‹ LauzunChapitre 1 sur 6 · Lauzun · texte numérisé non relu

Lauzun

Joie peu obligeante du roi. — La destinée de Lauzun entre les mains d'une fillette. — Catastrophe.

La dépêche expédiée à Baraille avait à peine eu le temps de parvenir à Bourges, lorsque M. de Guitry , en préparant un malin les habits de chasse du roi , se vit interrompu dans ses fonctions par l'apparition du cauteleux la Reynie qui fut introduit sur-le-champ dans le cabinet de travail. M. de Guitrv ne se fît

point scrupule d'appliquer son oreille contre la serrure; mais la Rejnie, qui était la circonspection même , parlait trop bas pour qu'il fût possible d'entendre ses rapports. La nouvelle qu'il apportait parut faire un grand plaisir au roi, car S. M., sans penser qu'on pouvait écouter des pièces voisines , interrompit souvent le récit verbeux de Tespion par des exclamations de joie.

— Quel bonheur! M. de la Reynie, jamais vous n'avez fait une découverte si précieuse pour moi.. Oh! je serai donc débarrassé de cet homme incommode ! mais comment avezvous appris cela ?

Le maître de la gai'de-robe eut beau retenir sa respiration et redoubler d'attention , ses oreilles ne purent distinguer qu'un bourdonnement monotone sortant des lèvres compassées de la Reynie.

— Admirable l s'écriait le roi , il n'y a que vous pour tout savoir. A présent on ne dira point que je me fâche sans motif, que j'obéis à la jalousie ni à d'autres passions indignes d'un prince '^ on ne dira pas que je suis un ty-

ran qui ne sait point mettre de bornes à sa vengeance. Je serai dans mon droit... dans mon droit, mon cher monsieur. Je puis punir... Je puis être sévère, inflexible... une bonne prison... une prison solide et bien fermée... Laquelle , M. de la Reynie ?

—La Bastille , Sire.

— Je ne veux, pas le savoir si près de moi. QuHl soit loin , fort loin d'*ici ; à la frontière , en enfer, s'il est possible, etquHln'enrevienne jamais , et que nous ne pensions pas plus à lui qu'à un mort. Ah ! il s'est joué de nous , l'imprudent , il a méprisé mes ordres !... C'est là que nous l'attendons depuis long-temps. Non, je ne voudrais pas pour un royaume qu'il n'eût pas commis cette faute. Il fallait en venir là , voyez-vous. Son insolence devenait intolérable. Madame de Montespan se plaini journellement de son manque de respect , et moi-même... l'autre jour... sous une table... enfin vous n'avez pas besoin de savoir cela... Dieu soit loué ! nous voici au terme. Ah ! je me sens le cœur tout soulagé. M. delaReynie... je vous donnerai la police du royaume , je

VOUS le promets, vous Taurez avant six mois. Le comte Guitry, tout haletant, resta longtemps penché contre la serrure sans pouvoir entendre le nom du malheureux qui allait être Irappé d\me affreuse disgrâce. Vainement la physionomie royale fut étudiée pendant la journée par le maître de la garde-robe. Tous les courtisans étaient accueillis du roi avec la bienveillance accoutumée. Rien ne transpira pendant vingt-quatre heures.

Il nous faut conduire le lecteur chez une simple bourgeoise , modestement logée dans la rue de Rohan. La pauvre Cécile avait bien pleuré, depuis qu''elle avait appris le mariage secret de Lauzun. Une vieille dame , qui demeurait avec elle , avait été réveillée plus d^une fois la nuit par les sanglots de la petite ; et pendant que le carrosse de la Reynie s''en revenait sur la route de Saint-Germain , Cécile restait à son balcon , les yeux fixés sur la cour déserte des Tuileries, où passait autrefois le colonel des dragons. Le froid étant assez vif, elle rentra dans la chambre et ouvrit un livre d'heures posé sur la cheminée ; elle ren-

contra dans les gravures la belle et calme figure de la Magdeleine du Corrège , méditant profondément les paroles du Christ mort.

— Vous aussi , Marie-Magdeleine , vous avez perdu celui que vous aimiez.

— Que dites-vous, Cécile, demanda la vieille dame?

Cécile ne répondit pas , et laissa tomber une larme sur la belle gravure. Elle s^alla mettre ensuite devant une glace pour peigner ses cheveux. Les pleurs de la petite fille redoublèrent lorsqu'elle songea que , pour entrer au couvent , il faudrait faire le sacrifice de sa chevelure. La visite de M. de la Reynie vint la tirer de ses songes enfantins.

— Ne pleurez point , ma chère , dit cet homme posé , tout ira bien. Je pourrai bientôt être utile à votre père. Sachez que le roi m"'a promis la police du royaume , tant il a été ravi de la nouvelle que j'ai portée à Saint- Germain. Le comte de Lauzun sera arrêté demain.

— Arrêté !

— Oui , ma chère , et cette fois ce sera pour tout de bon.

Cécile ouvrit précipitamment un secrétaire et se mit à écrire à la hâte une lettre, pendant que la Reynie faisait le récit de son ambassade. Au moment où elle achevait l^adresse , Au comte de Lauzun^ à Saint- Germain^ le paisible la Reynie terminait son discéiurs par ces mots :

— Et le comte de Lauzun sera enferma au château de Pignerol.

— A Pignerol ! Dieu du ciel ! s'écria la petite,

— Sans doute ; qu'y a-t-il de si merveilleux ?

— Etes-vous siy que ce sera à Pignerol et non ailleurs? ^^

— Parfaitement sûr.

— Allons! je me fie à vous, mon Dieu, puisque vous ne voulez point que je meure.

— Que parlez-vous de mort?

Cécile jeta sa lettre dans le feu.

Le lendemain, 25 novembre 1671 et jour de la fête de Sainte-Catherine , Lauzun , qui arrivait toujours le premier au lever du roi, fut étonné de trouver S. M. en consultation

dans sa ruelle avec Rochefort, capitaine des gardes de service. S. M. montrait luie gaîté forcée qui ne pouvait échapper à Poeil sagace de Lauzun. Rochefort, saisissant Tinstant où le roi changeait de cheveux derrière un rideau , jû-onça les sourcils en regardant Lauzun d\in air expressif. Le comte aurait voulu être à cent lieues de Saint-Germain ; il devint pâle et n'*eut qu'à peine le temps de se remettre de son trouble. Dès que, messieurs des grandes entrées furent congédiés , il courut à son logement; il sonna ses gens et leur commanda de lui seller un cheval à la hâte ; puis , il ouvrit ses tiroirs et versa dans le feu plusieurs centaines de lettres. Cette opération terminée, il allait partir, lorsque Rochefort entra suivi de quatre gardes-du-coi^s.

— Mon cher Lauzun , votre épée. Je viens vous arrêter au nom du roi.

— Mon cher Rochefort , il paraît que vous êtes comme M. de Villequier , qui se plaignit à la reine - mère de ce qu^elle avait fait arrêter son ami M. de Longue ville par im autre que lui.

— Vous êtes injuste , Lauzun. Je vous assui'ô que j'aurais préféré que le roi daignât me dispenser de cette vilaine mission.

Eh bien ! vous ne me refuserez pas un dernier service. Je vous donne ma parole de rester ici entre les mains de ces messieurs , pendant que vous irez supplier le roi de me recevoir. Il faut que je lui parle atout prix. Ma vie dépend de cette seule ressource. Si je puis le voir, il n'aura pas la force de supporter mes reproches. Marchez, Rochefort , et soyez éloquent.

Le duc de Rochefort sortit , emportant répée du prisonnier. Le visage du roi se colora d'une belle teinte rouge , à la requête du malheureux Lauzun.

