‹ LauzunChapitre 2 sur 6 · TA · texte numérisé non relu

TA

comme D'Essex ou Biron? pourquoi ne Tai-je pas offensé mortellement comme le fiondeui- Lafargue , dont Pexemple ne m'a point servi ? J'aurais laissé une page dans Thistoire , j'aurais parlé fièrement à mes juges, et la mort m'eût trouvé plein d'orgueil et de fermeté. — Mais où vais-je m'emporter? je me trompe follement et tout est pour le mieux.

Ce sot de gouverneur ne comprit rien à la tristesse avec laquelle j'accueillis les nouvelles qu'il m'apportait ; cependant lorsqu'il me demanda quel jour je choisissais pour ma première sortie , je lui répondis que je voulais quitter ce cachot à l'instant même.

— Suivez -moi donc, me dit-il avec un sourire d'importance, je vais vous causer une grande surprise.

Il me conduisit par de longs détours jusqu'à un appartement élevé dont il fit ouvrir la porte, et je me trouvai tout à coup devant le surintendant Fouquet. Quoique je fusse à la cour depuis quatre lÉois seulement lors de l'arrestation de cet infortuné, victime comme moi de la jalousie du roi , cependant il me re-

connut. J'appris avec étonnement qu^onravaif tenu dans Tignorance de tous les évèneniens arrivés depuis huit ans qu'ail habite Pignerol. Il n^avait aucune idée des guerres de Flandre et de Franche-Comté. Quant aux affaires de cour, comme la mort de Madame, la liaison du Roi et de la Montespan, etc., à plus forte raison n^en connaissait-il rien. Il m^ac câblait de questions et se récriait à chaque mot que je lui disais. Cela me divertissait beaucoup. Ce fut bien autre chose lorsqu'*il me demanda la cause de mon emprisonnement. Je commençai un récit abrégé de ma rapide fortune et des faveurs dont le roi m'a honoré. Les exclamations redoublaient. Bientôt je vis sur la figure du surintendant quelques signes d'incrédulité lorsque je parlai de ma compagnie des gardes et de mon grade de lieutenantgénéral; mais dès que je vins à raconter mes prétentions à la main de Mademoiselle , Fouquet me regarda d'un air d'effroi , il s'éloigna doucement de moi, pour passer de l'autre côté de la table, et saisit une sonnette qu'il agita de toutes ses forces, en s'écriant qu'on l'avait enfermé avec un fou.

Il ne fallut pas moins que le retour et le témoignage de Saint-Mars pour que le surintendant prît confiance en moi. Après ce premier moment de frayeur passé, il se trouva que nous sympathisions parfaitement ensemble. Cet homme a un esprit élevé, une admirable philosophie , dont j'étais bien éloigné, à Theure où nous parlions de nos malheurs. La dévotion , comme une digne et charitable matrone , est venue s*'asseoir à côté de lui pour essuyer ses larmes et le distraire de ses sombres chagrins par des entretiens pleins de douceur. Il s''occupe même , je crois , d'un ouvrage de piété sur la mort Cependant quand je remis ce bonhomme sur le chapitre de son ancienne gi-andeur, de son faste incroyable, et de son ambition, son regard s''anima, son dos, plutôt courbé par la tristesse que par Page , se releva fièrement , et je fiis étonné d'entendre parler ce personnage si calomnié en homme de génie et de courage , et, ce qui est plus étrange, en sujet dévoué au Roi , amoureux par-dessus tout de la gloire de son pays. Pas un mot d'humeur ne lui a

échappé contre Tauguste auleui- Je ses mauv , m contre ses ennemis, dont l"'acliarnement fiit atroce. Il n''a fait qu'un soupir douloureux la première fois que je lui parlai de mon ami Colbert. M. Fouquet m'expliqua longuement ses anciens projets d'agrandir et de fortifier Belle-Isle au point d'en faire un portjen état de rivaliser quelque jour a^ec Londi^es et Amsterdam. Ses vues étaientlarges et fort sensées ; rien n'était impossible à une fortune comme la sienne , placée dans les mains d'un homme généreux et hardi. Vous jugez du plaisir que je goûtai dans cette singulière entrevue. La conversation me parut d'autant plus intéressante que, depuis six mois, j'avais été privé du plaisir d'échanger une pensée avec un être doué d'esprit et de raison.

Le surintendant a une fille âgée de quinze ans qui, après avoir épuisé à Paris tous les moyens de mettre un terme à la rancune royale , devait , m'a dit ce digne homme , venir adoucir le pain de misère du prisonnier en le mouillant de larmes enfantines. Madame Fouquet est à Belle-Isle , occuy)ée à sauver les restes de sa fortune.

A la seconde visite qu'on me permit de faire à M. Fouquet, je trouvai chez lui sa fille, arrivée depuis deux jours; la jeune personne se leva sitôt que je parus ; elle m'adressa une révérence très froide et voulut sortir :

— Ne t'éloigne pas, s'écria le père. Je veux repaître mes pauvres yeux du plaisir de te voir sans cesse. Viens ici, viens que je t'embrasse encore.

