par l'amour, modulant à sa femelle un chant plus doux que celui du rossignol. Mais tout en tenant grand compte du clair son du coq et du hennissement du cheval pendant les combats, il faut reconnaître que le plus beau des instruments est encore la voix humaine. Je
comprends que l'élite de l'Europe ait été sous le charme, quand la Malibran s'étant changée en Desdémone, chantait la Romance du Saule, avec accompagnement de harpe. »
Il s'arrêta là : nous étions conduits.
Evidemment ceux qui tenaient à l'école française, à celle qui réjouit le parterre et lui fait faire du sang rose, ceux-là avaient lieu de compter sur le compositeur encore jeune. Mais ne s'était-il pas trop surmené ? N'avait-il pas fait un trop long séjour chez Circé l'enchanteresse ? Le fait est, qu'après Lara, on n'a plus rien eu de lui. Dans le dîner mensuel, chez Brébant, au Pluvier, comme nous appelions ces agapes d'artistes, il était encore alerte chauve seulement au sommet du front, très gai, beau diseur, aimant à se répandre en propos point bégueules. Cependant, par intervalle, un léger nuage de mélancolie passait sur ses traits et il lui arrivait alors de prendre à part quelqu'un de nous et de lui confier le secret de ses soudaines tristesses.
« Ah ! mon cher, disait-il sur un ton attendri, le Romantisme aura eu sur nos mœurs une influence détestable. Prose, vers, théâtre, roman, peinture, musique, fredaines, ils ont posé en principe, qu'un homme de talent, ne pouvait prendre rang parmi les victorieux, que s'il faisait tout avec extravagance. On a alors ridiculisé l'ordre, le bon sens, l'économie, la vie de famille. Il a fallu tout faire en fou, le travail et le plaisir
Qu'est-il résulté de cette philosophie ? C'est que, suivant le langage des bonnes gens, on a brûlé la chandelle par les deux bouts. Beaucoup ont dû vieillir avant Y âge. Pardieu, j'en parle savamment, car, si c'est l'histoire de Bellini et celle de Donizetti, c'est aussi la mienne. Je n'irai pas plus loin, allez! Je ne ferai plus rien et cela parce que je n'ai que trop prêté l'oreille à la parole de nos maîtres de 1830, à ceux qui nous ont dit : a Courte et bonne ; )) ou encore : « Tout avec excès. »
Pour relever son courage, nous nous étions avisés à plusieurs de l'aboucher pour une collaboration avec un autre de notre cercle. Celui-là était mon pauvre ami Paul Bocage, le neveu du grand acteur de ce nom. On peut se rappeler qu'il avait fait de brillants débuts, lui aussi, notamment, — sur la fin de 1847, — en donnant, à rOdéon, Echec et mat, un très beau drame, joué par son oncle et composé en société avec Octave Feuillet. Depuis lors il était devenu le collaborateur en titre d'Alexandre Dumas, qui faisait de lui le successeur d'Auguste Maquet. En cette qualité, romans, articles de journal, théâtre, il a écrit assez de prose pour en former la substance de vingt volumes, mais, lui aussi, comme le musicien, il n'avait su économiser ni les forces de son corps, ni les trésors de son esprit. En sorte, que, de même que l'auteur des Dragons de Villars, il nous disait : « J'ai trop prodigué les ressources de ma volonté. » Mais, ainsi que je viens de le rappeler, dans un groupe de cama-
rades, les voyant encore jeunes, Tun et l'autre, disposant d'un certain ressort, nous nous étions arrangés pour les mettre en rapport de collaboration, de manière à leur donner le moyen de faire de nouvelles œuvres.
Un soir, à ce Café de Robespierre, dont je viens de dire un mot, l'affaire était convenue. Ils avaient choisi un très beau thème : La jeune Tarentine, d'André Chénier, une Sapho de l'amour. Il y avait de quoi faire. Ils devaient en tirer un chef-d'œuvre. Et certes, c'était dans leurs moyens. Et bien, non, épuisés, vidés, découragés, par l'abus, ils n'avaient plus le cœur au travail. Ils se donnaient des rendez-vous, et ils les manquaient. Dès qu'ils s'apercevaient sur les boulevards, ils se fuyaient comme la peste. « Voyez donc comme ils se changent en cerfs? » nous disions-nous. Bref, le projet rêvé s'est évaporé comme une fumée de cigare. Suites certaines du surmenage. Au bout de trois ans, après nos désastres, tous deux se sont éteints et d'une manière lamentable. Aimé Maillart s'en est allé finir en Auvergne, dans la maison de santé du docteur Chomel, et Paul Bocage, à très peu de chose près, touché par le même mal, a disparu au milieu de chagrins de famille qui ont encore aggravé son départ pour l'autre monde. Et tous deux, au matin de la vie, avaient vu la fée du succès les tenir par la main et leur prodiguer
ses sourires !
^esi^s^i^^s^sa^^Ês^'&s&i^s/^si^m^&ÊSi
Un fils de l'Alsace. — Alexandre Weill. — Une belle voix. — Hébraïsant et ténor. — Francfort-sur-le-Mein. — Apprenti journaliste. — Arrivée à Paris. — Chez Victor Hugo.— Le Corsaire. — La Phalange. — La Démocralie pacifique. — Henri Heine, Eugène Sue et H. d^; Balzac. — 1848. — Changement de cocarde. — Enrôlement à la Gazette de France. — M. de Genoude. — M. de Lourdaneix.— Revirement. ~ L'éloge de Robespierre. — Duel de plume avec Paul de Saint-Victor. — Un homme qui a gardé les vaches. — Polémique avec Louis Veuillot. — Les ancêtres de l'un et de l'autre. — Un dieu. — Gérard de Nerval. — Voyage en Orient. — Symptôme de folie. — Sur les bords du Danube. — Pour et contre Victor Hugo. — La Méprise d'Hernani. — Le grand poète, auteur de tous nos maux. — Un appel à Napoléon IIL — Alexandre Dumas et George Sand. — 1871.— Pendant la Commune. — Promenade à Bruxelles. — La Banque belge. — Accord mutuel.
Retournons maintenant à ce Divan dont il nous reste plus d'une figure curieuse à faire connaître.
Tous les soirs régulièrement, sur le coup de 9 heures, on voyait entrer brusquement, presque avec fracas, un petit homme noir, en lunettes, mis sans élégance, mais assez correctement. En s'avançant sans aucune forme de politesse, il prenait place au milieu des habitués avec un entier sans-gêne et comme s'il eût été chez lui. Très agile, très remuant, vous eussiez dit un ver
coupé. A peine assis, à peine servi d'une demitasse, il se mettait à interpeller Pierre ou Paul, mais sur un ton très haut et avec un accent germanique des plus tudesques. En ce bruyant personnage, on ne tardait pas à reconnaître un petitfils des douze tribus d'Israël, et, en effet, c'était bien un sémite, originaire du pays d'Ur, un de ceux dont les ancêtres ont passé la mer Rouge à pied sec; c'était Alexandre Weil, un hébraïsant qui, chez nous, aura été encore plus un excentrique qu'un original.
De ce petit Iduméen, en apparence très frêle, la nature s'était plu à faire un volontaire d'une incroyable énergie. Il ne faisait, du reste, aucune difficulté de raconter sa lutte contre la destinée. (( Ce n'est pas assez pour moi d'être sorti d'une race proscrite ; je suis venu au monde dans une extrême misère., sur la dure. Je n'ai pas eu d'enfance, mais, de bonne heure, j'ai rebondi sur les obstacles. J'ai de moi-même appris à lire, à écrire et à compter. On m'a ensuite fait entrer dans un collège Israélite, à Francfort-sur-le- Mein, où l'on fait les rabbins. On voulait faire de moi un prêtre du Très-Haut : je suis devenu un homme de lettres, journaliste, conteur, satiriste. Un jour, Yinipresario d'un grand théâtre d'Allemagne, qui m'avait entendu chanter à la synagogue, est venu à moi et m'a dit : « Mon cher, vous avez une mine de diamant dans le gosier. Voulez-vous que je vous fasse gagner 100.000
francs par an ? » Mais je n'ai pas pu accepter, parce que j'ai eu la gale et que, si j'ai une belle voix, comme les cordes vocales ont été atteintes, je ne pourrais chanter que la moitié d'un rôle, ce que le public le plus bienveillant ne saurait admettre. )) Là-dessus, pour démontrer l'exactitude de ce qu'il venait de dire, se haussant au milieu de la salle sur ses petites jambes comme un coq de basse-cour le fait sur ses ergots, il s'élançait, d'une voix claironnante, dans une cavatine de Guillaume Tell, le triomphe de Duprez :
O Mathilde, idole de mon âme!
Incontestablement, oui, de l'aveu de tous ceux qui prêtaient l'oreille à ce couplet, il y avait en lui un ténor, mais la tare qu'il avait rappelée, la grifïe de la gale, lui montant tout à coup à la gorge, amenait soudain enrouement et le charme tombait.
Dans les journaux, toujours encombrés de plaisantins, c'était comme au Divan : on avait commencé par faire de cet intrus venu d'Allemagne un objet de raillerie. Ils se moquaient de son accent. Ils faisaient la moue sur son origine de sémite. Ils riaient de sa grammaire fort emmêlée qui sentait un peu trop le terroir d'au delà du Rhin. « Il n'est qu'un demi-chanteur, disaientils ; il ne sera qu'un demi-écrivain. » Mais cet enfant du peuple était bon cheval de trompette,
nes'effarouchantpasdubruitet, depuis son entrée dans la vie, le désir de sortir de sa condition l'avait habitué à écarter les ronces de son chemin et à ne pas perdre son temps à écouter les sots. « Bast 1 disait-il, qu'ils blaguent tant qu'il leur plaira ! Qu'est ce qu'un mot qui s'évapore dès qu'il a été dit? Pas même le vol d'une guêpe ! » En sorte qu'il ne se démontait jamais, si même il prenait la peine de répondre. Ce à quoi il tenait, c'était à se faire une place dans le monde de Paris et nous allons bien voir qu'il y est parvenu.
En s'armant de patience pendant cinquante ans de sa longue vie (il est mort à quatre-vingthuit ans), cet opiniâtre à obtenu le résultat qu'il souhaitait : être son maître, se faire un nom et une fortune. Habile à se poser partout et sans gêne, ce qui est, du reste, le propre des descendants d'Abraham, quand ils réussissent ; nul ne s'est autant frotté aux contemporains illustres, à ceux du monde des lettres et des arts, surtout. Qu'on lise ses Mémoires, assurément très curieux, et l'on verra y passer, processionnellement, par personnes séparées ou par groupes, presque tous ceux qui comptent, de 1836 à
Etait-il, ainsi qu'il ]e dit, à tu et à toi avec les grandeurs de son temps ? Pourquoi pas, puisque la facilité des mœurs dans les temps modernes a fait naître un étrange pêle-mêle où se confon-
dent le langage, les religions, la situation sociale, le costume, c'est-à-dire tous les attributs de la vie sociale ? Meyerbeer Ta conduit, un jour, au bal de Berlin, chez le roi de Prusse. Il a passé tout un jour au château d'Augerville, et il a chanté un duo avec Berryer, l'illustre avocat, qui, lui aussi, se flattait d'avoir une belle voix de salon. Il s'est frotté à H. de Balzac ; il a aidé Henri Heine à mettre en français des œuvres du charmant auteur de Reisebilder ; il a fait des visites àMichelet, donné des répliques à Edgar Quinet, voyagé avec Alexandre Dumas, vécu intimement avec Gérard de Nerval et soutenu des duels de parole avec Louis Blanc. Ajoutez que Victor Considérant a été son compère, puisqu'il a été un des collaborateurs de la Démocratie pacifique.
N'allez pas croire cependant qu'il brûle de l'encens sous toutes ces narines ! Lui, s'incliner devant les idoles ! On l'a, pour ça, trop bien nourri des saintes colères de la Bible. Ces grands noms peuvent agir sur la foule des simples : ils ne lui en imposent pas. Et même, sachez-le, loin de s'humilier devant ces Baals de rencontre, il s'attaque aux plus redoutés. Voyez donc, je vous prie, sa fière attitude auprès de celui dont le nom remplit l'Europe et les deux Amériques. A cette époque, David (d'Angers) tire d'un bloc de carrare la tête d'Olympio et la couronne de lauriers. Du même l'Académie fait un immortel. Du même le roi Louis-Philippe fait un pair de France. Ce
sera le moment que choisira notre petit Juif pour égratigner le grand homme sans respect et sans pitié. Il lui reproche tout, sa religion, sa cocarde, ses vers, sa prose, ses romans, son théâtre, ses idées, tout jusqu'à ses amours, jusqu'à ses secrets d'alcôve, ce qui ne regarde en rien la critique, mais ce fils de paysan alsacien ne sait garder aucune mesure. Sous forme d'excuse, il prétend que la lecture assidue des Prophètes lui a donné le droit de tout dire.
Extravagant en fait de littérature, il n'était pas plus raisonnable en fait de politique. Avant le 24 février, vivant parmi les Fouriéristes, il s'était donné pour un démocrate à tout casser. A la veille de la révolution nouvelle, un mariage, qu'il venait de faire, l'avaitenrichi, et ce prolétaire, devenu tout à coup capitaliste, changea de peau du soir au lendemain. En voyant éclater la formidable tempête d'alors, il partagea la frayeur générale. Annibal ad portas .'Le socialismeest ànos portes ! s'écriaient tous ceux qui tenaient à l'ordre établi. Comme tant d'autres, il passa à la réaction et s'y jeta à plein collier. De la Phalange, un moniteur de l'utopie socialiste, il alla d'un saut à lâGasette de France, journal de la légitimité, où il fut reçu à bras ouverts. Là, l'abbé de Genoude, le directeur, s'attribuant le mérite de l'avoir converti, tombait en pâmoison devant ce néophyte. Il en avait fait un royaliste et il comptait bien en faire un chrétien, a Quel beau talent de polémiste! »
disait-il. M. H. de Lourdaneix, son collaborateur, faisait chorus à cet alléluia. Les braves gens ! Le bon billet de La Châtre qu'ils avaient là ! Avant cju'il se fût écoulé un an, l'enfant de Sion, rompant ses nouveaux liens, s'échappait du bercail catholique, redevenait Juif, révolutionnaire et libre penseur comme devant.
Pendant le second Empire, qu'il disait ne pas aimer, il s'était écarté de la politique active pour se remettre à ses études hébraïques. Il existe de lui, dans cette gamme, trois ouvrages curieux : Moïse, le Talmud, et un poème bizarre, le Nouveau Sinaï. Ce fut à cette même époque qu'il composa une Vie de Schiller, qui n'est pas dénuée d'intérêt. Il fit aussi une biographie d'Henri Heine, pleine de révélations curieuses, et d'autres travaux de même nature, sans compter ses Mémoires. (Il pose en fait, dans son autobiographie, que les Juives, petites-filles dé Judith, possèdent plus que les autres femmes l'art d'ensorceler les hommes). Mais sa dernière œuvre, la plus étrange, la plus inattendue, a été V Éloge de Robespierre. Un soir que nous nous étions rencontrés sur le boulevard des Capucines, il m'y a accosté par ces mots : « Mon cher, j'ai chanté Robespierre : c'est le plus grand homme de la Révolution. Un jour, on placera sa statue au faite de la Colonne. )) Il ne se rappelait guère son passage à la Gazette de France.
Il avait des moments de démence, je le crois,
mais il n'était pas sans talent. D'où vient que le public ne l'ait jamais adopté? Il faut peut-être attribuer cet insuccès à ce que son style est plus allemand que français, dur, pénible et rugueux. Cela ne l'a pas empêché de nous donner de fort jolies choses Je rappellerai notamment Selmel, Émeraude et Couronne. Ce sont trois nouvelles roulant sur les mœurs juives de l'Alsace. Ces récits sont simples, chastes, très dramatiques. Ils rappellent Paul et Virginie, le chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, et Daphnis et Chloé, celui de Paul-Louis Courier. Pour ce seul petit volume, je donnerais volontiers les dix tomes qu'il a écrits.
Un assez joli trait pour finir sur ce Machabée de petit format.
Un jour, en 1860, il eut une polémique avec M.Paul de Saint-Victor, l'ancien secrétaire intime de Lamartine, pour le moment critique théâtral à la Presse, un romantique plein d'emphase.
(( Monsieur, lui disait-il, à chacun des mots que vous employez, on vous voit attacher une perle, du chrysocale ou un ruban, le tout pour cacher la nullité de la pensée. ))
Les amis du feuilletoniste, indignés, le poussaient à faire une réplique.
(( Ma foi, non, répondit-il, je ne ferai pas cet honneur à un homme qui a gardé les vaches. )) Ce mot, rapporté bien vite à l'Alsacien, eut une vive riposte.
« Oui, Monsieur, écrivit Alexandre Weill. oui, j'ai gardé les vaches ; mais vous, si vous les aviez gardées, vous les garderiez encore. ))
Il a eu aussi avec Louis Veuillot un empoignement qui a fait quelque bruit dans notre monde. Il s'agissait, cette fois, d'une question théologique. L'écrivain catholique, obéissant à ses habitudes, avait détourné le thème du conflit pour agiter la question de personne. Il lui reprochait son origine, lui rappelant que les Hébreux s'étaient échappés d'Egypte, en emportant dans le désert les casseroles et la batterie de cuisine de Pharaon, ce qui, plaisamment tourné, avait fait rire les lecteurs. Mais l'élève des rabbins, ne se laissant pas désarçonner, tenait assez bien tête à l'adversaire. Entr'autres ripostes, il lui poussait cette botte : — « Vous parlez dérisoirement de mes pères, monsieur ? Eh bien, tandis que mes ancêtres mangeaient de la soupe à l'oignon et des gâteaux feuilletés, les vôtres en étaient réduits à ne se nourrir que du gland des forêts. » Et comme la polémique s'était égarée dans un long prolongement, il avait ajouté, très finement et en s'appuyant sur l'histoire : (( Qu'avez-vous donc tant, monsieur, à vous moquer des juifs ? Est-ce que, d'un bout à l'autre de sa doctrine, de son contexte et même de ses rituels, votre religion n'est pas juive ? Vous ne pouvez pas prononcer une seule de vos prières sans proclamer la gloire du judaïsme et,
mieux que ça : est-ce que votre Dieu n'est pas un juif, un circoncis sorti du sein d'une juive ? » L'argument était de première force et sans réplique. Il n'y a pas été répliqué.
Entre Alexandre Weill et Gérard de Nerval, y a eut quelque chose comme une fraternité d'armes. Tous deux s'étaient rencontrés à Vienne, très peu de temps après la Révolution de Juillet et, dès ce moment, ils étaient une paire d'amis. Si le petit sémite aspirait à venir vivre en France, le Parisien éprouvait une très vive affection pour l'Allemagne. On sait qu'il a débuté en littérature par nous faire connaître Burger, Kœrner et d'autres petites lyriques du même terroir. Le premier, il a traduit Faust en notre langue, et le vieux Goethe, qui était encore vivant en 1832, faisait grand cas de cette traduction. Plus tard, Gérard a saupoudré presque toutes ses œuvres d'emprunts faits au génie germanique. C'est ce qu'on voit dans Léo Burckart, le beau drame fait en collaboration avec Alexandre Dumas ; c'est ce qui éclate dans les Amours de Vienne dans l'élégie du Boi de Thulé et surtout dans Loi^ely, la fée du Rhin. Au surplus, après de solides études et deux ou trois voyages, il parlait l'allemand comme sa langue maternelle. D'autre part, Alexandre Weill, né dans un village d'Alsace, ânonnait le français, et le prononçait avec un fort accent tudesque, mais il arrivait à se faire comprendre. On voit donc que, réunis un
jour dans la capitale de T Autriche par le hasard, il leur a été facile de s'entendre.
A très peu de ce temps-là, ils se sont retrouvés à Paris, et le charmant poète du Voyage en Orient pilotait le jeune Alsacien et Ta présenté, dès 1836, place Royale, à Victor Hugo. A la même époque ils devenaient les intimes et, assez souvent, les convives d'Henri Heine. On a même dit que l'un et l'autre avaient aidé le prestigieux humoriste des Reisebilder à mettre en français un beau livre, Lutèce, moitié critique, moitié histoire, texte tiré des lettres qu'il faisait paraître dans la Gazette cVAugsbourg. Pour le moment, ne parlons ici que de leur liaison. Ils ont été de bons amis, mais sans rien faire en commun Ces Muses pouvaient s'aimer ; elles n'auraient pas pu vivre de concert.
Qu'est-ce, au juste, que la folie, surtout chez les hommes d'élite? Certains aliénistes, en cela d'accord avec le proverbe latin, vous diront que c'est une extra vasion du génie . Il est bien établi désormais que Napoléon a été fou plusieurs fois, notamment quand il a remué l'Europe pour faire la guerre à la Russie, une expédition à la Xercès. En rapetissant les choses, on trouve que le pauvre Gérard de Nerval a mis de cinq à six ans à préparer ses actes de démence. Dès le début, quand il n'était qu'un des sous-lieutenants du Romantisme, il ne laissait voir en lui qu'un esprit fantasque. Au surplus, de 1829 à 1835, la consigne
était d'avoir la tête à l'envers, sans quoi on ne prenait pas rang parmi ceux qui devaient rayonner dans l'avenir. Ce que je dis là est connu de tout le monde, mais cet amoureux de l'art de bien dire poussait la fantaisie jusqu'à l'impossible. En fait de femmes à aimer, il n'admettait que les blondes ; en fait de couleurs, il ne voulait que le bleu; en fait de fleurs, s'il ne proscrivait pas la rose, il donnait pourtant la préférence à la tulipe. Il était superstitieux, oui, superstitieux comme l'ont été Jules César et Byron (Théophile Gautier a obéi à la même faiblesse). Un rien, le plus futile accident de la vie agitait ses nerfs, troublait sa pensée, lui faisait peur. Il ne fallait pas lui parler d'affaires un 13 du mois ni un vendredi. Un soir, au Divan, Clément Caraguel était assis à côté de lui, achevant sa demi-tasse. Tout à coup un chien noir, un chien errant, sans maître, vint à se montrer dans la salle, tout près d'eux. Aussitôt, sous le coup d'un effroi involontaire, le pauvre poète s'était violemment levé de sa place pour prendre la fuite. « Un chien noir, cette bête sinistre, triste présage ! mauvaise affaire! )) s'écriait-il tout tremblant. On eut toutes les peines du monde à le calmer.
On le sait, ces troubles de la raison se révèlent dans cinq ou six scènes de son voyage au Caire et à Constantinople. L'auteur de Af^'e de Maupin, celui de ses amis qui lui a le plus été attaché, parle des terreurs secrètes et soudaines du
pauvre déséquilibré. Il rappelle l'escargot roulant sa boule sur la route de Syrie, un signe de mauvais augure. Il s'arrête à décrire le hideux corbeau privé, commensal du pauvre ménage dont il accepta une tasse de vin dans la traversée de Beyrouth à Saint-Jean -d'Acre. Un oiseau funeste qu'il regardait comme un messager de malheur, envoyé par la cruauté du sort. Notons ici, pour mémoire, qu'un autre corbeau familier croassait et battait des ailes, rue de la Vieille- Lanterne, sur le palier de la rampe fangeuse, maculée de neige, près des deux barreaux où se machina le suicide. Et qui sait si l'aspect de ce noir corbeau n'a pas été un des instigateurs qui ont poussé l'auteur des Filles du feu à se donner la mort?
On s'est demandé si Gérard était mystique ou sceptique. Tout bien examiné et quoique les deux termes de la proposition se contredisent, je suis porté à penser qu'il a été l'un et l'autre. Pour ce qui était de la révélation chrétienne, il la repoussait, se proclamant incrédule au premier chef. Cependant cette négation si formelle ne s'opposait pas à ce qu'il crût au dieu de Platon, à un divin ouvrier, fabricateur de l'univers.
Je l'ai entendu parler confusément d'une religion rapportée par lui d'Orient, mais comme il n'y avait rien de clair là-dedans, on ne pouvait pas s'arrêter au peu qu'il en disait. La seule chose à retenir, c'était qu'il avait été initié à ce culte
mystérieux par une manière de grand - prêtre dans l'intérieur d'une des Pyramides ; mais là s'arrêtait la confidence et le renseignement était d'un tissu trop fragile pour qu'on dût prendre la chose au sérieux. En dernière analyse, sur ce point délicat, il reste à dire qu'il était idéaliste, confessant tout haut, dans ses moments de lucidité, le vivifiant principe de l'immortalité de l'âme.
Ainsi ce pauvre rêveur tout éveillé, disciple de Platon sans le vouloir, s'appuyait sur ce dogme qui implique la croyance en un Dieu, père et juge de l'homme, et, néanmoins, il a désobéi au plus haut point au précepte de cette doctrine, en se rendant coupable d'un meurtre commis sur lui-même. Mais était-il responsable ? Le sombre jour d'hiver où ce suicide a été connu en ville, amis, artistes, médecins, journalistes, tout le monde a été d'accord pour attribuer l'événement à l'aliénation mentale, et la supposition paraissait bien fondée. Il faut noter aussi que cette fin mélodramatique était la suite d'une idée fixe. Alexandre Weill, celui de nous qui le connaissait de plus vieille date, nous a conté qu'un soir, à Vienne, en se promenant avec lui, Gérard, tout en causant, l'avait mené sur les bords du Danube et que, là, il lui avait proposé de se noyer avec lui.
« Voyez donc, cher ami, voyez donc comme cet endroit serait bien fait pour nous aider à
sortir proprement de la vie. Le cœur vous en dit-il? »
L'apprenti rabbin répondit naïvement qu'il ne se sentait aucun goût pour une partie de plaisir de ce genre et que le cœur ne lui en disait pas. En sorte qu'ils se mirent à parler d'autre chose. Toutefois le trait est à retenir. Il fait voir nettement que la pensée de la mort volontaire ne quittait pas la conscience du pauvre patient. Il tend donc aussi à démontrer qu'Alexandre Dumas père, naturellement enclin à trouver du drame dans tout, n'était assurément pas dans le vrai quand il s'obstinait à signaler un crime mystérieux dans ce qui s'est passé rue de la Vieille- Lanterne. On sait qu'il voulait absolument diagnostiquer là-dessous un assassinat qui eût été l'œuvre des Apaches de ce temps-là. Quant à Méry, plus logique, il repoussait ces conjectures en disant :
« Pourquoi l'auraient - ils assassiné ? Gérard n'avait pas un sou sur lui, et ces gens-là ont des yeux de lynx qui leur rendent la chose assez visible. ))
Ainsi que je l'ai raconté ailleurs {Mémoires cVun Passant), Méry avait des raisons plausibles de croire au suicide. — Mais laissons là le pauvre insensé et revenons à l'auteur de la Guerre des Paysans.
Tant qu'il a été pauvre, vivant en prolétaire de sa plume, et y gagnant fortlionorablement le pain
de chaque jour, Alexandre Weill s'est docilement soumis aux exigences desa profession. En d'autres termes, il n'hésitait pas à laisser sa pensée dans le creuset du journal auquel il travaillait. Du jour où son mariage l'a mis à même de se détacher de toute discipline, il a eu l'ambition très naturelle de n'écrire que pour lui-même et comme il l'entendrait. C'est alors qu'il a multiplié les petites publications, brochures et feuilles volantes, faites à ses frais, presque toujours émises en vue des actualités. C'a été tour à tour de la controverse politique et de la critique littéraire. Sous ce rapport, il a un peu ressemblé à un publiciste de de la Révolution, le Cousin Jacques, celui qui faisait les Lunes.
Batailleur des plus combatifs, il s'en prenait à tout et à tous, et, en fin de compte, c'était comme s'il eût battu l'eau d'un lac avec un bâton. Il n'en résultait rien et ne parvenait pas à attirer un regard de l'attention publique. Parmi ces opuscules, si vite oubliés, je citerai un cri poussé au lendemain des journées de juin : Debout, la province ! (En ce temps-là, il écrivait à la Gazette de France, avec l'abbé de Genoude.) Même époque : Le livre des Rois (Il y demandait le retour à la monarchie) . Plus tard, sous l'Empire, il s'emportait contre le dévergondage des romans modernes, quatre feuilles in-4% sous ce titre : Le Justicier, — Un autre jour, sous Napoléon III, au moment où trois cenl mille ouvriers de la ma-
çonnerie, de lu charpenterie, de la serrurerie et de la menuiserie démolissaient Paris pour avoir occasion de le rebâtir, il lançait vingt pages très véhémentes contre le baron Haussmann, préfet de la Seine, auquel il disait sous forme de conclusion : (( Ce n'est pas ça, Monsieur le Préfet : si vous voulez occuper ces six cent mille bras, il y a en France huit millions d'hectares qui ne produisent rien : faites-leur cultiver tout ça ». On a remarqué aussi, et c'a été son seul succès en ce genre, une autre plaquette, mais dirigée contre l'avidité et la tyrannie des propriétaires. Il avait en vue la coutume usuraire et anti légale qu'ils exercent en se faisant verser le prix d'un loyer, six mois d'avance. Comme il était locataire d'un magasin de modes dans un quartier élégant, le faubourg Saint-Honoré, il était tout à fait apte à traiter ce thème, du reste fort intéresssant à divers points de vue.