— Le voir! s'écria le roi, ohl non , jamais; cela est fini. Grâce à Dieu , je ne verrai plus cet homme; jamais je ne le reverrai, vous dis-je , voilà qui est décidé. Ne me parlez plus de lui de votre \ie. Allez, allez.

Le roi était bouleversé , il peixiait contenance ; son agitation ne se calma point de la journée ; même en jouant le soir chez la reine ;

(9) les cartes lui tombèrent des mains , quand il vit apparaître le visage désespéré de la pauvre Mademoiselle ; il baissa les yeux , devint honteux et triste; il s''essuya le fient comme un homme accablé ; le jeu qui le favorisait singulièrement , le mettait au supplice en le forçant de crier brelan d'une voix éteinte, et de porter une main tremblante et fiévreuse sm' l'argent des dames. La cour se retira glacée et silencieuse.

Pendant ce temps-là Lauzun enfermé dans une voiJure, en compagnie de Dartagnan et de Maupertuis , officiers des mousquetaires , cheminait sur la route du Piémont. Il passa les quatre premières journées du voyage à regarder par les portières , dans Tespoir que Baraille et ses amis tenteraient quelque coup de main pour le délivrer ; mais , quand il eut passé Lyon , il perdit toute espérance et tomba dans un profond abattement. Les chemins étaient affreux. Le carrosse ayant failli verser dans un précipice , les deux officiers sautèrent lestement à terre, en invitant Lauzun à les suivi^e; mais il refusa de descendre :

— Les petits malheurs ne sont pas faits pour moi , s'écria-t-il avec amertume.

Après quinze jours de voyage , Lauzun arriva à Pignerol, et malgré sa répugnance il lui fallut bien entrer darts les cours de la forteresse ; après quelques pourparlers avec le commandant, on conduisit poliment le prisonnier dans une chambre fort sombre. En voyant les murs nus et le misérable mobilier de sa nouvelle demeure , Lauzun découragé, leva les bras vers le ciel et s''écria : — In secula seculorum I

Long mémoire adressé à un ami.

— Rage impuissante. — Belle tentative et mauvais succès. — Découragement.

Malheur ! malheur ! mon pauvre Baraille , clans quel abîme nous sommes tombés ! — Je ne sais lequel est le plus terrible de ma honte ou de ma rage ; après avoir si habilement et si long-temps navigué, me réveiller ici au fond d'une affreuse prison ! — Mais je suis un sot d'en sentir de la honte , puisque je n'ai

pas un reproche à me faire. — Si j'avais devant les yeux le souvenir d'une faute , je me briserais à Tinstant le crâne contre ces murs inébranlables .

A présent que j'ai le temps de réfléchir sur mes années passées , je les vois se diviser en deux belles parties comme les deux premiers actes d'une pièce.

La première partie m'apparaît comme un rêve délicieux; j'y vois une armée de \isages féminins qui sourient, des amours ardens , des formes voluptueuses , des boudoirs obscurs , des soupers éclatans. — Oh ! mille fois heureux ce temps où je ne songeais qu'à trouver le vin exquis et les femmes belles ! c'était mon sang qui me gouvernait à sa fantaisie ; le héro$ de ces visions est un homme que je reconnais comme un ami, mais ce n'est plus moi. Celui delà seconde partie c'estle moi d'aujourd'hui ; celui-là invente de belles manœuvres et travaille à de grandes choses. — C'est alors le règne de la tête. Pensez- vous donc que mon existence doive se réduire à ces deux phases seulement, le plaisir et l'ambition ? Oh ! non »

Baraille , tout n'est pas fini , et mon histoire doit se composer de cinq parties comme une tragédie de Corneille. Il reste donc Pépoque du malheur , celle où je viens d'entrer , puis il y aura le temps de la vengeance qui me fournira d'inépuisables jouissances ; puis nous verrons arriver j'espère, le triomphe, après quoi la mort sera la bien-venue.

La vengeance, la vengeance, mon ami ! je veux qu'elle soit de longue durée. Je veux la savourer avec délices , la préparer par mille moyens savans , je la voue perpétuelle ou du moins viagère , contre Louis et ses descendans , contre les Louvois , les Condé , les d'Orléans et leurs enfans. Si je sors vivant du fond de ces pierres , je serai le mauvais génie de ces quatre familles ; je rongerai l'arbre du grand Henri , comme un ver invisible. On m'a renversé d'un seul coup; moi , je mettrai, s^il plaît à Dieu, un demi-siècle à dévorer les feuilles de cet arbre, à mutiler les rameaux , les branches , les racines ; oh ! quelesroyaux enfans grandissent donc promp • tement , et que je puisse les pousser par les

épaules dans la corruption, Tinsubordination et l'ingratitude. — Alors, Baraille, comme les Arabes, vous direz : Dieu estgrand.

Dieu puissant et éternel! vous pour qui le teQ|[)S n'est rien, donnez-moi une longue vie, car je n'aui^ai jamais assez de jours pour faire tant de choses , et vous voyez qu'on me dérobe injustement mes plus belles années.

Ce que je crains par-dessus tout , c'est de rester entre ces murs assez long-temps pour que ma haine se refroidisse avec mon sang. Quel bonheur qu'on m'ait donné ce qu'il faut pour écrire I quand je sentirai ma rage se calmer , je relirai ces pages dictées par toutes les furies de l'enfer. 11 faut que je fasse un petit livre d'imprécations contre mes oppresseurs , pour mon usage particulier ; il me servira de bréviaire quand je rentrerai à la cour. Je respirerai alors à grands traits les parfums de la prison , les souvenirs de mes angoisses et de ma misère ; ma colère au moJnsn'aurapas été vaine. Si pourtant les souffrances physiques usaient mon esprit et mes forces , et si je perdais toute énergie , vous

me vengeriez, mon ami. Je vous communiquerai mes plans , car il est impossible que je ne vous revoie pas avant de mourir. Je vous laisserai aussi mon immense fortune dont on n'aura pas Taudace de me dépouiller. Vous avez juré autrefois de tout mettre en oeuvre pour me délivrer si jamais j"'élais emprisonné, j'attends feffet de ces promesses ; vous pouvez croire que je travaillerai de mon côté à une évasion. Si le génie de Thomme est habile à inventer d'atroces précautions quand il opprime , combien le génie de la victime n'est-il pas plus fécond et plus indomptable quand il se concentre pendant des années en un trou de quelques pieds. O rage ! n'avoir plus d'autre sujet de réflexions que celui-là ; comment sortir de ces murailles , comment remuer cette pierre? — Mais si vous alliez m'oublier, si tous les moyens me manquaient, ah! carnage I fureur! que deviendrai-je s'il faut que ce besoin d'activité qui m'a toujours ^ tourmenté soit pressé contre moi dans cette boîte et m'y dévore lentement ? Pardonnezmoi ces plaintes ; ô mon ami , non , je ne veux

pas douter un instant de votre fidélité ; vous et Mademoiselle , vous ne me laisserez point pourrir dans cette fosse ; je n'ai pas encore de plan arrêté pour ma délivrance ; mais je vais y songer bientôt. Je n''ai rien de précis non plus dans Tesprit sur les moyens à employer pour travailler à la vengeance ; mais je vais enfanter et mûrir cela pendant que je suis persécuté ; c''est la bonne saison pour de telles conceptions. Dans cet instant toute la chevelure de Tisiphone , s'est fait un nid de mon cœur, et les morsures de tant de bêtes venimeuses me rendent encore incapable d'application.

