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LE MILIEU

Descendant des comtes souverains de Toulouse, qui bataillèrent contre le pape Innocent III, contre le roi Louis VIII de France, mieux encore contre le rude sanglier Simon de Montfort, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa, aujourd'hui trépassé, chassait à courre, à grand tapage de chiens et de trompes, en la terre de Loury en Loiret, quand sa femme, la comtesse née Adèle Tapie de Celeyran, lui fit discrètement annoncer la naissance de son fils Henri, né le 24 novembre 1864, à Albi, 14, rue de l'Ecole-Mage, dans un vieil hôtel de famille.

Le veneur ne se hâta point pour cela de boucler son équipage. Officier de cavalerie, sorti de l'Ecole de Saint-Cyr, démissionnaire, et marié en l'année i863, il avait tout de suite laissé sa

LA UTREC

femme à ses religieuses pratiques pour éperonner, lui, à pleines molettes, la vie libre, nettement excentrique qu'il chérissait. D'ailleurs, cet hofifmannesque gentilhomme avait de qui tenir. Son propre père avait été un rude coureur de bois et de halliers, farouche et autoritaire, qui avait terrorisé son entourage. Excellent cavalier^ forcené chasseur, il n'avait presque jamais quitté la terre du Bosc, âpre terre située dans le Rouergue, et qui appartenait à sa femme. Mais ces loups ont tout de même une fin ! Un soir, après avoir, durant toute la journée, sonné du cor, à se rompre les veines, il mourut d'une chute de cheval, laissant à son fils Alphonse la forte image d'un vieux veneur monté en couleurs, et dressé sur ses éperons, comme un hargneux coq sur ses ergots. Il ne possédait aucune fortune personnelle, du reste; mais, du côté de sa femme, abondaient terres et argent; et il s'en trouvait très bien, car les Banques, on le sait, sont faites pour les femmes et pour les rustres!... Alors, cela dit, quant aux autres origines en ce qui touche celui qui sera le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, elles

se présentent, avec une certaine carrure, ainsi :

Sa mère est une fille de Léonce Tapie de Celeyran et de Louise d'Imbert du Bosc. Elle est cousine germaine de son mari, leurs deux mères étant sœurs, filles du comte d'Imbert du Bosc et de Zoé de Solages.

Les Tapie sont originaires de Cannes (Aude), où ils exercèrent, dès le xvi' siècle, les fonctions de premiers consuls. Ils s'établirent à Narbonne au xvn® siècle, et y fournirent de nombreux magistrats consulaires, plusieurs chanoines du chapitre de Saint-Sébastien (paroisse de Narbonne), un officier de la maison du roy, un trésorier général de France, etc.

Qaant à la terre de Celeyran (dont le nom s'ajouta à celui de Tapie), ou, pour dire mieux» quant à la terre de Saint-Jean de Celeyran, c'était une terre noble appartenant aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui, en 1680, environ, la vendirent avec haute, basse et moyenne justice, à la famille Mengau, de Narbonne.

Jacques Mengau, seigneur de Celeyran, conseiller à la cour de Montpellier, adopta alors

Farrière-grand-père d'Henri de Toulouse-Lautrec, fils de son cousin germain, et lui donna son nom et sa fortune, en 1798. La terre de Geleyran, sur laquelle s'élève une vaste habitation, est la plus considérable du département de l'Aude. Mais au temps de l'arrière-grand-père d'Henri de Toulouse-Lautrec, avant qu'elle n'eût été divisée par des partages de famille, sa contenance était de plus de i.Boo hectares.

Le château, situé sur la commune de Salles d'Aude (Aude), fut à un moment la propriété, jamais payée, de la considérable et grasse Thérèse Humbert. Il fut son nid d'affaires. Elle y puisa forces et ruses pendant un laps d'années. Ce n'est qu'à sa déconfiture, que la famille Tapie put reprendre cette terre, désormais doublement illustre.

Du côté du père, c'est-à-dire du côté du comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa, il y avait deux branches : une branche aînée et une branche cadette. Henri de Toulouse-Lautrec appartenait à la branche cadette; et, à la mort de son père, le fief de Monfa, très ancien dans la famille, aurait été son héritage. Il est vrai que

Monfa n'est plus qu'un château en ruines, avec une centaine d'hectares, très mal cultivés. La poste, c'est Roquecourbe-Castres (Tarn).

Mieux favorise'e, la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec avait, de son père, hérité de la terre de Ricardeî, qui est une portion de l'ancien Celeyran. Terre sans château, et qui ne peut s'enorgueillir que d'une simple maison de régisseur et de bâtiments d'exploitation rurale.

