XXVI. LE \IOLONI8TE DAKCLA
(croquis)
nier ; Mounet-Sully dans le drame d'Antigone ; Leloir dans le rôle de Trissotin, des Femmes savantes, où il pare, sous la perruque du XVIP siècle, d'une élégance de gestes et de diction le personnage, dont Molière semble n'avoir voulu faire qu'un strict pédant ; Sarah Bernhardt dans Phèdre ; Réjane dans Madame Sans-Gêne.
Sur l'ensemble des acteurs et des actrices représentés deux surtout se détachent, Marcelle Lender et Yvette Guilbert. Lautrec a été véritablement retenu par elles. Outre le tableau à l'huile, une de ses œuvres maîtresses, où il montre Lender dansant le pas du boléro dans Chilpéric, il a exécuté d'après elle treize lithographies. Quelques-unes sont parmi les plus caractéristiques qu'il ait produites et la tête de Lender, où il a prodigué la couleur, mis des pompons rouges sur la chevelure et coloré les lèvres de carmin est d'une invention ébouriffante. S'il n'a pas consacré à Yvette Guilbert de grande œuvre peinte, il l'a repré-
sentée, sous toutes les faces, en des études, puis en des lithographies qui ont fait l'objet de deux recueils, l'un comprenant seize planches, édité à Paris, par André Marty, avec texte de Gustave Geffroy, l'autre édité à Londres, par Bliss Sands et G", comprenant huit planches, avec texte d'Arthur Byl. Il a encore orné de lithographies l'en-téte de trois compositions de Maurice Donnay, formant partie du répertoire d'Yvette Guilbert.
Lautrec connaissait depuis longtemps Yvette Guilbert. Il avait été la regarder sur les diverses scènes où elle se produisait et avait pris de ses attitudes. Il voulut enfin la représenter d'une manière complète et étudiée et c'est ainsi, en 1894, que furent publiées les lithographies éditées par Marty.
Yvette Guilbert ne s'est point tenue à part devant Lautrec, mais elle se produisait, à l'époque, chaque soir au Concert Parisien, faubourg St-Denis, et il allait l'y observer avec persistance. Après la représentation, il causait
avec elle. Il avait donc l'occasion de l'observer encore de plus près, dans ses moindres particularités de gestes et de visage. Puis il se mettait, au jour voulu, à la fixer sur la pierre lithographique. La mémoire jouait à ce moment son rôle, puisqu'en exécutant son travail Lautrec n'avait pas le modèle directement sous les yeux, mais la mémoire n'était mise en jeu, comme toujours chez lui, qu'après une observation antérieure, persistante du modèle.
Yvette Guilbert intriguée, sachant que Lautrec préparait d'elle une série de lithographies, le questionnait sur leur nature, elle eût voulu la connaître. Il demeurait mystérieux et ne lui donnait aucun éclaircissement.
Ce qu'il se proposait de faire avec elle était une synthèse, une présentation humoristique accentuée du Café-concert. Il avait déjà pas mal montré de chanteurs et de "cabots" de cafés-concerts de mérites divers. Alors Yvette Guilbert, avec sa physionomie tranchée et son réel talent, lui était apparue comme le
couronnement du genre, comme pouvant en offrir une caractéristique expression. Dans ces idées, il entendait dégager le côté chiffonné de sa physionomie, mettre en saillie la part de mimique affectée, la moue et les grimaces qui accompagnaient son art et faisaient la joie du public venu pour la voir et l'écouter. Mais il se gardait bien de lui révéler ses intentions, qu'elle n'eût pu que mal prendre. Les gens de théâtre s'attribuent sur la scène de l'importance. Ils s'admirent et demandent qu'on leur montre de la considération, telle qu'ils l'entendent. Lautrec, sans tenir compte de ces sentiments, exécutait quelque chose d'un caractère qui, expliqué d'avance aux intéressés, ne pouvait leur plaire et aussi bien qui, venant à leur être connu, après l'exécution, manqua en effet de leur plaire.
Yvette, pour sa part, fut passablement estomaquée par les lithographies lorsqu'elles lui furent montrées. Toutefois, bonne femme qu'elle était, elle prit son parti de les accepter,