Il faut dire aussi qu'à ce sujet il a produit une idée fort neuve, très ingénieuse et j'ajouterai très morale. En s'adressant aux propriétaires de Paris, il leur disait : « Messieurs, vous êtes nos maîtres. Vous nous imposez comme loi de payer six mois d'avance. Soit. Payons, puisque vous dites que c'est une garantie pour la location de l'immeuble. Si je suis votre locataire pendant vingt ans, vous aurez donc, pendant vingt ans, une somme qui n'est pas à vous et que vous ferez fructifier comme vous l'ehtendrez. Pardon ! je
paie, puisque je dois me soumettre à cette exigence, mais je demande que ce ne soit pas entre vos mains. Ce sera donc une caisse spéciale, sous la sauvegarde du gouvernement, la Caisse des Dépôts et Consignations, par exemple. Imaginez que cinq cent mille locataires seulement soient dans mon cas, et voyez le groupe d'argent que pourra former un pareil chiffre. Il en résultera des millions. Ces fonds ne seront pas aventurés dans Valéa des spéculations ; ou se bornera à leur faire produire un petit intérêt et, avec ce produit, on viendra en aide aux locataires malheureux ou à toute œuvre philanthropique. — Qu'en dites-vous? — Ce qu'il y a à en dire, c'est, encore une fois, que c'est là une idée excellente et souverainement humaine. Très certainement elle sera appliquée, un jour ou l'autre. »
En 1848, une semaine après le 24 février, le 3 mars, dans la matinée, je me promenais sur le boulevard Montmartre en compagnie de M. Ulric Gultinguer, celui dont Alfred de Musset a rendu le nom célèbre. Nous causions des événements du jour, quand nous vîmes un gamin, ce qu'on appelle aujourd'hui un camelot, arriver droit à nous avec un paquet d'imprimés sous le bras.
« Allons, citoyen, dit l'enfant, étrennez-moi ! »
Le vénérable poète que j'accompagnais prit l'une des feuilles à la main et en lut tout haut le titre :
Le vieux Cordelier !
Puis, après un petit temps d'arrêt, il reprit :
« Ah ! voilà ce que c'est : Là haut, Camille Desmoulins a appris que la République vient de reparaître, et il est accouru de chez les morts, pour lui prêter main-forte. ))
Cliacun de nous prit un numéro et, bien entendu, le paya en souriant. De son côté, le camelot, enhardi par ce coup de commerce, nous salua de la tête et reprit en courant son chemin, avec ce cri propre à faire valoir sa marchandise :
« Le vieux Cordonnier, par Alexandre Weill, un sou ! ))
Ce journal, du reste, n'eut qu'un numéro.
Nota. — J'ai déjà noté ce fait dans les Souvenirs de la Tribune des Journalistes, livre publié chez Dentu, en 1869.
On a eu mille fois à le constater, la logique n'est pas ce qui sert de guide aux gens de lettres, mais Alexandre Weill était de ceux qui abusent du droit d'être déraisonnable. Singulièrement bizarre en toute chose et, comme tel, curieux à étudier, ce petit sémite allait du pour au contre avec une incroyable inconscience. Il ne s'est donc jamais fixé en politique ni en littérature. Même mobilité quand il était question de juger les hommes. Cette manière d'être, il devait surtout la manifester vis-à-vis de Victor Hugo, lequel a été tour à tour pour lui un fétiche et une tête de Turc. En 1836, lorsqu'il arriva de Francfort à Paris, son premier sohi, ainsi que je l'ai dit, fut
de se faire présenter, place Royale, chez le grand poète. Là, il s'incline bien bas devant la majesté du génie. Il ensence le demi-dieu. Il est de ceux qui grossissent sa cour ou son clergé, comme on voudra. Jusque-là, c'est bien, mais, à dater de la première génuflexion, il s'applique à loger dans les plis de sa mémoire cinq ou six traits de la vie intime dont il se servira plus tard pour rabaisser son idole. On serait en droit, dès lors, de supposer qu'il est né avec deux cœurs, l'un pour admirer le Titan lyrique, l'autre pour le déchirer. Subsidiairement, il est classique dans le fond des idées et romantique dans la forme. Arrange qui pourra l'escarpolette de ces violentes contradictions.
On va voir comment il procède dans ce balancement de préférences et d'antipathies. Depuis les jours de l'adoration, le temps a marché. Louis-Philippe est tombé ; la seconde République a passé vite. Arrive le second empire. Victor Hugo est proscrit dans sa personne et dans ses œuvres. Défense expresse de jouer ses beaux drames, Marion Delorine, Lucrèce Borgiri et Riuj Blas. Au premier moment, indigné, Alexandre Weill est de ceux qui protestent contre cet attentat au droit de propriété et à l'exercice de la liberté. Mais chez nous le despotisme ne saurait durer. Après quinze ans, vu les murmures de l'opinion publique, l'interdit est levé. On permet enfin de reprendre Hernani,
ces scènes originales qui ont illustré le règne de Charles X. Pensez-vous que, comme tous les amis de l'illustre banni, le petit humoriste de Judée va se réjouir de ce retour à la justice? Eh bien, non, et ce sera tout le contraire. Dès que l'événement se déclare, aussitôt que Paris a fait entendre un cri de joie, il se redresse, lui, dans une attitude de vipère. C'est alors que, jouant sur les mots, à propos de cette reprise, il fait paraître un pamphlet qu'il intitule : La méprise cC Hernani .
Un pamphlet, l'ironie magistrale de Pascal, le sarcasme de Beaumarchais, la flèche barbelée de Paul-Louis Courier, il n'est pas doué de ces attributs. N'empêche : il monte sur les échasses de la satire et, le croiriez-vous, c'est au nom de la morale qu'il prend la parole; c'est comme redresseur de torts qu'il s'adresse au présent et à l'avenir.
Je m'inscris en faux contre le succès universel d'fJernani. Moi tout seul! Je fais plus ; je prouverai que ce succès est une calamité nationale, qu'une nation qui acclame de pareilles œuvres, fussent-elles écrites par Dieu lui-même dans une langue de feu et de diamant, est une nation sans raison et sans conscience, une nation ivre du vertige bachique ou pourrie d'une gâterie d'idiots, que cette nation d'Hernanis, c'est-à-dire de fanfarons, de rodomonts, ne se tiendra pas debout un jour, une heure, une minute, je ne dis pas devant l'empereur Napoléon III, mais devant n'Importe qui, s'appelàt-il Bismark, qui osera marcher sur elle d'un pas hardi ou seulement l'acheter avec des colliers d'or et des dona Sol.
Il n'y va pas de main morte, comme vous
voyez. On pourrait le prendre pour un aveugle, qui, le bâton à la main, frapperait à tort et à travers, sans savoir où il cogne ; seulement celui qu'il veut atteindre est le même qu'il a naguère encensé en mettant genou en terre ; c'est lui qu'il vise au nom des bonnes mœurs outragées. En 1836, quand il demandait à Gérard de Nerval de l'emmener avec lui faire sa cour, place Royale, ne connaissait-il donc la poétique de son maître? Est-ce que, lui présent, on n'avait pas vingt fois joué Hernani? Pourquoi donc s'est-il tu durant ces beaux jours de l'âge romantique ? Dans son pamphlet, il est un autre nom, un nom qui étonne et qui, évoqué par lui, semblerait l'investir du sens des prophètes : le nom de Bismark. En l'évoquant, à la date de 1867, il pourrait passer pour pronostiquer nos désastres de 1870. En cela, il aurait été devin à bon marché. Que d'autres ont jeté au vent la même prédiction 1 Bien avant lui, dès la matinée du 2 décembre, au moment où un commissaire de police l'arrêtait dans son lit, le général Lamoricière s'écriait, en parlant de celui qui le faisait ligotter : a Cet Augustule fera envahir la France o. Lanfrey a répété ces paroles. Prosper Mérimée, si fin observateur, se trouvant à Biarritz, dans les salons de l'impératrice avec Bismark, disait à deux dames : « Il est visible que ce Poméranien nous prépare un plat de son métier. Et l'on ne s'en défie pas ! » La guerre était donc déjà
en préparation, et, bien sûr, la littérature n'y était pour rien, mais Alexandre Weill n'a voulu voir dans notre écroulement d'autre cause que le retour d'une pièce de théâtre. Qui admettra que la fausse manœuvre de Sedan ait pu nous venir des amours de Jean d'Aragon et de dona Sol ? C'est cent fois futile, direz-vous, mais Tauteur de la diatribe insiste sur ce point, et il insiste sur les motifs pour lesquels il y a lieu d'ajouter foi à la chose énorme qu'il dit.
Qu'on ne vienne pas me dire pour tout argument que je suis un envieux ou un misanthrope. Dans cet empan de vie que la parcimonieuse nature nous a mesuré, il n'y a d'enviable que la jeunesse et la santé. Je ne suis pas chrétien, c'est-àdire injuste, plein de préjugés déraisonnables dès la naissance, ni athée, livré au hasard des passions et des vices. Le peu de bien que j'ai dépasse mes besoins. J'en aurais moins, j'en aurais encore trop. Que me reste-t-il à envier ? La gloire littéraire? Sur mon âme, si elle devait me venir des admirateurs d'Hernani, je la leur rejetterais à la figure comme un citron sans jus. La vraie gloire vient d'en haut ! Il n'est donné à aucun mortel de laugmenter ni de la diminuer. Si^e tenais au succès, je hurlerais a;vec nos bergers loups. Je n'écris que par conscience, par force majeure de devoir, poussé par la voix de la raison qui crie dans toute âme humaine.
Qu'entend-il par force majeure du devoir ? Je ne sais trop. En lisant ses apostrophes si virulentes, on voit que ce qui l'agite, c'est moins le besoin de jeter le blâme à une œuvre théâtrale repréhensible qu'au désir de se mettre en évidence auprès d'un des plus grands noms de l'époque. Pourquoi donc parle-t-il tant de lui-même?
Qui lui demande de nous dire sa situation sociale? Le public n'a guère à se soucier de la simplicité de sa vie ni d'apprendre s'il professe le mépris de la gloire.
Puisqu'il a entrepris de s'en prendre à Uernani^ qu'il s'occupe donc d' Hernarii et qu'il nous fasse voir en quoi cette pièce est un drame si malfaisant.
En bonne règle, s'il se livrait à une criticjue loyale, il y aurait, avant tout, à entrer dans l'analyse de l'œuvre. Il devrait donc suivre la fable du poète, scène par scène. Il aurait, chemin faisant, à en incriminer la forme dans le cas où elle ne serait pas de son goût. Ce travail de dissection littéraire accompli, il jugerait l'ensemble et prononcerait une sentence. Voilà donc en quoi consisterait son droit et aussi son devoir, puisqu'il se dit suscité par l'amour du bien public. Est-ce donc là ce qu'il a fait ? En aucun point. N'obéissant qu'au parti pris, il y va sans méthode, avec des zigzags de la plus folle fantaisie, brouillant tout, la chronologie, l'ordre des faits, le sens des mots, l'ossature du drame, trouvant tout condamnable. Certes, cette pièce tant applaudie et tant controversée a des défauts. Elle en a de très grands, et c'est ce que, quarante ans avant lui, ont constaté les amis même de l'auteur, x\rmand Carrel entre autres ; mais il n'est venu à la pensée d'aucun critique d'en faire un acte d'accusation. Pas un n'a osé supposer que
ce drame, qui n'est, d'une part, qu'une anecdote historique et, d'un autre côté, qu'un tableau de mœurs, serait le point de départ de toutes nos infortunes.
Un savant aliéniste a pu constater qu'il est des cas où l'encre répandue sur le papier grise plus celui qui tient la plume que ne le ferait une bouteille de Champagne. Notre petit sémite a dû être le jouet de cette sorte d'ivresse, voisine de la démence. Lisez la série d'anathèmes qu'il puise au fond de son écritoire et vous verrez à quel point il se laisse aller au vertige de la colère. — Il ne faut pas oublier que ces imprécations sont poussées en 1867, mais avec une récurrence sur le passé.
Alexandre Weill s'arrête à faire l'éloge des hommes du xviir siècle, et ce n'est pas de ce haut goût qu'il y aurait à lui en vouloir. Philosophes, poètes, historiens, tribuns, ils méritent qu'on les salue au passage, mais est-ce donc que ceux du xix^ ne les ont pas continués ? — Voyez donc ce curieux paragraphe, et dites-nous si Ton ne serait pas bien venu à faire endosser à son auteur la camisole de force ?
Victor Hugo, lui, n'a créé que des IJernani.
La France, depuis l'exislence de ce génie malfaisant, est peuplée d'Hernanis !
Tous les romantiques, tous les éclectiques sont des Ilernanis et des Heruanines. Faut il les nommer?
Ils s'appellent légion, dans la presse, dans les chambres, dans les arts, dans les cabarets, et jusque dans le boudoir de nos
cocottes, sœurs de lait de dona Sol. Hugo, lui-même, est un Hernani, pair de France. Et si don Carlos avait voulu, qui sait? Hernani, jeune encore, eût peut-être porté le collier d'Excellence ! Girardin est un Hernani. Guizot, il est vrai, n'est qu'un don Gomez, mais Thiers est un Hernani refait. Jules Favre, Hernani for ever. Il porte déjà le collier de la catholique Académie. Faut-il nommer les cent autres, morts et vivants ?
Qu'en dites-vous?
Dans cette étrange distribution d'invectives, toua les partis ont leur part. La chose tourne à l'amphigouri. Allez ! nous ne sommes pas au bout. Voilà que tout à coup le pamphlétaire se change en solliciteur. Pour le quart d'heure Napoléon III est encore sur le trône et Alexandre Weill lui ôte son chapeau. Il ne parle de lui qu'avec respect. Dans trois ans d'ici, après Sedan, quand il tombera, ce sera une autre gamme; il le traitera àe crapuleux empereur, à cause de ses maîtresses, notamment de Marguerite Bellanger, mais, en attendant, il s'humilie et il demande à Sa Majesté de protéger la Littérature, ce sel qui conserve tout. Courtisan d'un nouveau genre, il saurait gré au prince de mater les écrivains du jour, ces corrupteurs dont la prose et les vers intoxiquent le pays. C'est à celui qui nous gouverne à faire refleurir l'austérité des mœurs et la sainteté de l'union conjugale. (Il oublie les fêtes de Compiègne, le débordement des romans lubriques et les scandales de l'avenue Marigny.) Mais non, son objectif d'indignation, c'est la
reprise, c'est cet Uernani qui tourmente visiblement sa quiétude d'iieureux commerçant, ses jours et ses nuits. — Il s'adresse donc à Napoléon III et, dans une prbsopopée un peu renouvelée de celles de Bossuet, il lui indique le grand rôle qu'il a à jouer.
Voyez un peu ça, je vous prie :
Depuis Hugo et sa bande ayant pris d'assaut le théâtre et la presse ; depuis Cousin et sa clinique, dans l'Université et dans les académies, le sel de la France est pourri, tout à fait pourri. Avec quoi salera-t-on ?
Avec la poudre !
Sire, si puissants et absolus que soient les rois, ils ne sont pas maîtres des événements, qui sont les fils matériels des causes spirituelles, leurs mères. Or, depuis quarante ans, la France romantique, gothique et éclectique ne fabrique que ténèbres, ignorance, incroyance, tyrannie, injustice et esclavage Sous nos yeux, l'Europe retourne vers le moyen âge, soit dans ses institutions sociales, soit dans sa politique, soit dans son art, soit dans ses meubles, soit dans ses modes, soit dans ses mœurs. Rien n'arrêtera ce mouvement rétrograde, avant qu'un immense incendie, au milieu d'une nuit de ténèbres, n'ait dévoré toutes ces torches, tous ces torchons. Nous et les hommes de notre âge, confinant au dix-huitième siècle, nous avons, malgré nous, servi de barrière à ces flots mêlés de sang et de boue remontant du passé pour inonder 1 avenir. Nos pères, qui ont vaincu l'Europe, avaient digéré toute la raison de Voltaire, toute la poésie idéale de Rousseau. Mais malheur à la France future, malheur à l'humanité, si elles ne doivent compter que sur les fils d'Bernani, d'Antony et de Leone Léoni !
Alexandre WEILL.
On se demande si une si telle incohérence ne sort pas d'un échappé de Charenton. Voltaire et J.-J. Rousseau conseillés à cet auguste locataire
des Tuileries qui a donné le pape pour parrain à son fils et dont les efforts ont tendu à ramener la France à ce qu'elle était avant 89, est-il rien de plus grotesque ! Mais, à propos de la reprise, de la méprise di'Hernani, demander au chef de l'État de peser sur le mouvement de la littérature contemporaine, avouez que Tidée est assez folâtre; confessez aussi qu'il n'est pas peu comique de voir un homme de 1867 demander qu'on sévisse contre YAiitony d'Alexandre Dumas, qui est de 1831, et contre le Léone-Léoni de George Sand, qui est de 1836. Mais ce n'était là qu'un enjolivement de style pour donner un peu plus d'attrait à sa bizarre composition et, en réalité, dans l'affaire, il n'en voulait qu'à un seul, à ce Victor Hugo, à celui dont est venu tout le mal, comme à l'âne des Animaux malades delà peste.
Victor Hugo ! Toujours lui ! Jamais le grand poète n'aura été autant poursuivi d'éclaboussures. Jamais il n'aura été autant insulté, ni par les ultra-classiques de 1829, ni par la caricature, ni par la parodie, ni par lextréme droite de la Législative, ni par les proscripteurs à gages, ni parle sermon du prêtre, ni par les magistrats qui condamnaient les Châtiments ; msiis une loi de justice veut que la gloire se paie comme tout ce qui offre aux regards l'insolence du bonheur. A la vérité, il a pu répéter le mot de Marc Aurèle, méprisant l'injure : (( Toute cette boue ne m'atteint pas )).
Mais à propos de la Méprise d'Hefnani, si, par impossible, on tenait pour fondés les reproches que cetécrit lui adresse, il ne resterait plus qu'à courir au Panthéon, à desceller la pierre sous laquelle il dort et à jeter ses os à la voirie comme on ^ fait pour ceux de Marat. Oui, telle serait la sanction commandée par la morale, le dénouement logique de Tamère satire dont je viens de donner quelques extraits. Mais attendez, je vous en prie, attendez un peu et vous allez voir qu'en cette rencontre, vu la mobilité de nos humeurs, nous ne sommes pas à la fin de nos surprises.
Hélas ! nous voilà en 1871, en avril. Cette brillante mascarade du parjure et du plaisir, le second empire, n'est plus depuis huit mois. Paris, envahi pour la troisième fois en moins de cinquante ans, et toujours à cause du même nom, cet héroïque Paris, a subi la tristesse, la honte et les douleurs de deux sièges. Le deuil est dans tous les cœurs français. Eh bien, c'est le moment où l'auteur d'Hernani et l'auteur du pamphlet vont se rencontrer, bec à bec, en vieux amis. Et je dis que c'est là encore un point à noter comme une leçon de philosophie expérimentale.
En mai, dans la Semaine Sanglante, quand la Communeest vaincue, quand nos rues, pantelantes d'horreur, sont devenues un champ de massacre, le grand poète, attristé, s'en est allé cherché un refuge à Bruxelles. Même chose pour Alexandre Weill, qui, du reste, pendant la guerre, s'était
sauvé à Londres. En Belgique, tous deux se reconnaissent, s'abordent, se serrent la main. Ce récit nous est fait par Fauteur de la Méprise d' Hernani dans ses Souvenirs iSau veste, éditeur). Ils redeviennent aussitôt compère et compagnon, comme si de rien n'était. Ayant 1 âme assez grande pour être oublieux des injures, Olympio traite de nouveau son critique en enfant gâté. La capitale du Brabant est une sorte de musée, du moins en fait de bric-à-brac. Eh bien, ils se promènent à travers la ville, en visitant les marchands de curiosités. Vous supposez bien que leur pensée est loin de ce Paris, qui, en ces mêmes moments, est plein de transes, de larmes, de sang et de noirs soucis. « Ce tableautin, madame, est-il réellement d'un élève de Ruysdaél ? — Combien cette vieille assiette sur laquelle est peint 1 ecusson du duc d'Albe ? )) Par surcroît, en causant ainsi en amateurs de bibelots, ils ne laissent pas de s'occuper aussi d'affaires temporelles. Pardieu, c'est le positivisme de nos mœurs nouvelles qui veut ça. (( Victor Hugo me parla de la Banque de Belgique, où il avait remisé ses économies. Il me dit qu'il s'en trouvait fort bien, m'engageant à y mettre des fonds. Sur son conseil, j'y ai fait des placements et j'y ai doublé ma fortune )). (Il avait alors 25,000 francs de rente, gagnés par le commerce de feue sa femme, célèbre, comme faiseuse de chapeaux de dames ; car c'était
elle qui avait coiffé les beautés de la cour et celles des ambassades, la duchesse de Persigny et la princesse de Metternich, entre autres.) Ces promenades ont donc l'importance d'un fait historique.
Eh bien, entre le grand poète et le petit libelliste, voilà un dénouement assez inattendu et presque aussi beau que celui d'Hernani. — Qu'en dites-vous ?
rorororororararororerororercrorerorolvTCr^
Un hommage à Toussenel. — Croquis. — Touchant l'école phalanstérienne — Passage delà Démocratie pacifique. — Un salon littéraire, rue de la Bruyère — Le docteur Yvan. — Le P. Enfantin. — Charles Didier. — Mme Edmond Adam.— Le P. Hue. — Ce que c'est que le globe terrestre. — Ce qu'on en fera un jour. — La femme de l'Harmonie. ~ De quelques discussions scientifiques. — Géologues et ingénieurs. — Un pont sur la Manche et un tunnel dessous. — Eludes, plans, cartes, projets.— Résistance des Anglais. — La personnalité britannique.— L'Anglais maître réel de la Terre.— Pourquoi il ne veut pas de voisinage avec les autres et surtout avec la France. — L'Anglais va partout et ne souffre pas qu'on s'établisse chez lui. — Un paysagiste qui étudie la géologie. — L'épisseur de la croûte terrestre. — Une peur d'enfant.
Certaines personnalités sont pourvues de tant d'intérêt qu'on ne saurait les dessiner en une seule fois. Il faut donc y revenir parce que, sans le vouloir, on a oublié quelques-uns des traits dont elles sont composées. De ce nombre est un spirituel phalanstérien dont il a été question dans l'un des premiers chapitres de ce livre. Le lecteur, j'en suis certain, ne nous en voudra pas de faire un retour à ce sujet ; mais, d'ailleurs, un fait nouveau aura motivé ce point de recouvrance.
En 1890, un membre de l'Académie française
André Theuriet, s'en allait en pèlerinage dans une petite ville de l'Anjou. Il avait à déposer une couronne de fleurs sur un monument votif et à prononcer un discours en l'honneur de Toussenel. Sans grandes phrases, très simplement, l'éminent académicien a dit alors l'écrivain d'élite qu'il avait à célébrer. Il n'a pas dit, il ne pouvait point dire, ne l'ayant pas connu, l'incomparable causeur qu'a été l'auteur de V Esprit des bêtes.
Causeur, Toussenel l'a été et, comme tous les hommes marquants de cette admirable génération de 1830 que l'étude avait enrichis de tant d'aptitudes précieuses, il ne mettait aucun apprêt dans ses improvisations ; mais quels élans d'éloquence familière et que de choses il savait apprendre à ceux qui se pressaient autour de sa personne pour l'écouter !
De taille moyenne, petit même, mais bien pris dans sa taille, ainsi que le sont d'ordinaire ceux qui se livrent à la vie active, à un labeur journalier ou à la chasse, la tête forte, les yeux clairs, le sourire tour à tour posé ou narquois, suivant la circonstance, il avait la parole pas trop chaleureuse, mais coulant de source, empreinte de plus d'esprit que de couleur. Chose qui ne se voit guère de nos jours, il ne cherchait jamais à faire de l'effet. En d'autres termes, il dédaignait de la faire à la pose, ne se préoccupant que de s'exprimer en très simple, mais entrés bon français. Et, dans la généralité des cas, cette simpli-
cité de langage finissait par éclater en pétillements d'esprit.
Il y avait pourtant des heures où cette bonhomie s'effaçait tout à coup pour faire place à un rapide emportement ou même à des éclats de colère ; c'était, par exemple, lorsqu'on mettait la conversation sur le crime du 2 Décembre et sur ses suites si lamentables pour notre pays. Pour le coup, son discours se chargeait d'éclairs. Il tonnait. Il parlait de vengeance. La France, à ce point trahie, humiliée, déshonorée ! Mais, à la longue, attiédi par l'âge, écœuré par le spectacle de notre trop visible décadence, il avait fini par se renfermer dans la causerie d'art ou dans le calme domaine de la science. Toutefois, il faut s'entendre. La science, pour lui, c'était l'espoir d'un avenir prochain, l'avènement toujours rêvé de l'Harmonie phalanstérienne.
Aucun de ceux qui l'ont lu ne l'ignore, Toussenel avait été un des plus fervents disciples de la doctrine du franc-comtois qui est appelée à régénérer le monde. En cela, il n'entendait pas raillerie. Sans doute, dans sa jeunesse, il avait été un des premiers à rire de la sarcastique préface que Théophile Gautier a placée en tête de M^^^ de Maupin ; vous savez la fameuse blague, qui doit un jour compléter l'homme social, la queue de deux pieds de long avec un œil au bout. Mais ce hors-d'œuvre littéraire ne l'empêchait point d'admettre dans son eiisemble la Théorie des
quatre mouvements, l'Evangile de demain, à ce qu'il disait.
De superbes esprits, en très bon nombre, ont fourni d'utiles commentaires au Fouriérisme. Victor Considérant, au sortir de l'Ecole polytechnique, a publié de savantes études sur l'agronomie nouvelle; Cantagrel, le futur député de Loir-et-Cher, a composé le Fou du Palais- Royal, un épitomé de la Doctrine ; M""^ Gatti de Gamond, le docteur Pellarin, Eugène Nus, Désiré Laverdan, Victor Hennequin et même Leconte de l'Isle, avant la ponte de ses beaux vers, ont multiplié, à ce sujet, les brochures didactiques. Tous ces vaillants ouvriers de la première heure ont donc aidé à la propagande de la Science sociétaire, mais celui de tous les apôtres qui s'est montré le plus persévérant et le plus aimable a été sans contredit ce petit Angevin dont Theuriet vient de couronner le buste.
Toussenel prenait sa mission au sérieux !
Il n'admettait donc pas qu'on écrivit pour ne rien prouver. Littérature, Voyages, Polémique, Chasse, Botanique, Gastronomie, il touchait à vingt thèmes et sur le même ton plaisant . Si tout ce qui tombait alors de sa plume était d'un style irréprochable, fort agréablement nuancé d'ironie voltairienne, c'était invariablement aussi un point d'enseignement. A propos de gibier ou de musique, il s'arrangeait pour amener peu à peu le lecteur à la connaissance du Phalanstère. Notez
bien, en passant, que la leçon n'était jamais d'un pédant, mais toujours redondante d'un charme souverain. Voilà, du reste, ce qu'on peut voir encore dans ses livres, qui n'ont vieilli ni comme fond ni comme forme. C'est aussi ce qui se trouve dans ses curieux feuilletons de la Démocratie pacifique.
En commençant, j'ai dit qu'il n'était pas qu'un écrivain et qu'il fallait surtout voir en lui un causeur. Assurément oui, c'était un causeur et un éblouissant. Partout où il allait, on faisait cercle autour de lui. Tantôt c'était au Divan de la rue Le Peletier, ce café de journalistes d'il y a cinquante ans ; c'était aussi chez notre ami le docteur Yvan, dans le petit salon de la rue La Bruyère, si bien tenu par M°"^ Ch. R..., celle des authoresses d'alors dont le talent se rapprochait le plus de celui de George Sand.
Ce modeste coin du monde parisien était, j'en conviens, fort bigarré, mais il n'y venait qu'une société choisie et même quelques figures hors ligne. Le P. Enfantin, qui daignait parfois descendre de son empyrée, s'y montrait de temps en temps. Un des familiers de la maison était le Genevois Charles Didier, l'auteur de Rome souterraine et de Chavornay , un grand roman. Ce pessimiste devait, un jour, se faire sauter la cervelle. Y venait aussi un religieux célèbre, le P. Hue, le même qui a longtemps habité l'Extrême-Orient et qui nous a laissé une œuvre
remarquable, V Empire chinois, en deux volumes. Le peintre Dauzatz s'y mêlait à cinq ou six chroniqueurs, tels que Georges Bell et le docteur Casimir Daumas. J'y ai aperçu là, pour la première fois, dans tout l'éclat de sa rayonnante beauté, une jeune femme récemment venue de province, et qui devait vite devenir une célébrité parisienne, M"'^ L..., plus tard M°^« Edmond Adam.
Aux environs de minuit, à l'heure du thé, quand il ne restait plus qu'une vingtaine d'intimes, on bombardait Toussenel de questions et, plus complaisant que le Prêtée de Virgile, il ne se faisait pas trop prier. Après s'être légèrement adossé à la cheminée, il prenait la parole, sans grand ramage, et nous révélait un à un les secrets de la Doctrine. Fourier est incontestablement un des plus grands génies qu'ait produit l'humanité, mais il est rebutant à lire. Avouons que c'était bien quelque chose que de nous initier, nous, paresseux et profanes, et comme en se jouant, à la Science sacrée par excellence.