Ce fut seulement lorsque la jeune fille s'approcha que je m'aperçus de son extrême confusion. Je ne pus venir à bout de rencontrer ses regards, et les caresses du bonhomme lui permirent de cacher la rougeur de son visage en s'appuyant contre la poitrine paternelle. Ce qui va sans doute vous étonner , c'est que je fus moi-même fort troublé, à la vue de cet enfant. Peut-être la solitude du cachot avaitelle rendu mon imagination et mes sens plus inflammables ; peut-être parmi mes souvenirs amoureux, que leur grand nombre rend passablement confus, se trouvait-il quelque visage de femme offrant une légère ressemblance avec la figure charmante que j'avais devant les

yeux ; peut-être dans les i êves fiévreux que le ciel envoie aux prisonniers, un ange de la nuit avait-il pris les formes de cette fille pour venir se pencher sur moi en souriant au milieu d^une lumière céleste. Il est certain que je restai interdit , agité par mille sensations contraires ; que des mots sans suite vinrent expirer sur mes lèvres, et que mon coeur se souleva impétueusement comme aux plus beaux jours de mon adolescence.

La jeune fille resta près d\me fenêtre à manier Paiguille, et tint son visage baissé sur une tapisserie pendant le temps de ma visite. Je la contemplais avec délices, et tout en répondant brièvement aux discours du père , j'analysais à mon aise les charmes de cette admirable créature. A chaque regard je découvrais en elle de nouveaux trésors et de nouvelles grâces. C'était une vierge fraîche, sortie d'un tableau de Mignard. Je fus sur le point de sauter de joie quand je sentis que j'allais me mettre à l'aimer éperdument, et surtout en pensant qu'elle devait rester longtemps dans cette noire forteresse.

Tout à coup il me sembla que cet amour, que je cro}'ais naissant , avait d^anciennes racines dans mon cœur, et ce fut sans doute la conformité d'âge et de taille qui me remit subitement à Tesprit la romanesque Cécile, dont un masque m^a toujours dérobé lés traits. J"'aurais voulu me jeter aux pieds de cette jeune fille , en la suppliant de me laisser croire qu"'elle était ma chère Cécile. Le surintendant dut éprouver quelque sm^prise quand je rinterrompis brusquement au milieu d'une phrase pour lui demander le nom de sa fille.

— Elle se nomme Marie, dit le bonhomme en souriant.

— Pas<l'autre nom que celui-là?

— Marie-Madeleine.

— Fort bien. Continuez, je vous prie, et ne vous étonnez pas de mes manières d'étourdi .

J'étais horriblement contrarié. La petite, intimidée pai- mes questions , avait redoublé de vitesse dans l'exercice de l'aiguille. Je regagnai ma demeure, agité par des sentimens étranges; ma cervelle était un chaos où lu journée entière, passée dans les réflexions,

siifiil à peine à jeter quelque lumière. Je tremblais que ce germe d'amour ne vînt à s'envoler pendant le sommeil , cV'St pourquoi je veillai une partie de la nuit. Puis lorsque j'eus acquis la certitude que mon imagination fermentait suffisamment , la crainte me prit que cette jeune iîlle ne fut sotte , ou même stupide. Si mes oreilles avaient recueilli un mot échappé (le sa bouche , j'aurais pu du moins le retourner mille fois dans ma tête en lui prêtant la plus sublime expression. Pourquoi ce silence obstiné? Si c'était l'indifférence ou l'ineptie; pourquoi ce trouble et cette rougeur en voyant mon attention? Ces mouvemens subits ne sont-ils pas incompatibles avec la sottise, et ne prouvent-ils pas au contraire une oi'ganisation délicate et sensible? Comment une ame grossière habiterait-elle cette enveloppe angélique? Il s'est passé quelque chose entre nous. Est-ce par une prédestination que nous avons tressailli tous deux? La nature et la destinée se sont-elles entendues ensemble depuis long-temps pour nous unir? je ne sais; mais assurément il s'est passé quelque chose entre nous.

Les ordres du roi ne permettant pas aie gouverneur de me tirer du cachot plus de deux fois par semaines, je me bornai à demander qu'on me laissât faire au surintendant de longues visites. J'offris de donner ma parole que je n'abuserais jamais de cette faveur pour essayer à m'enfuir. L'appartement de M. Fouquet est vaste et commode. On y est à l'aise et on y jouit d'une belle vue. Saint- Mars nous ayant accordé la permission de dîner ensemble, la fâcheuse timidité de mademoiselle Fouquet se trouva dissipée subitement. Une douce intimité s'établit entre nous dès la troisième entrevue. Nous passâmes la soirée presque gaîment.La jeune personne paraissait ravie de la bonne humeur que ma présence inspirait à son père 5 elle saisissait les occasions de me servir ; elle m'accablait de soins , et paraissait craindre que je n'eusse un moment d'ennui. Après le dîner nous prîmes des cartes. Le surintendant me gagna cent pistoles. L'heure de la séparation approchait. Le soleil se couchait à l'horison, derrière les montagnes d'Embrun. Je me plaçai à la fenêtre

pour contempler ce spectacle , dont j''avais été privé depuis si long-temps. J'élevai les bras avec enthousiasme.

