LES AFFICHES
On est resté longtemps à vouloir tracer une limite stricte entre ce qu'on appelait, d'une part, le grand art, l'art pur et, d'autre part, l'art industriel. Dans ces idées, l'art pur devait être élevé à une sorte d'abstraction et constitué exclusivement par la peinture et la sculpture. Sur le terrain de l'art ainsi compris, les hommes véritablement doués, les artistes de génie, ont produit des œuvres admirables qui resteront la gloire de tous les siècles. Mais à leurs côtés sont apparus les hommes simplement laborieux, qui ont remplacé ce qui leur manquait en dons naturels, par de l'appHcation, du travail et ont acquis le métier. Après cela ils sont assez souvent parvenus à donner
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à leurs contemporains la sensation qu'ils créaient des œuvres d'art, du même ordre que celles qu'enfantaient les vrais génies et les réels inventeurs. On n'a qu'à parcourir les musées de tous les pays, on y verra les œuvres des hommes de génie, mais on y verra, en bien plus grand nombre, celles des hommes de métier, dont beaucoup, célèbres et admirées autrefois à leur apparition, devenues insipides, ont cessé d'attirer les regards.
Les producteurs de ces œuvres, tableaux ou statues, que nous disons maintenant délaissées, se fussent considérés comme se dégradant, comme perdant leur place parmi les représentants du grand art, s'ils fussent venus à exécuter un travail quelconque compris dans le cadre de l'art appelé industriel, et dédaigné. Cette façon de penser est toujours celle des hommes médiocres, qui continuent à passer pour producteurs d'œuvres du grand art, de l'art pur. C'est par l'avantage à retirer des conventions sociales qu'ils se maintiennent
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XXXI. L'ARGENT, PROGRAMME DE THÉÂTRE (lithographie originale)
à leurs contemporains la sensation qu'ils créaient des œuvres d'art, du même ordre que celles qu'enfantaient les vrais génies et les réels inventeurs. On n'a qu'à parcourir les musées de tous les pays, on y verra les œuvres des hommes de génie, mais on y verra, en bien plus grand nombre, celles des hommes de métier, dont beaucoup, célèbres et admirées autrefois à leur apparition, devenues insipides, ont cessé d'attirer les regards.
Les producteurs de ces œuvres, tableaux ou statues, que nous disons maintenant délaissées, se fussent considérés comme se dégradant, comme perdant leur place parmi les représentants du grand art, s'ils fussent venus à exécuter un travail quelconque compris dans le cadre de l'art appelé industriel, et dédaigné. Cette façon de penser est toujours celle des hommes médiocres, qui continuent à passer pour producteurs d'œuvres du grand art, de l'art pur. C'est par l'avantage à retirer des conventions sociales qu'ils se maintiennent
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dans leur opinion. A qui n'a pas assez de puissance en soi, assez de dons créateurs pour avoir la joie d'enfanter des œuvres réellement artistiques, sur quelque terrain que ce soit, il ne reste, pour jouir, en compensation, de la faveur publique, qu'à se tenir dans le cercle que les préjugés ont fait accepter comme celui du grand art et à y produire des œuvres de métier, capables de faire momentanément illusion.
Les véritables artistes n'ont jamais admis la séparation stricte qu'on prétendait établir entre ce qu'on appelait le grand art, l'art pur, et l'art touchant à l'industrie. L'art est l'art et peut se manifester, à des degrés divers, sur n'importe quel terrain où la main d'un homme doué saura le porter et l'établir. Les véritables artistes de tous les temps ont eu recours, pour s'exprimer, aux moyens et aux procédés les plus variés. Ils ont cultivé soit ce que l'on appelle plus particulièrement le grand art, soit l'art décoratif, soit l'art industriel. Ils se
sont adonnés à la gravure, à la ciselure, à la céramique, au travail du bois, de la pierre ou des métaux, selon qu'ils étaient portés vers l'un plutôt que vers l'autre par leurs goûts, par leur tempérament, par des facultés particulières.
Lautrec n'a jamais connu les restrictions conventionnelles, la distinction à établir entre le grand art et l'art industriel. Il produisait des œuvres d'ordre divers, selon les spectacles qui frappaient ses yeux et les impulsions du moment : des tableaux à l'huile ou à la détrempe, sur toile ou sur carton, des dessins et des croquis réalistes ou humoristiques, des lithographies en noir ou en couleurs et, dans le cercle de ces dernières, des affiches. Des affiches ! Faire des affiches à placarder sur les murs, c'est-à-dire exécuter un travail d'art industriel, n'eût jamais pu venir à l'esprit de ces hommes sans dons spéciaux, esclaves des conventions, que nous avons dit vouloir se tenir au grand art. Etendre l'art aux affiches