Ce fut sous le Consulat, au moment où le canon grondait tous les jours sur l'Europe, que Charles Fourier, encore jeune et déjà observateur, imagina de changer la face du monde. Il ne pouvait voir l'homme, son semblable, ne rien comprendre à la grandeur de sa destinée. Comment î ce roi de la création, émancipé pourtant par 89, n'a pas eu la vertu de repousser le vieux maillot de
ses préjugés politiques et religieux ! Comment ! il trouve le moyen d'être pauvre sur un globe qui regorge de trésors et de ressources de toute nature ! Il est né pour être libre et ne se lasse pas d'être toujours chargé de chaînes ! Il est fait pour le plaisir, pour une fête sans fin, et il se traîne inglorieusement sur un sol infertile ou au milieu de la misère, de Tagenouillement, de superstitions les plus saugrenues et, par conséquent, de la bêtise I Gulliver n'a pas toujours été attaché en captif par les lacets et les rubans des Lilliputiens. Le temps est enfin arrivé où l'animal à deux pieds, sans plumes, qui a été créé pour régner en maître sur la planète, doit secouer le joug des civilisations impuissantes à le rendre heureux. Il faut qu'il reconquière sa liberté et qu'il en jouisse pleinement.
Ce préambule expectoré, l'orateur nous montrait Fourier prenant dans ses puissantes mains la Terre et la, pétrissant et la repétrissant comme David (d'Angers) l'aurait fait pour un petit bloc d'argile. Le Réformateur changeait tout. Il abaissait les monts, surélevait les vallées, faisait fondre les glaces du pôle pour faire couler des fleuves dans les sables du désert. Un de ses premiers soins était de reboiser le sol de l'Univers, qui est devenu par trop chauve. Il a planté partout l'eucalyptus, le chêne, le sapin, l'arbre à fruits, en sorte que le Soudan, le Congo et le Sahara deviennent des Edens. La mer est dessa-
lée ; elle devient un lac avec le goût de la limonade. Il n'y aura plus de fièvres ni de pestes
Ici quelques-uns des auditeurs ayant laissé voir ml signe d'incrédulité, le causeur s'arrête pour rétorquer ce commencement de doute.
« Eh quoi ! ce que je viens de dire vous cause de l'étonnement ? Et je ne suis qu'au début des miracles promis, puisque je ne vous ai pas encore parlé des volcans éteints, des Flores et des Faunes fondées, ni des créations contremontées. Quelle surprise va donc être la vôtre si je vous dis, par exemple, qu'un jour, après avoir marié la jument du Limousin au lion de l'Atlas, on obtiendra d'eux, comme rejeton, un porteur d'une douceur d'agneau et dix fois plus rapide, non que le cheval, mais que le zèbre des Arabes ? Celuilà en moins de cinq minutes pourra aller transmettre une dépêche de la Butte Montmartre à l'Observatoire. Vous dites que ce n'est pas possible? Mais que de choses impossibles n'avonsnous pas vues depuis cent ans ! Est - ce que Montgolfier n'a pas créé l'aérostat ? Benjamin Franklin n'a-t-il pas enchaîné la foudre ? Est-ce qu'on ne vient pas d'inventer la pisciculture ? Est-ce qu'on n'est pas en train de changer le monde au moyen de l'électricité? Est-ce que l'on ne se joue pas du courroux des océans avec le câble sous-marin? Est-ce qu'il n'y a pas au Jardin d'Acclimatation un quadrupède qui est moitié bœuf, moitié mouton? Hommes de peu de foi.
attendez encore trois cents ans, une minute à l'horloge des siècles, et vous en verrez bien d'autres ! ))
Un soir, un des auditeurs se mit à l'interrompre.
(( Et la femme, Toussenel, cjue deviendra- 1elle en Harmonie?
La merveille des merveilles, répondit -il. Quoi cju'en disent ses détracteurs, la femme est essentiellement éducable. A force de perfectionnements, on peut la mener juscjuaux limites du divin au double point de vue de la beauté du corps et de la splendeur de l'esprit. Qu'était cette créature à l'origine du temps, à répoc[ue des habitations lacustres, si vous voulez? Comparativement à ce qu'elle est de nos jours, ce ne pouvait être qu'une espèce de monstre. Mal nour-, rie, mal abritée, incessamment sous la crainte, puisqu'elle était toujours guettée par les fauves et par les sauriens, marchant nu-pieds, ne parlant que par signes ou par onomatopées, vu cju'un langage phonétique n'était pas encore formé, elle devait présenter aux yeux un portrait peu flatteur. Vous pensez bien cju'elle ne peignait ni ne parfumait ses cheveux, les ustensiles du coiffeur et l'eau de Lubin n'étant toujours que des rêves. Elle n'avait pas non plus de ciseaux pour se rogner les ongles. Avec quoi se mouchait-elle? Il est probable qu'elle cueillait sa fine batiste à la branche des arbres.
Suivant les géologues, elle et son mari avaient alors pour ennemi intime le grand ours des cavernes. Quand le ménage n'était pas mangé par lui, quand ils parvenaient à le tuer, après l'avoir découpé en côtelettes saignantes, elle se servait de la peau pour en faire une robe de bal. Telle était donc celle qu'on nous donne comme ancêtre. Mais admirez ce que le temps, l'étude, l'art et l'amour ont fait de ce rudiment ! De même que de patients horticulteurs ont, un jour, cultivé un amer et grossier sauvageon d'Asie pour un faire ce diamant végétal qu'on appelle la pêche de Montreuil, la gloire de nos desserts, de même les artifices de la civilisation ont transformé la femelle des premiers âges en cette statue vivante d'aujourd'hui incomparablement plus belle que les chefs-d'œuvre des sculpteurs d'Athènes. Mais que ne fera-t-on pas du même objet, d'ici à trois cents ans, c'est-à-dire quand l'Harmonie fleurira d'un bout à l'autre de la Terre ? Messieurs ! rien qu'à cette pensée, leau m'en vient à la bouche ! »
Il s'arrêta ici et fut salué d'unanimes applaudissements.
Il y avait des jours où nos buveurs de bière s'occupaient de choses sérieuses. Au fait, comment ne pas échanger quelques idées sur les grands rêves scientifiques du siècle? Toussenel
donnait parfois le signal de discussions sur ces matières, Gustave Planche aussi. Voilà qu'un soir la causerie s'alluma sur une merveilleuse utopie, sur un tunnel à creuser sous la Manche, de Calais à Douvres. Deux voix éloquentes, celle d'un philosophe et celle d'un critique d'art se renvoyaient l'objection comme on fait d'un volant sur deux raquettes.
Ils parlaient d'abord d'un pont tout à fait imaginaire.
(( On ira un jour, très prochainement, la canne à la main, de Douvres à Calais et de Calais à Douvres.
— Comment ça ?
— Grâce au pont sur la Manche.
Jusqu'à ce jour, ce n'a été qu'un rêve d'ingénieur. La chose a commencé dans un souper où trois anciens élèves de l'Ecole polytechnique buvaient de la tisane d'Aï. Vous, savez combien ça pétille et comme ça monte vite au cerveau. Au dessert, ils se mirent à parler science, art, hydrographie, progrès de l'industrie, circulation de l'argent et des idées. De tous côtés, la vapeur, la télégraphie sous-marine et la téléphonie font tomber une à une, comme sous la baguette d'une fée, les vieilles barrières qui séparaient les peuples. Résultat déjà visible à l'œil nu: il n'y aura bientôt plus de frontières. Que verrons-nous demain? Qui sait ? Demain tous les fils d'Adam pourront peut-ètrese donner fraternellement la main. »
Tout à coup, en trempant un biscuit de Reims dans son verre, l'un des trois convives prit la parole. Au temps où nous sommes, on appelle cela tenir le crachoir. Surmené par la mousse du Champagne, il fut éloquent comme on l'est volontiers à table. Pardieu, il appelait de tous ses vœux le grand jour dont les camarades venaient déparier, et même, à sa prose il mêlait un vers ou deux de la cantate démocratique faite par Pierre Dupont en 1848. Vous vous rappelez ça : (( Les peuples sont pour nous des frères... des frères. )) Une sorte de catéchisme pour les républicains de la primitive République. Pourtant, après une seconde gorgée de philtre champenois qui aidait à l'épanouissement de sa pensée, l'orateur s'arrêta court.
- (( Oui, disait-il, au milieu du xx" siècle, le siècle de demain, nous entendrons sonner l'heure solennelle tant désirée par J.-J. Rousseau, où tous les hommes ne formeront qu'une seule famille, mais.., mais... il y a l'Anglais ! » L'objection, en effet, était sérieuse. Qu'est-ce que l'Anglais? un bipède à part. L'anthropologie le classe dans la Faune humaine comme un animal à poil roux et à dents canines, le plus insociable de tous les êtres créés. Sur mille hommes agglomérés en un lieu quelconque, l'Anglais se reconnaît à première vue. Henri Heine disait : (( L'Anglais ? Il a une morgue hautaine et neigeuse comme le Saint-Bernard. )) Il peut y avoir
des croisements entre un naturel des îles Britanniques et les autres races, mais c'est peine perdue. L'Anglais ne s'assimile pas avec autrui. Il demeure Anglais.
Ce cjui le prouverait une fois de plus, si cela avait besoin de démonstration, c'est ce qui se passe en ce moment entre Londres et Paris. S'associant à d'intrépides financiers, nos ingénieurs, un peu poètes, ont imaginé de reprendre l'affaire du Pont sur la Manche. Le Times raconte qu'en présence de trois grands clubs, ils ont exhibé des plans, des cartes marines, des dessins, des chiffres, le tout étant arrangé pour faire voir combien cette généreuse utopie serait un projet réalisable. Or, le même Times nous apprend que ces téméraires ont été reçus comme un quatuor de chiens dans un jeu de quilles.
L'Anglais ne veut pas cesser d'être isolé.
En particulier, il ne lui plairait en rien d'être soudé à la France. — Pourquoi? — Il y aurait, d'abord, la raison d'une antipathie historique. Depuis les prouesses de Guillaume le Conquérant, John Bull déteste Jacques Bonhomme, et il l'a fait voir en vingt circonstances, notamment en faisant brûler Jeanne d'Arc. Dans ces derniers temps, lord Palmerston, très fin renard, avait enguirlandé Napoléon III, mais pour lui faire tirer les marrons du feu en Crimée, au Liban, en Chine, au Mexique, et vous savez que c'est le peuple français qui a été le dindon de la farce.
Les Anglais ne veulent de nous que pour nous duper. Que parlez-vous d'un monument de l'art ou de l'industrie, pont ou tunnel, qui aurait pour résultat de relier leur terroir au nôtre ? Cette seule supposition leur donne la chair de poule. Il y a, d'ailleurs, là-dedans une question de physiologie : John Bull redoute la galanterie française. N'ayant en lui rien d'un militaire ni d'un conteur de fleurette, il craindrait plus que la peste, et notre petit pioupiou en pantalon rouge, et même le pâlegommeux de Grévin, qui conduit le cotillon.
— Ces chenapans-là, dit-il, nous prendraient nos petites misses aux yeux bleu mer.
Mais cet aveu, dicté par l'épouvante, l'Anglais ne le fait qu'à lui-même. Les motifs de son refus, ceux qu'il avoue, il s'efiorce de les chercher ailleurs. Il les trouve alors dans toute sorte d'hypocrisies. Il dit, par exemple, qu'un pont à jeter sur la mer est un rêve d'esprits malades. Il ajoute que la sonde ne peut pas toucher le fond de 'l'Océan et qu'on ne pourrait y bâtir des piles. Il tire donc du fait cette conclusion que le mieux est de ne pas se casser la tête à ce conte bleu et qull convient de laisser les choses telles qu'elles sont, sans offenser la sainte Routine.
Voilà dix ans, bien comptés, qu'il se retranche dans cette argutie, toujours, toujours, toujours la même. Cependant, voyez la contre-partie. En véritables petits-fils de ce Prométhée, qui, mal-
gré le mauvais vouloir des dieux, est allé, un jour, dérober le feu au ciel, nos ingénieurs sont des opiniâtres. Ils ne lâchent pas prise. Ils tiennent pour le projet aujourd'hui plus que jamais. Trois ans de travail et la bagatelle de 500 millions, disent-ils, et l'on pourra se promener sur le détroit du Pas-de-Calais comme suj; le macadam, au boulevard des Italiens.
Ne dites pas non. Il n'y a point, en effet, à crier à l'impossible après les prodiges dont nous sommes témoins depuis cent ans. Est-ce que la foudre n'a pas été enchainée par l'homme? La vapeur n'aplanit-elle pas les mers? Ne nivellet-elle pas les vallées ? Ne creuse-t-elle pas les montagnes? Ne se parle-t-on pas très distinctement du Havre à New- York ? Est -ce qu'en ménageant l'électricité, Edison n'est pas en train de fabriquer un soleil de nuit qui sera aussi brillant que l'autre ? On a raté un isthme, mais on en a percé un. Qui sait si demain, l'aérostat étant perfectionné, on ne parviendra pas à voguer sûrement dans l'éther comme un yacht navigue sur la Méditerranée ? Ainsi la merveille rêvée se peut donc ! Qu'on fasse donc le pont !
Non, elle ne se peut pas, la merveille, et tout simplement parce que les Anglais s'y opposent. Cette fois le Times n'aura point menti. Ils ne veulent pas.
Après ça, sachons tout comprendre. Que leur veut-on? Pourquoi les troubler dans la quiétude
de leurs trois Iles ! Que la science moderne les laisse donc en repos ! Ces insulaires ont l'esprit mal fait, et ce n'est pas sans cause. Une masse d'eau amère sans cesse courroucée les entoure de toutes parts. Ils ont un ciel gris, toujours pleurard. Leur soleil est une lune. L'air qu'ils respirent est la fumée de la houille. La langue qu'ils parlent ressemble au ramage de la pie. Primitivement, à l'époque saxonne, toutes leurs femmes étaient rousses, et ils ont dû mettre à peu près dix siècles à les rendre châtaines ou brunes, mais chacune d'elles, dit-on, n'a que deux mains gauches. Mais, après tout, ils forment un des plus "grands peuples du monde connu, et ils s'entendent mieux qu'aucun autre à économiser le bonheur social. Ils demandent à ne point partager. Les Anglais ! en mettant tout leur génie à organiser la marine, ils sont arrivés à annexer l'univers entier à leur terre de canards sauvages. Le globe leur appartient. Ils ont fondé les Etats- Unis, l'Australie, la Jamaïque ; ils possèdent l'Inde, qui est un paradis terrestre; ils ont le Canada, Ceylan, Sierra-Leone ; ils viennent de mettre la main sur Chypre et aussi sur l'Egypte. Sur un geste fait par eux, mille vaisseaux partent, chaque jour, de Liverpool pour aller leur chercher, à travers les écueils, le riz, le sucre, le café, le cacao, le meilleur miel, les meilleurs vins, la meilleure viande, les meilleurs poissons. Londres, leur capitale, étant la ville notoi-
rement la plus riche du globe, ils peuvent avoir, et ils ont, à prix d'or, toutes les superfluités du luxe, toutes les conceptions des arts, toutes les blandices de la civilisation. C'est pour eux que l'Italie fait des musiciens et des chanteuses ; c'est pour eux que la France nourrit des peintres et des auteurs dramatiques ; c'est pour eux que l'Espagne dresse des danseuses et fait mûrir son raisin ; c'est pour eux que les pays Scandinaves pèchent leurs soles et leurs saumons. La Russie leur envoie son gibier, la Chine sa soie, le Japon ses chrysanthèmes ; l'Autriche son Johannisberg. Je vous le répète : en vertu du libre échange, qui est de leur invention, toute la famille humaine a l'air de ne travailler que pour eux et pour leur permettre de s'empifîrer royalement.
Au milieu de tant de délices, qu'ils digèrent avec une effronterie superbe, ils sont comparables au prodigue et à l'avare En d'autres termes, ils ont le cœur entouré d'une cuirasse d'égoïsme. Voilà comment, voilà pourquoi il ne leur plaît pas de se laisser approcher. Un tunnel sous la mer! Un pont sur la Manche, eh ! ce serait une invasion des Français qui les empêcherait de cuver en paix leur ambroisie. Mieux vaudrait à leurs yeux un déluge de phoques ou de requins voraces.
Un chemin de fer de Paris à la lune se fera peut-être un jour ; le Pont sur la Manche ne se fera jamais.
Des discussions scientifiques, ils en engageaient à perte de vue sur toute chose. Assurément l'extravagance avait une très grande part dans ces débats. A tout moment la haute fantaisie s'y mêlait à l'ignorance et, dès lors, pour un sage, il eût été difficile de mesurer ce qui se disait, ce soir-là, d'insanités dans ce coin de Paris, mais, pour l'auditeur qui aimait les paradoxes, ces logomachies n'étaient pas dépourvues de charme. Que demandent les femmes à la lecture des romans si non l'aperception d'une chimère ? Que va-t-on voir et entendre au théâtre, si ce n'est l'art de déraisonner? Au Divan, la divagation, le rêve et la critique étaient de règle. J'y ai assisté à des passes d'armes oratoires qui pouvaient rappeler dans le même quart d'heure : la grande parole de Socrate et les quolibets de Paul Scarron. Est-ce que ces disparates ne sont pas un des attraits de la vie de Paris?
En 1865, un de nos paysagistes céda au désir d'étudier la géologie. On lui donna pour maître un membre de l'Académie des sciences, porteur d'un beau nom. Au bout de dix leçons, l'artiste nous revint, un soir, tout effaré, troublé depuis la racine des cheveux jusqu'à la pantoufle. Il bégayait d'épouvante en nous parlant.
(( Ah çà, lui demandèrent les amis, qu'avezvods ?
— Ce que j'ai ? Mais les choses terribles que je viens d'apprendre.
— Quoi donc?
— Eh ! dame, une notion scientifique des plus inquiétantes : c'est que la croûte solidifiée sur laquelle nous vivons et qui nous sépare de la matière incandescente formant la masse de la terre ait, par rapport au volume de celle-ci, l'épaisseur de la feuille de papier de soie dans laquelle est enveloppée une orange. »
Il avait peur d'une explosion.
Le cri d'un pauvre peintre ne rappellc-t-il pas les terreurs de Pascal ?
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Une promotion de l'Ecole Normale. — Révolution du 24 février. — Rivalité de la rue d'Ulm et de !a rue des Postes — Ils se font journalistes. — Seize noms. — Prévost-Paradol et Hippolyle Taine. — Conseils et mercuriales d'un ami. — L'homme au yacht. — L'enrôlement ménagé par Edmond About. — Ministre de France au.x Etats-Unis. — Un épisode relatif aux élections législatives de 1869. — Lettre à Ludovic Halévy. — Suites de la guerre de 1870. — Un suicide. - Malheurs de famille. — Souvenirs à propos de l'Académie française, — Ce qui s'est passé dans le jardin de Passy. — Les objurgations de Jules Janin sur les chefs du parti parlementaire. — Deux tirades. — Pleurs du Prince des Critiques. — De l'intervention de M. John Lemoinne.
Avant de reprendre ce récit, je demande à introduire ici une parenthèse afin d'expliquer l'entrée assez brusque dans la vie publique, d'une élite qui devait y faire sensation. A la veille de la Révolution de 1848, vingt ou vingt-cinq étudiants de haut goût se destinaient à l'Ecole Normale, et devaient y former la plus retentissante des promotions. Tous, par leurs racines, venaient de la petite bourgeoisie et même du peuple. Par la délicatesse de leur éducation, ils frôlaient le monde aristocratique. Par la variété de leurs connaissances et la hardiesse de leurs idées, ils pouvaient devenir les chefs de la démo-
cratie. Suivant le programme de la rue d'Ulm,. quinze années d'études assidues les avaient disposés à exercer le professorat, carrière honorable, à bon droit honorée, mais dont l'austérité jure désormais avec le sybaritisme de nos mœurs. Ils y tendaient tons néanmoins, pressés parla loi de la nécessité, mais la rapidité et l'imprévu des événements les arrêtaient dans leur marche, les faisaient dévier de la ligne à suivre, et allaient faire d'eux, pour ainsi dire à leur insu, des écrivains et surtout des journalistes.
Se faire journaliste, c'est bientôt dit. Le premier déclassé venu s'y croit propre. Que j'en ai vu se jeter sur une feuille volante, semparer d'une plume, la tremper dans l'encre ou dans la boue, tracer cent lignes et se croire, l'œuvre faite, autre chose qu'un pauvre hère! Les Normaliens, eux, pouvaient se supposer faits au métier. Comment n'auraient-ils pas eu cette belle illusion ? Au sortir de leur Ecole, ils avaient un diplôme. On leur avait appris à penser, à former des mots, à composer des thèses, à bien savoir ce que parler veut dire. Voilà pour la forme. Mais le fond? La philosophie préchée par Victor Cousin ou ses suppléants, suffisait-elle à nourrir leur conscience ? Journaliste, Benjamin Constant Ta été ; Chateaubriand l'a été ; Paul-Louis Courier l'a été, et il en a souffert ; Armand Carrel Ta été, et il en est mort ; Lamennais l'a été, et il y a usé sa vie. Combien v ont succombé obscure-
ment, en martyrs ou en héros, si vous voulez ! Que venez-vous y faire? Avez- vous des idées à semer, ou un drapeau à défendre? Avec qui marcherez-vous! car un journal est un corps de garde, — ou même un régiment-, — suivant un mot d'ordre, obéissant à une discipline, et allant audevant des hasards de la guerre. Prenez garde : il y a peu de salaire à recueillir, mille rivalités hostiles à affronter, toute sorte de coups à recevoir et, le plus souvent, si vous êtes de l'opposition, un procès dans lequel un homme en robe noire ou en robe rouge aura le droit, sans vous concéder celui de la réplique, de vous traiter de tous les noms. Après quoi vous pourrez avoir successivement un dossier judiciaire, l'amende, la prison, l'exil et, finalement, l'abandon de ceux pour lesquels vous vous serez sacrifié. Ils ne savaient certainement rien de ça, ces jeunes gens. Ils se sont donc improvisés journalistes. Plusieurs l'ont été avec éclat, avec un peu de gloire même, mais, en voyant la soudaineté presque fulgurante avec laquelle ils ont brillé, puis disparu, on ne peut s'empêcher de répéter le mot de Félix Pyat, une des victimes : « La presse est un autre monstre de la Crète, qui dévore ce qu'il y a de plus brillant dans la jeunesse d'Athènes ».
Encore une fois, ils ne voyaient que le beau côté de la profession, tant honorée encore, il y a cinquante ans. Pas un n'avait l'air de supposer qu'il y eût un revers à la médaille. D'ailleurs ils
cédaient à ce sujet comme à l'irrésistible ascendant d'un apostolat. Nourrissons de l'Université voltairienne, étant à cause de cette origine en hostilité constante avec le noir collège de la rue des Postes, ils avaient respiré l'air des barricades. Un peu de virus révolutionnaire se mêlait donc, même à leur insu, au sang qui coulait dans leurs veines. Quand la République fut proclamée à l'Hôtel de Ville par la voix de Lamartine, ils racclamèrent avec transport. Entre nous soit dit, M. l'abbé Gaume, l'homme du Ver r^ongeur, n'a peut-être pas mal vu, quand il a dit que les chefs-d'œuvre des deux antiquités, la grecque et la latine, n'ont pas été étrangères à l'explosion de cet enthousiasme. Mais passons, et voyons si le jeu de la nécessité ne les a pas poussés à se faire publicistes.
Mil huit cent cinquante et un touchait à sa fin.
Tous venaient de passer les examens d'usage, formalité à la suite de laquelle il n'y avait plus qu'à les éparpiller dans les deux cents établissements scolaires où ils auraient pour fonction de décrasser l'intelligence des potaches. Tout à coup, en pleine nuit d'hiver, survint le coup d'État qui, pour première conséquence, avait comme programme de refouler dans le néant tout ce qu'on leur avait enseigné. La consigne était désormais, vu la Loi Falloux, de s'assujettir aux pratiques de leurs adversaires. De plus, on leur
demandait foi et hommage en l'honneur du nouveau maitre. Quoique très pauvres et n'ayant pour vivre que le mince traitement de leurs chaires de professeurs, tous protestèrent ; presque tous refusèrent de prêter serment à celui qui venait de violer le sien, ce qui était renoncer à leur carrière et se mettre sur le pavé, sans feu ni lieu.
Que faire alors ? Ils ne se voyaient qu'une ressource, celle de se jeter dans les lettres, où, du reste, ils furent reçus à bras ouverts, la proscription ayant éclairci les rangs et emporté au loin les plumes les plus alertes et les plus glorieuses. Ces débutants, au surplus, avaient en eux tout ce qu'il fallait pour se produire en maîtres. En passant, je n'en citerai qu'un petit nombre, ceux qui se sont fait un nom. Tout le monde connaît MM. Jacques, Despois, Deschanel, Albert, ChallemelrLacour, ' Hervé, Villetard, Edmond About, Francisc|ue Sarcey, Hippolyte Taine, A. Grenier, Dottain, J.-J. Weiss, Alfred x\ssolant, Lenient, auxquels je demande à ajouter le nom de l'intrépide Rogeard, l'auteur des Propos de Labienus. Mais celui de tous qui avait manifesté son opposition avec le plus de crânerie, c'était Prévost-Paradol. Celui-là était aussi le plus jeune et le plus enrichi d'un don de nature, et il n'y a aucune exagération à dire qu'il a été, dèslepremier jour, l'improvisateur le plus brillant de cette vaillante pléiade.
On vient de voir comment ils ont été forcés de jeter la robe de professeur aux orties Les voilà donc disséminés dans le monde de 1852, si profondément troublé. Presque tous sont déclassés, à la recherche d'un état qui ne jure pas trop avec leur manière d'être ; mais, soyez tranquille, il s'établira entre eux et à leur insu, par tradition, une sorte de franc-maçonnerie. Ils s'aideront autant qu'il leur sera possible de le faire sous un régime qui les poursuit avec les yeux du soupçon. Sachant combien est rude pour le quart d'heure le combat de la vie, ils se sont groupés en une espèce de bataillon sacré. C'est, du moins, ce que nous avons vu, c'est ce que nous apprend surtout, avec de curieux détails, la correspondance d'Hippolyte Taine, récemment publiée. Ainsi qu'on le sait, ce dernier avait été, en 1848. le premier en rang, c'est-â-dire. suivant l'argot de l'Ecole, le Cacique de la promotion. Etant de deux ou trois ans plus âgé que Prévost-Paradol, il prenait sur lui les droits d'un aîné, mais en entourant ce cadet d'une affection de frère.
Dans la correspondance dont nous parlons, il fait de lui un Télémaque et s'efforce de lui parler avec une onction tout à fait fénelonienne. On voit qu'il craint de le voir se jeter dans l'opposition, bien qu'il y soit lui-même. En effet, à la sortie de l'Ecole, comme cela coïncidait avec le retour de l'influence cléricale, comme les examinateurs s'étaient effravés de la hardiesse de ses
idées philosophiques, on lui avait infligé, en guise de pensum, un petit poste de professeur subalterne, au collège de Nevers, dans une contrée peu littéraire, quoiqu'elle produise des menuisiers qui font des vers. C'était donc de ce lieu d'exil qu'il écrivait à son jeune ami, encore sur les bancs. Taine est sans doute aussi libéral que lui, mais, quoi qu'il en doive dire plus tard, il a bu l'élixir de l'éclectisme à la tasse de Victor Cousin, le grand maître, et, toute sa vie, il pactisera avec les puissants. — Est-ce que Platon ne s'est pas assis en parasite à la table de Denys de Syracuse-? — L'indépendance chez un philosophe, c'est très joli à dire, mais il faut reconnaître aussi que le perdreau aux truffes est une bonne chose. Voilà pourquoi il prend sur lui de morigéner le jeune potache. — « Comment ! tu acclames Proudhon ! Prends garde ! La politique va t'emporter. Tu vas t'enrôler sous un drapeau ; puis, une fois dans la vie de l'action, comment pourras- tu revenir à la vie de la pensée? Le retour sera fermé. Ne l'est -il pas déjà ? Et n'est-ce pas déjà cette ardeur pour la politique et pour l'action qui l'empêche d'étudier et de chercher la lumière ? » Dans dix épitres du même genre, toutes d'un ton paternel, le futur auteur des Origines de la France moderne prêche ainsi ce novice. Il le conjure d'avoir à se consacrer uniquement à l'étude de la philosophie et des lettres, mais le fougueux adepte des nouveautés révolu-
tionnaires n'écoute rien et, dès ce moment, semble être poussé par la fatalité qui l'entraine à une fin tragique.