Si vous pouviez me voir lorsque je me livre à mon désespoir , ce spectacle vous fendrait l'âme. Hélas ! voici déjà deux mois que je suis ici , et mon soupirail élevé, qu'on ose honorer du nom de fenêtre, est touiné vers le nord. Ah ! je n'ai pas assez joui du bonheur de voir le soleil , de courir au galop dans les bois , de marcher contre le vent et de voyager au hasard. C'est à présent que j'aime la nature. Si je retourne un jour dans ces cloaques dorés

que vous nommez des cours, je ne m'y laisserai point enchaîner par les sots devoirs de misérables emplois. Faut-il que j'aie si longtemps vécu dans la stupide religion de l'étiquette , comme un prêtre confiné dans son temple ! Croyez-moi , autant j'ai montré de respect pour ces pitoyables obligations , autant je serai appliqué à leur livi^er une guerre acharnée .

L'horrible chose que la prison , mon ami ! Ces hommes qui vivent tout nus au milieu des forêts de TAmérique , et que nous osons mépriser , ne devraient-ils pas pousser un rire éclatant quand on leur parle des bienfaits de la civilisation ? — Nous les appelons barbares, parce qu'ils tuent leur ennemi et le mangent , et chez nous on creuse des tombeaux oi'i le fort enterre le faible tout vivant. On invente des moyens de changer la vie d'un malheureux en une agonie perpétuelle. On prive une créature de Dieu du premier des droits , celui de marcher et d'agir. La prison! la pnson î Qui donc a pu imaginer cette atrocité? qui Jonc a le premier mis à exécution cette pcn- . T. n. 2

sée d''enfer , née comme Alecto de Taccouplement de PAchéron avec la nuit? Nous saurons cela au jour du jugement dernier; et que de spectres furieux lèveront leurs bras décharnés pour désigner cet homme-là au glaive de Dieu ! Le mien se lèvera comme les autres , et je frapperai ce misérable à la face; car je veux me venger moi-même , dussé-je être blâmé du père céleste.

N'admirez-vous pas Ténonnité de la sottise des hommes qui ont pris un d"*entre eux et lui ont dit : Tu nous gouverneras , tu nous conduiras à ta guise comme des bestiaux; tu tondras notre laine et tu te gorgeras de notre lait ; lu prendras tout et ne nous laisseras que ce dont tu ne te soucies point : tu t'appelleras roi , et tes enfans te succéderont ; ils nous mangeront comme toi ; ta personne sera sacrée ; mais tu n'auras point de respect pour les nôtres. Tu nous tueras si cela té plaît; nous irons à la boucherie comme des moutons, .sur ton ordre. — O la vile matière que l'humanité qui a pu se créer de si lâches devoirs; courber son front dans la poussière

( 19 ) devant un être fait de houe comme elle et que ses vertus n'ont point élevé ! Fi ! qui me donnera une autre patrie; qui m'emportera dans quelque autre globe , habité par des créatures moins fangeuses ?

A quoi pensais-je lorsque je voulais m'asseoir sur le trône à côté de Tun de ces oppresseurs? Il fallait bien plutôt appliquer la scie, le marteau et le levier à cet échafaudage ridicule, et le renverser à grand fracas. Si ces instrumens trop bruyans me manquent, je rongerai le bois de mes dents comme un rat malfaisant, et j'y laisserai des trous si profonds que nos enfans le verront tomber en poudre.

Après ces deux mois passés dans la fi'énésie ou le découragement , mon esprit est enfin entré en convalescence. Je veux vivre ; je compte sur mes doigts mes petites chances de salut. Mon plus sqlide espoir est dans la tendresse que me porte Mademoiselle ; elle fera certainement poiu- moi une grande dépense de larmes ; — peut-être obtiendra t-elle qu'on me transporte dans quelque prison moins

dure que celle-ci. Alors avec de Targent, un ami sûr et actif comme vous , mon cher Baraille, une résolution et une audace dont nous avons donné des preuves , et le doigt secourable de la Providence qui aime à favoriser Thomme courageux et opprimé , nous effectuerons quelque brillante évasion, — Pourvu qu'on ne m''oublie pas absolument à Saint- Germain; pourvu que Mademoiselle ne s"'accoutume pas tout doucement aux refus du roi; que vous-même , vous n'alliez pas désespérer de me sauver avant d'en avoir épuisé tous les moyens. — Ah! quand ces craintes viennent m'assaillir , mon sang mugit dans mes veines comme la mer , et j'enfonce mes ongles dans mon front pour en arracher ces pensées qui le brûlent. — Malheureusement ce ne sont pas des chimères. Mille exemples funesteis passent devant mes yeux comme des orfraies réfugiées dans Tombre de ce cachot. Le marquis de Vardes a-t.-il été secouru par ses amis? — Sa maîtresse, Thabile et peu scrupuleuse Olympe Mancini , a- 1- elle travaillé à le relever? — Hélas! le nom de cet

homme était oublié depuis long- temps quand je fus accablé du même malheur que lui. Cependant, il avait comme moi des païens à la cour, des créatures, des flatteurs , des confîdens, et des complices parmi les princes euxmêmes. Qui donc a élevé la voix pour demander sa grâce ? comment espérer que mes amis travailleront à apaiser Timplacable rancune de Louis?

Je pousse par momens des rires diaboliques e-n songeant que Pexemple effroyable que je donne à cette foule hébétée des courtisans ne leur sera jamais d'aucun profita Cela me console et m'égaie un peu. Tandis que je ronge mes doigts dans cette tombe , ils continuent de voltiger comme des mouches autour de la lumière. Ils sollicitent Thonneur du bougeoir, ' se disputent le justaucorps à brevet tandis que leurs femmes perdent le sommeil, dévorées par le désir du tabouret. O mon ami! nous avons fait preuve d'une odieuse imbécillité en ne préférant pas à ces misères le métier de voleurs de grands chemins. Je serais en prison pour quelque chose au moins si j'avais tué des

gendarmes , dévalisé nombre de percepteurs , pillé, incendié les biens du roi. Eh bien! à peine suis-je descendu dans la fosse que les débiteurs de fadaises s'élancent, le jarret tendu et le sourire sur les lèvres, pour danser légèrement au bord du gouffre qui m'a englouti. Le temps seulement d'accorder les violons et tout est oublié.

Une cour est l'image d'un lac où des nageurs de toutes sortes joutent sans fin à qui devancera le mieux les autres. De temps en temps une tête disparaît ; un homme coule et se noie , et vite on lui passe sur le corps en redoublant les tours d'adresse, sans songer à l'horrible scène qui se joue là-dessous à quelques pieds dans Teau. Le lac reprend son impassible poli, à peine troublé par de légers plis, et si des globules d'air montent à la surface , on les hume gaîment sans s'informer si ce ne sont pas les derniers soupirs du moribond qui se débat au fond de l'abîme.

Les historiens racontent que certains prisonniers se sont accoutumés à leur misère , et affaissés dans lem^s cages au point de ne plus

savoir supporter la liberté ni la lumière, et de demander comme une faveur à retourner se plonger dans Thumidité des cachots. Si je reste ici vingt ans et que je tombe à ce dernier abaissement du malheur, il vous faudra , mon cher ami , me promener par toute la terre; me montrer aux hommes comme une bête curieuse et dégradée. Vous leur direz : cet être avih, qui pleure et se plaint que la Hberté est un poids trop pesant pour ses épaules courbées, c''est l'actif et orgueilleux Lauzun. Regardez-le , ce sont les persécutions qui ont ainsi éteint en lui le feu de la vie, qui Tont flétri et ravalé au-dessous de la brute. — Vous verrez ce que feront les spectateurs. Ils s^en iront et n'y penseront plus. Quand un oiseau sans force gémit entre les serres d\in milan , tous les autres oiseaux s'assemblent autour du ravisseur et lui arrachent sa victime. — L'homme seul s'enfuit aux cris de l'homme.