Mais ceci était préférable : le château du Bosc, en Aveyron, et le château de Malromé, par Saint-Macaire (Gironde), appartenaient aussi — et appartiennent encore à Madame la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec.

Toute cette importante fortune territoriale ne put jamais cependant contenir la fantaisiste humeur du Comte. Il vivait le plus souvent sur des terrains de chasse, loin de sa femme; ou à Albi, où il demeura longtemps chez sa mère, une fille du comte du Bosc; — parfois à Paris, dans un hôtel; — ou bien devant la cathédrale d'Albi, la robuste et originale cathédrale bâtie à son image. Là, sous une tente, il tenait compagnie à ses faucons et à ses chiens, avant que de

les traîner ensuite les uns et les autres, à travers la ville ahurie, mais qui pardonnait tout à M. le comte, dont elle vénérait, presque la tête basse, la hauteur et l'impertinence. Car, ne se promenait-il pas, encore, M. de Toulouse-Lautrec, un faucon sur le poing gauche, de la viande crue dans l'autre main, et s'arrêtant tous les dix pas pour nourrir le rapace?

On citait, avec orgueil, bien d'autres fantaisies de cet homme, qui ignorait si heureusement toutes les conventions sociales; comme il voulait ignorer le temps, le lieu, les saisons et les heures; — en un mot tout un ensemble de médiocre vie basée sur la résignation et la discipline des bourgeois et des gens de boutique.

Et Paris aussi subissait ses frasques! Ainsi, un jour, par exemple, ne s'était-il pas entêté à emmener, à une matinée de gala du théâtre de rOpéra-'Comique, un ménage ami : homme et femme, dans une bizarre voiture-araignée qu'il conduisait lui-même? Sur le parcours, rires et quolibets de fuser! Imperturbable, le comte Alphonse tenait correctement les guides; donc, pourquoi un tel concert de moqueries et de rail-

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FILLE A LA FOrRUURE

leries? Les invités ne le surent qu'en arrivant au théâtre, lorsque, descendus de la haute voiture, ils aperçurent entre les roues, dans une vaste cage, toute une piaillante et frémissante tribu de petits oiseaux, que le comte avait accroche's là, pour « qu'ils prissent Tairî » (s/c), avant que de servir de pâture à ses faucons!

Une autre fois, une nuit, à la campagne, les domestiques n'avaient ilspas surpris M. le Comte à la recherche de cèpes; et il tenait d'une main une bougie allumée, et, de l'autre main, un carton à chapeau? Et, le lendemain, n'était-il pas descendu, à la table d'un dîner de famille, costumé en écossais, et la jupe à carreaux remplacée par un tutu de danseuse?

A Paris, on vit le comte de Toulouse-Lautrec, à l'enviable moment des beaux cavaliers et des jolies amazones, monter, pendant quelques mois, au Bois, une jument laitière, sur une selle de Kirghiz; et, de temps en temps, il mettait placidement pied à terre, pour traire la jument et boire de son lait.

C'est aussi au même Bois de Boulogne que, rencontrant, un jour, une troupe de cavaliers

tartares^ en représentation au Jardin d'acclimatation, il se mit à caracoler à leur tête, pour les emmener à travers Paris jusqu'à l'Hippodrome (actuel Gaumont-palace); et là, dans le jardin qui existait alors, les faire photographier, en se plaçant au premier rang.

Enfin, voici une dernière anecdote; et celle-ci, qu'on me le pardonne, m'est toute personnelle.

Quand le comte apprit, en 191 2, que j'étais en train de préparer un premier livre consacré à son fils, il se fâcha et il voulut accourir d'Albi pour me châtier, en combat singulier, comme au temps des Croisés. Il dit ceci : lui, noble gentilhomme, il tiendrait une lance, il serait dans une espèce de petite tranchée à cause de ses cors aux pieds; et moi, humble serf, je serais face à lui, et armé d'un simple bâton. Groyez-le, on eut beaucoup de difficultés à l'empêcher de venir jusqu'à moi, à Paris, à cheval, par le moyen de chevaux de relais.

Certes, je pourrais citer bien d'autres anecdotes pour montrer que le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa était vraiment un gentilhomme d'une totale extravagance; mais, aussi

bien, il faut, peut-être, se contenter du significatif dessin que Forain fit d'après lui, et qui le représente, cet insolite gentilhomme, à cheval, son ample manteau déroulé, comme une robe de cour, sur la croupe de la bête?