Prévost-Paradol a voulu voir le Divan. Il y est venu une ou deux fois, accompagné d'un ami et comme à la dérobée. On peut bien supposer que ce qui l'y amenait n'était pas le besoin de jouer au jacquet ni la soif de la bière. Il s'y faufilait en curieux et afin de se rendre compte par le témoignage de ses yeux de ce que pouvait être ce milieu où évoluaient les mœurs littéraires du temps. Très brave, téméraire même, la plume à la main, ainsi qu'il l'a si brillamment démontré au Courrier du Dimanche, il était vis-à-vis des gens du monde d'une timidité de jeune fille. Tant de réserve prenait peut-être sa source dans le mystère de sa naissance, laquelle, comme on sait, sentait grandement la Bohême, puisqu'elle sortait tout à la fois du théâtre et de la littérature de 1830, d'une tragédienne et d'un fabuliste juif. Mais, après tout, cet enfant de l'amour n'était pas seulement un esprit d'une belle élévation ; il a été encore un improvisateur de premier ordre. Il a jeté sur le papier, en se jouant, cinq cents beaux articles de journal, et de ces pages irréprochables, si habilement ciselées, il a formé trois ou quatre livres, des meilleurs de l'époque. Si le destin lui eût permis de vivre dix ans de plus, point de doute qu'il n'eût fourni des preuves encore plus éclatantes de son talent si français.
Datant de 1848, dont les cris d'affranchissement avaient séduit sa jeune âme, adversaire du Second Empire, il a eu, sur la fm de ce régime, la faiblesse de tomber dans la glu que le pouvoir lui tendait et à laquelle, d'ailleurs, presque tous les Normaliens d'alors se sont laissé prendre ; mais, à l'heure dont il est question, lors de l'apparition au petit café, il ne cessait pas d'être un homme libre de toute attache. Toujours prêt au combat, il multipliait, sous vingt formes diverses, la ciiarmante acrimonie de ses critiques. Etait-il monarchiste ou républicain ? Il ne s'est jamais expliqué sur cette question. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il se flattait d'être un enragé de libéralisme. En réalité, ainsi que tous les nourrissons de la rue d'Ulm, il était tout plein des idées de Michel Montaigne, qu'il assaisonnait avec l'ironie de Voltaire. Il me semble qu'on pourrait trouver l'expression réelle de sa pensée dans le frais et mélancolique portrait qu'il a tracé d'un philosophe errant, d'un type qu'il aurait sans doute rêvé de réaliser par lui-même.
Ce crayon porte la date du 23 mars 1863, et je le donne ici afin de faire bien comprendre cette personnalité d'un publiciste qui s'entendait à mêler les formes poétiques à l'analyse des choses de la politique, ce qui n'avait encore été pratiqué que par Benjamin Constant et Chateaubriand.
« J'ai toujours envié, malgré moi, les heureux possesseurs de ces yachts légers et commodes,
qui, s'ils connaissaient leur bonheur, pourraient passer leur vie entière sur les eaux, cherchant les plus doux climats sans se donner le trouble d'avoir une patrie, jetant aujourd'hui l'ancre avec rindifférence curieuse du voyageur, auprès d'une cité en deuil ; demain, auprès d'une ville en fête, glissant sur les eaux comme l'oiseau de passage, insensibles à tout, excepté au plaisir de vivre et au plaisir de voir. »
Comment, à sept ans de là, a-t-il pu oublier une si belle insouciance ? Pourquoi s'est-il jeté en étourdi dans le tohu-bohu des fonctions publiques ? Voici de quelle façon la chose a été expliquée. Pour durer, Napoléon III préparait le coup de théâtre qu'on a appelé « lempire libéral ». Avant tout, il lui fallait des appuis et il comptait les rencontrer dans la jeunesse de l'Université et des lettres. Edmond About était alors en pleine vogue, il était aussi de ceux qui paradaient aux réceptions de Compiègne. Ce fut à lui qu'on s'adressa pour avoir des recrues, et ce fut lui qui enrôla Prévost-Paradol en lui offrant d'aller à New-York en qualité de ministre.
La négociation fut d'autant plus facile que, la surveille, le nouveau favori venait d'approcher de ses lèvres la coupe des grandeurs. On l'avait élu membre de l'Académie française. Ainsi l'avaient voulu MM. Thiers, Guizot et Montalembert, trois des Burgraves de la monarchie constitutionnelle qui soupiraient après le retour des
institutions parlementaires et qui poussaient ce conscrit à aller de l'avant. Pour un jeune père de famille qui avait sa fortune à faire, le poste ofïert était, d'ailleurs, des plus tentants Songez donc! Une grande situation, des honneurs, de gros honoraires, la perspective d'un bel avenir pour les siens. Qui eût refusé? Il accepta, fit signer ses passeports, eut une entrevue avec l'empereur et partit pour l'Amérique. Il ne devait pas en revenir vivant.
Ah ! sans doute, ce transbordement d'un vaisseau à un autre ne s'est pas effectué tout d'un coup. Il y a eu des temps d'arrêt, des hésitations et des préludes. En douze ans de temps depuis la sortie de l'Ecole Normale, il n'avait pas cessé de se livrer à la polémique, en sorte que, pour lui, le combat à coups de plume était devenu une habitude ; mais on sait que, dans nos mœurs, cet exercice de journalisme conduit presque toujours son homme au Parlement. Ce lutteur s'était fait un nom, et l'on venait pour ainsi dire de relever la tribune. Pourquoi n'aurait-il pas cherché à être député? Il se présenta donc aux élections de 1869.
Prévost-Paradol avait posé sa candidature à Nantes, dans une zone d'opposition royaliste, chef-lieu de cette Bretagne chevaleresque, mais qui est peu sympatliique aux idées de l'Université. Il va nous dire lui-même l'accueil qu'il y. a reçu. Si je m'arrête à ce récit, c'est qu'il touche
de près à l'histoire du temps. Toujours homme du monde, toujours Parisien, le candidat faisait ses tournées, dit un contemporain, à cheval, la rose à la boutonnière, et, entre deux réunions publiques, il conférenciait sur Corneille et sur Fénelon, une chose charmante.
Malgré ses occupations, il trouvait encore le temps d'écrire à ses amis de curieuses lettres, telle celle-ci, adressée à Ludovic Halévy :
Nantes, dimanche 9 mai 1869.
Cher Ludovic qui es une perfection,
. . . Ah ! mon Ludovic, comme je serai consolé aisément si j'échoue ! Pour quelques bons Français éclairés et honnêtes, dont la vue réjouit le cœur, combien de vilaines gens et surtout d'imbéciles ! Car. après tout, les sentiments vraiment mauvais sont rares, mais la bêlise est maîtresse du monde. Tu n'imagines pas ce que sont les cléricaux d'ici, comme on les appelle: et le parli avancé est plus sot encore.
Les lins veulent qu'on leur promette d'abolir l'armée et les impôts; les autres mettent tout sous les pieds du pape. Et quand on pense que la France en est partout là, comment être tenté de mettre la main aux affaires dans ce temps-ci? Je parlerai, ce soir, de mon mieux, mais je ne ferai ni une concession ni un mensonge. Je le voudrais que tu sais que je ne le pourrais pas. tant ma nature s'y refuse ! Je me montrerai bien tel que je suis, et si je ne leur conviens pas et qu'ils me laissent académicien comme devant , je serai bien loin de m'en plaindre.
Anatole Prévost-Paradol.
Ni concession ni mensonge î... Avec ce programme, Prévost-Paradol échoua piteusement. Il
obtint 1,959 suffrages sur 30,815 votants. Ainsi, cette candidature était un second essai dans la bagarre politique, une récidive qui tournait mal. En homme bien avisé, il aurait dû s'arrêter à ces deux rêves; mais non, encore une -fois, le destin le tenait sous sa main de fer et ne devait le libérer qu'à sa mort. A très peu de jours de distance, le mauvais génie revint et lui dit : « Veux-tu être ministre de France à Wasington ? )) Ce qu'il accepta, tant il est vrai que l'homme le plus résolu ne peut rien contre les mauvais vouloirs du sort.-
Prévost-Paradol a accepté de servir l'Empire après l'avoir vivement attaqué. Il a fait ses adieux à ses amis, et quand ceux-ci et ceux là lui ont serré la main, a-t-il discerné chez quelques-uns d'entre eux un sourire d'étonnement ou de blâme ? Mais laissons cela. Il a varié ! Il a changé ! Eh bien ! après ? Que celui qui a eu la vertu de garder à son chapeau la même cocarde lui jette la première pierre. Et, d'ailleurs, n'est-ce pas un des charmes de l'esprit français que la versatilité ? Nous venons de dire qu'il partit, mais ce n'était pas de franc jeu ni avec gaieté de cœur. Sa mémoire lui remettait sous les yeux dix-sept ans d'une opposition des plus retentissantes à l'ordre établi. Elle lui rappelait que, de tous les journalistes du temps, c'était lui qui avait le plus contrecarré les caprices despotiques de ce César qu'il allait servir et, suivant le langage des grands
boulevards, ces ressouvenirs étaient une mouche qui tombait dans sa jatte de lait. Il partit et, à peine installé, il vit qu'il y avait des points noirs dans notre ciel. Un étourneau, qui se donnait pour un aigle, déclara la guerre à un voisin, à un voisin armé jusqu'aux dents, et qui ne demandait qu'une occasion d'avoir à nous écraser, et ce fut ce qui arriva. Ne revenons pas sur cette douloureuse aventure, dans laquelle notre France a été sur le point de périr. Renfermons-nous dans le cadre de notre sujet. Après Sedan, à la première nouvelle de nos désastres, Prévost-Parodol vit, du premier coup, la situation que nos défaites lui faisaient; il s'en exagéra la portée, perdit la tète, courut à son rasoir et se coupa la gorge.
Tout autre enfant de ce siècle, un vrai sceptique, eût pris la chose plus doucement, serait revenu à Paris après la paix signée, aurait ri de ce grand mélodrame et serait allé, le matin, avec les amis, déjeuner d'une côtelette chez Tortoni. Est-ce que tel n'a pas été le jeu de deux ou trois autres de l'Ecole Normale, également ralliés à l'empire ? Ce même Edmond About, ce bel esprit, toujours recherché, le même qui, à six mois de là, l'avait racolé, était dix fois plus compromis que lai ; mais, par un tour de Pasquin et une étonnante évolution d'écureuil, il s'était retourné en agresseur contre le pouvoir d'hier, passait vite à la République en écrivant dans son journal : « L'homme du 2 Décembre portera dans l'histoire le nom de
Napoléon le dernier. » Tel avait été pour lui l'arrière-goût des galas de Compiègne. Mais pour celui dont on avait fait un ambassadeur aux États- Unis, — ainsi que je Tai noté plus haut, — Tévénement finissait de la manière la plus tragique. Il se tuait.
Ce n'était pas tout, par malheur; et il va eu une suite à ce sinistre. Ce serait même à faire croire à cette inéluctable fatalité des anciens qui frappait à coups redoublés sur la même victime. En recevant la lumière du jour, Prévost-Paradol était déjà le fruit d'un accouplement anormal, puisqu'il était un enfant naturel, et la loi civile, peu libérale, condamne ces fils de la femme en leur infligeant une réprobation imméritée. La jeune personne qu'il avait épousée, très digne épouse, souffrait, après ses couches, de troubles cérébraux et avait dû être internée dans une maison de santé. Des deux fils, nés d'elle, l'un mourut jeune, et l'autre, qui, en 1870, entrait dans sa dix-huitième année, imita son auteur et se suicida comme lui. Il restait une fille très belle, douée de tous les agréments et d'un esprit distingué. A l'aspect de tant de coups terribles, éperdue, toujours en pleurs, elle ne demandait qu'à fuir le monde et, un jour, tombant au pied d'un autel, elle s'est fait raser la tête et est entrée chez les Carmélites. — Philosophes réalistes, disciples de Zenon, vous qui posez en principe la puissance de la volonté et qui ne croyez
pas à l'intervention du destin dans la marche des choses humaines, que dites -vous de tous ces faits ?
Avant d'achever ce portrait d'un écrivain de marque, prématurément emporté par nos orages, je demande à rappeler ici une des plus belles pages qui soient tombées de sa plume. Ceux qui cherchent en littérature le secret de la petite bête ne manqueront pas de dire que c'est une paraphrase du cri de Virgile, quand il se proclame le prêtre des Muses : Ante omnia M usée quarum sacra fer o... Cela se peut, mais c'est aussi un superbe mouvement de la Conscience qui ne se serait pas manifesté dans une âme vulgaire. Fatigué de polémiques, las d'assister au perpétuel recommencement des mêmes querelles, arrivé à l'âge où un homme de cœur commence à chercher du regard le but de la vie, Prévost-Paradol a voulu trouver autant un refuge qu'un appui dans l'étude et dans la méditation : et c'est ainsi qu'il a jeté au vent du jour cette sublime clameur, vingt lignes qui ne périront pas :
« Salut, Lettres chéries, douces et puissantes consolatrices ! Depuis que notre race a commencé à balbutier ce qu'elle sent et ce qu'elle pense, vous avez comblé le monde de vos bienfaits ; mais le plus grand de tous, c'est la paix que vous pouvez répandre dans les âmes. Vous êtes comme ces sources limpides, cachées à deux pas du chemin, sous de frais ombrages. Celui qui vous ignore
continue à marcher d'un pas rapide ou tombe épuisé sur la route. Celui qui vous connaît accourt à vous, rafraîchit son front et rajeunit en vous son cœur. Vous êtes éternellement belles, éternellement pures, clémentes à qui vous revient, fidèles à qui vous aime. Vous nous donnez le repos et si nous savons vous adorer avec une âme reconnaissante et un esprit intelligent, vous y ajoutez par surcroît un peu de gloire. Qu'il se lèv^e parmi les morts et qu'il vous accuse, celui que vous avez trompé ! »
Il est à imprimer en lettres d'or, cet hymne sur le culte des lettres; mais pourquoi l'inspiré qui l'a tiré du fond de son âme s'est-il laissé égarer par l'ambition et comment n'a-t-il pas su conformer sa vie à ce programme si noblement tracé? Les divinités sont jalouses. Ne peut-on pas dire qu'à la vue de sa désertion, les muses se sont vengées ?
Les Muses antiques, irritées d'un abandon qu'elles ont pris pour un outrage, se sont-elles vengées, ou bien est-ce l'incompréhensible et aveugle fatalité qui a agi? En vue de certains faits dont les ressorts secrets échappent à notre courte vue, nous ne savons que penser ni que dire. Et le plus résolu devient mystique malgré lui. — Voyons, n'y a-t-il donc pas autour de tout homme un génie invisible, un sylphe, quelque démon tel que la Trilby de Charles Nodier, qui prend plaisir à brouiller le fil des existences ?
Comment ce normalien, opposant sans merci, s'est-il transformé si vite en un haut fonctionnaire du régime que nul n'avait plus combattu que lui-même ? Quand on se rappelle combien ce styliste recommandait la constance à l'étude et invoquait la protection des Muses, c'est à n'y rien comprendre. Avec un peu plus de patience, il menait la vie d"un sage; il était un autre Erasme ou un autre La Fontaine. Que dire ? Les destins ne l'ont pas voulu. Oui, je le répète, on ne me Tôtera pas de la tête : en cela, ce jeune discoureur qui savait si bien voir les choses, ce lettré qui raisonnait toutes ses actions, a été le jouet de la fatalité.
Sceptiques, Rationalistes, Positivistes, ne m'accusez pas, je vous prie, de folle crédulité. Rien de plus clair à ma vue que cette marque de la prédestination. En dépit de tous les avertissements, il glissait comme malgré lui sur la pente des ambitions politiques, un abîme au fond duquel il devait finir par disparaître. Déjà, en 1848, nous l'avons vu, enivré par les arômes de la seconde République. Naïf admirateur de Proudhon, il résistait aux remontrances de Taine, son Mentor de ce temps-là, et il faisait du socialisme en théorie. C'est donc que le sylphe commençait à s'emparer de lui, et cet enchantement devait continuer. Sous l'Empire, il bataillait en héros au Courrier du Dimanche, parfois aussi au Journal des Débats. Pas un des plus acharnés n'a
lancé autant de traits à l'adresse du César d'alors^ et c'est miracle qu'il n'ait pas été appelé au prétoire, condamné à l'amende, mis en prison, ou envoyé en exil. Mais non, il avait à poursuivre sa route. Ainsi rien ne l'a arrêté. En 1868, autre phase. Les vieux parlementaires qui l'avaient fort applaudi, le faisaient asseoir sur le fauteuil académique. Pour l'ordinaire, chez les écrivains, on regarde ce fait glorieux comme un point final, comme le couronnement de la carrière. Non, non, le génie mystérieux dont j'ai parlé le tenait toujours et ne lelâchait pas.Il lui soufflait à l'oreille le désir d'être député, et, le lendemain, en 1869, le pauvre garçon, fort étonné, a été un raté du suffrage universel. La même puissance mystérieuse s'est amusée à faire de lui un ministre de France à Washington et l'a ensuite entraîné jusqu'à être le meurtrier de lui-même.
Qu'on me permette ici de dire un mot à propos de la manière dont on fait chez nous les immortels (Alphonse Daudet l'a détaillé en grand dans un livre charmant à tous égards, mais il est des points d'histoire qu'il n'a pu connaître).
Deux ou trois des contemporains ont bien voulu nous faire des confidences sur l'état du candidat visant le quai Conti. Croyez bien que ceux que Néron vouait aux bêtes du cirque avaient moins à endurer. Ne parlons, si vous voulez, que de ce qu'a raconté Alfred de Vigny, lorsqu'il alla s'incliner devant la perruque de Royer-Col-
lard. Il n'y a certainement pas eu de supplice comparable aux rudesses de langage ni à l'élégante impertinence du vieillard recevant l'auteur de Stello, comme un millionnaire d'aujourd'hui ne recevrait pas son laquais.
Bien entendu, Alfred de Vigny ne fut pas élu cette fois ; il dut revenir à la charge; il eut même, je crois, à attendre que le cruel septuagénaire fût mort. Plusieurs années s'écoulèrent ; c'est vous dire qu'il eut à recommencer quatre ou cinq fois le chemin de croix des visites.
Une visite comme celle qu'on a à faire à feu Royer-Collard, passe; on en prend son parti, on avale à la hâte le crapaud dont a parlé Chamfort, et tout est fini par là. Mais quand il y en a trentesept, trente-huit et trente-neuf de ce même tonneau, l'homme le plus résolu finit par vaciller sur ses jambes ; la volonté la plus énergique s'agenouille tout à coup comme un cheval de sang qui refuse de traverser un bourbier. On remet brusquement son chapeau sur sa tête, on reprend sa canne; on salue, puisqu'il faut toujours être poli, même pour ceux qui s'étudient à ne pas l'être, et l'on s'en va.
({ Mon Dieu, je voulais bien me retirer, nous disait Jules Janin, lors de son fameux échec, mais le moyen de le faire après avoir eu la faiblesse d'écrire une lettre de postulat au secrétaire perpétuel, qui était alors M. Villemain, un vieux confrère? Ajoutez que j'avais prévenu mes
amis, ma famille, mon jardinier ; considérez encore que cent journaux annonçaient ma candidature, et que, sur le nombre, cinquante seraient aux anges d'apprendre mon insuccès ! Et puis j'ai la goutte : j'avais déjà fait beaucoup de chemin à pied, gravi beaucoup d'escaliers, gratté, frappé et sonné à beaucoup de portes. Fallait-il déserter l'entreprise après tant d'efforts ? Vous connaissez notre joli monde ! Il se serait trouvé quelque part, dans un foyer de théâtre ou ailleurs, un blagueur pour dire : « Laissez donc ! S'il y renonce, c'est qu'il se sent indigne ; c'est qu'on l'aura convaincu de quelque vilaine chose comme en commettent tous vos gazetiers ; par exemple, il aura volé des couverts d'argent chez des bourgeois qui auront eu l'imprudence de l'inviter à dîner ; pour le moins il aura pris une petite cuiller. » Eh bien, c'est parce que je connais la vie d'à présent que j'ai persisté ».
Jules Janin a persisté, et il n'a pas été élu d'emblée ; il n'a été nommé que quatre ans plus tard, mais cette fois en se défendant de sortir de son chalet de Passy.
« J'aimerais mieux me tirer un coup de revolver dans la tête que de recommencer une seule visite », disait-il, et il avait trente-huit fois raison.
Je me trouvais, à Passy, 5, rue de la Pompe, dans le joli petit jardin de Jules Janin, lorsqu'on
vint apprendre au Prince des critiques la chose étrange qui venait de se passer au palais de l'Institut. C'était un vendredi, dans la matinée. La veille au soir, ayant à faire un immortel, l'Académie française avait élu Prévost-Paradol, cet Eliacin de la presse libérale, qui ne s'était même pas donné la peine de poser sa candidature. Cette élection était donc inattendue, même de celui qu'elle couronnait. Pour l'auteur de Barnave, c'était comme un coup de foudre. La semaine d'avant, quand il finissait les visites d'usage, presque tous avaient juré leurs grands dieux qu'ils ne voteraient que pour le cher feuilletonniste ; en sorte qu'il souriait d'avance à l'annonce de son triomphe, puisqu'on lui avait répété sur tous les tons d'avoir à tenir la bataille pour gagnée. Qu'on juge du coup si brusque et si cruel que lui porta cette nouvelle. Non moins étonnés que lui-même, Albert de la Fizelière et moi, qui étions là, près de lui, nous subissions le choc de cette amère surprise. Je le regardai. Cette grosse figure sur laquelle s'épanouissait d'ordinaire le lyrisme de l'enjouement se décomposa tout à coup. Il rougit, pâlit, sursauta un moment sur sa chaise, appuyée contre la tonnelle. Une seconde après, ses yeux se mouillèrent. Il pleurait, oui, il pleurait des larmes de dépit, mais de vraies larmes.
Prévenue par François, le valet de chambre? M""^ Janin, éplorée à son tour, accourut pour le
consoler, pour lui dire de ne pas tant s'émouvoir et que, dans tous les cas, si c'était une méprise ou une injustice, ce n'était aussi qu'une partie remise. Mais il en était du pauvre homme comme de l'Achille d'Homère quand sa mère aux pieds d'argent l'invitait à recouvrer son calme. Non, il pleurait, lui aussi, et il ne voulait pas être consolé. Seulement, à mesure qu'il reprenait un peu de sang-froid, la rancœur cédait place à la colère. En même temps, il s'emportait en invectives contre ces illustres électeurs qui venaient de lui mentir et qui l'avaient joué d'une manière honteuse par de fausses promesses.
Pourquoi avaient-ils donné la préférence à ce fils d'une ancienne actrice? Comment s était fait ce tour de passe-passe ? Eh ! pardieu, il y avait de la rouerie politique dans l'alïaire. Comme le jeune préféré s'était signalé par ses vives polémiques contre le régime impérial, ces vieux Constitutionnels l'avaient choisi pour en faire un moyen d'opposition. Il en citait cinq surtout qui avaient ourdi ce petit complot et, en vérité, ces cinq étaient réellement une élite. Il faisait entendre leurs noms ; c'étaient le vieux duc Victor de Broglie, MM. Guizot, Thiers, Berryer et le comte de Montalembert. Certes, il ne blâmait pas le choix. Un ennemi de l'empire ! Eh bien, estce qu'il n en était pas un, lui aussi, et un ennemi non équivoque, un irréconciliable ? Est-ce quil n'était pas des Débats, et avant « le jeune
homme ? » Est-ce que, sollicité par son ami Cbaix-d'Est-Ange de dédier comme hommage un livre au Prince impérial, il n'avait pas, au contraire, composé et signé une dédicace en l'honneur du comte de Paris, une Altesse de souche libérale ? Voyons, ce jeu des augustes vieillards à son endroit n'était-il pas de la tartuferie ? N'était-ce donc pas là la chose la plus blessante du monde ?
Partant de là, il allait, il allait, et il n'y avait pas moyen de le faire s'arrêter. Autrefois, dans sa jeunesse, il s'était exercé à parler en public, à la chaire de l'Athénée. Il faisait alors appel à ses anciens moyens oratoires. Il se levait, s'appnyant sur sa canne ; il gesticulait et, dans une véhémente prosopopée dont les accents remplissaient tout le jardin, il revenait à ces Nestors qui l'avaient lâché en chemin et que, dans son langage de classique furibond, il traitait deThersites et d'eunuques.
(( An ! ces illustres ganaches î s'écriait-il de sa voix encore retentissante; ah 1 les faux conservateurs qui n'ont rien su conserver que leur courtevue ! Ce sont bien les mêmes, allez ! qui, par deux fois, ont contribué à faire tomber la.Charte libérale et à faire s'écrouler la tribune ! Ces Burgraves ! Est-ce qu'ils n'ont pas été les premiers à tendre la main au régime d'aujourd'hui ? A présent qu'ils voient dans quel état d'abaissement ils ont amené ce grand pays, si longtemps aban-
.donné à leurs mains débiles, ils voudraient le relever en appelant à eux du sang jeune, mais il est trop tard, ô tristes Priams ! Il est trop tard, et les générations nouvelles sont en droit de vous imputer d'avoir si mal gardé les trésors du passé! Il est trop tard parce que la France, qui vous juge, voit que vous avez livré son héritage de liberté à celui que vous teniez sous clé à Ham, il y a vingtcinq ans, et qui a eu raison de vous traiter comme une bande de Gérontes sans esprit et sans cœur ! »
Il continuait, il s'essoufflait, il se disposait sans doute à en proférer encore de plus belles, quand un coup de sonnette, venant de la rue, se fit entendre d'une manière presque fébrile. C'était évidemment quelque arrivant de Paris qui était à la porte. En même temps un visiteur fit son entrée dans le jardin. Nous reconnaissons vite M. John Lemoinne. Le spirituel écrivain accourait au nom du Journal des Débats, probablement afin de mettre un cataplasme de conciliation sur les blessures si vi ves de l'amour-propre du confrère".
« Mon cher Janin, dit-il au désolé, je viens vous dire que notre ami Prévost-Paradol n'est pas en ce moment à Paris et qu'il n'est pour rien dans le coup de Jarnac dont vous avez à vous plaindre )).
Prévo^^ant que le nouveau venu et Jules Janin avaient à causer, La Fizelière et moi nous saluâmes pour prendre congé et nous retirer afin de rentrer en ville.
Le petit-fils d'un pair de France. — Charles Mala. — Ce que c'était que Camille Bernay. — Un père qu'on n'écoute pas, — Les temps romantiques. — Une armée de faiseurs de vers. — Nomenclature à la façon d'Homère. — Contagion poétique — La misère qu'on aime — Un roman. — Sous les toits. — Le Ménestrel. — Molière II. — Contre les charpentiers dramatiques. — Clolaire. — Le mot d'un jeune médecin. — La névrose des lyriques. - Ce que disait Privât d'Anglemont. — Vn souper chez Barras. — Hippolyte Babou. — Parenté avec les Bourbons. — Un mot de Sainte-Beuve. — Alfred Vernet, le miniaturiste. — Le mistigris. — Les femmes et les questions d'art. — La livrée chez les bohèmes, — Un peu de musique, — La romance d'Henry Murger. — Le mot d'un mourant.
On nous amena, un soir, enqualité de visiteur, un gros garçon, pâle, épais, lourd, mais d'une excessive finesse. Ce n'était autre que ce qu'on appelait un homme de loisir, c'est-à-dire un amateur qui vivait de ses rentes. Il se nommait Auguste Mala et était le petit-fils d'un jurisconsulte en renom, M. Tripier, pair de France, et le conseiller du roi Louis-Philippe. Républicain, romantique et porté à s'éprendre de toute nouveauté en matière d'art, celui qui venait, ce jourlà au Divan s'y produisait sous le couvert d'un titre à part.
(( Messieurs, disait-il, j'ai été l'ami et même l'exécuteur testamentaire de Camille Bernay. Vous voyez que je me rattache par un fil au vieux culte des Aluses. »
On employait encore ces formules vieillies, mais dans la conversation seulement.
Camille Bernay ! Se rappelle-t-on encore ce nom-là? L'homme qui l'a porté et qui, en dépit de belles œuvres, n'a pas eu la chance de le rendre célèbre, n'a fait que passer dans la librairie et au théâtre. En parlant de lui dans le Mousquetaire, je l'avais inconsidérément placé dans le Coin des Nébuleuses que l'observateur ne réussit à apercevoir qu'à l'aide de verres grossissants. Après avoir lu mon article, le petit-fils du légiste accourait afin de redresser mon erreur et de f^ire en sorte que le défunt eût un regain de renommée, chose toujours difficile, sinon impossible à obtenir. On oublie si vite les étoiles filantes!
Parlons donc un peu de Camille Bernay.