Mais je vous déclare que je lutterai de toutes mes forces contre la main de fer du malheur. Je prends soin de ma personne. Je me garde également de la crasse et du désespoir.

Dans mon chélif mobilier se trouve un vieux fragment (le miroir. Je m"'en sers tous les jours avec persévérance , et quand je regarde mon visage sur lequel la débauche n^a point tracé de sillons, je prends la résolution de ne pas souffrir que le chagrin v promène la charrue.

Une fois par semaine je recois la visite du commandant de la prison, le chevalier de Saint-Mars. Il a la complaisance de rester à causer une heure entière avec moi lorsqu'il vient faire Tinspection de mon réduit; opération dont il s''acquitte sans trop de sévérité, afin de ne point me désobliger. Il ne compte pas les feuilles de mon papier, et je lui montre des dessins à \a. plume qui suffisent pour en justifier Temploi. Je cache mes écritures sous un carreau que j'ai détaché du sol. Comme je ne me lasse point de lui demander un autre logement^ il a fini par m'apprendre que S. M. a daigné donner Tordre que ma prison fut sombre, étroite et incommode. — Vous sentez , mon ami , que le roi dort mieux et trouve le jour plus beau, me sachant dans un trou

noir el malsain. O patience! ne m''abandonne point encore !

Il faut avoir ici un parti bien pris de ne pas se laisser mourir pour n''être pas tué par Tennui. Il vous entre par tous les pores; vous pèse sur la tête , et passe dans votre sang avec vos alimens. L'air en est imprégné; chaque bouffée que je respire me fenfonce à grands traits dans la gorge. Je le tro»^e étalé quelque part que je tourne les yeuxT^Lant à mes pauvres oreilles, elles sont privées de toute jouissance et presque de tout exercice. Elles n''ont autre chose à faire que d*'entendre deux fois par jour ouvrir les verroux, puis d'écouter de fort loin les sons presquimperceptibles de riîorloge. Il y a encore mes imprécations et le bruit de mes pas. Hors cela rien. Il est fâcheux pour moi que je ne sois point un savant laborieux. J'aurais le loisir de m'abîmer dans les mines de la science. Ma prison ne serait plus qu'un paisible laboratoire , où rien ne pourrait me déranger de mes travaux. Il ne faudrait pas cependant que mes découvertes vinssent à s'élever trop haut, car je courrais

les mêmes dangers que Galilée. L^humanité a toujours payé singulièrement ses dettes envers les g] ands hommes qui Tont éclairée. La stupidité pontificale d'Urbain VIII est une des plus éclatantes merveilles de notre siècle. Notez, je vous prie, que ce personnage qui a dicté à Galilée, au milieu des tortures de l'estrapade , la létractation de l'hérésie du mouvement de la terre , était un chef portant une triple couronne jpar élection et non par droit de naissance. Ce devait donc être un choix trois fois sage ; réfléchi avec la triple maturité des cardinaux. Dans les états de ce vieillard ainsi élu, se trouve un homme qui, du fond de son cabinet, devine tous les mystères de la création ; on s'empresse de saisir cet être dangereux ; de jeter au vent la cendre de ses sublimes manuscrits , et de lui appliquer la question. — Mais rendons justice aux princes de la terre en disant qu'ils finirent par laisser sortir de leurs prisons l'homme de génie , la tête remphe de nouvelles découvertes, et le corps muni d'une hernie intestinale dont il souffrit cruellement jusqu'à sa mort. — Ces

( '7 ) choses se passaient il n'y a pas encore trente ans! — O lâche troupeau des hommes! je me console de mes chagi^ins en pensant que toujours, après moi comme aujomd'hui, vous serez misérables , serviles et sottement émerveillés devant des idoles dorées et ridicules. — Oh! je voudrais être pour quelques jours, maître du monde , afin de le décimer. Ma colère passerait sur la terre comme la peste noire. Je voudrais d^abord purger l'Europe de cette engeance détestable , chez qui la sottise est alliée à l'envie et à la méchanceté. Je les ferais hacher et jeter dans TOcéan. Quant aux sots purs et simples , je me contenterais de leur faire trancher la tête. Peut-être , après ces opérations , l'espèce deviendi^ait-elle de qualité moins mauvaise. Arrêtons-nous , mon cher ami , car la fureur m'étouiTe.

A la suite de ce que vous venez de lire^ honnête Baraille, je vous avais écrit bien d^autres choses pendant l'espace de trois mois; mais , comme ce n'étaient que d'éternelles répétitions de mes ennuis, ce verbiage volumineux a été livi'é au feu. Aujourd'hui je vais vous faire une relation simple de quelques évènemens d'importance pour moi qui viennent de se passer au fond de mon trou.

Dans une de ses visites , Saint-Mars m'anonça que S. M. vous avait enfin permis de me faire des envois d'argent, et que je pourrais avec quelques sacrifices , me procurer un grand adoucissement au régime sévère de la prison. A ce mot de sacrifices prononcé d'un ton significatif, la physionomie de Saint-Mars me parut exprimer la rapacité et l'avarice. C'était d'un bon augure. Le commandant m'apprit encore qu'il tenait à ma disposition une somme de vingt mille livres, expédiée par mon ami Baraille. Comme j'ai la certitude que l'argent ne me manquera pas, j'ai cru pouvoir faire le généreux. J'ai donc pris un air négUgent pour dire à Saint -Mars qu'il

pouvait garder la moitié de cette somme, afin de se couvrir des dépenses que mes demandes allaient occasioner. Depuis cet instant, vous ne sauriez plus deviner, à voir ses révérences, lequel de nous deux est le prisonnier de Fautre. On m'a donné , au poids de Tor, quelques meubles grossiers, mais commodes, et ma nourriture est devenue plus saine, moyennant une pension fort chère. Par un hasard heureux et singulier, ce même Saint- Mars commandait à la Bastille dans le temps où j'y fus enfermé pour quelques jours seulement. Comme il se souvient de m'avoir vu sortir une fois de ses griffes , et rentrer à la cour avec les honneurs du triomphe, il s'imagine que je reprendrai quelque matin mon vol , pour retourner près du roi, plus riche et plus puissant que jamais. Je rirai bien si je réussis à faire commettre à ce cuistre quelque faute qui me procure ma hberté et qui lui vaille la potence.

Dans une des longues conversations que nous avons habituellement ensemble le jour de l'inspection , j'ai pris mes plus grands airs pour lui dire :

— A quoi me servira Targent que vous m'avez remis , si je ne puis en jouer quelques centaines de pistoles par jour ? Veuillez, je vous prie . mon cher monsieur , demander au roi la permission de réunir les prisonniers de distinction , dans votre appartement , et de leur donner un jeu.

— Adressez-moi une demande par écrit , monsieur le comte; je la ferai signer par d'autres prisonniers , et je l'enverrai à S. M.

Le lendemain la pétition était en roule pour Saint-Germain .