Beau soleil! m'écriai-je; divin époux de la terre, je te prends à témoin qu'on m'a ravi injustement ma part de ta lumière. C'est un de ces vains personnages qui croient avoir sur leurs blêmes figures l'éclat de ton front magnifique parce qu'ils portent des couronnes. Père des hommes, quand donc viendras-tu châtier tes insolens enfans, et brûler ces murailles où ils enferment leurs frères comme des bêtes enlevées aux forêts ?

— Vous regrettez bien vivement votre liberté , dit une voix douce tout auprès de moi.

Je m'emparai d'une petite main charmante.

— Et vous , jeune fille , poursuivis-je tout bas , vous êtes plus puissante que mes oppresseurs , car un mot de votre bouche pourrait me rendre plus heureux au fond de mon cachot que je ne l'aurais été dans les grandeurs. Dites que le sort vous a envoyée pour adoucir mes maux, pour m'apprendre que l'amour trouve partout un patrie, une liberté au-des-

sus des violences humaines; dites que vous êtes venue pour m^empécher de maudire le ciel, et avant que ce dernier rayon disparaisse, je vais commander au soleil de porter au tout-puissant mes actions de grâces.

La petite main resta dans les miennes , el deux yeux noirs pleins de tristesse furent levés lentement sur les miens.

— Hélas ! M. de Lauzun; il y a entre vous et moi une muraille qui ne peut être renversée.

— Qui donc pourrait empêcher deux coeurs de s^mir quand ils le veulent? Celui-là ne serait pas un roi , ce serait Dieu lui-même , ou quelque démon envoyé exprès pour cet oflice.

Une larme fine comme une perle coula sur la joue de la jeune fille; la main douce m'échappa; j'entendis confusément ces mots :

— Cest vous seul; c'est votre ambition , votre mariage.

Et je ne vis plus devant moi que la figure bienveillante du surintendant.

— La triste chose que d'être marié , disais-je en retournant dans mon caveau I

Mais qui donc a pu révéler ainsi mes secrets? J'ai beau examiner mes traits dans une iiflace , je ne puis trouver à quel endroit de ma figure sont gravés ces mots : « Voici un liomme marié. » A Theure où vos paisibles yeux , mon cher Baraille , seront posés sur cet écrit, vous vous étonnerez dans votre sage cervelle de voir que Lauzun , c'est-àdire le plus méfi.int des hommes à Tégard du beau sexe, s'avise de montrer une confiance romanesque pour une jeune fille qui peutêtre n'est aufond qu'une artificieuse créature, comme la plupart de ses semblables. Qui vous dit qu'après le court dialogue de la fenêtre je ne suis pas rentré chez moi la tête farcie de soupçons? En conscience il n'en pouvait pas être autrement. Il me semblait fort plaisant que la fille de M. Fouquet se fut occupée à Paris de mes affaires. J'en riais tout seul dans ma caverne. Je riais aussi de la simplicité et de l'empressement que j'avais mis à donner à cette fillette un brevet d'ange du ciel. Assurément à la vue de ce brevet, tous les guichetiers du païadis lui auraient

ouvert les portes, car un maître expert comme moi doit, je l'espère , s'y connaître mieux que personne à juger de l'innocence d'une vierge.

— Eh bien , disais-je gaîment , si la chère petite n'a de céleste que la beauté de son enveloppe , le pauvre prisonnier aura du moins une jolie maîtresse pour passer le temps. La possession d'une belle femme vaut bien le plaisir de s'agenouiller devant une habitante des régions lumineuses.

Cependant j'étais contrarié comme un plongeur qui a cru voir une escarboucle au fond de Peau , et qui rapporte un petit brin de corail. Je ne voulais pas non plus mettre de précipitation dans mes jugemens, car, depuis dix mois que je suis enfermé , peut-être mes affaires et l'histoire de mon mariage sontelles devenues publiques. J'hésitais entre deux plans à suivre : le premier de nier impudemment mon mariage ; l'autre d'en faire l'aveu ; de mettre en œuvre le don de persuasion que vous me connaissez pour détruire les préjugés de la petite , et lui faire entrer dans Tespril celte vérité; qu'un homme

n'est pas possédé du diable ni chanj^'é en cyclope pour s'être agenouillé devant un autre homme murmurant des mots latins sur deux mains unis. — C'est en effet une pitoyable chose que la persévérance des jeunes filles à croire qu'on les épousera quelque jour. — Point d'espoir pour l'amant qui ne leur pro^ met pas de les conduire chez l'homme tonsiu'é qui parle latin.