Quand il parut, en 1837, il se produisit avec cette fougue d'immodestie qui est de mise dans la jeunesse de toutes les époques, mais qui s'accusait avec un fracas particulier chez les jeunes gens des temps romantiques. Il disait luimême très naïvement : « Je suis un aiglon de la poésie dont les ailes sont en train de pousser. Laissez-moi passer ! Ne gênez pas mon vol ! » Il sortait du collège, où il avait passé dix années, hélas ! à faire des vers. C'était précisément cette
déplorable facilité de faire sortir un essaim d'alexandrins d'une écritoire qui lui avait tourné la tête. Les professeurs prétendent que si le mécanisme de la prosodie est fort enchevêtré, c'est pour que ce soit un symbole des escarpements du mont sacré. Mon Dieu, non, pas assez ! Que de poètes manques, que de vocations incertaines l'art de forger les vers au collège a marqués pour ses victimes! Il était clair que Camille Bernay ajouterait un nom à ce long martyrologe. La raison de cette injustice ? allez-vous demander. Elle est de deux sortes. Primo : la foule, fort affairée, n'a qu'une certaine dose d'adoration à accorder aux demi-dieux de l'art. Or, en ce temps-là, cheznous, il y avait, au moins, six idoles lyriques à adorer. Secundo : il en est de la gloire littéraire comme de la richesse des biens temporels, le plus souvent, elle n'est distribuée que par un caprice du sort. Révoltez-vous si vous en avez le courage, mais ce sera en pure perte. Les choses sont arrangées de cette façon depuis qu'on fait des vers et il y a lieu de croire qu'elles ne changeront pas . Tenez donc pour certain qu'il y aura toujours des Camoéns, des Chattertons et des Malfîlâtre et, toujours, comme contraste à ces deshérités, des écornifleurs de couronnes, je veux dire des ânes coifïés de lauriers. « Jamais l'homme ne change », s'est écrié Lamartine dans une de ses belles odes.
Camille Bernay partait d'une origine à la fois
humble et relevée . Il était le fils d'un chef de cuisine de l'ambassade d'x\utriche, rival de Carême. L'emploi n'allait pas sans de gros émoluments. Grâce à ces gages, on avait pu donner à cet enfant du peuple l'instruction qu'on donnait alors au fils d'un millionnaire ou d'un duc. Voilà comment il avait passé huit ans sur les bancs d'un lycée, et c'était alors qu'il avait bu à longs traits ce nectar des belles formes du langage, une liqueur qui divinise les uns et qui intoxique les autres. Ses classes finies, son père voulait qu'il les continuât en suivant les cours de l'Ecole de droit. Et savez-vous pourquoi? C'était pour le faire entrer comme surnuméraire au ministère des affaires étrangères, là où l'on fait des diplomates. Ah ! que voulez-vous, 89 et ses conséquences ont permis à un fils de cuisinier d'avoir de ces ambitions-là.
La diplomatie ! Les ambassades ! Quoi de plus séduisant ? Nos seigneurs les ministres plénipotentiaires sont toujours au bal ou à table. En lisant l'histoire, le lycéen avait pu apprendre que le brillant Buckingham, envoyé d'Angleterre, avait couché avec trois reines ; qu'il les avait battues toutes trois, ce qui faisait que toutes les trois l'adoraient. Mais tout cela ne tentait pas le bachelier ès-lettres, et il avait d'autres visées plus simples et moins grandioses. Songez qu'on était alors en 1835, au lendemain des grandes batailles romantiques. Non seulement tout le long
de la ville il n'était plus question que d'art, mais encore, par suite, Tair qu'on respirait n'était plus imprégné que de miasmes poétiques. En parlant de lui-même, Ovide dit que tout ce qu'il tentait d'écrire prenait la forme du vers. S'exprimaiton toujours en prose, à Paris, à cette époque? Je crois bien que non. Le langage se scandait en phrases harmonieuses, même quand on s'abordait pour se dire bonjour.
Ah! l'heureux temps, fait d'insouciance sur le logis, le manger, le boire, l'habit et les autres besoins prosaïques de la vie ! Ils ne pensaient qu'à la musique, aux tableaux à faire, à l'utopie qu'on menait, à la Cour des Miracles, à la statue qu'on venait de dresser au jardin des Tuileries. Ils saluaient Chodruc Duclos qui se promenait en guenilles sous les galeries du Palais-Royal, plus fier que Diogène, tendant la main aux héros de bronze des céramiques, car lui ne mendiait pas. Chateaubriand, Byron, Goethe, Mickiewitz enchantaient encore l'Europe. Deux vieux aèdes, hier encore fort à la mode, mais qu'on se disposait à mettre au rancart, Béranger et Casimir Delavigne, n'avaient pas encore fini leurs chants. Autour d'eux, comme pour les assourdir, il venait de se former un concert sans pareil de lyres, de harpes, de théorbes, de cythares et même de petites flûtes, celles de la chanson.
Une armée d'instrumentistes, trouveriez-vous le mot trop fort ? Voyons donc 1 A la tête de ces
bataillons h^iques, on signalait surtout quatre chefs : Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo et Alfred de Musset; Sainte-Beuve n'avait pas encore délaissé la langue des dieux pour la critique, il rassemblait les Pensées d'août ; Alexandre Soumet faisait la Divine épopée ; J.-J. Ampère, Scientia ; Brizeux, Marie ; Auguste Barbier, Erostrate, suite des ïambes ; Delphine Gay (M°^^ Emile de Girardin), Napoline ; Roger de Beauvoir, La cape et Vépée ; H. de La Touche, La Vallée aux loups ; Barthélémy et Méry achevaient la Némésis ; Hégésippe Moreau, le Diogène\ L.-A. Berthaud etP.Veyrat, U homme rouge ; Emile et Antony Deschamps traduisaient, lun le Romancero, 1 autre la Divine Comédie; Théophile Gautier faisait Albertus ; la pauvre Elisa Mercœur composait un bouquet de ses élégies si touchantes ; Ulric Guttinguer publiait les Etoiles ; Hippolyte Raynal, Malheur et poésie ; Ernest Legouvé, Les Morts bigarres ; M"'^ Desbordes-Valmore, son premier recueil ; Eugène Desmares changeait les fables de La Fontaine en satires politiques ; Petrus Borel le lycanthrope lançait à la foule les Rapsodies ; Philarète Chasles, La Elancée de Benarès ; Gérard de Nerval, La Main de gloire ; M""^ Anaïs Segalas, les Oiseaux de passage ; Charles Didier, La Porte d'ivoire ; Chaudes-x\igues, La coupe et les lèvres. A 1 arrière-garde, il y avait aussi une forte réserve : Jules de Saint-Félix, Calixte Er-
mell, Evariste B:)ulay-Paty, Jules de Rességuier, Edouard Turqiiéty, A. Fontaney, Jules de Julvécourt, Ch. de Nugent, Emile Roulland ; plus, l'escadron volant des faiseurs de romances, et, entre autres, Emile Barateau, M"^*^Loïza Puget, E. Berat, Crével de Ciiarlemagne et Justin Cabassol. Notez que j'en oublie encore plus que jen'encite,caril y avait ceux des départements et des colonies. Eh ! pardieu, puisque j'y suis, pourquoi ne pas le dire, puisque, par malheur, c'est de l'histoire : à cette heure-là, il y avait aussi Lacenaire. Mais effaçons ce nom maudit. Ah ! que d'alexandrins ! Que d'anapestes ! Que de rythmes ! Que de rimes ! Que de strophes et d'antistrophes ! Paris était plein de prosodie, comme la grive est saoule de raisin noir à la fin de septembre. «Un choléra héliconien pour marcher de pair avec le choléra asiatique ! » s'écriait M. Gaspard-Pons Viennet, de l'Académie française, qui en pondait aussi des vers, et qui ne les faisait pas bons. Comment donc Camille Bernay, ce bachelier déjà atteint de métromanie, aurait-il échappé à la contagion ? Mon Dieu ! ce Simonide en herbe n'avait qu'un souci, celui de se sauver à toutes jambes dans cette cohue de glorieux ménétriers, et ce fut ce qu'il fit.
Pour s'enfuir, c'est-à-dire pour aller vivre en bohème (Quinola, le valet de H. de Balzac, dit : dans le pays de misère), il ne fallut que fermer ses oreilles et son cœur aux conseils de la famille.
Le père était un homme honorable et bien avisé. En se frottant au monde, il avait pu apprendre, ne fut-ce que par ouï-dire, que la vie littéraire n'est qu'un long chemin de croix, même pour ceux qui y réussissent. Et il savait qu'il y en a, au plus, trois sur cent qui arrivent au succès. Il montrait donc à son fils l'existence aventureuse au devant de laquelle il allait, les déceptions de tous les jours, l'amertume des refus, le choc des rivalités, le désespoir qui suit les chutes, Tincurable tristesse de l'obscurité. Il s'arrêtait surtout, en vrai citadin de Paris, à la vie sans relief de l'artiste qui reste en chemin. Il le lui montrait mal logé, mal vêtu, mal nourri, dédaigné de ceux qui triomphent, moqué par la galerie, méconnu de tout le mondée et de lui-même.
Que vous dire que vous n'ayez déjà deviné ? Une si belle bouffée d'éloquence fut dépensée en pure perte. Le jeune homme avait dans la tête le hanneton de la gloriole littéraire, et il ne voulut pas le laisser s'envoler. Il y eut un compromis. On crut qu'il serait bon de lui laisser à luimême le soin de se désabuser. Bien des parents, méconnaissant le prix du temps, supposent qu'il sera salutaire de faire manger à leur fils un peu de vache enragée. Eh bien î savez- vous ce qui arrive ? C'est que cet affreux régime devient une habitude dont les plus forts ne savent plus se défaire. Bruce, voyageur anglais, raconte que le lion d'Afrique, qui a mangé une fois de la chair
de nègre, y prend tellement de goût qu'il ne veut pas manger delà chair de blanc. Beaucoup de débutants en bohème sont comme ça. Dès qu'ils ont tâté de la vie errante, ils y reviennent toujours.
Camille Bernay s'échappa à travers les mansardes, ces horribles galetas, où l'on est si mal à vingt ans, quoi qu'en dise là chanson de Béranger. Non seulement il y vécut, mais il se donna pour tâche d'en raconter la vie. Il fit un roman là-dessus, un début. Quand il avait fait voir ses vers, aussi nombreux que les galets des bords de la mer, on lui avait ri au nez. « Des vers ! il n'y a que Victor Hugo, Lamartine et Alfred de Musset qui vendent les leurs î Si vous voulez qu'on vous imprime, pas de fausse honte ; démontez vos ailes, descendez de l'empyrée : faites de la prose. » Et il avait fait : Sous les toits.
Un très mince volume in-octavo, dans lequel l'extravagance prenait la place de l'originalité. Il n'y avait rien de personnel dans cet essai de jeune homme, pas même le titre qui était une sorte de consigne venue par les autres. En effet, Alphonse Karr avait fait Sous les tilleuls) Hippolyte Raynal, Sous les verroux ; Maurice Alhoy, Sous le froc. — Cette étiquette devenait une sorte de monnaie courante, à l'usage du premier venu.
Camille Bernay comprit bien vite qu'il ne ferait pas fortune dans le roman, ni même dans
la prose. Ce fut avec une sorte de joie qu'il revint au vers, le langage des dieux. Un drame à grandes rimes était une aventure qui le tentait. Il eut assez d'esprit de suite et de souffle pour venir à bout de ce rude labeur. La pièce fut présentée au Théâtre-Français, reçue et jouée sous ce titre : le Ménestrel. Elle fut applaudie. Trois ou quatre feuilletons l'encouragèrent. L'auteur, encore fort jeune et par conséquent fort naïf, se crut un homme arrivé.
Très peu de temps après la première représentation du Ménestrel, il se trouvait en soirée à l'Arsenal, dans le salon de Charles Nodier. En l'entendant parler avec une assurance sans pareille de ses futurs triomphes, quelqu'un chercha à savoir qui il était.
(( Molière II ». répondit Camille Bernay sans broncher.
Par le jeu de cette vantardise toute castillane, il escomptait un avenir qui pouvait bien ne pas tenir ce qu'il paraissait promettre. Il ne tarda pas à voir qu'au théâtre, comme partout, l'essentiel est moins de bien débuter que desavoir continuer. Un Ménestrel, deux, trois, il les aurait peui-étre fournis ; mais, du moment qu'on fait de l'art un métier pour vivre, il faut faire cent fois la même chose ou l'équivalent de la même chose. Il y a de grands exemples. Il y a Lope de Yega chez les Espagnols, Alexandre Dumas père chez les modernes. Scribe et vingt
autres. Il cherclia bien à y revenir. Pour le coup il comprit que la tâche est lourde. Il fit et fut refusé ; il fit encore et, le dégoût ou l'impuissance s'en mêlant, il n'alla pas jusqu'au bout.
Ce fut alors que, sur l'inanité de ses elîorts, il se fit satirique. En d'autres termes, il s'en prit aux autres de ce qu'il n'avait pas de quoi arriver. Dans une pièce intitulée : les Charpentiers dramatiques, il se pose en homme qui n'a plus qu'à brûler les manuscrits qu'il a enfantés dans la douleur. — La poésie est morte! dit-il.
Shakespeare pour rivaux n'eut jadis que des ours. Combien plus malheureux, s'il vivait de nos jours! S'il lui fallait lutter, vaincu par dés grimaces, Non plus avec des ours, mais avec des Paillasses.
Une satire, la belle avance ! Il est sans exemple qu'une satire ait rien réformé. Ce cri de colère fit rire les vaudev.illistes, les carcassiers, les hommes du métier. Si Camille Bernay eût été sage, il fût rentré chez son père, qui l'appelait pour lui faire faire des pattes de mouches sur du papier timbré, profession peu poétique, à coup sûr, mais plus en harmonie avec les exigences de la vie sociale. Mais, non, il persista et arriva, en six ou sept ans, à s'user physiquement, à être rebuté cent fois, à n'avoir ni feu ni lieu, à n'être qu'un bohème, à ne vivre que de soupirs et d'orgueil.
Un jour,- en 1844, après plus d'efforts qu'il
n'en avait fallu à Annibal pour se faire un chemin dans les Alpes, il fît jouer à TOdéon d'Auguste Lireux une petite comédie en un acte et en vers. Cela était intitulé : le Pseudonyme. Il y avait quelque esprit, un peu de mouvement ; mais un acte àl'Odéon, c'est tout au plus la grappe de raisin qui désaltère un moment le voyageur au milieu de sa course. Une autre fois, dans le même temps, il fit insérer à la Revue de Paris une autre petite comédie aussi en vers : Un souper che,: Barras. Ce morceau était en collaboration avec M. Henri Trianon. Au bout d'une semaine c'était déjà oublié.
Cependant le temps avait marché, la santé s'en était allée. Il est, sur les bords de FHypanis, (c'est Platon qui le dit) un insecte au corselet d'or, fort beau, mais qui ne vit qu'un jour et que, pour cette vie si courte, on appelle l'Ephémère.
Hélas î II serait un éphémère en littérature. Il était anémique.
Naguère, à répo(|ue où il faisait ses caravanes au Pays Latin, il avait eu l'occasion d'y rencontrer un étudiant en médecine du nom de Toledo Z... ; c'était un jeune et beau mulâtre de la Havane, espagnol d'origine, doué d'une sagacité des plus vives. Piocheur par nature, il aimait passionnément son art, qui est le plus attachant et le plus utile de tous les arts. Tout entier à ses études, il s'était bien vite écarté de la vie d'aventures qu'on menait autour de lui. Une fois reçu
docteur, il avait perdu de vue le jeune poète, qu'il ne devait retrouver sur son chemin qu'au bout de trois ans. Quant à lui-même, il s'était fait une belle clientèle, dans un des plus beaux quartiers de Paris.
Ce fut ce praticien cjui, au début, fut appelé à visiter le malade. Dès la première entrevue il était fixé, et il ne sortit de la chambre à coucher qu'en hochant la tête d'un air sinistre.
« Il est perdu )), dit-il ensuite à deux intimes.
Il ajouta ensuite à demi voix :
a Que voulez-vous, c'est la névrose lyrique, c'est la folie des vers qui l'aura tué, comme elle en a tué et comme elle en tuera encore tant d'autres dans l'avenir. »
Voilà tout ce que je savais de Camille Bernay, mais M. Auguste Mala, intervenant avec éloquence, m'apprit que je n'étais qu'à demi renseigné.
(( Vous citez le Ménestrel, mais ce n'a été que le début de mon ami et un début au Théâtre Français : il y a eu bien autre chose. Je signalerai surtout à votre attention un drame : Le vingt' quatre février (rien de la politique), joué à la Renaissance, aussi en 1838. Après ça est venu V Héritage du mal, représenté à l'Odéon, après la mort de l'auteur. Enfin je vous rappellerai Clotaire, un autre drame, qui est sans contredit une des plus belles choses du théâtre moderne. Voyons, accuserez-vous encore ce pau-
vre arbre, desséché avant le temps, de n'avoir pas produit de feuilles, de fleurs ni de fruits ? Quant à moi, je suis sûr que s'il eût vécu dix ans de plus, il se serait fait une. place entre l'auteur à' Hernani et l'auteur d'Antony. Ah! que voulez-vous ! les destins ne l'ont pas voulu !
Camille Bernay mourut en 1844 très obscurément. En s'égarant dans la bohème, alors fort nombreuse, il s'était lié avec Privât d'Anglemont, et ce diminutif de Pierre Gringoire était l'un de ceux qui l'entouraient à ses derniers moments, mais il partait de là pour se mettre lui-même en scène. — Tous ceux qui, comme moi. ont vu de près cet autre mulâtre savent qu'il ne disait pas un mot de vrai.
(( C'est moi qui l'ai empoisonné, en lui faisant des frictions avec du laudanum, disait-il. J'avais eu tort de doubler la dose. »
Privât se vantait, comme toujours; Camille Bernay avait succombé à un mal très commun chez les gens de lettres : une névrose, compliquée d'anémie. L'amertume de la défaite était bien aussi pour quelque chose dans cette fin prématurée.
De temps en temps, on voyait se faufilant, de préférence auprès des artistes, un gros garçon, une figure de moine laïque, chargé d'un précoce embonpoint, mais surtout bouffi d'orgueil. Ce n'était autre que Hippolyte Babou, venu de la Gascogne pour finir par n'être qu'un critique de
troisième ordre. 11 avait débuté au Corsaire où, n'étant ni enjoué, ni brillant, il se battait les flancs pour être acerbe, ce en quoi il réussissait assez, d'ailleurs. A cette époque la Revue de Paris, désemparée à la suite de son procès avec H. de Balzac, glissait visiblement sur un sentier de déchéance. Les grands écrivains s'étant écartés d'elle ; il fallait bien qu'elle eût recours aux petits. Ce fut comme ça que cet esthète de si peu d'autorité y entra. On trouvait que, pour masquer sa faiblesse, il était trop précieux. Sainte-Beuve, consulté sur la manière d'écrire de cette recrue, dit, sans y mettre aucune idée de méchanceté : « Ce style, trop ouvragé, est du tortillage. » Ce mot était une sentence. Le Gascon l'a gardée sur le cœur et, toutes les fois qu'il l'a pu, il a poursuivi l'auteur de Volupté de ses attaques, a Bast ! répliquait le grand critique : tout animal noble a son inférieur qui s'exerce à le piquer. J'ai mon Babou »
Infertile, en trente ans de temps, il a très peu enfanté. On lui doit les Payens innocents, un volume de Nouvelles qui n'a produit que peu de sensation, les Sensations cV un juré, un recueil d'articles ; puis un autre volume de critique, et c'a été tout. — Il s'était fait une manière d'originalité à l'aide d'un truc bizarre. On sait que Lauzun a commencé sa fortune à la cour en disant du matin au soir : « Tout le monde fait bien ; tout le monde a raison )). Lui a fait un peu
de bruit en renversant la formule: « Tout le monde fait mal ; tout le monde écrit mal ». Telle a été un moment, la cause de son importance. (( Tout le monde écrit mal, s'est écrié Clément Caraguel. Ehî qu'il commence donc par s'appliquer cette vérité. »
A travers ce même monde, toujours si varié, toujours si mouvant et toujours en révolte contre les usages établis, que de types divers ! Un des plus curieux aura été Alfred Vernet, le miniaturiste. En voilà encore un qui était bien citoyen de la Bohême ! Peintre de talent comme tous ceux dont il portait le nom, mais n'étant pas de cette glorieuse famille, il ne parvenait que difficilement à vivre de son art. « Que voulez-vous ! disait-il : nos mœurs ont changé. Cette sacrée invention, si belle, la photographie, a tué la miniature. Jadis on se plaisait à porter sur soi le portrait de sa maîtresse. On l'avait dans son gousset ou même dans le chaton d'une bague. A présent, on Ta sur du bristol, dans un portecigare et ça ne coûte pas cher. Pour vingt sous, vous avez l'image de la bien-aimée, pour laquelle il fallait débourser cinq louis. Cinq louis ! allez donc vous y faire mordre ! »
En énumérant les misères de la profession, il racontait des histoires dans lesquelles il se trouvait toujours une belle dose de comique. Une jeune veuve de la Chaussée d'Antin, riche, mais regardante, lui demande de réduire en miniature
le portrait de son mari, mort récemment, û Ce ne sera pas plus grand qu'une pièce de cent sous. Combien ça me coûtera- t-il, monsieur ? — Trois cents francs, madame. — C'est un peu salé, monsieur. — Pas moyen de rabattre, madame : c'est le juste prix. — Allons, soit, monsieur : trois cents francs, mais vous ajouterez auprès, en plus petit, le portrait de mon fils, un enfant de sept ans. ))
Une autre de même allure. Celle-là est peutêtre arrangée, peut-être imaginée, mais elle est drôle tout de même. Encore une dame, mais c'est une Anglaise francisée, comme il yen a dans les grandes hôtels des Champs-Elysées. Elle ne vit que pour un King-Charles, nommé Darling. Elle aussi charge l'artiste de faire son portrait, en grande toilette, avec une plume d'autruche dans les cheveux. L'œuvre finie, Vernet lui demande si elle est satisfaite. « Moi ? oui, monsieur; mais attendez. Je vais appeler Darling. Il regardera et, s'il remue la queue, c'est qu'il m'aura reconnue, c'est que la ressemblance sera complète. »
En dépit de ces commandes, j'y reviens, il ne trouvait qu'aspérité sur le chemin de la vie. C'est pourquoi, étant heureusement doué, en Gil Blas parisien qu'il ne se défendait pas d'être, il faisait de tout afin de se tirer d'affaire. Il a été expert en tableaux, ce qui était, d'ailleurs, de son métier. Il a fait jouer des vaudevilles dans les petits théâtres, notamment aux Folies Dramatiques. Il
a composé des romances, paroles et musique, et le tout sans cesser de courir le cachet en donnant des leçons de dessin.
« Je cours quatre lièvres à la fois, disait-il plaisamment, ce qui fait que je n'en attrappe aucun. ))
Ce à quoi il excellait, c'était à jouer au Mistigris, que ces messieurs appelaient le Mistron (nom symbolique du valet de pique). Tous les soirs, régulièrement, il venait y faire sa partie. Notez bien qu'ils étaient une demi-douzaine à s'acharner à ce passe-temps, à raison de cinquante centimes la fiche. Perdant ou gagnant, Alfred Vernet, finement disert, abondait en apartés burlesques et de l'effet le plus inattendu. Une fois pourtant, à travers les hasards de la vie d'artiste, il s'était abandonné à un accès de mélancolie. C'était à cette heure-là que, s'arrétant à une improvisation d'Henry Murger (la Chanson de Musette), il y avait adapté une jolie musiciue, tout à la fois sentimentale et railleuse, bien appropriée au sujet :
Hier, en voyant une hirondelle Qui nous ramenait le printemps...
Vous vous la rappelez très touchante, quand elle était chantée au piano par les frères Lionnet. Ce peintre, en apparence, tout entier à la fumisterie, savait donc remuer chez autrui la corde sensible, mais le tour plaisant, le paradoxe et la
charge d'atelier étaient cent fois plus dans ses moyens et, par instinct, il y revenait sans cesse. Toujours rieur, il éprouvait donc un vif plaisir à tout tourner en plaisanterie, surtout les choses sérieuses. Il s'en prenait aussi aux illustres fantoches qu'on a la bêtise d'appeler les grands hommes.
(( Eh ! dame, disait-il avec une spirituelle arrogance, je préfère les petits. J'aime mieux Tom Pouce que Goliath, puisque je suis miniaturiste. »
— Pas mal, savez-vous? aurait riposté un Belge.
Sur la fin du règne de Louis-Philippe, dans sa première jeunesse, il avait fait partie du groupe fameux d'où sont sortis les bohèmes dont on devait faire des héros sur la scène du théâtre des Variétés. Ils étaient là une douzaine d'aspirants à la gloire qui, après tout, ont eu une heure, peut-être un jour, peut-être un trimestre de célébrité. Mais, hélas ! et, en petit comité, il ne le cachait pas, leur jovialité était lamentable. « Si, comme certains pucerons, on vivait de feuilles de myrte ou de feuilles de laurier, passe, mais. . . » Ce mais, suivi de nombreux points de réticence, était presque cruel à entendre. Et Alfred Vernet ajoutait : « Oui, nous blaguions les bourgeois, mais ils nous le rendaient bien, et avec cette différence qu'ils nous blaguaient la bouche pleine en mangeant du chevreuil et en buvant du Sauterne. »
Dans ces temps de misère, il lui vint, un jour de veine, une petite pluie d'or. Pour saluer d'un
sourire cette bonne fortune, il imagina de se donner un train de maison. Il voulut recevoir lesamis. Ce fut sur ces entrefaites qu'il se paya le luxe d'un domestique. Mais quel drôle de valet ! Ce n'était autre que Baptiste, le même, qui figure dans la Vie de Bohême. A Baptiste il fallait une livrée. Devinez laquelle? Son maître avait acheté chez un Décrochez-moi ça un vieil uniforme de garde national et l'en avait alïublé pour faire rire.
« Baptiste, c'est avec ça que vous servirez à table! »
Curieuse variation des idées et des mœurs! S'il eût pratiqué ce même jeu en 1830 et années suivantes, cette fantaisie eût été regardée comme un sacrilège et aurait pu le mener loin ; mais, à dater de 1840, la blague, qui est chez nous le dernier mot de toute chose, la chanson, la caricature, la charge d'atelier et le théâtre s'étaient mis de concert à vivre d'observation sur la milice citoyenne et avaient singulièrement fait pâlir son rayonnement. Rien qu'en exibant Joseph Prudhomme sur la scène. Henry Monnier éloignait l'éclat du soleil de Juillet.
Alfred Vernet, ce joyeux garçon, est mort aux environs de 1880, déplumé, désenchanté, maladif, mais toujours rieur. A ces dernières heures, il disait:
— Je vais partir pour je ne sais où, mais le pays où j'irai ne peut pas être plus ennuyeux que celui que j'aurai quitté.
Le Divan demande à voir P.-J. Proudhon. — Retour de Bruxelles. — M. Arnould Frémy et Taxile Delord. — Réponse du revenant. — Quelques coups de crayon. — Enfance d'un fils du peuple. — Un iiomme qui s'est fait de lui-même. — De la Justice devant In Révolution et devant VÉglise. — Un livre incriminé. — Procès. — Condamnation. — Exil volontaire.
— Retour à Paris. — Un disciple de Timon. — Le mot sur Victor Hugo. — Mariage. — M. Piégard, le dernier hérault de Charles X. — A propos d'une conspiration royaliste. — Visite rue d'Enfer. — Un monologue de P.-J. Proudiion. — Courtisane ou ménagère. — Contre le luxe. — Ce que la société moderne fait de la femme. — Un monde qui s'en va.
— Sybaritisme du second empire. — M. Dupin aîné — M. Edouard Dentu. — Histoire d'une poupée — Passy — Les obsèques civiles. — L'épitaphe de Carjat.
En parlant d'un poète bas-normand, fort en vogae chez nous pendant un quart de siècle, aujourd'hui tout à fait passé de mode, entièrement oublié, un plaisantin d'estaminet a dit qu'il est des morts qu'il faut qu'on tue. Il en est aussi qu'il faut qu'on ressuscite, Pierre-Joseph Prudhon serait à mettre au premier rang parmi ces opiniâtres revenants. Regardez donc et voyez. Il renaît avec un éclat singulier, ce Bisontin, qui, de son vivant, sans le vouloir, avait causé un si grand effroi aux oisifs de son temps. Il a été
pauvre, errant, sans feu ni lieu. Il a subi à tour de rôle la misère, la prison, les insultes de la caricature, l'amende, Texil, les outrages de la parodie, et il a fini par succomber sous le faix du travail. On l'avait enterré au petit cimetière de Passy. (J'y étais et, par conséquent, j'ai vu jeter les pelletées de terre sur son cercueil.) Tout ce que vous voudrez, mais, encore une fois, voilà qu'il renaît. Il reparaît. Ce n'est pas sans doute en chair et en os, puisqu'il n'est pas dans la destinée de l'homme de reverdir ainsi que le fait l'arbre. Il ne se montre pas non plus sur nos places publiques en marbre ni en bronze, et c'est même inconcevable, vu la tendance que nous avons à prodiguer les statues. Mais il revit, mais il soulève de ses mains plébéiennes le couvercle de son sépulcre, puisque son âme, son esprit, sa pensée et toutes les puissances de sa substance d'autrefois reparaissent sous une forme littéraire pour communiquer aux générations nouvelles la flamme de son génie. Ce mouvement même n'est pas particulier à la France, car il s'étend sur toute l'Europe. Un peu partout en ce moment, à Paris comme à Bruxelles, à Londres comme à Vienne, à Milan comme à Pétersbourg, on se passe de main en main les œuvres anciennes de l'impitoyable dialecticien. Mieux encore, on exhume de son cabinet d'étude un faisceau d'œuvres inconnues, de pages inédites telles que celles qu'a publiées la Revue nouvelle sur Jésus de Nazareth et
qu'on a réimprimées en volumes. Ansi ce porteflambeau d'iiier peut être considéré comme un semeur d'aujourd'hui.
