BAL MASQUE
joliesse, ces mobiles décors, cette science du dessin, ces accords de somptueuses couleurs! Gormon, à l'opposé, c'était le néant, la tradition la plus vaine figée par un dessin convenu, par une couleur générale alourdie de plâtre! Comment hésiter?
Et les autres admirations de Lautrec, c'était aussi la vie 1 Velasquez, en effet, c'était la hautaine distinction, la grâce d'une naturelle noblesse; Goya, c'était la fantaisie désordonnée, toute puissante, animant les plus terribles spectacles; Goya, qui, auparavant, avait aiguillé Forain se demandant un jour, au Cabinet des Estampes, ce qu'il convenait de faire; Forain, happé par les prodigieux Caprices^ et éclairé tout d'un coup, brutalement; Goya, dont la
forte devise : Tai vu cà\ allait devenir la devise
de Lautrec, flottant entre Cormon de l'âge de plâtre et Goya de Tâge de sang !
Ingres, enfin, d'une sensualité concentrée jusqu'à la plus tendre subtilité, s'il s'en tient parfois à des redites de tradition; Ingres l'émcrveillait également quand il lui livrait les trésors de ses odalisques, de ses baigneuses et de
quelques-uns de ses portraits de femmes si brûlés de passion!
J'ai tenu aussi à interroger M. Henri Rachou, l'ancien condisciple de Lautrec. Voici sa lettre consacrée à la mémoire de son ami :
c( J'ai connu Henri à Paris, par sa mère, en 1882. Ilavait déjàcommencéà peindre avec notre ami René Princeteau et taisait, à la manière de ce dernier, de petits panneaux représentant des chevaux.
« Il a suivi avec moi les cours de l'atelier Donnât, puis ceux de l'atelier Gormon où il étudiait de façon très suivie le matin, passant ses après-midi à peindre d'après nos modèles habituels : le père Got, Garmen, Gabrielle, etc., soit dans mon petit jardin de la rue Ganneron, que j'ai habité 17 ans, soit chez M. Forest, propriétaire, rue Forest. Je ne crois pas avoir eu la moindre influence sur lui. Il venait fréquemment avec moi au Louvre, à Notre-Dame, à Saint-Séverin; mais, bien qu'il admirât l'art gothique, dont la vénération m'est restée, il manifestait déjà des préférences très marquées pour l'art japonais, l'art de Degas, de Manet et
des Impressionnistes en général, de sorte qu'il échappa à l'atelier alors qu'il y travaillait encore.
« Ce qui m'a le plus vivement frappé chez lui est sa magnifique intelligence toujours en éveil, sa bonté extrême pour ceux qui l'aimaient et sa connaissance parfaite des hommes. Je ne l'ai jamais vu se tromper dans ses appréciations sur nos camarades. Il était incroyablement psychologue, ne se livrait qu'à ceux dont il avait éprouvé l'amitié et traitait parfois les autres avec un sans-façon voisin de la cruauté. D'une éducation parfaite quand il le voulait, il dévoilait un sens exact de la mesure en s'adaptant à tous les milieux.
«Je ne l'ai jamais connu ni exubérant ni ambitieux. Il était avant tout artiste et n'attachait, bien qu'il les recherchât, qu'une valeur très relative aux éloges. Il ne se montrait, dans l'intimité, que très rarement satisfait de ses travaux. »
Pour terminer ce chapitre, puis-je noter, enfin, ce court portrait physique et moral de Laurrec par un dernier de ses camarades?
« Il était non seulement très petit, mais dif-
forme. La tête était lourde. Il traînait les jambes et s'appuyait sur une minuscule canne au manche recourbé, qu'il appelait lui même son « crochet à bottines ». Il était très myope; son pince-nez ne le quittait pas. Il portait sa moustache et sa barbe mal taillées. Il avait la bouche épaisse, la lèvre inférieure pendante, toujours un peu baveuse, le nez assez fort, le regard souvent endormi, lourd; parfois, au contraire, étonnamment vif, curieux, rieur.
« Il lisait peu — ou presque pas. Assez bavard, il aimait fort plaisanter avec des amis. Pas lyrique ,ni littéraire. Pas rosse, mais gouailleur, malicieux, très observateur, très passionné... Ah! je vois encore Lautrec passant toute sa matinée au musée de Bruxelles devant un portrait d'homme de Cranach ! Quel enthousiasme ! Enthousiasme jamais débordant, jamais méridional... »