Un père assurément singulier, une mère pieuse, très attachée à ses devoirs, voilà donc, à peine silhouettés, les directs ascendants de Henri de Toulouse-Lautrec; ascendants qui convinrent entre eux deux de ceci : la comtesse s'occuperait d'abord seule de son fils; le père, lui, s'en chargerait plus tard; et en ferait, alors, à son image, un orgueilleux seigneur, un forcené veneur, et un parfait contempteur de son temps!

Henri de Toulouse-Lautrec partit pour vivre, avec sa mère, toute son enfance à Paris, hôtel Perey, cité du Retiro; et il fut placé comme externe libre au lycée Condorcet, sa mère se chargeant de toute son éducation et lui, servant même de répétiteur.

Ses vacances scolaires, il les passait à Celeyran, au Bosc ou à Malromé. Tous deux, la mère et le fils, ils furent aussi plusieurs fois à Nice,

dans une pension de famille, où Henri aimait à parler anglais avec les hôtes.

Mais il fallait rentrer; et le lycée l'obsédait. Aussi, dès Tâge de dix ans, il ne voulut plus travailierqu'avec sa mère. Quand il eut treize ans, il se cassa une jambe en glissant sur un parquet; et l'année suivante, lors d'un voyage à Barèges, il se cassa l'autre jambe. Dès lors, il ne grandit plus; et la marche lui devint pénible.

En une douloureuse réalité, c'en est fait des rêves de la toute première enfance. Le père, ce dur cavalier, se détourne de cet enfant qui ne peut, qui ne pourra jamais le talonner dans ses chasses. Voilà tout le commencement d'un chagrin que l'enfant, l'adolescent, et enfin l'homme ne cessera plus de ressentir!

Ces chevaux, qu'il ne pourra jamais conduire, cet infirme les aime d'un tel amour qu'il commence de les crayonner, de les dessiner, seuls ou avec des chiens, ou avec des équipages. Et cela le passionne tellement qu'il ne veut même plus accomplir ses études scolaires. Il passe la première partie du baccalauréat-ès-lettres; et il en reste là.

Il est un nain. Il a un torse normal; mais ses jambes sont extraordinairement courtes. Oui, c'est un fait brutal! Le descendant des comtes de Toulouse-Lautrec-Monfa ne sera pas un cavalier, un héros de concours hippique et de chasses à courre. Il n'a plus qu'à devenir le peintre des bals publics, des maisons closes, des vélodromes, de toute une population pittoresque, assurément, mais comme ce champ est borné! Souvent, au cours de sa brève vie, est-ce que Lautrec ne regrettera pas l'élégant gentilhomme, le rude bretteur et le vigoureux chevaucheur qu'il eût pu être, en un mot la belle brute dont la vitalité sanguine et nerveuse attire autour de soi un violent flux d'admiratifs hommages? Porter un tel superbe nom : Henri de Toulouse-Lautrec- Monfa et aboutir là : être l'annaliste d'une époque de pourriture! Pour oublier cela, est-ce qu'il ne sera point obligé de se jeter, à corps perdu, dans la vie, et de la brûler, la mauvaise vie, avec la plus dévorante frénésie?... Allons! C'est ce que fera Henri de Toulouse-Lautrec- Monta, peintre un peu par force et surtout par vocation, mais descendant quand même, malgré

tout, d*une lignée de comtes d'altière noblesse; et seul descendant, puisqu'il avait perdu un frère, âgé d'un an, alors qu'il atteignait, lui, la troisième année de sa vie.

Soit! Ses brillantes qualités d'orgueil, d'amour de sa race, de fierté apprise, il les emploiera donc, puisque c'est la dure contrainte, au service de son métier presque subi; et toute son éducation, tout le style, toute la hauteur de son origine, il mettra tout cela dans son dessin et dans sa peinture; puisque la nature, si impitoyable aux erreurs congénitales, lui refusa, à /' lui, la taille et la force qu'elle accorde si bénévolement à tant de fils des champs ou des villes, nés dans l'emportement de deux sangs merveilleusement croisés et neufs, et purs de toute consanguinité imposée depuis de trop longues années!... Et, pour la première fois, peut-être, un peintre porteur d'un nom à panache, avec un entrain non feint, ira vers les plus crapuleux spectacles, pour les exprimer, non pas, comme on l'a cru, avec une férocité de nain haineux, mais avec une verve passionnée, avec une tenace ivresse, avec un don de tout son génie. Et tou-

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jours ce peintre-là — rare spectacle! — cherchera à chérir davantage ses modèles; il consumera une plus farouche volonté à les dessiner mieux, à les peindre avec plus de fougue et avec plus d'amour!... C'est comme cela qu'il usera sa méchante vie!

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