‹ LautrecChapitre 20 sur 35 · XXI. PORTRAIT DE DELAPORTE · texte numérisé non relu

XXI. PORTRAIT DE DELAPORTE

fut sûrement devenu un fervent de l'équitation, un homme de sport. Mais les exercices physiques lui étaient interdits. Il se consolait en s'en donnant au moins le spectacle. A cet effet il allait aux courses, au cirque, avec son premier guide, Princeteau. Tous les deux, adonnés à peindre les chevaux, aimaient à les observer en mouvement. Lautrec a dès lors contracté l'habitude, qu'il a de tout temps conservée, de fréquenter le cirque. Les exercices et les divertissements qu'on y donne lui étaient devenus ainsi tellement familiers, que lorsque l'occasion s'offrait de les représenter, il pouvait le faire de mémoire, sans recourir à l'observation directe ou à aucune note, à aucun document.

On a de ce qu'il était capable d'obtenir en ce genre une mesure certaine. Devenu malade par l'abus des boissons alcooliques, il fut mis à St-James, près de Paris, dans une maison de santé. Là, obligé au repos, tous modèles lui manquaient. Cependant l'inactivité

lui pesant, il se mit à dessiner, et quoi ? des scènes de cirque. Il en a donné ainsi une série, reproduite en fac-similé, par MM. Manzi Joyant : vingt-deux sujets, d'une grande diversité et d'une telle sûreté d'observation qu'à première vue, on se persuade qu'ils ont été pris sur le vif. Il n'en n'est rien. Ces scènes si exactes ont été exécutées de mémoire. Le fait paraîtrait inadmissible, s'il n'était attesté par un ami, un témoin, M. Arsène Alexandre. Dans la notice qu'il a mise, comme préface aux dessins reproduits, il dit : « Ces scènes de cirque ont été exécutées enor tièrement de mémoire, sans documents, « sans croquis préalables, sans notes, points « de repère ou jalons d'aucune sorte. » Lau-trec, dans ce cas, a donc fait le tour de force de donner de mémoire des images aussi vraies que celles qu'il eût pu obtenir d'une observation immédiate. La série du cirque a été exécutée en 1899, ^loi's qu'il approchait du terme de sa carrière. On revient toujours

à ses premières amours et il y revenait en se reprenant à dessiner des chevaux.

Lautrec a prouvé ici, encore une fois, qu'un véritable artiste peut élever tout ce qu'il touche. Il a fait pour le cirque ce qu'il avait fait auparavant pour le Moulin Rouge. Il a donné du style à ses divertissements. Les écuyers, écuyères, dompteurs, ont pris avec lui une tournure d'athlètes, les chevaux une allure de force et de dignité. Les sujets ne sont pas tous de l'ordre équestre relevé. Plusieurs ont été demandés aux coulisses ou suggérés par les bouffonneries des clowns. Dans cette dernière donnée, Lautrec ne pouvait oublier Chocolat, un noir qui a longtemps fait la joie du Nouveau Cirque et était connu de tout Paris. Il l'a montré, dans un dessin à part, se trémoussant à cheval. Il lui a aussi consacré un dessin, reproduit par le journal le Rire, où il est représenté dansant au bar d'Achille, rue Royale.

En 1890, une Société espagnole cons-

tmisit à grands frais, rue Pergolèse, une plaza de toros monumentale. La Société donna des courses de taureaux, d'abord assez suivies, mais qui, comme une importation repoussée par les mœurs françaises, durent être abandonnées en 1892. La plaza fut alors démolie.

Les courses de taureaux, rue Pergolèse, attirèrent les artistes par leur côté pittoresque et mouvementé. De nombreux peintres, Anquetin. Grenier, Giran-Max, Caran d'Ache, Lautrec, Molinard allèrent les voir. Lautrec, avec son goût pour les spectacles de toutes sortes, fut parmi eux le plus assidu. Selon son habitude de reproduire les scènes qui l'intéressaient, il a consacré plusieurs études et tableaux aux toréadors et aux taureaux, au combat ou autrement dans la corrida.

Il entra en rapports avec le directeur de la Plaza, Fayot, un français, avec Maria Gentis, une écuyère française qui, costumée à l'espagnole, prenait part aux courses en qualité de picador, avec plusieurs des toréadors espa-

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