PARIS ET RENÉ PRINCETEAU
Occasionnellement, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec avait dessiné et modelé quelques esquisses en terre : chevaux et chiens d'équipage ; mais il ne convient pas de voir ici une véritable hérédité pour Lautrec, qui va, au contraire, après quelques essais, se donner tout entier aux bals et aux maisons closes, à des hôtes de cirques et de bars.
C'est plus simple et tellement plus simple. Le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec avait un ami, artiste-peintre, dont l'atelier s'ouvrait dans une sorte d'impasse, au n"* 233, du faubourg Saint-Honoré ! Ce peintre, comme par un décret de la Providence, c'était René Princeteau, peintre de chasses, de chevaux et de chiens! Or, dès l'âge de huit ans, Lautrec ayant com-
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mencé de venir dans l'atelier de Princeteau, retrouvait ainsi tous les sujets de tableaux qui lui étaient si familiers. De là à les imiter, à les copier, il n'y eut qu'un pas à franchir; et il fut vite franchi. Ce passage d'une lettre qui nous fut adressée par Princeteau quelques jours avant sa mort, atteste cela. Voici ce fragment :
« Oui, j'étais surtout peiné de sa « pas bonne forme »! {sic). Mon pauvre Henri! Il venait tous les matins dans mon atelier; à quatorze ans, en 1878, il copia mes études et fit un portrait de moi, « à me faire frémir ! » {sic),
« Pendant les vacances, il peignait devant nature portraits, chevaux, chiens, soldats, artilleurs au moment des manœuvres. Un hiver, à Cannes, il a peint des bateaux, la mer, des amazones.
« Henri et moi, nous allions au cirque pour les chevaux, et au théâtre pour les décors. Il était profond connaisseur en chevaux et en chiens. »
Et voilà la toute simple raison des débuts de Lautrec. En tout cas, Princeteau étant sourd et muet, il ne pouvait pas être un maître fatigant
pour le peintre adolescent. De plus, chez Princeteau, venaient aussi quelques peintres : Forain, Butin, Petitjean et surtout John-Lewis Brown, un autre peintre de chevaux et un autre Bordelais comme Princeteau. Mais lui, Brown, peignait ses chevaux et ses cavaliers avec une telle virtuosité et avec un tel éclat que tous ses portraits de chevaux semblent avoir été plaqués de luisant acajou.
Dans ce milieu de peintres, et surtout en présence de ces deux peintres de chevaux : Princeteau et John-Lewis Brown, Lautrec se mit à représenter avec une opiniâtre ardeur les chevaux qu'il ne pouvait pas chevaucher. Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'il n'y eut jamais un plus iavorable temps de l'hippisme. Ils mon-< taient régulièrement, au Bois, ces cavaliers et ces amazones qui s'appelaient Emile Abeille, le comte Nicolas Potocki, le prince Charles de Ligne, le duc de Camposelice, le vicomte de Montigny, le marquis de Breteuil, le vicomte de Pons, le baron delà Rochette; — la duchesse de Fitz-James, la comtesse de Clermont-Tonnerre, la comtesse de Caraman, la baronne de
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Beauchamp et la marquise de Louvencourt. Or, comme Princeteau,sans trop d'originalité, mais avec acharnement, les dessinait tous et toutes sur de petits albums, c'étaient ces petits albumslà, prestigieux et magiques, qui passionnaient Lautrec.
Là-dedans, en effet, au cours des pages, ne voyait-il pas des poneys, des cobs, des irlandais, des pur-sang, tous chevaux bien mis; — et aussi, dans de discrètes allées, des silhouettes de bidets et de chevaux de manège, dont le drolatique aspect physique l'enchantait? Toutes les caricatures, mâles et femelles, que le goût de l'équitalion pouvait engendrer, — c'est sans doute de les regarder, avec tant de flamme, que Lautrec prit le sens de ce trait caustique, aigu et rare, qui, plus tard, développé, fera de son dessin une écriture à nulle autre pareille et situant admirablement toutes les tares physiques. Et comme Princeteau aimait de plus en plus « son nourrisson d'atelier », ainsi appelait il Lautrec, celui-ci put, tout à son aise, dessiner et peindre, sous les regards amusés de Princeteau. Un jour pourtant ce
dernier voyant que le « nourrisson » voulait, lui aussi, devenir un artiste, un enseignement officiel s^imposa aux yeux du brave homme, peintre discipliné, qui, naturellement, croyait à la tradition, aux professeurs consacrés ; et il choisit alors pour Lautrec un véritable maître, en la personne de M. Léon Bonnat. Lautrec, docile, entra dans cet atelier; mais il ne fit qu'y passer, l'atelier Bonnat ayant fermé presque aussitôt ses sacrées portes. Juste compensation! C'est dans cet atelier que Lautrec connut son ami le plus attaché : M. Henri Rachou, qui est actuellement Directeur des Beaux-Arts de la ville de Toulouse.
Le soir, Lautrec retrouvait René Princeteau ; et durant toutes ces années-là, on les vit tous deux au cirque Fernando, alors bâti en planches, sur l'emplacement actuel du cirque Médrano, et que tout Paris envahissait.
Ce goût du cirque, on le verra se développer jusqu'à la plus extrême acuité chez Lautrec. Plus loin, nous dirons ce qu'il en tira, même quand il fut contraint de se reposer pendant quelques mois, chez le docteur Semelaigne, à Saint-James.