Un jour que l'ennui m'avait déchiré le foie comme le vautour de Prométhée , je jurai de faire , sur l'heure même, une tentative d'évasion , dussé-je périr dans la vase des fossés , ou sous le feu des sentinelles. J'avais dérobé un couteau , dont je m'armai ; et bien que j'eusse visité mille fois les moindres coins de ma prison , j'en recommençai l'examen avec la patience infatigable d'un ours, qui ne se lasse jamais d'user ses dents contre les grilles de sa cage. J'achevais ma courte promenade, et je soupirais tristement en reconnaissant

la prévoyance de mes gardiens , lorsque je pensai que IVisage constant de ma cheminée, pendant Thiver , m''avait empêché de songer à cette issue. Je m^élançai aussitôt, tout palpitant d'espoir, au miUeu d\me suie infecle. J'étais à peine parvenu à la hauteur d'une toise, quand je rencontrai des barres de fer, si solidement scellées dans les pierres, qu'il m'aurait fallu plusieurs mois de travail pour les arracher, n'ayant pas les ustensiles nécessaires. Je restai haletant et découragé, pendant une heure , assis au milieu des cendrées , dans un état de saleté qui vous aurait fait frémir. Un mouvement de fureur me fit donner un coup de poing violent contre la plaque de la cheminée : elle rendit un son de cloche, et je pensai qu'elle n'était point appuyée contre un mur , mais que peut-être cette plaque était commune à deux cheminées. Si cela était, la cheminée voisine devait appartenir à une chambre inhabitée , puisque je n'avais jamais entendu aucun bruit de ce côté. Il pouvait m'être plus facile de trouver à sortir de la forteresse, une fois parvenu dans l'autre

pièce. Cette idée me rendit le courage. Je commençai à gratter avec mon couteau le ciment qui entourait la fonie. Après deux heures à\\n travail opiniâtre , la plaque fut enlevée. Il faut avoir souffert les angoisses de la prison pour comprendre la joie qui s'empara de moi quand j'eus devant les yeux celte ouverture , plus large qu'il n'était nécessaire pour laisser passer mon corps.

Une fois entré dans la pièce voisine , mon premier soin fut d'en examiner la porte ; elle était solide et munie de deux serrures bien fermées. Mon chétif et unique instrument se serait brisé mille fois avant que j'en eusse arraché seulement une vis. La chambre était plus étroite que la mienne , plus sombre encore , et le soupirail , plus élevé , était fermé par de plus fortes grilles 5 des araignées , en grand nombre , avaient établi leurs toiles sur la porte , pour attester qu'on ne l'avait point ouverte , peut-être depuis des années. Je me prorais bien de venir prendre un exercice salutaire en luttant contre ces serrures ; et pendant si\ semaines, il ne s'est pas

écoulé un jour sans que je me sois évertué, avec une persévérance inouïe , à remuer un écrou , une pointe ou un gond.

Comme on vient à heure fixe nétoyer mon domicile et m^ apporter mes repas , j'avais soin que la cheminée fut en bon état pour cet instant. J'arrangeais minutieusement la précieuse plaque avec de petites fiches de bois.

Quand je demande quelque livre , ou l'objet de toilette le plus simple , maître Saint- Mars a soin de s'écrier , qu'on ne saurait trouver cela dans la petite ville de Pignerol , et qu'on sera obligé d'envoyer à Turin ou à Saluées ; ce qui augmentera fort la dépense. C'est là son éternel refrain. Pour en veuir à me procurer un tourne-vis , voici le détour que j'ai pris. Je demandai plusieurs ouvrages de géométrie et de physique ; comme Euclide , Archimède , etc., puis , je dessinai imparfaitement des figures de toutes sortes , en cherchant des problèmes. Saint-Mars ne manqua pas de regarder tout cela , ni surtout de saisir l'occasion de montrer un petit bout de science, comme font toujours les sots, lorsqu'ils

se trouvent sur le terrain de leui^ spécialité. Cest là que j'attendais mon homme.

— Ces dessins ne valent rien , dis-je , parce que je n'ai point d'instrumens.

— Comment , en effet , M. le comte, tracer des cercles sans compas =5 des lignes di'oites sans une règle ? on sait bien que le tire-ligne est nécessaire , et Tencre de Chine indispensable.

— Mon cher chevalier , vous me paraissez fort habile en géométrie; mais vous oubliez Téquerre, sans laquelle il ne faut pas espérer de tracer les parallèles ni les perpendiculaires.

— Mille fois j'ai utilisé Téquerre. C'est une simple omission.

— Ah! que je serais heureux d'avoir tous ces instrumens !

— On les trouve réunis dans ce qu'on nomme un étui de mathématiques.

— C'est cela ; je le cherchais. Qui pourrait donc me procurer ce que vous venez de dire.' Ce doit être une chose fort chère.

— Horriblement chère , et introuvable

parmi ies habitans grossiers et ignorans de ce pays.

— Les Italiens ne sont-ils pas de bons mécaniciens , et Turin n'est-elle pas une ville riche et peuplée ?

— Sans doute ; mais il faudrait y envoyer exprès , ce qui augmenterait fort la dépense.

— N'importe, mon cher chevalier; je ne regarderai point à l'argent pour me procurer une douce distraction.

Trois jours après cette conversation, j'avais un vieil étui de mathématiques , sorti sans aucun doute du cabinet de maître Saint-Mars , et qu'il fne fit payer vingt pistoles. Je sautai par dessus les meubles de ma chambre avec une joie d'écolier, en voyant que l'équerre et la règle étaient en cuivre. J'aiguisai sur une pierre l'un des bouts de la règle , ce qui en fit un ciseau formidable. L'équerre démontée me fournit trois tourne-vis excelleits, et je me promis de transformer les branches du compas en deux poignards parfaits, le jour de mon évasion .

Mon travail a été long et pénible. Les ser-

rures de mon laboratoire étaient fixées chacune par quatre pointes de fer dont les têtes se trouvaient à Tintérieur et les écrous au dehors. Je fus obligé de percer le bois de la porte à Tentour des serrures , ce que je ne pouvais faire sans bruit, à moins de me condamner à une désespérante lenteur.

Je choisis pour mon expédition le jour de Pâques, et long-temps à Tavance, je le marquai sur mon almanach d\me grosse croix noire. Vous, honnête Baraille, qui avez quelque piété , vous applaudirez à mon choix. Vous direz que le Seigneur ne pouvait manquer de me tendre sa main puissante , pour m^aider à secouer les pierres de ma prison comm.e il a écarté celles de son tombeau , il y a quelque seize cents ans. Moi, qui ne sais trop que croire , comme feu Rabelais , ou du moins qui ne suis pas certain que la Providence n'abandonne pas le gouvernement de nos destins à quelque noir et ironique démon, je vous dirai que je choisis le joui' de fête, parce qu''il y a toujours dans ces journées du relâchement à la discipline des militaires , des

geôliers et des concierges ; parce que les sentinelles sont avinées vers le soir; les chefs portés à rindulgence, et livrés à la bonne chère ou à Tâpreté du jeu ; parce qu'il se trouve moins de valets et d'employés dans les cours de la prison , et plus de foule au dehors dans la ville. Ces raisons en valent d'autres, bien qu'elles n'aient rien de religieux.

Vous serez persuadé de la bienveillance du ciel pour votre ami , lorsque vous saurez que , vers le jeudi de la semaine sainte, le bataillon d'infanterie qui faisait le service de la prison fut remplacé par les dragons , et que j'avais dans mes hardes mon ancien uniforme de colonel-général de cette anne. Je m'empressai d'arracher de mon justaucorps les ornemens et les insignes de mon grade , de façon qu'à moins d'un examen très sévère , il était difficile de me distinguer des autres soldats si je venais à me mêler parmi eux.

La chambre voisine et la mienne étaient situées dans un corridor souterrain. Les extrémités de ce corridor étaient fermées la nuit ; mais le jour elles restaient ouvertes , et

gardées seulement par des sentinelles relevées d'heure en heure. Vous devinez dans quelle agitation je passai la journée de Pâques. Vers cinq heures, le soleil étant près de se coucher, je me vêtis de mon uniforme ; je remplis mes poches de pièces d^or; je m''armai de mes deux poignards ; je brûlai une partie de mes écrits , et je pris le reste sur moi ; puis après avoir bu quelques verres de liqueur, je levai les yeux vers le seul petit coin du ciel qui me fût visible du fond de ce caveau.