Le dernier parti que je viens de vous soumettre était un peu plus honnête que le premier. Les faux sermens et les mensonges j étaient moins nécessaires. Du reste , mon ami, dites-moi combien il se fait de sermens amoureux dans une année , et je vous dirai justement combien il y en a de faux. Le monde en est plein; si l'orage grondait pour si peu de chose, de mémoire d'homme on n'aurait pas souvenir que la face du ciel eût été paisible pendant une heure , et le tonnerre , excédé de fatigue , ne saurait plus faire qu'un petit bruit imperceptible qui exposerait le tout-puissant à voir sa colère tournée en ridicule. Voyez pourtant combien les femmes sont crédules

au milieu de leurs asluces ! il i\\ en a pas une ({ui no vous demande quelques-unes de ces assurances emphatiques; qui ne pense même avoir dans sa poche le bout d'un fd qui he tous vos membres, sitôt que vous avez prononcé de ces phrases vieilles comme le monde , en vous promenant au clair de la lune sous de grands arbres , ou bien en causant au coin du feu, dans un boudoir, en face d'un souper lin. Jamais fausse monnaie n"'aura un plus long cours.

Après trois jours dVittenle , je retom'nai chez M. Fouquet. Je feignis d'être accablé par Tennui, et je donnai à mes traits une teinte de mélancolie pour faire penser que Pair de la prison me serait mortel. La jeune fille fut étonnée du changement opéré dans ma phvsionomie ; ma tristesse parut gagner subitement son petit coeur, et je vis clairement qu'elle était fort contrariée. Peut-être la chère enfant avait déjà pris la jolie résolution de me servir d'ange consolateur. D'avance j'avais prévu tout cela; vous ne serez donc pas surpris du tour sérieux que je donnai à la conversation.

— Comment pouvez vous supporler aussi patiemment votre caplivilé? disais-je au surintendant. Moi , je sens que le chagrin me dévore; bientôt il faudra qu'ion me creuse une fosse dans cette citadelle où mon ombre sera fort mal à Taise.

— Mon cher Lauziui, songez à voire salut. Oubliez ce rnonde trompeur qui vous aurait conduit tout droit à Tempire de satan. Pour moi, quel usage ferais-je de ma liberté? La vieillesse commence à raidir mes membres, et les infirmités s'emparent de mon corps. Où irais-je exercer mes jambes débiles? dans les salons de la cour, les chasses du roi , les allées de Trianon et de Marly? Je ne suis plus propre à jouer un rôle dans les intermèdes mondains. Je ne regrette point les digestions pénibles du grand couvert, les transpirations du ballet , les rhumes qu'on gagne au raedia-noche ^ ni même les serremens de main des faux amis. Par cette fenêtre je vois le soleil dorer la cime des montagnes , ou les nuages courir sur les étoiles ; c'est plus qu'il n'en faut pour éinerveiller mes yeux et ma pensée.

— Moi , je n'aurai jamais cette résignation : si le ciel écoute un instant la prière de Popprimé, mes ennemis tomberont à leur tour. Que les canons de la Hollande fassent pleuvoir une grêle de boulets jusque sur la tête royale , s"'il faut cela pour que je sorte de ces murs !

— Dieu préserve la France d'un tel malheur ! vos souhaits ne sont pas d'un bon chrétien.

— Les miaximes chrétiennes sont faites pour le pauvre et le faible , non pour l'homme de comage qui ne veut point laisser à un dieu indolent et sourd le soin de venger ses injures. Que la mort prenne en paiement tous les princes de la terre plutôt que de venir s'attabler dans ma prison et faire son repas de mon cadavre. Que son hideux squelette apparaisse assis sur tous les trônes, et que je ne la sente plus décrivant autour de moi des cercles chaque jom' plus étroits ! Mais vous , généreux Fouquet , ne seriez-vous pas heureux qu'on vînt un matin ouvrir ces portes , et vous cUre : La jalousie honteuse du tyran est enfermée dans une boîte de plomb. Le succe?senr vous

rend votre liberté ; vos amis , votre fortune dont vous faisiez un si bel usage. Il vous sera permis encore de soulager les malheureux, de donner des pensions aux grands artistes , aux hommes de génie; de bâtir des villes et d^exécuter des projets qui feront répéter votre nom par des populations entières?

— Lauzun , Lauzun , le démon parle par votre bouche. Laissez-moi repousser les pensées dangereuses, et qu''au moins je ne risque pas le salut de mon âme pour de vaines suppositions. Ne songeons point au bonheur que pourrait nous valoir la mort d'un jeune prince auquel nous devons amour et respect.

— O nature I toi qui as fabriqué de tes mains cet être pensant qui porte le nom de Lauzun , loi qui as renfermé dans son coeur des passions et des sentimens que tu as choisis avec soin , dis s'il est possible que cet homme ait de Tamour pour celui qui Va plongé dans le malheur; s'il est possible qu'il parle de cet implacable ennemi avec respect , par la seule raison que celui-là s'appelle roi? Qui donc pourrait me faire un devoir d'une pareille lâcheté ?