Vers les premières années de l'empire, P.-J. Proudhon avait publié ce fameux livre : De la Justice,covaposé, comme on sait, de Lettres ironiquement adressées à Son Eminence Mgr Mathieu, archevêque de Besançon. Déféré pour ce fait à la cour d'assises, il dut subir une dure condamnation, la prison et l'amende. Pour y échapper, il s'exila en Belgique, où il vécut de labeurs et de privations. La prescription acquise, il revint à Paris et s'y installa, rue d'Enfer, une rue bien nommée pour servir de résidence à un damné social.
Jadis, sous la République, à l'époque où il faisait paraître La Voix du peuple, il avait eu des rapports de collaboration avec des habitués du Divan, Arnould, Frémy et Taxile Delord. On demanda à ces messieurs de l'amener, un soir, afin qu'on pût fraterniser avec lui. Le libéré fut très touché de cette marque de sympathie que voulaient bien lui donner d'anciens confrères de la presse, presque tous des compagnons d'armes ; mais, très timide, peu mondain, ainsi que le sont volontiers les audacieux de la pensée, il déclinait l'invitation en disant qu'il craignait trop de se trouveren cet endroit dans une académie de beaux diseurs ou dans un salon. C'était, dans le même temps, du reste, qu'ayant été sollicité d'assister,
place Saint-Georges, à une fête de nuit, donnée par Polydore ]\Iilhaud, le fondateur du Petit Journal, il remerciait en disant que la chose ne se pouvait pas, parce qu'il avait l'habitude de se coucher à neuf heures du soir.
Comme les jeunes généraux de la jjremière République, Bonaparte et Desaix exceptés, P.-J. Prudhon avait tout d'un enfant du peuple. En lui on signalait la puissante musculature d'un corps de fer, les épaules larges et carrées, une figure incorrecte, la main noueuse, sans grâce aristocratique, peu faite pour se parer de bagues, ni même pour porter des gants. Il n'éprouvait, par suite, aucun goût pour l'élégance, étant même porté à se moquer des petits maîtres. Mais je ne veux pas omettre de le noter, il avait en plein le bon sens de l'homme droit, je veux dire de celui qui n'a pas été perverti par les artifices et par les hypocrisies de la civilisation. Etant sorti d'un nid de colons franc-comtois, il aimait à se vanter de l'humilité de cette origine, a J'ai dans ma famille vingt-quatre quartiers de paysannerie», disait-il, et il ne s'est pas contenté de le dire, puisqu'il l'a imprimé. Au reste, ce livre si curieux De la Justice, celui de ses écrits qui l'a poussé en exil, est la plus substantielle de ses œuvres. En faisant, sans y mettre un seul grain de vanité, un peu d'autobiographie, il a bien soin de glorifier la vie rustique, la plus saine, la plus utile et, sans contredit, la plus poétique de toutes.
Emporté par ces souvenirs d'enfance qui, pour lésâmes vraiment nobles, ont toujours un charme souverain, il raconte comment, jusqu'à l'âge de dix ans, à travers champs, prés, taillis et vallons, il a vécu en petit va-nu-pieds, presqu'en Mohican de Fenimore Cooper, dénichant les oiseaux, courant après les abeilles, se remplissant des mûres cueillies aux haies, de raiponces, de prunelles et d'autres fruits sauvages. Nous voilà bien loin de l'éducation des charmants fantoches de la haute finance ou du grand négoce, homoncules inutiles, dont on fera, un jour, les Petits Crevés que Nestor Roqueplan a si bien raillés. Ceux-là n'ont jamais marché pieds nus ni nu-tète. Savent-ils ce que c'est qu'un paysage ?
En ce temps là, bien entendu, comme il n'avait encore mis les pieds dans aucune école, ce fils de prolétaire ne pouvait être qu'un petit drôle illettré. Il commençait à grandir et devenait un éphèbe qui ne savait ni A ni B, mais il s'était exercé à lire couramment dans le grand livre de la nature. Ainsi cet outlaw, à l'âge où tant de petits aristocrates pâlissent sur les bancs du collège, ne s^entendait encore à épeler que la grammaire des champs, des ruisseaux et des bois, et je serais tenté de croire que c'est de cette initiation précoce qu'est parti d'abord le sentiment d'amour qu'il a professé pour le positivisme et, ensuite, le frisson d'horreur qu'il a éprouvé pour le mysticisme et pour tous les mensonges sociaux. Au surplus,
le système des vieilles pédagogies n'y a rien perdu. N'avoir l'esprit cultivé littérairement qu'après l'âge de la croissance corporelle ne pouvait pas nuire à l'élévation de ses facultés intellectuelles, et ce devait être le contraire. Ayant à étudier à une bonne heure, quand la cervelle était formée, lorsqu'il acceptait sans la sotte contrainte du pensum la discipline de la solitude et l'h^'giène du travail, il a étonné ses concitoyens de Besançon en devenant avec rapidité tour à tour latiniste, helléniste, hébraïsant et, en fin de compte, un des prosateurs les plus originaux de notre xix^ siècle.
Une faudrait pourtant rien exagérer et, à propos de cegrand artisan de l'écritoire, il serait bon de ne pas chercher midi à quatorze heures. Plusieurs jeunes esprits de notre temps, qui ne le connaissaient que de nom, ont voulu voir en lui ce que le maître de Platon appelait un accoucheur d'idées. Ceux-là se jettent, sans s'en douter, dans une méprise de haut vol. Cet intrépide dialecticien, uniquement préoccupé d'analyse, n'a jamais eu le temps, ni le moyen, ni peut-être la pensée de construire une synthèse. Si vous lisez avec quelque attention les vingt volumes qu'il a laissés, vous n'y distinguerez pas un corps de doctrine. Il n'a donc enfanté aucune conception ni en politique, ni en philosophie, ni en matière de religion, ni en fait d'art. Dans ce Jurassien surmené par les instincts de la combativité, il
n'y a réellement eu rien autre chose qu'un critique ; mais, pour le coup, sous ce rapport, il était passé maître. De l'état social actuel il trouvait tout ou à peu près tout détestable et, très logique, du moins en tant que démolisseur, il demandait à tout détruire. Si l'on voulait s en donner la peine, on verrait, qu'à ce point de vue, il pourrait exister une certaine analogie entre Voltaire et lui. C'est le même appétit de destruction, c'est le même emportement et, parfois c'est la même dépense d'ironie. Et nous devons rappeler aussi que l'auteur de Y Homme aux quarante écus n'a rien laissé après lui que des ruines.
Ce serait une autre erreur de croire que P.-J. Prôudhon a été applaudi par les socialistes de son âge. Inflexible dans sa tâche d'arrachement, il avait l'air de prendre un très grand plaisir à garder tout le temps la posture d'un niveleur. Rien n'a trouvé grâce devant lui, ni les idées, ni les sentiments, ni les utopies, ni les intérêts, ni les systèmes, ni la tradition. On n'a pas oublié son mot si cruel sur les précurseurs du mouvement libéral en Europe. De 1815 à 1830, le parti démocratique, cédant à l'ascendant de l'élégie, pleure sur les victimes des réactions monarchiques, sur les cruautés de Metternich, sur les patriotes russes envoyés en Sibérie, sur Silvio Pellico etMaroncelli, emprisonnés au Spielberg, sur Fontan, attaché pour délit de presse à la
chaîne des forçats, sur les Polonais proscrits, sur Bissette, le mulâtre de la Martinique, marqué au fer rouge, en 1825, pour avoir distribué une brochure réclamant l'afïranchissement des Noirs. Tous nous nous apitoyions sur tant d'infortunes, supportées pour la cause de la liberté. Quant à P.-J. Proud'hon, il a un cœur de roc et il n'entend pas qu'on perde son temps ni ses larmes à formuler là-dessus de pénibles jérémiades, o Après les bourreaux, dit-il, je ne sais rien de plus haïssable que les martyrs. » En tout, du reste, il se montre indiscipliné. Il insulte à la mémoire de Robespierre j)our cette raison que, faisant profession de théisme, l'avocat d'Arras a proclamé le culte de l'Etre Suprême. Il déclare ne vouloir d'aucun des rêves dont se préoccupa l'esprit public au lendemain de la Révolution de Juillet, bafouant à tour de rôle le Saint-Simonisme, le Phalanstère, l'Icarie, la Triade, le Poteau d'infamie, toutes imaginations creuses à ses yeux, et il finit par accuser les représentants de ces diverses Ecoles de ne faire que des boulettes. (( Vous n'êtes tous que des pâtissiers ! » leur dit-il dans la Voiœ du peuple, son journal. Il n'a qu'un idéal : la liquidation sociale.
Quand on l'examine un peu à la loupe, on finit par croire que, dans cet intraitable contempteur des choses et des hommes de son temps, il y a peut-être un petit-fils du Timon d'Athènes. Une de ses haines, c'est la littérature courante.
A distance, après soixante-dix ans écoulés, nous autres, nous trouvons admirable l'expansion de mouvement romantique, prodigieuse floraison d'historiens, de poètes, de romanciers et de dramaturges. Notre Franc-Comtois n'est pas de ce sentiment-là. Qu'est-ce que tous ces barbouilleurs de papier font donc pour le bonheur des masses? En eux, il ne voit que de futiles amuseurs, quelquefois des charlatans qui ne vendent au peuple que du poison. En particulier, il en veut aux grands lyriques, à ceux qui sont allés prendre dans quelques boutiques de bric-à-brac la harpe vermoulue du roi David pour célébrer les idées hébraïques, c'est à-dire la mythologie chrétienne. Dès lors, il adresse ses reproches à l'auteur de Jocelyn, à celui des Odes et Ballades et aussi à ce Savonarole breton qui nous a donné les Paroles dhtn croyant, et, par suite, il s'en prend à cette tourbe de citharèdes qui a choisi ces trois-là pour modèles. « Tartuffes de la
prosodie, s'écrie-t-il, est ce que vous vous f
de nous? Pourquoi chanter ce pâle Crucifié du Golgotha, à la divinité duquel vous êtes les premiers à ne pas croire? » Et, d'ailleurs, il a peu d'estime pour ceux qui dépensent leur vie à tourner des vers. Le métier ne lui parait pas plus grand que celui qui consiste à faire des rubans pour parer les femmes ou que celui de fabriquer . des balles élastiques pour amuser les enfants. Tout le monde connaît son mot sur celui qui
nous a donné la Légende des siècles, a Un batelier du Rhône rend, en un jour, plus de services à la société c[ue M. Victor Hugo ne Ta fait en vingt ans, par tous ses vers. » C'a été, je me le rappelle, un très grand scandale. On n'a pas oublié non plus son injurieuse apostrophe à George Sand. « Mais, me disait un ami qui savait que je l'avais eu pendant deux mois comme commensal, mais c'est un chien enragé, votre philosophe ! ))
P.-J. Proudhon, bien plus que les autres révolutionnaires de la période de 1848, a été la bête noire des classes élevées, et la chose se comprend, du reste, puisque, par deux ou trois de ses audacieuses propositions, il a donné la chair de poule à tous les heureux d'alors. La propriété, c'est le col; ce cri, dont il est presque parvenu à faire un aphorisme, l'avait rendu tout à la fois célèbre et odieux. On sait que deux Aristophanes au petit pied, après s'être emparés de cette formule, en ont fait une pièce satirique où la critique, critiquée à son tour, jouait auprès d'une belle Eve, demi-nue, le rôle diabolique du serpent à lunettes. Toute notre jeunesse dorée et toute la cocotterie du temps ont voulu accourir à ce spectacle, au fond très bénin, pour lequel le personnage joué n'avait pas cru devoir refuser son autorisation. Mieux que ça : P.-J. Proudhon, renouvelant un peu Socrate dans la circonstance, a éprouvé le désir de voir comment ils s'y étaient pris pour
faire rire à ses dépens. Il a donc demandé une loge au directeur du Vaudeville et il a pu voir qu'un acteur avait fait faire un masque qui lui ressemblait. Mais la pièce, si piquante qu'elle fût pour les autres, l'avait laissé froid. « S'ils m'avaient prévenu, disait-il en parlant des auteurs, je leur aurais fourni des effets cent fois plus comiques encore que ceux qu'ils ont mis en scène. » Peut-être n'était-ce là qu'une fanfaronnade. En tout cas, en faisant le beau joueur, il se donnait le beau rôle. Il se moquait des moqueurs.
P.-J. Proudhon avait il, ainsi qu'on l'a dit souvent, l'horreur de la bourgeoisie? Je ne le crois pas. La preuve, c'estque, toute sa vie, il ne s'est frotté qu'à des bourgeois, parfois même à des princes. Un esprit aussi cultivé que le sien n'eût pas été d'accord pendant vingt-quatre heures avec un entourage uniquement composé de gens du peuple et d'ouvriers. A ce lettré, il fallait des lettrés pour interlocuteurs. C'est, d'ailleurs, une observation que j'ai été à même de faire cent fois durant ma longue existence : les démagogues qui s'emportaient le plus en apparence contre les classes d'en haut, s'efforçaient sans cesse de se rapprocher d'elles, soit dans le commerce de la vie, soit par le fait d'un mariage. Une première conséquence du 24 février a été de faire sortir tout à coup des faubourgs deux cent mille prolétaires en blouses dont le Paris en gants blancs s'effraya au plus haut point. Par là^ j'entends la
Propriété, la Banque, les oisifs, les sybarites. (( D'où viennent tous ces gens de rien? se demandaient, transis de peur, tous ceux qui vivent sans rien faire Ce fut après que Sobrier eut conduit cent mille de ces ilotes à l'Hôtel de Ville pour répondre à l'imbécile manifestation des bonnets à poil, ce fut ce jour-là que P.-J. Proudhon, témoin du fait, émit cet autre mot qui est resté dans l'histoire : « A l'aspect de ces cent mille meurt-de-faim, j"ai vu la haute bourgeoisie pousser des cris de terreur, comparables à ceux que fait entendre le cochon quand il voit s'approcher de lui le couteau du charcutier. » Sur ces fiorituresde style à l'endroit des bourgeois, grands et petits, il a brodé d'autres phrases à efïet. On lui a jeté l'anathème. Mais attendez un peu, et vous allez voir se produire un épisode d'une allure passablement comique. L'année qui suit, quand il est représentant du peuple, expressément élu par les citoyens en blouse, l'auteur des Confessions d'un révolutionnaire, las du célibat, éprouve le besoin d'allumer les torches de l'hymen. Savez-vous avec qui il va se marier? Avec une fort honnête personne sans doute et qui sera, un jour, une très bonne mère de famille, mais avec la fille d'un homme plus que bourgeois, avec l'unique enfant de M. Piégard, ancien hérault du roi Charles X. Hérault du dernier des Bourbons de la branche aînée, vous ne pouvez ignorer ce que c'était. Un officier d'antichambre.
habillé suivant la mode du xv*^ siècle, avec une toque à plume, un justeaucorps galonné et portant une hallebarde à la main. Cette hallebarde, riiomme la tient en Tair en précédant de quinze pas le roi, toutes les fois que le monarque sort de chez lui, soit pour se rendre à la chapelle du château, soit pour aller au conseil des ministres, soit pour suivre la procession à Saint-Germain- TAuxerrois. Vous me direz qu'il n'y a pas de mal à ça, et je suis de votre avis. Mais le plus bizarre de l'aventure, c'est qu'en 1854 il éclata une conspiration légitimiste qui avait pour but de renverser Napoléon III afin de couronner enfin Henri V, et que l'ex-hérault Piégard, ayant été au nombre des conjurés, on l'avait arrêté et mis en prison. Naturellement, pour sortir de ce mauvais pas, le beau-père eut recours à son gendre, et Proudhon, en bon allié, s'épuisa en démarches de toute nature pour faire remettre le vieux royaliste en liberté. Je crois bien que c'est ce qui a eu lieu. Ce qui est à ma connaissance, c'est qu'à ce sujet, le grand critique écrivit une longue lettre d'une très vive éloquence, lettre que j'ai tenue entre mes mains et lue d'un bout à l'autre, et qui, si elle était retrouvée, deviendrait un monument littéraire. — N'importe. Convenez avec moi que l'aventure ne manque pas de piquant.
Il me resterait bien des choses à dire sur cette étrange personnalité, mais je vois que je me suis
beaucoup étendu et même que j'ai dû sortir des limites que je m'étais assignées. Je vais donc finir et même brusquement, ce qu'on me pardonnera, je l'espère. Pour conclure, je répéterai ce que je disais au début de cet article, à savoir que P.-J. Proudhon, après tout, aura été un des publicistes les plus vigoureux et les plus colorés de son temps. Par malheur, venant beaucoup trop tôt pour lui, la mort ne lui a pas laissé le temps de donner toute sa mesure. L'innombrable amas de notes qu'il a laissé permet de penser que, calme, assagi, fortifié par l'expérience et par l'exil, voyant le monde, non plus en misanthrope, mais en véritable observateur, il eût légué à la postérité quatre ou cinq autres livres, projetés, du reste, et qui eussent été bien supérieurs à tout ce que nous connaissons de lui.
Quand il est mort, on a mis ces six vers audessous de sa photographie faite par Etienne Carjat, portrait justement préféré à celui de Gustave Courbet :
Dans la tombe il vient de descendre.
Voltaire et Rousseau, votre cendre
Doit tressaillir.
Rabelais, Pascal et Molière, Paul-Louis acceptez votre frère
Dans l'avenir.
Sans doute, il y a du lyrisme dans cette épi-
tapho et même de Temphase, mais il s'y trouve aussi une certaine dose de vérité.
S'il n'avait pas en lui le talent de la parole que cultivent les tribuns, il n'en était pas moins, en petit comité, un causeur doué d'une entraînante éloquence. Lors de son arrivée de Lyon à Paris, il était à cent lieues de croire qu'il serait prochainement membre d'une Chambre, et qu'il aurait à s'y faire entendre. Nous étions alors cinq ou six à nous asseoir à côté de lui, à la très modeste table d'hôte de la rue des Victoires (trente-deux sous le dîner). Il n'abusait pas du discours, puisqu'il ne se plaisait à dire que des choses qu'il savait bien, la finance et les mœurs du peuple; pourtant nous pouvions voir qu'au besoin il y avait en lui l'étoffe d'un orateur. Mais, en cela comme en tous les arts, il faut une sorte d'apprentissage. Les jeunes avocats ont une parlotte ; les jeunes professeurs, plusieurs années de rhétorique ; les prédicateurs, le g'ymnase du séminaire. Ce fils de paysan n'avait passé par aucun de ces préliminaires, et c'est ce qui fut en partie cause de son échec quand il eut à soutenir un duel de tribune avec M. Thiers, un vieux routier de la dialectique, le plus délié des discoureurs. Inélégant dans sa mise, transporté tout à coup dans un milieu nouveau pour lui, se sachant visé par un océan de têtes animées du parti pris, ce jour-là Proudhon n'avait plus l'air assuré que nous lui connaissions. Ajoutez qu'il lisait un
manuscrit et qu'il lisait mal. Y a-t-il à s'étonner qu'il ait été troublé, décontenancé, ahuri, perdant un peu la tète ? (J'étais là, dans la tribune des journalistes, et je n'ai rien oublié de ce coup de théâtre.) C'a été une éclatante défaite pour le Jurassien. Comme il réclamait la liquidation sociale, comme il ne promettait à chacun des membres de la société française qu'un dividende de 75 francs 75 centimes, il ne pouvait guère être agréable à une agrégation d'hommes presque entièrement composée de propriétaires terriens, de gros banquiers, d'usiniers, de fonctionnaires bien rentes, de prélats, de quinze généraux, d'artistes en renom et de riches oisifs, habitués à toutes les blandices de la civilisation moderne. L'aversion pour son rêve était telle que la gauche et la Montagne, groupe dans lesquels il pouvait croire qu'il rencontrerait des appuis, faisant cause commune avec les conservateurs, l'abandonnèrent pour voter en masse contre lui. Sur les 900 représentants du peuple, il ne se trouva qu'un seul adhérent, le citoyen Greppo, un canut de Lyon, lequel était lié d'amitié avec lui.
Très audacieux en toutes choses, P.-J. Proudhon a surtout attaché son nom à quatre propositions qui ont eu pour effet de donner la chair de poule à ses contemporains : 1*^ Dans sa lettre à M. Blanqui, réconomiste. il dit que la Proj^riété est un vol et il en demande l'abolition. — 2^ Dans sa proposition sur la liquidation sociale,
il réclame le bouleversement radical de la fortune publique et un partage décernant à cliacun des Français un dividende de 75 francs 75 centimes. — S*' Dans une autre proposition, il veut la suppression de l'intérêt aii'érent à l'argent, comme étant une escroquerie usuraire. 4*^ Dans le projet de la Banque d'échange, imaginé pour contrecarrer l'influence néfaste du capital, il supplie le peuple de s'arranger de façon à n'employer ni le métal monnayé, ni les valeurs en papier/ Tout cela revient à faire voir qu'il anéantit la société moderne de fond en comble.
Que faut-il voir au fond de ces postulats ? Une série de rêves sortis d'un cerveau malade ou un feu roulant de moqueries à l'adresse d'une société qui a besoin d'être émoustillée? De ces projets, pas un n'est réalisable et celui qui les a conçus est un esprit aussi sérieux qu'éclairé. Comment donc expliquer tant de bizarrerie ? J'ai entendu dire, et je suis tenté de croire que, de la part de leur auteur, ces songes socialistes n'étaient qu'une amusette de l'esprit, un procédé de crititique, l'art de démonter les rouages d'une Société pour avoir le plaisir de les remettre en place, un jeu de casse-tête, presque de la métaphysique. En ce cas-là, P.- J. Proudhon serait une espèce de Démocrite qui aurait été envoyé dans notre siècle par le destin, pour se moquer de nous.
Un farceur de haute volée, c'était ce que pensait Eugène Pelletan. Contrairement à nous tous.
cet autre affectait de voir dans le Jurassien un écumeur de popularité. A l'entendre, l'auteur du livre De la Justice devant la Révolution et devant V Eglise était surtout fort habile à casser les vitres pour attirer sur lui l'attention des passants, ce qui était un moyen de se faire à peu de frais une réputation de grand penseur. Pendant les dernières années de l'empire, un jour, dans le jardin du Palais-Roj^al, nous étions trois à converser avec lui sur ce point délicat, la sincérité de l'implacable démolisseur.
(( Laissez donc ! nous dit-il. Je suis le paysan de l'Attique, las d'entendre dire que cet homme est un philosophe. Proudhon n'est qu'un faux original. Sous peu, je vais faire son portrait dans la Revue des Deux Mondes. Je lui arracherai son masque, avec un peu de la peau du visage par-dessus le marché.
Cette étude a paru, en effet, à peu de temps de là. Pelletan y a mis tout ce qu'il a pu réunir en lui d'emportement, mais c'a été sans produire la moindre sensation. Elle était froide, dénuée de feu, manquant de chien, comme on dit en parlant de ces sortes d'écrits. D'ailleurs, la fougue des colères conservatrices de 1848 s'était apaisée, et puis l'amende, la prison, l'exil, avaient fait de J.-P. Proudhon un homme sacré, puisque la persécution sanctifie. Toutefois, d'autres critiques, et d'une autre espèce, serraient de près l'auteur des Confessions d'un Révolutionnaire. Celui qui
a adressé vingt lettres brûlantes et ironiques au cardinal Mathieu, avait aussi laissé tomber de sa plume un mot à propos duquel les prédicateurs de toutes les paroisses de Paris tonnaient contre lui, en en faisant le suppôt du diable. Dieu, c'est le mal, avait-il écrit. Il ne fut pas difficile de démontrer que, soixante-quinze ans avant lui, Diderot se servit de la même formule. Oui, mais l'un et l'autre n'ont eu en vue que l'idée de Dieu telle que les bigots la dessinent et non telle qu'elle est conçue par la philosophie.
Certainement, les prêtres lui en voulurent d'avoir mal parlé de Dieu, mais les heureux du jour étaient plus animés à lui reprocher le plus ancien et le plus redoutable de ses blasphèmes. Aucun d'eux ne détachait de sa mémoire la menaçante formule : La propriété, cest le vol. Ces six mots brûlants dontonlui faisait un crime depuis 30 ans, on savait pourtant qu'ils n'avaient rien de neuf; car c'est bien le cas de le dire, ils sont aussi vieux aussi connus que Barabbas dans la Passion. On les trouve dans toutes les œuvres philosophiques des Anciens ; on les rencontre dans les quatre Evangiles, et surtout chez les Pères de l'Eglise, ces éloquents contempteurs du Tien et du Mien, A ce sujet, un chercheur, ami des jolies choses, a même déterré une sortie terrible, venant d'un moine du moyen âge. (Peut-être ce moine est-il saint François d'Assises, le fondateur des Ordres
mendiants.) Lisez, s'il vous plait : « Qa'est-ce qu'un riche ? Un voleur ou l'héritier d'un voleur. » Le latin, plus concis, est de belle figure. » Divesf A ut laii'o aut hœres latronis. )j P. Proudhon n'a rien dit d'autre, et il va mis plus déménagement pour ceux qui possèdent; mais voilà, il n'était pas couvert d'une capuce. Au surplus, il ne se donnait pas la peine de répondre à ceux qui l'accusaient. Solitaire et silencieux, il avait l'air d'ignorer qu'on s'occupât de lui.
Chez les non lettrés, chez les gens du monde, chez les financiers, il avait, à son insu, soulevé des inimitiés qui allaient jusqu'aux confins de l'anthropophagie. En 1850. quand les trois partis monarchiques coalisés et, avec l'aide du pouvoir, commençaient à démolir la République, un gros banquier de la Chaussée d'iVntin, pérorant en pleine Bourse, disait près de la corbeille : « Ce Proudhon, messieurs, il attaque tout ! Il attaque le bon Dieu. Passe : le bon Dieu est toutpuissant; le bon Dieu saura se défendre Mais l'argent ! Il attaque aussi l'argent, messieurs, le capital, la coutume de l'intérêt, le métal, le papier, notre force. Est-ce que nous allons le laisser faire? » Ne trouvez-vous pas que l'allocution rappelait mi peu Anytus et ISIélitus? A très peu de là, en tout cas, de ces paroles son. sortis un procès contre le publiciste, la cour d'assises, l'amende, la prison et l'exil. L'argent ! Plus d'un aurait volontiers demandé à lui faire
boire la ciguë, si elle était encore de mode. Il était dans la destinée de ce novateur de rencontrer des hostilités même chez ses amis. Félix Pyat avait été de ceux-là. Un soir, dans les couloirs de la Constituante, où ils étaient l'un et l'autre, il y eut entre eux un désaccord et, le lendemain, un duel. Il y eut alors échange de deux balles, qui, heureusement, ne firent que déchirer l'air. Il y eut de même une rupture avec T. Thoré, critique d'art des plus estimés, lequel, en faisant allusion à l'ancien métier du bizontin, disait : « P.-J. Proudhon est un teneur de livres qui ne comprend la Révolution que par Doit et Avoir)). Le fait est que, se renfermant dans le positivisme de la vie, il n'avait point d'idéal, aucune lubie mystique. Entre amis il disait volontiers : (( Faisons d'abord que tout membre de la famille humaine soit logé, habillé, nourri. Nous verrons après».
En 1858, dans une visite que j'ai eu à lui faire à la suite d'une polémique à armes courtoises (nous étions deux à nous présenter chez lui), j'ai pu l'entendre s'emporter en savantes objurgations sur la trop grande facilité des nouvelles mœurs littéraires de notre pays. C'était à propos de cette fameuse Lettre à UEcuyère de V Hippodrome, gabegie d'un amateur d'autographes ou plutôt d'un spéculateur, dont il avait été le jouet. Assis sur un très modeste fauteuil en moleskine, nutête, en robe de chambre des plus modestes,
n'ayant point à poser et n'y songeant guère, puisqu'il n'y avait pour recueillir sa parole ni public, ni sténographe, il mettait une grande passion dans ce qu'il disait, et sa ])ensée se revêtait des plus belles formes de la rhétorique, mais instinctivement et sans apprêt, comme sans pose.
A propos de cette affaire dans laquelle on s'était servi d'une basse rouerie pour lui extorquer dix belles pages de sa pensée et de son écriture, il passait au journalisme de ce temps, tout fait de commérages, de nouvelles à la main et de petits croquis à la manière de Louis Veuillot, travestissement de la littérature du dix-huitième siècle. De là il faisait le procès aux hautes classes de la société qui n'aiment et n'encouragent jamais, en fait d'œuvres littéraires, que la polissonnerie, le dénigrement, l'enfantillage et la bêtise. Et il s'arrêtait à Madame Bovary et à Fanny, deux romans, deux succès du jour.
Enflammé, il ajoutait de sa voix sonore, et avec un geste d'exorciseur :
a Voilà la belle société césarienne qui a tant crié contre les hommes de 1848 ! L'ont-ils assez chanté sur tous les tons que nous voulions saper l'ordre social par la base ! Certes, ils nous donnent de belles choses à voir. Depuis mon retour, je n'ai mis que fort peu les pieds au théâtre, mais j'ai assez vu ce qu'on y applaudit pour en être revenu pétrifié de surprise et de vergogne .