— Maître du monde , m''écriai-je, vous n'avez rien créé d'inutile , et le dernier des reptiles qui sort de vos mains a une destination à remplir; la mienne ne peut être de végéter dans une fosse. Vous qui d'un signe savez remettre chacun à sa place, secourez moi. Vous ne pouvez voir avec colère mes efforts pour échapper à l'oppression et à l'injustice humaines.

Cela dit , je me mis en chemin plein de confiance et de résolution. Vous allez voir, mon ami , comment la Providence a daigné disposer les choses de la propre main , en pre-

nanl un soin inoui pour traverser la plus légitime entreprise par des accidens qu'aucun homme ne pouvait prévoir ni éviter.

Après une demi-heure de travail , la porte fui ouverte sans bruit ; en hasardant un regard dans le corridor obscur, je vis les deux factionnaires se promener lentement aux extrémités; j'attendis que riiorloge eût sonné six heures et qu'on vînt relever les sentinelles. Bientôt j'entendis les pas réguliers des dragons ; on releva le factionnaire de gauche , et le peloton passa devant ma porte pour aller à l'autre issue. Alors je sortis doucement et je pris la direction contraire à celle que suivaient les dragons; je feignis d'être ivre en montant l'escaher au sommet duquel était le soldat qu'on venait de placer. Il parut étonné de voir un de ses camarades sortir sans armes de ce souterrain ; mais il me laissa passer sans m'adresser la parole.

Je gagnai la première cour ; quelques dra- ^, gons s'y promenaient , ce qui me permit de faire beaucoup de chemin sans être remarqué. Cependant l'un de ces manans faillit me

perdre en se dirigeant obslinémenl vers mo* quelque direction que je prisse. La porte de la seconde cour était ouverte ; mais je reconnus de loinqu'il n"'y passait personne sans échanger quelques mots avec le concierge, assis sur une borne. Je tirai de ma poche un morceau de papier de la grandeur nécessaire pour représenter rigouieusement une lettre. Je me mis à comir dVni air empressé en agitant ce papier dans ma main. Le concierge étendit le bras vers moi , sans doute pour regarder l'adresse de la lettre; mais au lieu de mWrêter, je lui criai en passant :

— Pour Monsieur le Gouverneur.

El je courus plus vite; j*'avais déjà traversé la seconde cour et j'approchais de la dernière porte lorsque j^ vis paraître la plate figure de Saint-Mars , qui rentrait à cheval , et se prélassait devant son escorte de quatre hommes. Jamais face bouffonne ne me sembla plus odieuse : vouloir passer en présence de cet important , eût été la dernière des folies , je me rangeai respectueusement comme pour admirer son cheval ; il tourna court contre le

mur où je me tenais appuyé et s'arrêta devant un petit escalier si près de moi, que je ne pus me dispenser de m''a\ ancer pour lui tenir la bride tandis qu'ail descendait.

Ce personnage est trop certain de l'admiration générale pour s'abaisser à jeter un coup d'oeil sur im inférieur: il ouvrit donc avec dignité des papiers que lui présenta un laquais, et ne daigna pas faire la moindre attention à moi. Saint-Mars est encore un de ces hommes qui ne reçoivent point une lettre sans la relire deux fois, et qui se plaignent que tout le monde s'exprime d'une façon obscure , parce qu'ils ne se doutent point de la pesanteur de leur esprit ; c'est enfin le modèle parfait des hommes créés pour servir de passe-temps aux gens d'esprit. Vous savez, honnête Baraille, combien de fois ces êtres- là ont eu Thonneur de nous divertir à leur insu ; eh bien ! voyez dans quel abaissement le sort m'a plongé : j'étais tremblant et je faisais la plus pauvre figure en face d'un pareil Allobroge. Ce fut bien autre chose quand je l'entendis prononcer mon nom; pour le coup, peu s^en fallut que

je ne tombasse à la renverse; j'allais tirer les (leiLX branches de mon compas et me jeter sur Timbécile, lorque je m'aperçus qu'il continuait sa lecture? Il était question de moi dans l'une des dépêches.

— Qu'on appelle le premier porte-clés , s'écria l'important, d'un ton de dictateur romain ; j'ai des communications à faire au comte de Lauzun.

Ce vil cornac aime à répéter le nom du plus fier animal enfermé dans sa ménai^erie. — Le temps devenait précieux. Il fallait t rouver un moyen de mettre obstacle à cette visite qui eût tout découvert avant que j'eusse gagné le large. Le sort me servait mal. J'eus un moment l'idée de sauter sur le cheval dont je tenais la bride et de le lancer au galop par la porte; mais j'aurais eu peu de chances d'échapper aux piques ou aux coups de feu des sentinelles postées au milieu des fortifications que je devais encore traverser. Un autre parti plus sage me vint à F esprit tout à coup.

N'avez-vous pas remarqué qu'il y a souvent

(le ces instans, où au milieu cVune réunion nombreuse on pourrait tenter quelqu'action extravagante sans être vu de personne? — L'attention des assistans n'est cependant fixée sur aucun point; vous ne sauriez dire par où elle va; mais il est certain que vous lui échappez et que vous pouvez alors risquer un geste ou un mot décisif qui vous perdraient une minute plus tard. C'est dans ces précieux momens que les yeux des amans se rencontrent, que leurs mains se cherchent , que les billets et les mots entrecoupés sont échangés rapidement. Je sais maintenant que les prisonniers ont , comme les amans , un instinct merveilleux pour deviner ces fantaisies du hasard et les mettre à profit. Si l'un des palefreniers qui sortaient de l'écurie, l'un des valets du chevalier, l'un des dragons de son escorte où le ridicule Saint-Mars lui-même, m'avaient regardé attentivement, j'aurais été vu tirant de ma poche un compas bien affilé, et l'enfonçant dans le ventre du cheval. L'animal se cabre, secoue horriblement la tête; je lâche la bride et le voilà courant, éperdu et furieux

dans la cour, entraînant tout le monde à sa suite. Pendant ce temps-là je passe doucement la porte et mets le pied sur le pont-levis.

— Halte-là ! camarade , me crie un soldat ; on ne sort pas. Eh 1 Dieu me pardonne ! c''est vous, M. le comte I

— C'est moi-même, Henriot.

Henriot est un ancien valet de la Mancini que j'avais fait entrer dans les dragons.

— Ne croise point ta pique, honnête Henriot ; il faut nous arranger ensemble. Vois; j^ai deux poignards excellensj je puis réussir à te tuer, et ton cadavre ira dans la vase de ce fossé. Aimes-tu mieux fuir avec moi? ta forlune est faite.

— Comment cela, M. de Lauzun ?

— La frontière n'est qu'à dix lieues; je possède plus de vingt millions; il y aura cent mille livres pour toi.

— Mais si on nous prend, je serai pendu.

— Point d'indécision, Henriot. Cent mille livres ou rien. Fuyons ou battons-nous. Es-tu, prêt ?

— Je le suis , fuyons.

Henriot jeta sa pique dans l'eau et courut devant. Je le suivis à toutes jambes ; j''étais si heureux de mon succès que je riais, en bondissant comme un clievieuil. Ma joie ne fut pas de longue durée. Nous descendions par le chemin de ronde pour gagner la porte souterraine du dernier rempart. Un arquebusier nous voit du haut d'un bastion et nous crie d'arrêter. Nous courons plus fort. Il m'ajuste, tire et me manque. Je redouble de vitesse. Nous arrivons à la dernière porte. Hélas ! elle était fermée et gardée par un poste entier de dragons , sortis du corps-de-garde au bruit du coup de feu. Henriot est saisi et terrassée Moi, je suis entouré, forcé de rendre mes pauvres armes.