— Jeune homme , les malheurs nous vienuent de Dieu.

— Moi j je vous dis que Toppression , l'en ■ vi€ et la cruauté viennent de Tenfer.

— La résignation est la vertu dont le juge suprême nous saura le plus de gré.

— Ah I puisse le ciel me retirer bientôt l'occasion de la meJtre en pratique, dussent mes comptes en être plus difficiles à régler I Au diable cette vertu des mendians , des paralytiques et des femmes abandonnées !

La jeune fille était effrayée comme si la foudre allait frapper le blasphémateur; cependant^ la terreur parut bientôt faire place à la pitié sur son charmant visage.

Le surintendant levait les mains en l'air, et paraissait suffoqué comme si chacune de mes paroles eût été une exhalaison de l'enfer.

— Dieu clément, murmurait-il, avez pitié de ce jemie homme , Ja douleur le rend insensé ! Mon pauvre Lauzun, leprit-il avec douceur, pour chasser de votre cœur ces horribles pensées, je vais vous faire une lecture de quelque livre saint.

(Si.)

J'aurais répondu par une grimace de possédé, comme s'il se fût agi d^avaler une médecine, si je n'avais vu ies jambes amaigries -de Fouquet se diriger vers la porte de la chambre à coucher. La pose du digne homme respirait une majestueuse piété; la dévotion <';panouissait son calme visage , et son ombre elle-même se mouvait par terre onctueusement. Cette ombre n'était pas encore tout-àfait disparue, que déjà je m'étais jeté précipitamment aux genoux de la jeune fille. Un petit cri de surprise et d'effroi sortit de sa bouche ; sa poitrine s'agita violemment. Je m'attendai-: aux paroles d'usage : Imprudent ! ah ! que faites-vous ? relevez- vous , au nom du ciel î II ne fut rien dit de tout cela . Les lèvres virginales tremblèrent convulsivement ; la pauvre enfant pencha sa tête vers moi et fondit en larmes.

— Vous êtes donc bien malheureuv? diteWe en sanglotant.

— Malheureux à en mourir; mais...

— Je me reprocherai toute ma vie de ne vous avoir pas sauvé, car je l'ai pu.

Au lieu (le perdre mon temps en questions pour éclaircir ce mystère , j"'entourai sa frêle taille avec mes deux bras, et j''appliquai un pro fond baiser sur une bouche palpitante . La petite était appuyée d\me main sur mon épaule; jWais un genou en terre , et sans vanité , m.on cher ami , nous formions un si charmant tableau , que Lesueur ou IVIignard l'auraient voulu peindre sur Theure. M. Fouquet luimême et Mademoiselle en personne , ma femme ! cher Baraille, s'ils nous avaient aperçus , chacun par une porte , n'auraient pas eu le courage de se fâcher contre nous. Je crois même qu'ils nous auraient suppliés de rester ainsi embrassés quelques minutes encore , afin de jouir plus long-temps d'un si gracieux spectacle. Vous savez pourtant si la comtesse de Lauzun a Tâme fîère ; si elle est entichée de sa royale parenté , que Dieu damne, et surtout si elle est jalouse de ses (h^oits, la chère dame! La nature a fait les jolies filles de seize ans pour que les beaux garçons de trente ans se jettent à leurs pieds.

Dès que M. Fouquet fit entendre , à son retour, les craquemens de sa paternelle chaus-

sure , la jeune personne s'enfuit comme un oiseau efîarouchc. Je me vis forcé de rester tête-à-tête, pendant une heure, avec le bonhomme, à écouter son édifiante lecture. Après avoir agité péniblement mes membres sur mon siège, je tombais dans fassoupissement , au bourdonnement des divins préceptes. Saint- Mars vint heureusement nous interrompre , sans quoi la fin de cette journée eût été inutile pour moi. Je demandai aussitôt les cartes, et comme je perdis huit cents livres contre le gouverneur, je feignis d avoir de l'humeur et je cessai de jouer, laissant M. Fouquet aux prises avec Saint-Mars. Quand la jeune fille parut , je lui jetai de loin un regard suppliant, et je m^approchai d'une fenêtre; elle ne tarda pas à me suivre.

— Vous ne refuserez pas , lui dis-je à voix basse , de m'ôxpliquer le sens de vos paroles. Comment se fait-il que vous ayez pu me sauver?

Ici la chère enfant parut faire un grand effort pour vamcre sa timidité. Ses beaux yeux se fixaient alternativement sur la pointe de

mes bottes et sur les boucles de ma coiffure ; ils s'arrêtèrent enfin sur un des boutons de mon justaucorps , ce qui semblait annoncer une résolution courageuse. Un som^ire , d^une charmante tristesse, releva légèrement les coins de ses lèvres.

