QUELQUES SPORTS
Lautrec ayant connu Tristan-Bernard à la Repue blanche^ fondée en 1891, par les frères Natanson, tout de suite, par lui, il alla au vélodrome Buffalo, dont Baduel était l'administrateur, et, lui-même, Tristan-Bernard, le directeur sportif. Et pas un directeur sportif pour rire, car on doit à Tristan-Bernard, qui le croirait? trois choses essentiellement sportives : la sonnerie de la cloche pour annoncer aux coureurs le dernier tour à faire ; la série de repêchage permettant à un crack d'en appeler d'une occasionnelle défaite ; et enfin le brassard n** i qui fut couru tant de fois !
Tristan-Bernard et Lautrec « s'adorèrent ». Lautrec eut la bonne joie de connaître le fameux Yankee volant Arthur Zimmerman et la
merveilleuse petite mécanique de demi-fond, Jimmy Michaël.
Et il travailla intensément à ce vélodrome Buffalo. Ce fut un tel moment d'enthousiasme sportif! Le vélodrome vécut de frémissantes heures qu'il ne devait plus retrouver. Certes, on admira, toutes ces dernières années, d'excellents coureurs de vitesse : le bull-dog Kramer, l'élégant Bourillon, le populaire Jacquelin, le tenace Ellegaard et le menu Friol ; mais ils ne « coiffèrent » pas le prestigieux Zimmerman! Et quel Bouhours, quel Contenet, quel Darragon, quel Sérès pourrait-on aligner, dans la mémoire des vieux sportsmen, à côté du petit Michaël, qui tournait toujours de son vif et régulier mouvement d'horloge, un cure-dents entre ses lèvres ; Michaël, cette petite face volontaire et busquée de ratier? Et, aussi, qui opposerait-on au dégingandé, plat et interminable Zimmerman, qui évoquait je ne sais quel oiseau des hautes altitudes, maladroit sur ses pieds, et si rapide, si volant, quand il pesait sur ses pédales?
Leur manager, ChoppyWarburton, offrait également un étrange type, très américain, à dos
bombé; et Lautrcc, d*aprcs les trois hommes, dessina d'extraordinaires lithographies.
Le beau temps! Beaucoup de ceux qui l'ont vécu, ne sont plus, depuis, retourne's au Vélodrome. Il faut garder le culte des souvenirs!
Ah! les soirées surtout de Buffalo!
Sans les petites sportswomen qui venaient là en foule, la soirée, peut-être, n'eût pas été autrement enviable. Mais elles étaient vraiment amusées, elles, et amusantes. Du haut des virages, elles appelaient les coureurs et les encourageaient. On jouait des coudes pour aller se placer près de ces groupes particulièrement bruyants : et quand venait le moment de la course de primes, la meute des coureurs partait, s'étirait, se groupait, deux pelotons se formaient, et l'ensemble était joli, s'il n'était pas émouvant.
On regardait attentivement les yeux qui brillaient autour de soi, les petites faces blanches et rieuses, les mains qui allaient et venaient, en encouragement. Là-bas, de l'autre côté de la pelouse, toute roussie, les têtes, étagées devant les grandiloquentes réclames, apparaissaient comme de fantomatiques têtes de massacre.
C'était hallucinant, si Ton s'absorbait un instant dans sa rêverie; mais le moyen d'y rester avec ces jacassantes compagnes, avec ces remuantes petites personnes! Par elles, on connaissait vite tous les coureurs de seconde et même de troisième cate'gories!
Mais, à leur tour, les brûlots tapageaient, grondaient, ronflaient et trépidaient! Coup de pistolet! Derrière trois monstres, brûlés au ventre par une double flamme bleue, roulaient aussitôt, collés, trois monstres plus petits, obstinés, tenaces! Ainsi, dans la nuit, c'était une vraie ronde du Walpurgis, une randonnée bâclée par trois engins fous qui s'activaient furieusement et pétaradaient!
Cet heureux temps du cyclisme, Lautrec en a emporté aussi une bonne part avec lui. En ce temps-là, en son temps, on sacrifiait tout à la gloire des cyclistes. Nous n'avons pour cela qu'à évoquer nos souvenirs!
Puis, \enaient les pleins étés, et Lautrec alors se mettait vite en route pour aller ramer et nager dans le bassin d'Arcachon.
Il adorait être nu, et il aimait les matelots
qu'il rencontrait là-bas. Installé dans sa villa Denise^ il prenait une vareuse, une casquette sans galon de commodore, et les pieds nus, son petit pantalon retroussé, il arpentait la plage. Il nageait bien, du reste ; et se baigner, c'était, avec les beaux jours, un des seuls moments possibles de quitter Paris, pour aller là-bas « tremper et radouber sa carcasse! »
Et il aimait de plus en plus les bateaux. Il y en avait de toutes sortes dans cette baie d'Arcachon : des bateaux de pêcheurs, des pinasses à rames et à voiles, et des bateaux de plaisance. Lautreceût voulu ainsi, sur un yacht, aller jusqu'au Japon. Cela fut un des persistants désirs de sa vie, qu'il ne réalisa pas; et, pourtant, avec un peu d'entêtement, il était riche, rien n'eût été plus aisé!
« Sportif » toujours, Lautrec encore suivait assidûment, aux Folies- Bergère, les luttes, même quand elles tombaient dans le chiqué le plus sot. Mais là, après maintes discussions, le directeur d'alors, Marchand, était devenu sa bête noire, une vache\ comme il disait; et je ne parvins jamais à les réconcilier. Ils montraient, tous les
deux, il est vrai, mis en présence, un tel aimable caractère!
Je fis connaître à Lautrec les ténors du moment : Paul Pons, Laurent le Beaucairois, Hackenschmidt, etc., mais je dois dire que ce fut le phénoménal Apollon, le champion pour mille années peut-être des poids et haltères, qui l'enthousiasma. Ah! le rude gaillard, du reste; et c'est une chance, pour les leveurs de poids qui sont venus après lui et qui viendront, qu'on n'ait point pensé à peser exactement les formidables poids qu'il arrachait! Lautrec réalisa de beaux dessins d'après ce splendide Hercule. Que sont-ils devenus? Je ne les ai jamais revus.
Les luttes! Leur indéniable attrait!
C'est que le spectacle n'était pas alors seulement sur la scène, il était aussi dans la salle, — dans la salle surchauffée, surexcitée; — dans le promenoir surtout, où se coudoyaient les hommes et les filles, celles-ci dépitées, furieuses contre ces luttes qui passionnaient les hommes, qui les agrafaient sur le rebord des loges, qui les juchaient sur les banquettes, qui les éta-
geaient en gradins de cris et d'apostrophes, alors qu'elles dardaient en vain leurs œillades et qu'elles balançaient frénétiquement leurs allures d'oies-Impérias!
Elles allaient, elles venaient, pressées par l'heure, faisant ressource de tous leurs feux; mais elles ne pouvaient disputer l'intérêt à ces masses de chair, pourtant pas belles, qui se heurtaient et s'emboutissaient, là-bas, sous les aveuglants rayons des projecteurs!
En regardant ces lutteurs, on imaginait volontiers que c'était ici, sur la scène, tous les formidables héros de la statuaire. Tous ces muscles merveilleux, on les avait vus dans les réalisations esthétiques des Grecs, des Michel-Ange et des Puget. On les voyait, cette fois vivants en plein mouvement, tendus, exaspérés, par cette volonté de vaincre qui déformait aussi, la plupart du temps, les faces, et qui en faisait des masques douloureusement frénétiques. On se disait que nul spectacle ne pouvait donner un plus bel amas de muscles, un jeu plus passionné d'étreintes; et l'on admirait toutes les prises et toutes les attitudes de ces lutteurs, le dos ployé,
le COU tendu, solidement arcboutés sur leurs Jambes fortes, véritables piliers, colonnes lourdes des temples trapus.
On admirait les bonds rapides, les détentes imprévues de cts pesantes masses. On ne savait s'il fallait être pris davantage par la force ou par l'adresse. Souvent, c'était le combat à terre, interminable, toutes les prises d'épaule ou de tête essayées, un combat monotone, tout entier de force; mais souvent, aussi, c'était une lutte quasi légère, les deux hommes, malgré le poids, cabriolant, sautant et se retournant prestement.
Sous la lumière brutale des projecteurs, on croyait, parfois, que c'étaient là les énormes prophètes de la Sixtine qui luttaient, quand on ne regardait pas les visages sans barbe, aux cheveux coupés courts.
Et cela était un divertissant spectacle. Lautrec ne pouvait point ne pas s'y passionner.
PHOTO DRUET
FILLE