— Vous m'avez perdu , criait Henriot désespéré.

J'écumais de fureur. On me conduisit chez le commandant. Sije n'étais pas triste comme un mort, je pourrais vous conter plaisamment la scène des interrogatoires et du procès-verbal. Vous verriez le stupide Saint-Mars, adressant aux fugitifs les questions les plus oiseuses, s'embarrassant dans une foule de phrases

qu'il croise en mille sens et laisse à moitié chemin ; vous le verriez se gratter la tête long-temps pour accoucher d'une sottise; mêlant les reproches , les menaces et les paroles civiles; s'efïorçant inutilement de comprendie mes réponses et les couchant de travers sur son procès-verbal ; mais je n'ai pas le cœur à la joie, je vous assure, et ne trouverais pas le mot pour rire.

La fin de cela fut une invitation de me rendre dans un autre appartement, où Saint- Mars daigna m'installer. Celui - là ne laisse rien à désirer ; il est plus profond , plus sombre et plus humide que l'autre ; la porte en est plus solide et la cheminée plus étroite.

— Ingrat que vous êtes I me dit Saint-Mars , voici une lettre du roi qui m^autorise à vous laisser communiquer avec d'autres prisonniers ; mais à présent je suis forcé d'attendre de nouvelles instructions.

— Mon cher chevalier , l'ingratitude fiit toujours mon défaut. Dès mon enfance , je montrai la noirceur de mon âme en fuyant le bras paternel, sitôt qu'il paraissait anné de verges.

Le bruit de mon expédition malheureuse est assurément parvenu aujourd'hui à la cour. On aura bien Pesprit de conchue de là que je ne me tiens pas pour dompté , et surtout que je ne m*'abaisserai pas à la prière. Non, dusse -je crever ici comme un chien, ma bouche ne sera jamais suppliante ; ma main ne tracera jamais une humble supplique. Un acte d'odieuse tyrannie m'a précipité dans ces cachots. Devant les lois, je n'ai aucun crime SLU' la tête , et cependant on a lâchement employé, pour me fi^apper, une arme qui ne doit jamais sortir des mains de la justice. Vous, mon cher ami , dites au roi ce que vous croirez le plus utile à mes intérêts. Pleurez à ses genoux , si vous voulez , en compagnie de Mademoiselle ; mais si un mot de ma bouche pai-vient à ses oreilles , il y trouvera Taccent orgueilleux de Lucifer qui raille et défie encore le créateur en tombant foudroyé dans les abîmes de Tenfer. — Si je sors d'ici par grâce, — oh ! seulement alors , nous pourrons être humble et respectueux , — pour mieux nous venger , mon ami , — jamais pour autre chose.

J*'ai appris hier que Tinfortuné Henriol , .s''est coupé la gorge dans sa prison. Cet événement n^est pas fait pour me rendre la tranquillité que j'ai perdue. Votre générosité mVst connue ; je suis sûr qu'à cette nouvelle vous n'attendrez pas mon autorisation pour faire du bien à la famille de ce malheureux. Mais comment se fait-il que je n'entende point parler de vous? comment n'avez-vous pas encore obtenu la permission de me faire une visite ? Ah ! vous m'abandonnez comme les autres. Vous aussi, vous dites en badinant comme nos oisifs de cour : Ce Lauzun est un intrigant et un maladroit qui mérite son sort. — Tenez , Baraille , je vais ra'arrêter tout à l'heure , car je sens mon fiel qui verse de l'aigreur dans mes paroles.

Depuis un mois que mon entreprise a échoué , je ne cesse de crier que l'humidité m'accable de rhumatismes. Je soutiens avec impudence que j'ai un bras paralysé. Le mé~ decin de la prison , en examinant ce bras tout semblable à l'autre , dit que cela n'est pas impossible. Il ordonne des remèdes qui ne me

fonl aucun bien , comme vous pouvez croiie. Je demande un médecin de Paris. — Mais ne vous imaginez pas que je supplie. Je les accuse de barbarie et les appelle bourreaux. Cependant on me laisse dans ce trou noir d^oii une évasion est impossible.

A vous qui êtes mon ami , à vous seul et dans le silence du cachot , je vais avouer que je suis à présent malheureux et accablé. Quand vous obtiendriez, à force de prières, quelque léger adoucissement à mon sort , il n'est plus de plaisir ni de bien-être possible pour moi sans la liberté. J'ai besoin d'agir, de rouler dans ma tête des projets ambitieux , et de les mettre à exécution ; j'ai besoin de faire du bruit , de me battre , de railler les sots et de séduire les femmes; J'ai besoin de vivre enfin, car je ne vis point ici, je languis et meurs, lentement étouffé par mes propres forces. Vous croirez avoir fait beaucoup pour moi peutêtre en obtenant que je ne sois plus privé de toute société et qu'on me fasse voir les pâles visages qui gémissent dans les caveaux voisins du mien. Je ne veux pas de ces abominables T. u. 4

faveurs ; que le Roi se décide à me faire assassiner ou qu'il me rende à la lumière. Qu'il ne me lue pas à demi. — Entendez-vous , Baraille? je veux mourir ou aller où il me plaira.

Ingrat ami ! encore un mois passé dans le néant ! où donc ont abouti ces belles promesses que vous me faisiez ? ma fortune est assez grande pour que la vôtre ne coure aucun risque, et vous ne faites pas une démarche pour moi ! lâche Baraille ! soyez maudit , je ne vous écrirai plus; ce mémoire deviendrait bientôt aussi volumineux que les commentaires de Montluc. Malgré tous mes elForts pour engourdir mon esprit , j'ai des accès de fureur, suivis d\me profonde léthargie ; mes nerfs sont parfois si malades que je brise mes meubles comme du verre. La haine de mes

ennemis ne m^a jamais fait de peine, mais la perte de votre trompeuse amitié me porte un coup accablant.

Baraille , pour celui qui vaut quelques deniers de plus que les autres , le maître d'enhaut ne fait rien d^inutile. Sans le viol de Lucrèce , Brutus aurait pu rester toute sa vie dans son rôle d'idiot, et Tétoimante invention de la république romaine s'en allait en terre avec lui ; mais la Providence ne se donne pas la peine de créer un Brutus pour qu'il soit mangé des vers sans avoir agi. Ce ne fut pas un vain hasard qui fil entendre à Robert Bruce les plaintes patriotiques du célèbre Wallace , et qui fit naître dans son jeune cœur le violent désn' de délivrer l'Ecosse. Pourquoi Duguesclin n'est-il pasmortécrasésous les ruines des remparts de Fougerai ? C'est qu'une main

invisible a écarté les pierres. Cet homme devait plus tard sauver la France. Nos pères ont vu l'abbé de Gondi presqu^enfant terrassé dans vingt duels , et cet enfant a fait trembler des rois et reçu des avances de Cromwell.

Mon ami , vous m'avez dit cent fois que les destinées ducommun des hommes n'étaient point faites pour moi , je Tai cru. Dans cet instant, je ne puis rien, et je suis réduit à attendre qu^il plaise au très haut de changer mon pitoyable état. Cherchez donc à deviner quel a été son but en me renversant. Que sortira-il de tout ceci? estceque ma vengeance et ma haine sont nécessaires à des plans qu il forme en secret et dans lesquels je ne serai peut-être pas inité moi-même? — Assurément je ne mourrai pas après avoir si peu remué ; mais que me reste-t-il encore àCaire? — Ma mauvaise étoile brille dans le milieu du ciel d'un prodigieux éclat ; je puis mettre au pied du mur la Providence en la défiant de U^ouver dans sa plus belle fabrique, un seul petit bonheur qui me fasse oublier un instant ma si-

tuation , car je ne suis pas de force à me consoler comme Pelisson dans Tintimilé d'une araignée.