— Monsieur de Lauzun, répondit-elle en tremblant , vous regrettez amèrement la vie agitée des cours; vous vous plaignez de ce qu'ion vous ôte les moyens de satisfaire votre passion pour Tintrigue , eh bien ! que diriezvous si , au milieu de cette prison et à cette heure même, il vous arrivait une aventure des plus bizarres?

Je gardai le silence. — Nouvelle hésitation. Elle reprit avec un trouble croissant :

— Cherchez dans vos souvenirs ; n^ retrouvez-vous pas ? — n^j retrouvez-vous pas? J'avais tout retrouvé subitement-, honnête Baraille ; mais je me gardai bien de l'interrompre.

— Rappelez-vous la nuit , — la nuit qui précéda votre première arrestation.

Silence toujours plus obstiné. La crainte de

rindifférence ou de Toubli commençait à tourmenter son tendre cœur.

— Rappelez-vous les avis qu^une personne inconnue vous donna. — Une lettre ! — Un carrosse qui se présenta devant votre porte , et que vous avez poursuivi sur la route de Versailles. N^avez- vous jamais souhaité?...

• — Cécile , Cécile -I m^écriai-je en prenant sa main.

— C'était le nom que je portais à Paris pour y vivre ignorée.

— Ah ! combien de fois Tai-je répété dans mes plus beaux jours commie dans le malheur !

— Cependant , vous faisiez la com^ à la fille du prisonnier Fouquet , et vous aUiez oublier Cécile.

— Jamais je ne l'aurais oubliée. J'ai prononcé ce nom la première fois que j'ai vu la fille du surintendant. Rappelez-vous les questions que j'adressai à votre père.

— J'avais décidé que je vous cacherais ce mystère pour jouir en secret du plaisir de vous voir ici, comme je faisais autrefois par ma fenêtre. Ah ! dans ce temps-là vous étiez

libre et je n'étais pas coupable; mais aujourcVhui je vous ai vu malheureux , et mes résolutions n'ont pu tenir contre vos souffrances.

— Chère Cécile , je ne me plaindrai plus de la cruauté du sort ; je n'ai plus de colère contre mes ennemis ; je me ris de leur méchanceté , puisqu'ils m'ont rendu le plus heureux des hommes. Vous resterez ici , auprès de moi ; n'est-ce pas , vous ne me fuirez plus ?

— Jamais, jamais.

Honnête Baraille, j'étais fou de joie. Pendant cette soirée, j'appris à savourer convenablement le bonheur de chuchoter amoureusement près d'une fenêtre , aux dernières lueurs d'un beau soleil couchant ei par une chaude soirée d'août.

Je découvris dans cette conversation que c'était par un certain La Reynie, allié de madame Fouquet, que Cécile était informée de tous mes secrets. Je me souviens d'avoir rencontré cet infernal espion dans les petits escaliers et d'avoir senti quelqu'envie dé le faire sauter par-dessus la rampe. Tl faut vous avouer que depuis plusieurs jours , un pressentiment

vague m''avait averti que mademoiselle Fouquet n^était autre que ma Cécile ; mais je me suis gai'dé de vous en parler pour ne pas détruire tout l'intérêt de mon récit.

Souvent il m'est arrivé d'apercevoir à la première inspection ce qui doij; me déplaire un jour dans la femme que je recherche. Vous pouvez donc me croire , mon ami , ce n'est pas un homme qui a laissé dans sa chambre à'coucher plus de trois cents portraits de femmes et des caisses entières pleines de lettres, ce n'est pas cet homme-là qui pourrait voyager sur le cheval ailé de l'Arioste en compagnie d'une créature indigne et souverainement terrestre. Il faut que cette jeune fille touche par un côté à la nature de l'ange pour avoir ainsi échappé à mon coup-d'oeil mathématique , et surtout pour m'avoir garrotté comme me voilà; car sachez que je l'aime ardemment, et que, si je n'avais la cruelle expérience de l'mstabilité des choses humaines, je serais prêt à jurer devant le ciel que je l'aimerai jusqu'à la mort.

Si tout autre que moi vous contait do pa-

leilles folies , on vous verrait chercher des yeux votre chapeau , vos gants et votre épée , pour fuir à tous les diables, en murmurant tout bas contre l'insupportable manie de faire des confidences. Vous n''avez jamais eu assez d''égards pour, les amoureux. A qui donc porterez-vous respect , si ce n'est à l'amour? quel dieu a mis au coeur de Thomme cette étincelle qui peut éclairer un affreux cachot d'une lumière bienheureuse , et faire que le prisonnier bondisse de joie dans sa cage? Ah! mon ami , ne vous pressez pas trop de me plaindre, car une vie nouvelle a commencé pour moi. Je disais que cette troisième partie de mon existence serait celle de la misère et des souffrances , et il se trouve que ce sera une époque de repos , d'amour et de bonheur. Si j'avais eu à ma disposition cette jeune fille , dans le temps où les intrigues absorbaient toutes mes réflexions, je l'aurais subjuguée en peu de jours; j'aurais profané cette faible fleur, et comme un insensé , j'aurais fait un rire diabolique , en défiant le créateur de m'envoyer une femme supérieure à son sexe. Je ne