Ces Tartufes ! ils nous accusaient de vouloir supprimer la famille ! .Eux, ils l'empoisonnent ! Ils l'entourent du venin de l'adultère, leur seul idéal ! Pardieu, je n'aspire pas à être le tome second de ce Père Bridaine qui, du haut de la chaire de Saint -Sulpice, criait aux grandes dames de son temps, toutes plus catins les unes que les autres : « Mesdames, on n'entre pas en paradis dans un carosse à quatre chevaux )). Je ne crois guère au paradis, mais je vois votre beau monde et je dis qu'il est pourri jusqu'à la moelle des os. Mais il paraît que c'est là l'ordre du jour et, bien sûr, ça enchante les maris. Si je suis bien renseigné, dans les dîners de gala, dans les bals surtout, les femmes, même les jeunes filles, sont nues, mais nues jusqu'au nombril, de façon à exciter les désirs. A présent, c'est conforme à ce qui fleurit en politique. Ne soyons pas séditieux. Ce régime est ce qui plaît le plus à la France, puisque, suivant le mot de Mirabeau, un pays n'a jamais que le gouvernement qu'il mérite. Ils ont voulu avoir l'ordre : ils l'ont. Les trouble-fête tels que moi n'ont qu'à se taire, et je me tais. Seulement, gare à l'avenir ! »
Après ce premier cri, il reprenait un instant haleine et revenait ensuite à son thème, en baissant le ton.
(( Après ça, il ne faut pas m'écouter, reprenait-il. Que suis-je ? Un fou qui, probablement, voit tout en noir. Il est clair que je déraisonne.
Nous parlons de la femme telle qu'elle doit être dans notre état social, n'est-ce pas? J'ai dit, moi, en posant une alternative : « Il faut qu'elle soit ménagère ou courtisane ». Il n'y a rien d'étonnant si l'on s'est mis, les uns à hurler après mes chausses, les autres à pouffer de rire. Ménagère! la femme du millionnaire, celle du sénateur à 30,000 francs d'émoluments, celle des maréchaux et des grands dignitaires qui pourraient prendre des bains d'or ! ]SIénagères î les épouses d'agents de change, des grands propriétaires d'immeubles, des grands fabricants, des peintres et des comédiens qui gagnent cent mille francs en se jouant ! S'occuper du prix d'un œuf ou de la lessive d'un torchon, y pensez-vous? Eh! d'abord, elles s'y refuseraient, et si elles avaient la bassesse de descendre à de tels détails, nos seigneurs degrands clubs, les maris, les prendraient en horreur. Oui, c'est très vrai, cela. Point de Cendrillons : il n'en faut pas. Mais moi aussi, je suis de cet avis. Dans cette Lettre à l'Ecuyère de l'Hippodrome, pour laquelle vous êtes venus me voir, je conseille à la b^lle personne de veiller de telle sorte qu'elle n'ait point à sentir le graillon. Mais il y aménage et ménage, comme il y a fagot et fagot. Qu'une dame, élevée aux Oiseaux n'ait pas à éplucher les oignons qu'on hachera menu pour les mettre dans une omelette ou pour rehausser le goût de la salade, je le conçois et je le recommande. Je ne demande pas que Cornélie,
qui a eu des Gracques à élever, s'abaisse à de basses œuvres, soit; mais je veux qu'elle maintienne l'équilibre entre la recette et la dépense, parce que, en général, c'est à elle qu'est remis l'argent alloué pour le mouvement et la vie de la maison. Je sais qu'il y a des exceptions, un intendant, une femme de charge ou un mari soupçonneux et avare ; mais ces cas particuliers ne comptent pas. La règle, c'est l'épouse. Or, qu'arrive-t-il en ce moment, à ce qu'on me rapporte ? Je suppose que vous savez le proverbe latin : Tortus ad exemplar régis compenitur orbis. On se modèle sur ce qui se passe aux Tuileries. Eh bien, c'est une douce indolence et le gaspillage le plus charmant. Tenir des comptes, chiffrer, faire une balance, se casser la tête à ces vétilles, allons donc ! Pardieu, avec le traitement et la fortune que nous avons, il n'y a pas à liarder. Aussi, dame, elles vont bien ! A la vérité, elles sont adorables à voir, dans les toilettes de velours, de soie et de dentelles à la mode d'à présent. Elles sont à croquer (Il paraît, du reste, qu'il y en a qui les croquent) ! Mais les Notes des couturiers en vogue, c'est ça aussi un chapitre à ne pas dédaigner. Payer une robe 1800 francs : la dragée est parfois amère. Les maris font la grimace. C'est pourquoi nos chers anges ont recours à des auxiliaires. De là des tragédies bourgeoises et des comédies d'intérieur ; mais comme je ne suis pas auteur dramatique, je laisse à d'au-
très le soin de s'occuper decette thèse. N'importe, nous vivons dans un bien drôle de temps ! »
Ce qu'il disait là se faisait déjà entendre dans toutes les consciences. Il devançait donc une mercuriale fameuse prononcée, trois ans après, en plein Sénat, par le plus grêlé et le plus versatile des contemporains. On n'a pas oublié ce discours furibond qui a pour titre : Contre le luxe effréné des femmes, harangue morale qui n'a eu qu'un tort, celui d'être l'œuvre d'un effréné paillasse politique.
Issu des entrailles du peuple, enfant delà peine, et c'est à son honneur qu'il faut noter cette origine, s'étant fait de lui-même en tant qu'être pensant, P.-J. Proudhon peut être considéré comme l'apôtre du travail. C'est ce que fait voir clairement le dernier deses livres : Delà capacité des classes ouvrières. Il y regarde l'oisiveté comme un crime de lèse-société. Un fainéant, un jouisseur, un inutile, que sont-ils? Des frelons qui vivent du miel distillé par les abeilles. Au surplus, afin dé s'enhardir dans l'expression de ce sentiment, il citait un beau fait historique, pas assez répandu. Il rappelait donc Philippe de Commines, gentilhomme de la cour de Louis XI, qui, sur son bel habit de velours, avait faitbroder en lettres d'or cette devise latine : Qui non lahorat non alitur. Lui aussi, il pensait que celui qui ne travaille pas n'a pas le droit de vivre, et c'est, du reste, ce que chantent de concert toutes ■
les écoles socialistes. A ce sujet, j'ai même à raconter ici un fait assez curieux. Sous l'empire, à l'occasion du jour de l'an, en 1864, Edouard Dentu, léditeur, pensant être agréable au publiciste dont il publiait les œuvres, venait de faire l'emplette d'une jolie poupée. C'était un cadeauqu'il s'empressait de faire à M^^^ Catherine Proudhon, encore enfant. A l'aspect de ce présent, le père, hors de lui-même, entra dans une violente colère. (( Qu'apportez-vous là monsieur ? s'écria-t-il. Une poupée ! de la dentelle ! des falbalas ! Un chapeau à plumes ! L'image du luxe et de la paresse ! Si vous vouliez être généreux envers cette enfant, ce qu'il aurait fallu lui donner, c'était des aiguilles, un dé à coudre, des ciseaux, un poinçon à faire des fleurs, tout ce qui serait propre à lui faire gagner son pain. Remportez cette poupée, un faux simulacre de la vie de plaisir qui ne saurait qu'inspirer de mauvaises pensées.)) — Cette scène, très véridique, nous a été rapportée par M. Edouard Dentu lui-même.
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Un beau parleur. — Gaston de SainL-Valry. — Comment on se fait un nom noble. — La correspondance de Napoléon I^r.
— Journaliste par passe-temps. — Un admirateur d'Ernest Renan. — La peur des Chinois. — Le baron de Soubeyran.
— Grandeur et décadence d'un financier. — Le marquis de Belloy.— Un collaborateur d'H. de Balzac— Petites comédies en vers.— Un volume de prose.— Hetzel. — LesToqiiés.
— Guicliardet. — Ce qu'il en coûte pour mettre un nez en couleur. — L'ami d'Alfred de Musset. — Ce que veut dire le mot : Pssssssst! — Une brochure en projet : le Parti des Farceurs. — L'herminier. — Entre amis. — La libéralité d'un tombeau. — Z. Marcas etla Palférine. — De quelques bons mots. — Un dîner chez M™« de Ptambuteau. — Dun grand poète qui se grise. — Encore un mot.
Retournons à notre Pandémonium.
Aune table du fond, un jeune discoureur qui, du reste, avait la langue bien pendue, paraissait être l'orateur d'un petit cercle de ce qu'on appelait alors des cocodès. C'étaient, effectivement, des potaclies qui faisaient leur entrée dans la vie. Tous fussent parés de leur jeunesse et d'une toilette fraîche. On comprenait que ces charmants oisifs étaient fort heureux de prêter l'oreille à de brillantes sornettes sans avoir à prendre la peine de répondre. Ils buvaient de la bière, ils
fumaient des cigares, ils crachaient, ils écoutaient, et c'était tout.
Avez-vous remarqué combien on aime chez nous ceux qui tiennent le crachoir f (Style du jour.) L'homme qui s'élance dans de longues tirades, sans débrider, tire probablement son origine des premiers temps du régime parlementaire, si propices à l'abus de la parole. En tout cas. Paris moderne rafîole de ce type. « Comme ce gaillard-là cause bien 1 )) commence par dire la galerie, et s'il ne se trouble point, s'il n'a pas l'air de chercher ses mots, s'il pousse ses déductions jusqu'à la blague pure, il finit par s'emparer de son auditoire au point de le conduire les yeux fermés dans l'absurde. Mais, d'ailleurs, c'est là l'art des don Juan quand ils opèrent leurs conquêtes. On prend les femmes moins par les yeux que par les oreilles, et les hommes aussi. Ce qui se passe chez nous depuis 1789 prouve suffisamment la vérité du fait.
Quant au beau parleur, c'était un homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, d'une physionomie un peu pale, mais décidée et animée d'une forte dose d'assurance. Vis-à-vis de ce pouponnât, il prenait les airs d'un maître. Costume, langage, ' gestes, il paraissait être et il était de l'école de ces politiciens de salon qui se modelaient sur le duc de Morny. le frère adultérin de l'empereur. Lorsqu'il avait à se lever de son siège, ne fût-ce que pour faire ^trois pas, il laissait voir une
légère claudication ; mais ce défaut, au surplus peu saillant, ne lui enlevait rien de sa hautaine prestence.
En ce personnage, on avait à reconnaître le fils d'un vieux poète de troisième ordre {poeta minor , jadis chevalier de Tordre du Lis, membre du premier Cénacle des Romantiques, bref, l'un des premiers enfants de chœur d'Olympio, autrement dit M. Souillard (de Saint- Valry). On a déjà deviné qu'ayant trouvé d'une peu douce euphonie le nom de son père, le fils, véritable nourrisson d'un siècle qui prend ses aises en toute chose, ne l'avait laissé subsister que par son initiale. Il signait donc hardiment Gaston de Saint- Valry, en négligeant la parenthèse, procédé qui le posait d'emblée de roturier en aristocrate. En même temps, touché, malgré tout, par le souffle des idées nouvelles, il rejetait au dehors, dans les bric-à-brac démodés, les traditions monarchiques, le lis et même les principes religieux qu'on lui avait fait sucer avec le lait. Le second empire versait dans la main de ses amis la corne d'abondance : il était donc avec le second empire. Affichant des opinions bonapartistes presque violentes ou, si l'on veut, dogmatiques, il s'était fait attacher, avec l'ex-professeur Rapetti, à cette correspondance de Napoléon I-^ commission que présidait leprince Jérôme Napoléon. Pour faire acte de bel esprit, chose toujours bien portée, il donnait de temps en
temps des articles de fantaisie au Mousquetaire d'Alexandre Dumas et à la Gazette de Paris. Plus tard, sur la fin du régime impérial, patronné par le baron deSoubeyran, son ami, il est devenu, un moment, rédacteur en chef de la Patrie et, en 1870, au moment de la guerre, quoique sa jambe fût en retard, on fit de lui un chef de bataillon de la mobile. Quand Ernest Renan a fait paraître la Vie de Jésus, il a été un de ceux qui ont le plus tambouriné ce livre, dont le seul aspect eût donné le frisson à l'auteur de ses jours. Il en admirait autant le fond que la forme.
« Quel beau paysage, me disait-iî, que la description du lac de Tibériade! ))
Un de ses thèmes favoris, c'était la terreur que la Chine doit inspirer à l'Europe (Palikao était allé récemment à Pékin et en avait rapporté tout à la fois des dépouilles du palais d été et de l'épouvante). Cette prodigieuse agglomération de 400 millions d'hommes jaunes, ornés d'une longue queue, était une vision qui troublait singulièrement le calme de ses nuits. Il voyait cet étonnant faisceau d'iVsiatiques se répandant un matin sur l'Occident et recommençant, en l'aggravant, l'invasion des Barbares. Il y mettait de la chaleur et, par la magie de sa parole, il faisait sortir une boulîée d'etïroi, en exhibant ces chifîres naturellement formidables.
Ah ! ses auditeurs pâlissaient quand il montrait cette immense cohue d'affamés crevant tout à
coup comme la nuée d'un déluge sur notre continent ahuri et n'en faisant qu'une bouchée! Convenez qu'une telle prophétie, méthodiquement déduite, était bien faite pour donner la chair de poule aux bénévoles cjui se suspendaient avec tant de complaisance aux lèvres de ce faiseur de pronostics ; mais j'ai appris qu'étant un peu comédien, comme le sont volontiers les élégants d'un certain monde, il jouait le même jeu dans deux ou trois salons de ce temps, ce qui avait pour résultat d'attirer sur sa personne le regard étonné des petites dames. Par bonheur, des événements de date récente nous ont fait secouer la fantasmagorie de ces terreurs. Deux expéditions d'Européens ont fortement rabaissé 1 hyperbole du causeur et fait voir que c'est plutôt aux Célestes desegarer de l'Europe. Notre Civilisationa de l'artillerie, et le Cousin de la Lune ne doit pas l'ignorer.
L'Empire tombé, Gaston de Saint-Valry n'avait plus de sinécure. Que faire? Il prit le parti de disparaître. Il mourut, et sans que les bons petits camarades fussent seulement prévenus de son décès.
Il n'a, d'ailleurs, devancé que de très peu de temps son grand ami, le baron de Soubeyran. Paris se rappelle peut-être encore ce favori de la Fortune. Avait-elle assez comblé celui là, dites, la folle déesse? Dès sa sortie du collège en ne se donnant pas d'autre peine que celle qu'il faut
pour montrer le bout de son nez, ce petit-tils d'un duc du premier empire avait pour chaleureux protecteur un ministre de Napoléon III. Tous les pas qu'il faisait dans la vie étaient des triomphes. En un rien de temps, hautement patronné, il était décoré de la croix de la Légion d'hon~ neur, comme s'il eût gagné une bataille ou comme s'il eût composé un drame en cinq actes, applaudi par les cinq parties du monde. Très peu de temps après, il était bombardé gouverneur du Crédit foncier de France. Quand l'Empire fut à bas, il eut la main dans les gran des affaires et il y remuait les millions à la pelle.
Heureux baron ! Vous jugez s'il était entouré de flatteurs. C'est, je crois, Juvénal qui a dit que les grands festins ont toujours annoncé la chute des empires. De 1852 à 1870, le mot d'ordre chez les dignitaires était d'imiter le plus possible le prince archi-chancelier Cambacérès, c'est-à-dire de bien mettre la nappe, de faire bien manger et bien boire les éléments d'opposition pour les empêcher de crier. Sous ce rapport, le baron n'a pas manqué à la consigne. Chez les gastrosophes on vantait ses dîners, cent fois plus friands que ceux encore un peu Spartiates du Directoire, du Consulat et du premier Empire. Ah ! les beaux services ! le linge damassé ! l'argenterie ! le Sèvres ! les cristaux ! Ah ! les grands vins, ceux qui ont été mûris par les plus grands soleils ! les primeurs ! le premier gibier 1 Le pois-
son qu'on servait à son hôtel était d'une telle fraîcheur, qu'on aurait pu croire que, cinq minutes avant la cuisson, il sortait de la mer. Et les fleurs, elles venaient par paquebots, de tous les climats. D'où ce chœur des invités : « Voilà un homme heureux, par exemple ! )) Oui, si le luxe est le bonheur, il était heureux; mais, ce qui arrive souvent, trop souvent, la roue de la Fortune tourna tout à coup sous le coup d'un vent de bise. Celui qui tombait à Sedan fit tomber le baron avec lui. En une minute tout s'écroula. Malheur au grand qui fait une chute ! On a entendu ceux qui, la veille, s'asseyaient à sa table, le draper le lendemain de la belle manière. Mais, voyons, n'est-ce pas Tusage? Rappelez-vous le mot d'une marquise du temps de Louis XV : « Un ministre disgracié? On lui verse le pot de chambre sur la tête. )) Ce jeune baron n'était que le favori d'un ministre, par conséquent, un diminutif. En lui, il fallait voir seulement un manieur d'or, de l'or des autres, qui, arrivé au sommet de l'échelle, sentait le pied lui manquer et roulait par terre. Est-ce que les rois, les empereurs, les présidents, les papes, les dynasties ne tombent pas ? Pourquoi un homme dix fois millionnaire ne paierait-il pas le loyer au sort ?
— Culte du coffre-fort, toi aussi, de même que la vertu du second Brutus, tu n'es qu'un mot!
Pas très loin de Gaston de Saint- Valry, notre beau parleur, s'asseyait un vrai descendant de la noblesse d'autrefois: Le marquis A.deBelloy, un très aimable gentilhomme, point riche, mais portant un nom deux fois illustre, était un des habitués les plus assidus de l'endroit. Fort opposé à l'empire, il se mêlait avec bonne grâce aux républicains avancés, ce qu'ont fait assez souvent les royalistes d'avant-garde. On savait qu'il avait été parfois le collaborateur d'H. de Balzac, mais seulement pour fournir les petites pièces de vers dont sont émaillées quelques-uns des récits du grand romancier. Quand il travaillait pour son compte, il était auteur dramatique, sans doute pour faire dire qu'il chassait de race. A l'époque dont il est question, il tirait surtout sa renommée de deux actes en vers, en vers fort aimables, qu'on avait joués, non sans succès, à la Comédie Française. C'étaient en quelque sorte deux idylles un peu à la manière antique. L'une célébrait l'amitié et avait pour titre Pyt/iias et Damon; l'autre était intitulée la Mal-Aria, une histoire d'amour à Rome. Sans doute, ça manquait d'originalité, mais c'était honorable. En ce temps-là, vu nos habitudes d'infécondité littéraire, il n'en fallut pas plus pour attirer l'attention du public et aussi celle des lettrés. Le marquis était donc décoré d'un certain éclat. A ces deux rayons de gloire, sa parenté avec un tragique d'autrefois et ses propres œuvres, il céda
à un petit mouvement d'ambition : il voulut jeter dans la circulation un volume de prose humoristique. Il se mit donc à décrire quelques types de la vie parisienne, des déséquilibrés, des déclassés, des têtes à l'envers. Mais quel titre donner à cette Etude? a Si j'appelais ces gens-là les Etoiles f disait-il à Hetzel, l'éditeur. Ce dernier, fort expert en fait de librairie, lui demanda un titre plus conforme aux goûts des lecteurs actuels. (( Les Etoiles, mon cher marquis, croyez bien qu'on ne comprendrait pas ce que ça veut dire. Il faut une autre étiquette, plus terre à terre. — Laquelle donc ? » L'éditeur eut l'air de se recueillir un moment, puis il dit : « Nous baptiserons le nouveau livre : les Toqués )). Ça n'allait guère à l'auteur, mais il dut se rendre. Ce titre fut donc adopté, mais bien en vain : les Toqués ont passé inaperçus et, très peu de temps après, leur auteur les a suivis.
A une certaine heure, au commencement de la soirée, une forte émission de voix, comparable à celle qui partait du chœur dans les tragédies grecques, se faisait tout à coup entendre. « Ah ! voilà Guichardet ! Bonsoir, Guichardet! » En soumettant ces cris à l'analyse, on y aurait trouvé à la fois un peu de gaieté et pas mal d'ironie. Celui dont on acclamait ainsi l'entrée était, cela se voyait vite, un personnage dont la physionomie prêtait volontiers à rire et aussi à encourager le premier venu à la familiarité. Grand,
gros, fortement membre, l'homme exhibait aux yeux d'autrui une figure peut être joviale, mais dénuée de toute distinction. Non seulement les traits étaient massifs, mais ils s'embrouillaient dans un dessin fort incorrect. Déjà touché par les griffes de l'âge, commençant à blanchir, tiqueté de rides, il laissait voir l'image d'une vieillesse hâtive, mais qui n'avait rien de la majesté de celle qu'on salue chez les Nestors. Les joues laissaient deviner comme un reflet de la lie de vin, et le nez, rouge comme une pivoine, ne dissimulait pas du tout le blason de l'ivrognerie. Acné bibantium ac copulantiurn, dit la science médicale pour signaler le signe révélateur des biberons et des libertins. Mais il faut être juste, le second terme de cette formule n'aurait pas été applicable au sujet : il n'était qu'un intrépide buveur, et ça suffisait à sa gloire.
Par ses vêtements négligés, frustes, pas trop offensés par les dents de la brosse, autant que par ses gestes, il annonçait un homme de mœurs sans gêne. Eh bien, non : ce cynique était un ex-élégant descendu, un ancien représentant de la mode et des belles manières. Vingt ans as'ant, lorsqu'il était encore jeune, il avait mené la vie des beaux fils. Ce superbe boulevard des Italiens qui, de 1815 à 1845, a été la Capitale de la Capitale, se rappelait l'avoir vu se promener, un stick à la main, pêle-mêle avec ceux qui formaient la fleur des pois d'alors. Fashionable et
beau diseur, il s'est promené cent fois dans ces parages avec Alfred de Musset et les quatre ou cinq intimes qui servaient d'escorte au charmant auteur des Caprices de Marianne. Avoir fréquenté le poète, c'était son titre de noblesse et, plus tard, en avançant dans la vie, il ne laissait point passer un jour sans se rattacher à ce souvenir : « Apprenez que j'ai été un des intimes d'Alfred de Musset ! ))
Etait-ce par ce frottement à un rapsode illustre qu'il avait été amené à s'introduire dans le monde des lettres? Je ne sais, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'a pas abusé de l'art d'écrire. Un moment, sur la recommandation de Paul de Musset, le frère de son ami, il avait été admis dans le petit bataillon du Corsaire, lorsque Louis Reybaud était rédacteur en chef de ce journal ; mais il ne devait y faire qu'une passagère apparition, sans éclat. On était alors au temps où l'éditeur Léon Curmer faisait paraître les Français peints par eux-mêmes, une galerie des types du jour, illustrée par de grands artistes, tels que Gavarni et Meissonier. Pour servir de contrefort à cette publication, fort bien accueillie du public, mais déjà jalousée, imitée et même contrefaite, on imagina d'y annexer un très joli petit cahier hebdomadaire, intitulé : le Prisme, et ce fut à Guichardet que fut confié le soin, non d'en rédiger, mais d'en rassembler le texte. Les rédacteurs du recueil étaient tous des travailleurs
d'élite. Il me semble bien que c'est là qu'il a fourni la plus grosse somme de son labeur.
Avait-il de l'esprit? — Oui, sans aucun doute, mais cet esprit des paresseux qui se révèle, tous les deux ou trois ans, par quelque saillie piquante, un mot qui fait époque comme le passage d'une comète et dont on tient registre ; car chez nous, chez les écrivains surtout, on a coutume de fêter ceux qui ne font rien. Il a donc émis quelques mots qu'on se répétait. Celui-là, par exemple : Je ne sais plus quel imbécile se moquait de son nez trop comparable à la chair de betterave. « Ne raillez pas, monsieur, lui dit-il, mon nez est respectable. Songez qu'il m'a coûté 50,000 francs à mettre en couleur. )) Très silencieux d'ordinaire, ce qui était une attitude d'homme grave, il ne signalait sa présence au café que par une ellipse ou une onomatopée, comme on voudra : (( Pssssst ! Pssssst ! Pssssst ! » C'était tout ce qu'il disait souvent dans le cours d'une soirée, et il y en avait qui trouvaient fort originale l'émission de ces consonnes.
A plusieurs reprises, des camarades, des curieux, des indiscrets ont pris à tâche de lui demander ce qu'il voulait dire en s'exprimant ainsi. C'était par cette espèce de sifflement qu'il leur répondait : « Mon cher monsieur, disait-il, un navigateur qui a fait le tour du monde a pu voir dans un séjour en Océanie que les naturels de ce pays, qu'on dit être les petits-fils du singe,
n'avaient ccunmc grammaire que ce mot-là et que, grâce à ce vocable, formé de sept lettres, ils parvenaient à exprimer toutes leurs idées, toutes leurs pensées. Par économie, j'ai voulu faire comme eux, et voilà pourquoi je ne dis rien de plus. » Il y avait de l'esprit le plus fin dans cette riposte. En tout cas, cette façon de parler au milieu d'un monde de brillants babillards était une chose des plus ingénieuses.
Pour ceux qui l'ont examiné d'un peu près et avec sang-froid, il devait y avoir en lui un penseur. Qui sait si, au fond de ses méninges, ces trois membranes qui enveloppent le cerveau, ne résidait pas une certaine somme d'esprit critique? En 1871, après nos épreuves, jetant un coup d'œil d'ensemble sur tels et tels qui se ralliaient avec éclat au nouvel état de choses, il ne pouvait se défendre de hausser les épaules. « Les voyez-vous s'approcher de l'assiette au beurre? Que de girouettes, pssssst ! que de frelons, pssssst ! Comme les doigts me démangent à la vue de ce spectacle qui dure depuis quarante ans, pssssst! Ahl que j'ai grande envie de faire une brochure vengeresse que j'intitulerais, pssssst! le Parti des Farceurs, pssssst ! » Mais ce ne fut là, de sa part, qu'une héroïque velléité. On sait qu'il n'a pas composé la brochure. Il est mort, un jour d'hiver, en 1879, en disant : « Je vais rejoindre Alfred de Musset, pssssst ! )) Et tout a été fini pour lui.
Eh bien, non, je vois qu'il reste encore quelque chose à dire : « Quand tu mourras, Guichardet, si c'est avant moi, si je suis là, je prendrai soin de faire recueillir tes restes dans le caveau de ma famille, au cimetière du Nord, à Montmartre. »
Disons donc un mot sur celui-là, qui parlait si bien.
Un matin, Guichardet, alité, déjà agonisant, le fit appeler.
« Je vais mourir, lui dit-il. Tu sais ce que tu m'as promis ?
— Sois tranquille : je tiendrai ma parole. »
II Fa tenue, en effet, et ponctuellement. J'ai dû noter ce fait sans doute assez bizarre, très curieux et, au fond, très touchant. Mais j'a,i à parler un peu ici du personnage. Les biographes ont trop négligé cette sorte de gentilhomme qui se donnait des airs de marquis bien qu'il n'eût ni titre, ni même de particule à mettre devant son nom. En revanche, il avait l'esprit vif, l'éclair de la répartie. Au Divan, après tout, l'élégance ne laissait pas d'être fort prisée, et c'est pourquoi nos causeurs faisaient grand cas du brillant Lherminier (avec une h), un homonyme du trop fameux professeur du Collège de France, mais qu'il ne faut pas confondre avec lui. Le nôtre, celui dont j'ai à dire un mot, était un des nouvellistes attachés aux bureaux de V Esprit public, sous Louis- Philippe. Un visage enjoué, simulant parfois la gravité britannique, mais tempéré par un sourire
narquois. Il était toujours mis avec recherche, portant beau, avec le camélia à la boutonnière (On ne connaissait pas encore le gardénia). En ce beau temps, la presse étant considérée comme le quatrième pouvoir de l'État, il était de ceux qui prétendaient qu'un journaliste doit marcher d'égal à égal avec un prince, prétention qui ne déplaisait point à MM. Guizot, Tliiers, Victor Cousin et autres ministres sortis de la République des lettres. On lui faisait un reproche, celui d'être trop précieux dans le dialogue. Et puis, il ne vous abordait pas sans vous dire une chose fort aimable : a Voulez-vous accepter un verre de Malvoisie? » ou bien: a Qui vous empêche de venir avec moi à Mabille pour y voir défiler les jolies impures? )) Ce bohème doré, du reste, faisait l'admiration un peu railleuse de notre cher Nadar: « Voilàl'Incroyable d'aujourd'hui)), disait notre ami avec une légère pointe de malice.
Lherminier était fort renommé pour l'acuité de ses saillies. Ces traits, il les prodiguait à dessein ou on les lui attribuait. J'ai déjà arrêté au passage celui qui a été adressé à Eugène Forcade, aussi de VEspiit public, k ipropos de sa brusque adhésion à la Révolution de 1848 : « Retournez votre casaque ; ne la déchirez pas ! )) Il n'y avait pas que cette spécialité pour le faire reluire. Une légende^ qui, je le crois bien, a été quelque peu machinée par lui-même, le représente comme ayant posé devant H. de Balzac à la façon dont
un modèle pose devant un peintre, et cela lorsque le grand crayonneur avait besoin d'introduire de beauxjeunes premiers dans ses romans. C'estalors qu'il aurait été tour à tour Rastignac, Z. Marcas et La Palférine. J'ai pu voir, à diverses reprises, qu'il prenait un vif plaisir à se laisser interpeller par ce grand nom : « Lherminier-La-Palférine, prince de la Bohême o. Qui sait? Peut-être étaitce sous ce passe port qu'il avait son entrée dans le monde officiel. Chose connue, il était invité chez le comte de Rambuteau, pair de France, préfet de la Seine. Il racontait même qu'à l'un de ces galas, un soir, on l'avait fait asseoir à la gauche de la comtesse. Selon ce qu'il m'a dit à moi-même, ce soir-là, au dessert, un court colloque se serait engagé entre la grande dame et lui.
(( Alonsieur, vous êtes dans la littérature?
— Mon Dieu, oui, madame.
— Vous connaissez M. Alfred de Musset?
— J'ai cet honneur, madame.
— Un bien beau talent, même du génie, n'estce pas ?
— Je le pense comme vous, madame.
— Mais est-ce donc vrai, ce qu'on dit?
— Que dit-on, madame ?
— On dit que, tous les jours, à partir de cinq heures du soir, M. de Musset est gris.
— Cela se peut, madame, alors il est... il est gris-perle. ))
Ce mot, Ta-t il dit spontanément, ou Ta-t-il arrangé? On ne sait, mais il a transpiré. Dès le lendemain, il courait partout. Lherminier aimait à le répéter et il paraît que c'a été son chefd'œuvre. On en a cité deux ou trois autres tout aussi bien troussés, mais qui ne seraient plus compris des temps nouveaux. — Après avoir épousé une riche Anglaise, cet àpeu près de Ri varol est mort, en 1892, sans que la presse ait même annoncé son décès.
On lui a attribué un autre mot, bien philosophe et bien joli, mais qui est, je crois, d'Armand Marrast,à moins qu'il ne soit d'un autre. Ce mot, le voici : « Les Français aiment à être tondus : ça les rafraîchit ».
Un mot de Louis Veuillot. — Ceux qui deviennent fous. — J.-J. Rousseau. — Gérard de Nerval. — Ch. Lassailiy. — Charles Baudelaire. — Asselineau. — Cii. Bataille. — Eugène Forcade. — Théodore Pelloquet. — Henri Nicolie.
— Guy de Maupassant. — Malilourne. — Les nouvelles à la main. — Nestor Roquelan. — Portraits. — Les joueurs de domino.— Un Franc Comtois. — Armand Barthet. — Premier voyage à Paris — Débuts.— Le Dessus du panier.— Le Moineau de Lesbie. — Mii° Rachel. — Les Suites d'un succès. — Odes gaillardes d'Horace. — Montauciel. —Travail de vétérinaire.
— Un autre Origène. — Tony Révillon. - Pascal Duprat, retour du Chili. — Comment on finit.
J'arrive à la fin de ces esquisses.
Voilà bien du noir, voilà bien des silhouettes vêtues de deuil, va-t-on dire. Eh ! sans doute, ces pages manquent de gaieté ; mais, après avoir entrepris cette histoire d'un autre café Procope, lieu de réunion des beaux esprits du milieu du XIX® siècle, faut-il donc s'arrêter dans la crainte d'y rencontrer trop de cyprès ? Non, non, le lecteur serait en droit de nous demander d'aller résolument jusqu'au bout de notre tâche. Au point de vue de l'histoire, il y a, du reste, quelque chose d'intéressant à faire voir comment a fini cette
sorte de petite oligarchie littéraire, née de la Révolution de Juillet.
Paris a fait entendre un fort éclat de rire de ^lépliistophélès le jour où, passant en revue les poètes et les journalistes du tçmps, Louis Yeuillot s'est écrié : « Ils sont tous fous ! » Tous, non. Cependant, sur la fin du siècle, on a eu à eji compter bon nombre. Les aliénistes expliquent le fait en disant quil est contraire aux lois de la nature de soumettre le cerveau à une titillation constante. Mettez-vous par la pensée à la place du forçat de Técritoire qui a, tous les jours, cent ou deux cents lignes d'une prose correcte à faire tomber de sa tête pour aider les contemporains à ne pas crever d'ennui ou de bêtise. Certes, il faut être un gaillard coulé en bronze pour résister à un pareil exercice. Mais, ici, nous n'avons pas à parler des causes. Nous n'avons cju'à dresser un martyrologe, à aligner des noms, à raconter des faits.
Ce spirituel Louis Veuillot se mêlait de morigéner autrui, répétant que les polygrapbes de son temps étaient tous fous ; mais n'était-il pas luimême un déséquilibré? Avant lui, J.-J. Rousseau avait constaté que le fait de trop écrire menait tout droit à perdre les forces de l'entendement. (( L'homme qui pense est^ disait-il, un animal dépravé. » Ceux du cénacle de la rue Le Peletier écrivaient du soir au matin. Il n'y avait donc pas à s'étonner que beaucoup d'entre eux dussent aller finir aux Petites-Maisons.
Parmi ces veufs de la raison, le premier en date a été le pauvre Charles Lassaiily, l'auteur des Roueries de Trialph, notre contemporain avant son suicide^ un roman d'une inénarrable extravagance, le même conteur que le grand H. de Balzac avait amené à sa maison des Jardies pour l'aider à faire des chefs-d'œuvre. Après lui, c'a été Gérard de Nerval, ce charmant poète de la Bohême galante, celui qui, pendant une sombre nuit d'hiver, s'est pendu rue de la Vieille-Lanterne. En même temps que lui s'éteignait, mais doucement, dans une maison de santé, Gustave Drouineau, l'auteur de Résignée, \q premier qui nous ait fait connaître le roman psychologique. Nous n'avons pas oublié non plus l'aventure d'Eugène Forcade, au lendemain delaguerred'Italie. Beau garçon, fort élégant, presque un fashionable, celui-là, fort applaudi, composait l'Éditorial de laplusimportantedes/^ecwès. En esprit libéral, il avait suivi à Venise ceux qui allaient faire les funérailles de Manin, le dernier président de la Sérénissime République. Au cimetière, on lui demanda de prendre la parole et aussitôt il se répandit en propos dénués de sens. Charles Baudelaire, je l'ai déjà dit, venait souvent passer ses soirées au café, et c'est là qu'il a déclamé et, pour ainsi dire, essayé ses premiers vers, notamment le Reniement de saint Pierre. A côté de ce nom, inscrivons celui d'Asselineau, ce fervent historiographe de l'école moderne, si ardent à ras-
sembler les Critiques, les Brochures, les Estampes, les Affiches, les Caricatures et les Nécrologies relatives au mouvement romantique. Il faut ajouter à cette liste le nom d'Henri Nicolle, un ancien rédacteur du Corsaire- Satan, l'auteur du Tueur de mouches et d'une comédie jouée au Théâtre Français, sous ce titre : le Secret de ma tante. Hélas î il y en a eu d'autres et par demidouzaines î
Ecrire, encore écrire, toujours écrire, est-ce donc cet exercice hors nature qui fait naitre la transformation d'un être pensant en un misérable insensé ? Il est certain que les fous abondent avec plus de fréquence qu'ailleurs dans cette zone où, par profession, un pauvre homme a trop à recourir aux facultés de l'esprit. Déjà un proverbe latin nous a dit qu'il n'est pas un beau génie sans un peu de démence. Presque tous les aliénistes défendent à leurs clients l'usage immodéré des livres. Ici j'ai à produire une seconde nomenclature qui prouvera que l'amour du laurier fait plus de victimes que l'ombrage du mancenillier. Elle est fort incomplète et, il y a, par malheur, à y ajouter une rallonge. A ces martyrs de la pensée trop remuée que de noms funèbres il faudrait mettre par surcroit 1 Joignez-y Eugène Brifîault, un petit-neveu de Lagrange-Chancel, un des journalistes les plus en vue de 1827 à 1845. Il est allé finir à Charenton. Dans Choses vues, Victor Hugo rapporte les étranges propos que lui a tenus
Villemain, un ancien grand-maître de l'Université, l'auteur de Lascaris. Même chose pour un romancier marseillais, trop vite oublié, Rey-Dussenil, l'auteur du Cloître Saint-Merri. Un poète des plus vénérés, Antony Deschamps, le traducteur de Dante, se voyant délaissé par sa raison, a eu encore assez de sagesse pour aller chercher un refuge à la maison du docteur Blanche, où il se trouvait être le voisin de Gérard de Nerval. N'omettons pas Francis Wey, qui a été président de la Société des gens de lettres. Vous rappelezvous Charles Bataille, l'auteur de Y Usurier de village, un drame joué à l'Odéon? Il a eu pour collaborateur Jean Du Boys. Tous deux ont été frappés de démence. Il y a eu aussi Q. Dubreuil, l'auteur de la Harpe cVor, un des rédacteurs du Petit National, A la même heure s'en allait du même mal Théodore Pelloquet, un critique d'art, le premier qui ait signalé le mérite de V Angélus de Millet. Un autre, P. Scudo, le critique musical de la Revue des Deux Mondes, l'a suivi de près. 11 y a eu encore le comte d'Urbin, rédacteur de la Gazette de France, Adrien Huart, le fils, rédacteur du Charivari , et puis, Guy de Maupassant, un conteur de premier ordre, auquel on a dressé une statue au parc Monceau. Attendez ! La lamentable liste n'est pas close.
Ceux de la génération de 1830, je parle des plus délicats, ont grandement entouré, écouté et fêté un journaliste fort renommé pour l'étendue de ses
connaissances et la belle tenue de son esprit. Le personnage avait déjà des cheveux blancs, et il paraissait toujours jeune. On nous disait : « Tenez, voilà Malitourne », et nous saluions. Il suffisait de voir ce vieillard cinq minutes, d'échanger avec lui quelques mots pour comprendre qu'on ne se trouvait pas en face d'un écrivain vulgaire. De taille moyenne, presque toujours vêtu d'une redingote soie puce à collet de velours, d'une propreté exquise, linge blanc, cravate de couleur tendre, gants bien tirés, chapeau bien brossé, il se promenait sur les boulevards comme s'il eût eu à faire son entrée dans un salon. Il ne fumait pas. Ceux de ce temps-là, Benjamin Constant, ChateaubriandjCharles Nodier préféraient le tabac à priser au cigare. Pour eux, le foulard de soie à grands dessins était un appendice obligé de la toilette et ils trouvaient bonne cette tradition des publicistes de la Restauration, lesquels se flattaient d'avoir hérité des manières élégantes et polies de l'ancien régime.
Etant à la fois conservateur et libéral, Malitourne, gagné par l'esprit du siècle, avait fini par épouser les idées modernes, celle que Louis XVIII nous avait apportées d'Angleterre, mais en demandant qu'on ne les adoptât que lentement, peu à peu, progressivement, afin d'avoir bien le temps de se les assimiler. Il n'a jamais écrit que dans les journaux monarchiques, où il était fort prisé. En dehors de la politique courante, du
coup d'œil jeté sur les chambres, des questions diplomatiques, très instruit, il ne se faisait pas faute de se mêler de haute littérature et d'exégèse. En 1829, quand le docteur L. Veron fonda la Revue de Pa/'is, il a donné à cette publication des pages qui ont été fort remarquables. Il y a eu notamment, aux beaux jours du ministère Martignac, si vite passés, une étude humoristique, sous ce titre : De la vie à la campagne depuis la Charte, C'était un joli ramage à la manière de Sterne. Une autre fois, même recueil, à l'heure où la révolte de l'abbé de Lamennais commençait à faire du bruit, il publiait, dessinait et analysait un très beau portrait de Bossuet.
Dans ces mêmes temps, un maître gourmand, qui était aussi un éditeur d'élite, C. Ladvocat, ravivait la Littérature. Il eut l'idée de faire revivre la mode si française des Mémoires. Un soir, à dîner, entre la poire et le fromage, il convint de faire avec Malitourne toute une série de publications posthumes. Ils s'amusèrent à soulever les pierres sépulcrales, à ressusciter les morts illustres et à leur faire écrire leurs confidences, avec une plume d'orfraie ou une branche de saulepleureur, mais en y mettant tout de même de la gaieté. La rubrique fut vite acceptée. Ils faisaient aussi parler les vivants. Par exemple, ils associèrent à ce jeu une vieille ex-belle, une Laïs du temps du Directoire, la fameuse Ida Saint- Elme, surnommée la Contemporaine, et ce fut
une vogue à tout casser. Relisez ces récits, tout pleins d'épicurisme, et vous verrez dans quel style correct, vif et dégagé, cela est écrit. Plus tard, en plein règne de Louis-Philippe, à l'époque où Alphonse Karr rajeunissait rin-32 en faisant paraître les Guêpes, Malitourne prétait son concours à Nestor Roqueplan dans les Nouvelles à la main. Lorsqu'on parcourt ces petits livres, aujourd'hui si délaissés, on voit qu'ils sont historiés de portraits dessinés à la plume, des pages sur lesquelles court toujours un peu de malice. Telles sont les miniatures du duc Victor de Broglie, du comte Mole, du chancelier Pasquier, de M. Thiers, de MM. Charles de Rémusat et Duvergier de Hauranne, les deux mameluks de ce dernier, comme il les appelle. Tout cela était cruel et charmant. On citait aussi les mots du spirituel journaliste, et spécialement celui que voici. Un jour, le publiciste est invité à diner chez un financier de marque. Très beau festin, un grand luxe de gastronomie ; mais on n'y parle que de la question d'Orient, avec de grandes colères contre la Russie. A la fin, quand on se lève de table, l'amphytrion dit au journaliste : « Vous me ferez l'honneur de revenir ? — Non, monsieur. — Pourquoi donc? — Parce que je croyais diner chez un ami des lettres et que j'ai été le convive d'un ennemi intime du tzar. On ne m'y reprendra plus. » Sur ce, il salua et se retira. Le pauvre homme ! Hélas ! durant quarante
années, il avait trop remué les fibres de son cerveau. Un jour, à son lever, il put constater en lui-même un soudain et lamentable changement. Sa mémoire, d'ordinaire si docile, si sûre, fléchissait. Le lendemain, c'était sa raison qui s'éteignait. Il était en proie à la folie des grandeurs, ce mal si commun chez les vaincus et les déclassés du dix-neuvième siècle. Il ne rêvait que palais, riches attelages, fêtes royales, or et diamants. — Misère de nous !
(( Tiens ! un poète qui joue aux dominos ! dit une voix. Des poètes, il y en a dans ce café autant que de bluets dans les blés ! »
Un poète, un habile ciseleur de vers, c'en était bien un ; seulement il n'aurait pas fallu chercher en lui l'attitude inspirée des Byroniens, ni la figure séraphique des Lamartiniens, ni le front constellé des disciples de la place Royale, ni rien qui rappelât les écoles lyriques de 1830 : c'aurait été tout le contraire. On se trouvait en face d'un gros garçon qui paraissait avoir été taillé dans un bloc de granit et que le ciseau du praticien n'avait que sommairement sculpté. Il était très simplement vêtu d'un veston brun à boutons d'or, sans aucune prétention à Télégance. Assis devant une table sur laquelle s'étalait un jeu de dominos, il s'escrimait à cette partie avec le docteur Vidal (de Cassis), un des médecins de l'Opéra, et s'écriait avec de grands airs de triomphe :
« Blanc partout, docteur : c'est vous quiécope^f))
Ne lanternons pas. Je vais vous le faire connaître sans plus de préambule. Il se nommait Armand Bartbet.
Voilà cinquante ans, quand il arriva à Paris, c'était un jeune Jurassien, ayant, comme tous ceux de la Franche-Comté, des allures rustiques, une figure modeste, mais cependant résolue. A la vérité, le regard était quelque peu voilé par des lunettes bleues ; mais, au moment où s'engageait la conversation, où l'on avait à prendre feu, les besicles tombaient et le causeur tenait bien son bout. Pour achever le portrait, imaginez une tête de structure plébéienne, grosse, barbue, énergique, la voix sonore, le geste impériaux, l'indice de la force et l'apparence de la santé.
Qui aurait pu supposer qu'un jour viendrait où cette puissance se briserait en une minute comme verre et, comme ressort moral, n'aurait plus la raison d'un enfant?
Armand Bartbet avait fait d'assez bonnes études. Comme 20,000 autres, il s'était amusé à tourner des vers, et il y réussissait. On ne pourrait pas compter tous ceux qu'a perdus cette déplorable manie qu'ont les lycéens de rassembler des rimes. En dépit de vingt drames funèbres, ils croient que c'est là de la poésie et que ce fol exercice doit les mener tout droit à la gloire et à la fortune: « L'or et le laurier! » disent-ils. Vieille et triste chanson ! Ils n'y trouvent que la
misère et quelque chose comme cet arbre du Japon, le mancenillier, dont le seul ombrage donne la mort.... Ce qui s'est vu pour Armand Barthet.
Vers 1844, il arrivait, jeune, ardent, plein de confiance dans l'avenir, un recueil d'idylles à la main. 11 croyait n'avoir qu'à se montrer pourvoir toutes les portes s'ouvrir devant lui. Ah! comme il devait être vite détrompé ! Il montra ses vers : on lui rit au nez. Il alla aux journaux en leur otïrant sa virginité littéraire : on ne lui répondit même pas. Il se hasarda chez les éditeurs : on lui dit : (( Mon petit monsieur, avez-vous un nom ? )) Il répondit qu'il n'avait pas encore pu s'en faire un. a Repassez donc quand vous serez connu... et encore ! )) Il boucla sa malle et s'en retourna dans sa verte province.
Sans doute, ce retour d'enfant prodigue était un bon mouvement, mais ce n'était aussi qu'une fausse sortie. Après le 24 février, croyant que la Révolution nouvelle serait favorable aux lettres, il reparut, mais cette fois pour vivre en pleine Bohême : au Divan, à la brasserie de la rue des Martyrs, chez Dinochaux, place Bréda. « Essayons du théâtre, o dit-il. On était au temps où une Juive de génie avait remis en honneur la tragédie et où le comte Mole, la rencontrant dans une soirée, chez des gens du monde, s'était incliné cérémonieusement devant elle, en lui disant : (( Mademoiselle, vous avez sauvé la langue fran-
çaise ! » Il y avait donc alors comme un parfum d'antiquité classique dans l'air.
Un jour, en relisant les élégies de Catulle, il sentit un éclair de talent traverser son être, et ce soudain mouvement de la pensée devait se traduire en une ceuvre touchante. Il trouvait un acte dans la très simple histoire de cet oiseau, que la maîtresse du poète préférait à son amant luimême. Lesbie baisait sans cesse son moineau. Elle le posait sur son sein, le reprenait pour le baiser encore et recommençait. Plus quam oculos amabat, elle Taimait plus que ses yeux, dit le jaloux. L'oiseau mourut. Mortuus est passer ! Il e'st mort, celui sur lequel elle collait si souvent ses lèvres de fraise ! Armand Berthet vit en cela une tragédie de petit module: il la fît ; elle fut reçue au Théâtre Français et, jouée par M"^ Rachel, elle lit courir tout Paris.
Je ne saurais trop le dire, ce fut comme une bataille gagnée, un Marengo, et pourtant ce n'était encore qu'un commencement. En littérature, l'important, le difficile, c'est de durer. Vous connaissez la résistance de cet enfant qui refusait d'apprendre à lire, a Pourquoi ? lui demandaiton. — Parce que je n'aurai pas plutôt dit X qu'on me fera dire B ; par(!e que, lorsque j'aurai dit B, on me fera dire C, et ainsi de suite jusqu'à Z. » Poète, orateur ou artiste, celui qui crée devient cet enfant pour le public. Il n'a pas plutôt fait une œuvre qu'on lui en demande une seconde
une troisième et puis vingt autres. L'auteur du Moineau de Lesbie entendait l)ien ne pas se dérober à l'usage, et il se prépara à continuer. C'est pourquoi il composa deux autres pièces de la même étendue et du même genre. C'étaient de jolis vers toujours, nuancés d'un certain agrément, mais le talent n'a de valeur que lorsqu'il a pour lui le heureux hasard. Rachel, la grande tragédienne, n'était plus là, et le succès fit défaut à ses idylles. Pleurez, Grâces ! Pleurez, Amours !
Un peu avant, sans doute pour tenir son public en haleine, Armand Barthet avait publié à ses frais une traduction partielle du joyeux poète de Tibur. Les bibliophiles connaissent les Odes gaillardes, d'Horace, illustrées par Gleyre et par Gérome, deux peintres qui, eux aussi, venaient au Divan. Cependant le temps marchait, puisqu'il ne s'arrête jamais. Survinrent 1870 et nos effroyables désastres. Avec le retour de la République, le drame reparut à travers la ville, et la politique reprit le haut du pavé. Un réveil du peuple, c'était bien ; mais la honte de l'invasion, les douleurs sans nom des deux sièges, toutes les colères et tous les appétits déchaînés, c'était à nous faire verser à tous les larmes de Jérémie. Ce qu'il y avait de plus attristant alors, c'était le spectacle des ridicules ambitions qui sortaient en tumulte de dessous tous les pavés. En présence de cet affolement, le Franc-Comtois ne put
23as se contenir et, sous le titre déjà ironique de Mojitauciel, il fit une satire dans laquelle il flagella, au moyen d'une douce moquerie, cette fièvre de désirs politiques insensés.
Ce poème est, pour la forme, conçu à la manière du Rolla, d'Alfred de Musset. Il ne s'étend que dans une soixantaine de pages. Montauciel, propriétaire rural, n'est d'abord qu'un membre du conseil général de son département, un homme heureux; mais la contagion le gagne et finit par l'envelopper. Grisé par l'ivresse de ses rêves, il devient tour à tour maire de sa commune, député de son arrondissement, chef de parti, ministre, dictateur, roi et, à la fin, dieu. Pourquoi pas? En atteignant ces sommets, a-t-il éteint le feu de ses désirs et trouvé le bonheur? En aucune façon, et, en se réveillant, il n'a plus qu'une envie, celle de secouer ces fausses grandeurs et de revenir au calme de son enclos.
Ce n'est pas, dira-t-on, d'une bien grande originalité, et même ça rappelle la naïve histoire de Perrette et de son pot au lait, et aussi Victorine ou la Nuit porte conseil, un vieux mélodrame de la Porte-Saint-Martin ; mais c'est très moral et très amusant et, par consécjuent, ce ne serait pas une chose à dédaigner.
Tenir bon, tenir longtemps dans l'âpre métier des lettres est une vertu qui n'est pas donnée à tout le monde. Quoique ce Bizontin eût l'air d'être formé de quartz et de silex comme le sol
de son pays, il ne se sentit pas la force d'y persister. Reconnaissons pourtant qu'il a fait de vaillants efforts dans la résistance. Après le Moineau de Lesbie, son triomphe, après le Chemin de Corinthe, il avait fait Montauciel, cette satire qui a le tort de n'être pas connue. Un peu avant, outre un volume de vers, un volume de Nouvelles, les Odes gaillardes d'Horace, il était parvenu à faire jouer Chapelle et Bachaumont, un opéra comique dont le sujet prêtait bien à l'expansion de la gaieté française. Il a aussi composé un Proverbe, en collaboration avec Augustine Brohan, la spirituelle soubrette du Théâtre Français. Mais on le voit, pour lui comme pour les autres, c'était le sempiternel rocher de Sisyphe qui retombe toujours et qu'il faut toujours remonter. A la fin, la fatigue est venue et ce pauvre garçon si robuste, en apparence si bien fait pour le combat, s'est retiré un jour de la bataille, se contentant du petit rameau de laurier qu'il y avait cueilli. Par malheur, le cyprès n'était pas loin, et c'était après cet autre arbuste qu'il allait courir.
Armand Barthet n'avait trouvé un peu de lucre que dans le Moineau de Lesbie. Tous ses autres vers, imprimés à ses frais, avaient nécessairement contribué à diminuer son petit avoir. Lors de cette demi-gloire, il quitta Paris, regagna sa province et s'y maria. Mais comment vivre avec la charge d'une famille? Dans sa jeunesse,
à l'école d'Alfort, je crois, il avait étudié la chirurgie appliquée à l'art du vétérinaire, ce praticien si utile à l'agriculture. Il n'hésita pas et, en homme de courage, il choisit pour profession celle qui consiste à pratiquer l'eunichisme rural, c'est-à-dire à émasculer le bétail. En Berry, on appelle celui qui excerce ce métier un afïranchisseur; en Lorraine, un castreur. Je ne sais quel nom on lui donne en Franche-Comté, mais tel était désormais l'état de cet ancien porte-lyre. Un scalpel à la main, toujours bien venu des habitants de la campagne, des agronomes et des paysans, il châtrait les chevaux, les bœufs, les ânes, les moutons, les boucs et les porcs. — Estce que, avant lui, le dieu à la chevelure d'or n'avait pas gardé les moutons chez Admète ?
Tout ce qu'on voudra, mais pour un raffiné qui avait vu en imagination les fêtes de Corinthe et qui avait vécu par la pensée dans la Rome d'Auguste, chez Mécène, ces ablations faites dans les étables, parmi les rustres, étaient un contraste qui n'aurait pas été du goût du premier venu. — Jeunes aèdes d'aujourd'hui, graveurs en belles rimes, nielleurs en sonnets, coloristes pour les yeux desquels tout est rose, bleu de ciel, opale et vert tendre, voyez donc de quelle façon cruelle la réalité a repoussé chez ce pauvre homme les déconcevants mirages de la poésie ! Ce poète, jadis interprété par la plus grande tragédienne du siècle et applaudi par la fleur du
beau monde, obligé, pour gagner son pain, d'avoir toujours un acier entre les doigts et, au risque d'être mordu ou frappé mortellement d'un coup de pied ou d'un coup de corne, d'abattre ks parties sexuelles des bestiaux, souvent couvertes de sanie ! Alfred de Vigny qui, dans Stello, s'est étudié à dénoncer les misères auxquelles sont assujettis les poètes, n'aurait jamais osé soupçonner l'existence de celle-là !
Mon Dieu, chers petits prêtres des Neuf Sœurs, puisqu'on est revenu à ce vieux culte, il faut bien que je me résigne à vous dire que ce n'est pas tout. Comble d'infortune et d'horreur! Ce fait d'avoir à trancher, tous les jours, la chair vive, cet exercice menant le praticien à exciter des cris plaintifs mêlés de fureur, cet état de choses si peu d'accord avec l'extase lyrique, a tout à coup bouleversé sa conscience et perturbé son esprit. Dans un de ses accès de démence, il a tourné son couteau contre lui-même. Semblable à Origène, mais, bien entendu, sans attacher à cette mutilation inconsciente le sentiment du sacrifice mystique, il s'est pris à s'entamer et à s'ensanglanter lui-même. « Eh bien, quoi ! répondait-il a ceux qui, pleins d'effroi, accouraient pour lui arracher son outil des mains, qu'avez-vous? Vous voyez bien que je fais mon métier. Je taille ! Je taille! » Heureusement, on est arrivé assez à temps pour le désarmer quand cet acte de déraison n'était que commencé, et, le lendemain, le
traducteur d'Horace était conduit dans une maison de santé.
Y aurait-il donc une sorte de parenté ou, pour le moins, une sorte d'enchaînement dans la distribution des maux d'ici-bas? Ce lamentable récit nous était fait, un soir d'hiver, en 1874, au Café de la Porte-Montmartre par TonyRévillon. Nous étions cinq ou six à l'entendre, bouche bée, car tous ceux c{ui se trouvaient là avaient connu le pauvre poète au temps de son succès. Chose à noter, au nombre des auditeurs figurait Pascal Duprat, récemment dépossédé de son mandat de député de Paris et qui, sans s'en douter, était déjà, lui aussi, guetté par la cruauté d'une mort tragique. A très peu de temps de là, en effet, M. J. Grévy, président de la République, le nommait consul au Chili. La situation était conforme à ses goûts et il s'était installé sous ce titre à Valparaiso; mais, à l'usée, le climat de l'Amérique du Sud. trop chaud pour lui, ne convenant pas à sa santé, il dut, au bout d'un ah, se jeter sur un paquebot en partance pour revenir chez nous. Oui, mais il était trop tard. Dès qu'on fut à mi-chemin, la maladie dont il était atteint empira et il mourut. On lui attacha alors un boulet à la jambe et il fut jeté à la mer. En fin lettré qu*il était, si, à ses derniers moments, il a pu prévoir cette manière de terminer sa vie, il n'a pas mancjué de se rappeler Ovide déconseillant les vo^^ages sur l'eau salée \ « Crai-
gnez de servir de régal aux requins. Piscibus œquoreis non esse cibum. » Mais, lui non plus ne pouvait échapper à sa destinée et il a donc été mangé par les monstres marins.
Entre nous, c'est assez de drame comme ça et j'arrête ici l'histoire du Divan de la rue Le Pelletier. On sait, du reste, que ce café a, depuis plus de trente ans, cessé d'exister. Il est désormais remplacé par un fonds de commerce d'orfèvrerie, une chose utile. « L'utilité, a dit Jérémie Bentham, c'est le mot du xix^ siècle. )) Ce sera, de plus en plus, celui du xx^ siècle et le programme de l'humanité nouvelle.