ICVT.

Nouvelles cspe'rances. — Reucoiitre inattendue. — On peut trouver du bonheur a!i fond d'un puils. — Philosophie d'un homme d'intrigues.

Tout est changé , tout est changé , mon ami. Mettons le genou en terre , et courbons nos fronts devant Dieu. Je suis honteux de mes ridicules accès de colère. Mais combien ne dois-je pas être pénétré de reconnaissance , en voyant que le Tout-Puissant a pris la peine de me faire comprendre ma sottise ! Un soir

que mes blasphèmes et mes cris sont arrivés en sons imperceptibles jusqu'à ses oreilles , il aura dit :

— Eh ! qui donc s'avise de m'injurier ainsi? n'est-ce point ce drôle de Lauzun? Qu'on jette à cet insecte un grain de mil et qu'il se taise.

Savez- vous , mon cher Baraille , que je n'oserai plus tenter un calcul? Sans doute y un homme se fait à lui-même une partie de sa destinée ; mais combien de fois arrive -t-il qu'un souffle du sort enlève son ouvrage pardessus les monts , et le jette lui-même tout à coup dans un monde qu'il ne connaissait pas? Que de sagesse dans la morale des Orientaux, qui conseille à l'homme de se laisser conduire par le fil que la Providence tourne entre ses doigts ! Avec quel plaisir je réfléchis à ces combinaisons immenses dans lesquelles il est évident que mon nom a été écrit ! Le bonheur que le ciel m'envoie au fond de mon cachot était préparé depuis quatorze ans. C'est un brin de paille tombé à cent heues d'ici sur un petit iTiisseau , et qui , après avoir roulé du haut des montagnes , échappé aux cataractes

et traversé les plaines sur les rivières , est arrivé , surnageant toujours , se présenter à point nommé sous la patte d'une mouche qui s^allait noyer.

Oh I le pauvre esprit que celui de Thomme ! Hélas ! n^être qu^un homme , n'avoir pour penser quVme cervelle plus étroite que les deux mains, et voir Finfini devant soi dans quelque sens qu on tomme ses yeux!

Un mot va vous remplir d'étonnement, mon ami , et peut-être vous donner à croire que j'ai perdu la raison : si vous veniez à cette heure ouvrir les portes de ma prison , tenant à votre main Tordre de mon élargissement, je ne sais pas si je n'en aurais pas du regret .

Mon secrétaire Hesselin est le frère d'une bourgeoise assez aimable , dont . le mari se nomme La Sablière. Cette dame réunit chez elle tous les poètes et écrivains du jour ; Hesselin me pria , l'an dernier, d'honorer ces réunions de ma visite. C'était pendant que vous étiez à Bourges. Je rencontrai dans cette maison, le spirituel et méchant Racine, le bavard Despréaux et le sombre Molière \ il y

avait encore un autre poète , inconnu à la cour et qui se nomme Lafontaine : c'est un homme indépendant et courageux , qui a osé pleurer la disgrâce de Fouquet, ce qui Teût infailliblement mené à la Bastille , si pour son malheur il avait eu le talent de Pelisson. Ce fut lui , je crois , qui nous fit un soir la lecture d'une fable dans laquelle on voit un aventurier courir, par toute la terre , après la fortune , et la trouver, à son retour , endormie devant sa porte. Je me souviens que je discutai longuement avec Lafontaine à ce sujet; le poète ne me parutpas persuadé de la félicité de l'homme d'intrigues et du courtisan. Aujourd'hui je vois que sa fable est mon histoire. J'ai poursuivi le bonheur comme un chasseur infatigable suit le cerf. Je Tai relancé mille fois, et poussé dans mille directions; je l'ai acculé contre les murs, il m'a toujours échappé. Puis, la nuit m'a surpris au milieu des bois; j'ai roulé dans les fondrières , et lorsqu'enfin je suis resté sans forces sur la terre , je me suis trouvé couché de mon long à côté de ma proie. Faites provision de patience et serrez la

bride à votre curiosité, car je vous avertis que je ne me refuserai pas le plaisir de pousser les détails jusqu'à la minutie , et que je ne presserai pas plus Tallure de mon prison que Sanclio , lorqu'il cherchait , en mangeant des noix, sa principauté de Barataria.

Sachez donc , mon ami , qu'après plusieurs semaines d'ennui , de découragement ou de fureur, il se trouva un jour où je me réveillai de bonne humeur, sans savoir la cause de cette agréable disposition. Une fenêtre de la prison , qui sans doute recevait les rayons du soleil , partageait avec moi cette faveur, en m^'envoyant par mon soupirail une pâle réver-^ bération. Quelques mouches , excédées comme moi de l'obscurité, voltigeaient gaîment en bourdonnant dans la lumière; des oiseaux se battaient sur les cheminées; le ciel clair et ardent promettait une de ces chaudes journées de l'été si ordinaires en Piémont. C'était un dimanche, et des prisonniers chantaient contre les grilles, parce qu'ils avaient coutume d'être joyeux autrefois ce jour-là. Je reçus donc , au fond de mon rédiwt , ma petite

part de bien-être et de contentement, comme les mouches et les oiseaux. Depuis mon inutile algarade , maître Saint- Mars jugeait à propos de me montrer beaucoup de froideur, et ses visites étaient plus lares. Cet animal pensait que cela était d'un effet majestueux et héroïque. Comme il avait eu le temps d'envoyer à Paris quatre fois, et qu'on ne parlait plus de me laisser communiquer avec les autres prisonniers de qualité , je ne comptais plus obtenir de long-temps cette faveur. Je conçus un espoir subit en voyant entrer Saint- Mars , la figure ridiculement épanouie par la présomption et la condescendance , les yeu^ à demi fermés et la main gauche passée dans sa ceinture. Mon coeur battit horriblement, je me crus libre. Le commandant m'annonça qu'il venait de recevoir une réponse à sa lettre, adressée au roi sur mes effractions et ma fuite; car , si les maréchaux de France ne corres pondent qu'avec Louvois , S. M. daigne ouvrir elle-même les épîtres des espions et des geôliers. La cause du relard avait été la présence du roi aux opérations de la guerre de

Hollande. M'informer de cela était presqu^une imprudence de la part du chevalier, car Pun des articles du régime des prisons , est de cacher aux détenus toutes les nouvelles du dehors.

Saint-Mars me donna lecture de la lettre royale, datée de Cambrai. Voici une phrase digne d'hêtre notée :

« Vous pouvez permettre à M. de Lauzun «( de voir quelques prisonniers que vous choi- « sirez parmi les gens nobles et ceux d^hu- « meur tranquille; mais il suflira que cette « faveur lui soit accordée deux fois par sert maine , pendant la première année. Si , d'ici « à un an , le comte de Lauzun ne donne au- « cun nouveau sujet de mécontentement, on « pourra le laisser sortir tous les jours, pen- « dant la seconde année et les suivantes. »

Quel atroce langage! quelles odieuses faveurs! régler d'avance mes journées de la seconde année et des suivantes! quelle haine et quelle rancune ! ah ! pourquoi cet homme n'a-t-il à me reprocher que des intrigues chétives? pourquoi n'ai-jepas commis quelque trahison

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