voyais pas alors que c''étail mon soiifTle impur, et le contact des matières pernicieuses dont tout mon être est composé , qui rendaient ces créatures débiles semblables entre elles , en les flétrissant dès le premier jour. Le cœur d\me femme peut, au contraire, avoir mille aspects variés; mais il est comme une cire légère qui reçoit Tempreinte de ce qui le touche. Le libertinage est une lèpre qui se gagne en quelques heures , et , quand nous osons décréter que toutes les femmes , en naissant , portent les germes de ce mal , le ciel devrait nous écraser comme des reptiles échappés de Penfer. Les femmes sont ce qu^on les fait : qu^il naisse un nouvel Abeylard , et cet homme rencontrera une autre Héloïse. 11 ne fallait pas moins qu'une catastrophe comme celle qui m'a renversé pom' que ces réflexions me vinssent à l'esprit. Dieu veuille que mes idées en restent au point où les voici ! Cependant , un doute cruel me travaille par momens ; une voix sinistre et sardonique me crie : Lauzun , souvent déjà tu as cru follement aimer pour la vie ; souvent tu as cru renconlrer des anges

de lumière, envoyés exprès pour fenlever dans des régions inconnues. Dès que lu as étendu les bras, tu as senti Técaille rude el grossière d\m monstre informe ; rappelle-loi la fable des sirènes.

Ce n''est pas pour les femmes comme celle que j'aime aujom^d''hui, que les poètes ont imaginé ce sublime symbole. En un mot, j"*aime; je crois êti^e fixé pom' long-temps , sinon pour toujours , et je me sens plus de confiance dans les bontés de la Providence pour Thomme que je n''en eus jamais aux plus beaux temps de mes triomphes.

Me voici muni d\me belle dose de patience , pour supporter les ennuis de la prison ; et voyezjusquWi je pousse cette vertu: lorsque je me retrouvai seul , j'adressai un regard de reconnaissance et de tendi^esse aux pierres insensibles , qui s'arrondissent en voûte grossière au-dessus de ma tête.

— Mon Dieu ! dis-je avec passion , insensé est celui qui voudrait vous pénétrer! Si je n'avais pas échoué dans mon ambition , si je n'avais pas été me briser contre l'implacable

haine du roi , je ne serais point ici où le bon-^ heur m'attendait. Gloire à vous! ce que vous faites est bien fait. Il est certain que tout est pour le mieux. Voilà , chrez-vous , un langage d"'amoureux, et Dieu sait combien cet amour durera. Baraille, mon ami , Dieu sait aussi ce qui m'est réservé dans l'avenir, et les trésors de sa bonté sont inépuisables. Bonsoir donc , lieutenant ! je m'endors exti^êmement satisfait de me savoir capable de sentir un amour pur. Tout est pour le mieux, vous dis-je.

— Le mauvais naturel revient au galop. — Plus d'amours platoniques.

— Grandes machinations dans un cercle étroit. — Préparatifs de guerre contre un faible en.iemi. — Petit hasard qui cause un violent désespoir.

Mon cher Baraille , vous seriez bien étonné si vous appreniez quels doux sentimens ont pris leurs ébats dans mon coeur, pendant ces trois derniers mois. J'ai craint vraiment de vous inspirer une méprisante pitié , c'est pourquoi j'ai cessé de vous écrire; et puis j'étais dans un calme si parfait que je préfé-

rais garder les dislraclions épistolaires pour des temps plus mauvais. Que vous aurais-je dit? que mon àme était semblable à une verte ' prairie oi^i les pensées les plus fraîches viennent se reposer en folâtrant comme de petits enfans? ou bien je vous aurais fait le récit de scènes de famille aussi patriarcales qu''édifîantes , comme les lectures pieuses, poétiques et autres , les petits badinages innocens avec approbation d'un père indulgent plein de convenances? Par fois, il se serait trouvé quelques détails de dialogues , regards et mouvemens amoureux, mais d'une céleste pureté. N'auriez -vous pas été saisi aux cheveux par l'intérêt le plus vif, si je vous avais conté comment un soir, après les extases silencieuses et la contemplation de l'objet aimé , j'avais osé prendre une main sacrée poui' y déposer un baiser ardent et respectueux? Oh! oui, votre coeur militaire, mon cher lieutenant, aurait battu de plaisir ; vos yeux , dont le regard annonce la force , se seraient remplis de larmes. . . arrachées par un bâillement , et pour peu que j'eusse ajouté, avec le style des amours de

Caliste et Lysandre , une description abrégée en quatre pages de cette main mignonne , on n^aurait pas pu vous réveiller d^un mois.

— Assurément, auriez- vous dit, les pensées les plus pures croissent pêle-mêle dans rame de Lauzun comme des fleurs dans un parterre; que dis-je , pêle-mêle? elles y viennent en ordre avec la symétrie la plus exquise, et les voici devant moi classées savamment et revêtues de leurs étiquettes.

Honnête Baraille , comme il est vrai qu'au milieu d'une troupe d'enfans prenant la recréation sur riierbe de la prairie , il se trouve toujours quelques garnemens d'un mauvais nanurel qui corrompent les autres , si on ne les surveille ; de même , parmi les sentimens superfins qui badinaient dans le jardin de mon coeur, avec la grâce du président Tambonneau faisant lui-même ses vendanges; parmi eux , dis-je , il s'est trouvé de mauvais drôles qui ont gâté toute la bande naïve. Au lieu d'aimables petits garçons bien sages et qui ne raisonnaient jamais , ce sont aujom^d'hui des vauriens voleurs , avides , menteurs et insolens comme des démons.

N^allez pas vous imaginer au moins que mes amours avec la divine Cécile soient plus coupables qu'au premier jour : la chère petite ne sait encore rien des changemens survenus dans mon cœur, et je prévois qu'il ne me sera pas facile de vaincre ses préjugés.

Comment n'ai- je pas deviné ce qui m'arrive? Les liaisons commencent de mille façons diverses , auraisje dû me dire ; mais elles finissent toutes de même.

Si nous étions assis ensemble , le lieutenant et moi , dans mon hôtel du Marais , et qu'après avoir gorgé nos estomacs d'excellentes boissons, nous nous fussions perdus à travers un bois épais de spéculations , je vous proposerais de résoudre ce problême : Il y a une semaine au plus , je trouvais un plaisir inouï à passer de longues soirées dans la seule contemplation d'une jeune fille ; si j'avais reçu du ciel un tempérament calme comme le poète Pétrarque , j'aurais été emporté pour la vie sur la monture ailée des anciens , et vous n'auriez plus tiré de moi autre chose que des sonnets. Il suffisait de quelques regards ten-

Jres et de serremens de mains timides, pour satisfaire mon amour. Je restais modestement assis à débiter des hyperboles en regardant le ciel, ou bien en jouant avec mes bagues, comme feront les bâtards adultérins du roi , quand ils seront archevêques à vingt ans et qu'ils voudront confesser les dames. A présent ces plaisirs sont devenus pour moi des supplices intolérables. Je ne puis plus regarder la figure de la petite , sans être brûlé de désirs terribles; je ne puis voir sa taille légère à la portée de mon bras , sans être tenté de la saisir. Ajoutez à cela que , dans mes rêves , je n'ai plus le même respect pour son angélique image, et que déjà mon noir cerveau a osé machiner des plans de séduction. Si donc le lieutenant était près de moi dans la situation que je disais tout à Theure , voici le problême que je soumettrais à ses lumières : Dans laquelle de ces deux phases si différentes , lamour de Lauzun pour Cécile est-il à son plus haut point ?

— Dans la dernière, dirait Baraille qui naime pas les fadaises. L'amour platonique

n'est que le germe de Tamour véritable , et les puérilités qui raccompagnent ne sont que les symptômes de la conception.

— Point du tout, s'écrierait Lauzun, de peur que la discussion ne vînt à tomber. Le vrai amour brille avec éclat pendant la première phase , et les ardeurs funestes qui commencent à la seconde sont le signe certain qu'il va mourir prochainement avec le délire de la fièvre.

Ceci nous conduit , par une pente agréable, à définir Famour. Nous l'expliquons chacun à notre manière , et la conversation dure ainsi jusqu'à minuit, ou plutôt jusqu'à ce qu'on apporte la septième bouteille qui nous met d'accord en nous privant de toute raison ; puis, nous nous endormons comme le Seigneur, qui a daigné prendi^e du repos après avoir créé l'homme à son image.

Le lieutenant sait qu'il serait facile à un homme de ma trempe de verser ses poisons sur ce petit être fragile; mais qu'y gagneraisje? il ne me resterait bientôt plus entre les mains qu'une créature semblable à nos sirènes .

Il faut cependant avancer en dépit de tous mes scrupules. Je marche le plus lentement que je puis ; mais enfin chaque jour je fais un pas nouveau vers un but connu. Le dénoûment ordinaire est inévitable : tôt ou tard il arriverait un jour où cette jeune fille sentirait le besoin d'être une femme , où la nature ferait entendre impérieusement sa volonté. Nous verrions alors Tenfant timide chercher Tombre et la solitude , pleurer et soupirer sans fin , passer de Pexaltation à une apathie profonde, et promener autour d'elle des regards sombres ou inquiets , comme pour chercher la cause de ses souffrances. Les amours ingénues s'envoleraient loin de ce jeune coeur, avec la rapidité des oiseaux rendus à la liberté.

Maître Saint-Mars me laisse chez le surintendant jusqu'à neuf heures du soir. