MONTMARTRE
Mais la vie qui va prendre tout entier Lautrec, la vie qui l'assaille chaque jour quand il va chez Cormon et quand il sort de ce morne atelier, la . vie, toute la vie matérielle et brûlante, c'est Montmartre et quel Montmartre!
Montmartre^ au temps de Lautrec, c'est-à-dire
de i885 à 1900, c'est en effet, le Moulin-Rouge
qui vient de remplacer leBal de la Reifte Blanche
et que dirige Zidler; c'est le Café du Rat mort,
déjà situé à sa place actuelle; c'est le Bal du
Moulin de la Galette, où Ton paye les danses;
c'est Palmyre, installée alors à la Souris^ rue
Bréda; c'est Armande, trônant au Hanneton^
c'est V Auberge du Clou, avenue Trudaine; c'est
le cabaret du Mirliton, que vient de quitter
Salis pour transporter, rue de Laval, son caba-
ret du Chat noir; — le Mirliton^ où engueule et chante l'humanitaire Aristide Bruant; c'est le Bal de V Elysée Montmartre; c'est le Divan Japonais; c'est le tapageur Café de la Place Blanche^ qui s'est ouvert en même temps que le Moulin-Rouge; et, enfin, Montmartre c'est, en contraste, autour de la vasque Pigalle-, encombrée de modèles italiens, l'atelier de Roybet le Magnifique, le Panthéon de Puvis de Chavannes l'olympien sensuel, et la boutique de l'avare Henner, du pays d'Alsace!
On peut imaginer avec quelle joie Lautrec tomba du nid Cormon dans ce chaud milieu! Il a besoin de travailler, de s'étourdir; ici, il va travailler, et il va s'étourdir.
Pour lui, qui ne peut guère marcher et se fatiguer, l'essentiel, c'est de rester dans un cercle assez restreint; les boulevards extérieurs sont, d'ailleurs, peu sûrs; et le Moulin-Rouge le retiendra durant de longues années avec son amusant et exceptionnel spectacle. Lautrec se lie donc tout de suite avec Joseph 011er, le propriétaire; et il aura désormais, au bal, sa table retenue.
\X Y ^ï^^re» tous les soirs, le visage joyeux. Mais aussi quel bal et quelles danseuses! A l'heure actuelle, c'est peut-être notre plus tenace regret que tout cela ne soit plus ! Sans doute, on loue toujours le temps passé; mais il nous semble que la vie alors était moins bête qu'au temps présent; surtout si l'on évoque toutes ces pittoresques danseuses, qu'on appelait, entre tant d'autres : Grille d'égout, Demi-syphon, Rayon d'or, Muguet la limonnière, Eglantine, la Goulue, la Mélinite, et que couronnait ce prodigieux danseur : Valentin le désossé!
Ah ! ces trois dernières vedettes, quelles curieuses et épileptiques sauterelles! Quel extravagant trio! Ce Valentin le désossé, si glabre, si funèbre sous son haute forme noir, qui basculait en avant ; ce somnolent Valentin, qui, le soir, se transformait en un inénarrable et électrique danseur. Grand, maigre à s'enrouler autour d'un bec de gaz, n'ayant pas d'âge, trente-cinq ou tout aussi bien cinquante-cinq ans, étriqué et monté sur ressorts, il avait des jambes et des bras en lanières de caoutchouc. Il tenait de la sarigue et du casoar, et quelle trompe! Mais ce
dégingandé valsait vraiment avec une sûre cadence et un incroyable rythme. Ses longs pieds tournaient, remontés, toujours autour du même pivot. Ses pieds étaient de parfaits auto-^ mates. Aussi, comme nous l'admirions, cet Empereur de la Danse!
Ses rivales et ses deux chères amies, c'étaient la Goulue et la Mélinite.
La Goulue, une étrange fille, à la face d'empeigne, au profil de rapace, à la bouche torve, aux yeux durs. Sèchement elle dansait, avec des gestes nets. On l'appelait la Goulue, du temps de ses débuts au Moulin, où elle avait fait, chaque soir, le tour des tables, en vidant le fond des verres.
