‹ LautrecChapitre 27 sur 35 · XX\'III, L'ASSOMMOIR · texte numérisé non relu

XX\'III, L'ASSOMMOIR

et se laissa aller de bonne grâce à mettre sa signature autographe en tête des cent exemplaires du livre dont Gustave Geffroy avait écrit le texte. Mais les personnes de son entourage en furent outrées. Elles n'y virent qu'un dévergondage, présentant le modèle d'une manière indigne et allèrent jusqu'à suggérer des poursuites pour diffamation contre l'auteur des dessins.

Quelques jours après paraissait en première page du Figaro, un article où la publication de Lautrec servait de prétexte à l'éloge du talent d'Yvette Guilbert. Un tel article, dans un journal occupant auprès des gens de théâtre et des gens du monde une position prépondérante, était, pour une artiste de café-concert, d'un grand avantage. Les personnes de ses entours furent ainsi pacifiées.

La façon peu flatteuse dont Lautrec vit ses productions lithographiques accueillies par les intéressés dans le cas d'Yvette Guilbert, n'a pas été l'exception, mais la règle, au cours

de son activité. Presque aucun des acteurs, des actrices en renom et des "cabots" dont il a donné des images, ne s'en est montré satisfait.

En véritable artiste il accentuait le caractère d'une physionomie, il en détachait le trait saillant. Or cette sorte d'exécution déplaît naturellement aux modèles, qui ne savent se voir tels qu'ils sont, qui se croient toujours beaux d'une beauté banale et imposants d'une façon conventionnelle. Seuls les peintres sur le chemin battu et de talent moyen peuvent faire des portraits qui plaisent à coup sûr à leurs modèles et à la multitude.

Une part curieuse de sa production lithographique est formée de ces pièces qu'on pourrait appeler des impromptus, des invitations à des piques-niques, à des réunions, menus de diners, de festins d'artistes, illustrés de motifs où il s'est laissé aller à la caricature joyeuse. On a là, en plein cours, cette raillerie, cet esprit caustique qui ne se montrent

qu'avec retenue dans les autres parties de son œuvre.

Il s'est une fois donné carrière sur le terrain politique, ce qui le sortait de ses habitudes. C'était en 1896, à l'occasion du procès d'Arton, un financier suspect. Ce procès causait un grand scandale, menaçant d'entacher la réputation de certains républicains du gouvernement. Lautrec attiré par le bruit, assista aux audiences et y prit le sujet de lithographies qui le mirent en joie. Elles lui permettaient, à lui légitimiste, de dauber des républicains.

Indépendamment des lithographies à l'état détaché, Lautrec en a fait un certain nombre devant former des recueils ou être introduites dans des livres comme illustrations. En outre des deux recueils dont nous avons déjà parlé, consacrés à Yvette Guilbert, il y a eu : Elles, une suite de onze sujets, donnant des femmes dans des poses et des costumes pittoresques, et le Café-concert, en

collaboration avec Ibels, où ils se sont partagé les sujets.

Les livres illustrés sont au nombre de deux : Histoires naturelles, de Jules Renard, édité par Floury, avec des lithographies représentant des animaux, dont on peut dire qu'ils grouillent. L'autre est dû à M. Clemenceau. Au cours d'un voyage en Autriche, M.

Clemenceau avait été fort intéressé par l'aspect et les mœurs des juifs qu'il avait rencontrés en Galicie et à Carlsbad. Il réunissait en un volume également édité par Floury, sous le titre Au pied du Sinaï, les souvenirs qu'il en gardait. Lautrec a illustré le texte de lithographies où il montre des juifs sous leurs traits caractéristiques et dans ces poses et ces occupations qui leur sont propres. Cette col^ laboration, sur un sujet aussi imprévu, d'hommes aussi différents l'un de l'autre que M. Clemenceau et Lautrec, était due à l'entremise de Gustave Geffroy, un ami commun. Geffroy avait connu Lautrec en 1890 et dès lors était

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