La Mélinite ou Jane Avril, c'était une autre affaire, comme on dit. Car elle se présentait, celle-ci, gracile et souple. Délicate et amenuisée même. Son visage pincé et fin faisait songer à une souris. Et qu'elle était invraisemblablement maigre, si déliée qu'elle pouvait se ployer jusqu'à éventer de son dos le parquet !
En outre, elle « avait des Lettres»; ses amis comptaient dans la Littérature gaie et dans la
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LA PROMENADE AU MOILIX-ROUGE (La Goulue).
Littérature sacrée; ses amis Alphonse Allais et Théodor de Wyzewa. D'ensemble, elle apparaissait telle qu'une sorte d'institutrice tombée dans la canaille du « chahut ». Douce, bien élevée, elle tenait gentiment son « paquet de linges », au moment où, d'une jambe, redressée et agitée, elle battait la rémolade.
La Goulue, au contraire, vous secouait avec son chignon relevé en crête de bataille, avec ses lèvres serrées et son bec d'épervier. Quelle face et quel profil 1 Elle symbolisait, cette formidable guenipe, toute une époque qui bouillait dans la sauce des bals.
Gale et teigne, on n'osait pas, vraiment, certains soirs, lui adresser la parole. En ces moments-là, ses yeux se plissaient, aggravaient leur dureté métallique, et l'accent circonflexe de sa bouche remontait durement vers son nez aux narines minces.
Tous les soirs, Lautrec ne manquait pas d'aller au Moulin ; et il offrait à boire aux trois impériales étoiles. Pour tous, danseurs et spectateurs, il devint bientôt l'indispensable personnage à la raison d'être de la danse. Assis à sa
table, avec des amis, il était là, en eflet, comme le bouddha, coiflé d'un melon, du quadrille et de la valse. Mais c'était un bouddha qui voyait tout, qui observait tout; et qui enregistrait la plus totale collection de gestes et d'attitudes que Ton pût imaginer!
Les odeurs des alcools et du bal le surexcitaient. Il fut rapidement visible que sa sensibilité s'aiguisait, se tendait jusqu'à une extrême i limite douloureuse. Il avait déjà des tics, des rictus. Il vibrait jusqu'à l'angoisse; il paraissait s'étouffer lui-même sous une chape d'anxiété; il faisait pénétrer en lui, comme une pointe aiguë, le redoutable visage de ces danses qui le crucifiaient. Aussi, plus tard, certes, nous n'avons jamais pu sourire, nous, devant les quadrilles qu'il a peints, et que semblent danser de « vivants » cadavres !
En vérité, à ce moment-là, tous les chagrins de sa pauvre vie physique, qu'il porta telle qu^'une sorte de suaire, Lautrec s'en imprégna, sans miséricorde, dans cette fumante salle du Moulin, où nous le rencontrâmes si souvent. En revoyant ses tableaux, nous sentons bien de
quoi sont faits ces gestes canailles qui soulèvent des jupes, et de quel poids pèsent ces jambes qui remuent de la pointe le vide. Nous avons retenu, nous avons compté, en regardant Lautrec, tous ses sanglots cachés, tous ses effrois et toutes ses terreurs! Plus tard, même, est-ce que le Quadrille au Mouhn-Rouge ne causera pas une épouvante pareille à celle qu'engendre la Crucifixion de Mathias Griinwald, par exemple? Qui notera alors les épouvantes de toutes nos pauvres âmes assassinées?
D'autres cavernes de supplice ou d'autres champs de pitié, Lautrecles trouvait à la Souris ou au Hanneton. Il tombait là sur toutes les vieilles et toutes les jeunes gousses, sur toutes les tribades qui, en se léchant et en se pourléchant, brassaient des cartes, ou jetaient des dés sur la crasse d'un marbre cassé. C'étaient des profils et des splendides têtes de massacre, des gueules affaissées de vices, des bouts de nez de rates et des groins de truies. Lautrec exultait dans cette bauge; il se pâmait sur toute cette magnifique pourriture à dessiner et à peindre. Ahl ce n'étaient plus les filles des routes, les
filles rades et fortes comme des bêtes de halliers; des filles durcies par l'air, par la pluie, par le soleil, et qui vibrent avec des cuisses craquantes et des bras de lutteurs! Ce n'e'tait plus du rire sain, des apostrophes en pleine joie, la face éclatée et rouge; c'était, ici, de l'extrait de marécage, des moisissures et des verdissures de cloaques, des lèvres flétries, des yeux en persiennes, des nuques courbées, des seins dévalant sur des ventres mous, contenus dans des corsets durs. C'était- inédit à représenter cela; et personne, proprement, ne l'avait fait. Un aspect pittoresque et ignoble, mais d'une superbe expression de fumier humain. Lautrec se jeta dans ce purin; et il s'en enivra.
Chez Bruant, il devint aussi un hôte tenace. A ce moment-là, il se traînait partout, se balançant, se dandinant. Le grand diable, qui, d'un emploi au chemin de fer, s'était juché sur le tréteau des chansonniers, l'épais bougre de noir vêtu et lourdement cravaté de rouge, l'enchanta. Quel ténor bruyant et fort engueule! Et puis Lautrec aimait les chansons de Bruant, les chansons niaises et radoteuses, tout le vieillot déjà et tout
le sentimental de ces romances consacrées aux lilles et à leurs souteneurs; tout ce suranné qu'on présenteencore maintenant, faisandé, avarié, hors de toute vérité I et Lautrec ne faisait que suivre tout Paris, en fêtant le chantre bêlant des filles.
Au Divan japonais y au Clou^ Lautrec prenait place également; et, là, le bouddha, toujours, observait, notait des visages et des attitudes. Il fut bientôt l'ami de cet ex-marchand d'olives, Sarrazin, qui participa à la célébrité de ce Montmartre d'hier. Ce petit comptable maigre, por* teur d'un lorgnon, témoignait avant tout d'une inexplicable peur de la police; pourtant, c'était dans le sous-sol du Divan qu'on faisait le plus de bruit, donc rien à craindre; mais Sarrazin, poète à ses heures, ne se sentait pas de force, affaibli par les rimes, pour se colleter avec les flics. Aussi, il voulut un jour agrandir son établissement, surtout le rendre plus honnête; mais, en quelques mois, il fit faillite. Montmartre n'aime pas l'ordre!
Là-haut, au Moulin de la Galette, perché sur la Butte, Lautrec ne se montrait guère. Du reste, ce n'était pas, en ce temps-là, l'amusante réunion
des fillettes et des gosses de Montmartre, midinettes et commis, que ce Moulin allait devenir plus tard; ce n'était pas le tournoiement d'une jeunesse aigrelette; ce n'était pas non plus le laisser-aller et l'abandon de gamines d'atelier^ rompues mais vivaces; c'était un bal au-dessous^ un bal à saladiers de vin, à putains mûres. Cela n'était point pour trop tenter Lautrec; et puis^ ce bal juché au diable vauvert Téloignait trop de son quartier général, établi dans les immédiats entours du Moulin-Rouge. Le Café de la place Blanche et le Rat mort étaient aussi les seuls acceptables restaurants de nuit; et cela lui suffisait. Au premier bal des Quat'z-Arts, à l'Elysée Montmartre (après la fin des bals des Incohérents), à ce premier bal organisé par le photographe Simonnet, Lautrec se déguisa en ouvrier lithographe, cotte bleue, un chapeau mou avec une pipe passée au travers. Et ce simple geste le ravit. Un tout petit coin de Montmartre, avec des plaisirs en somme peu renouvelés, cela, c'était sa vie, cela fut désormais toute sa vie. Il n'alla guère ensuite que par caprices vers d'autres spectacles.
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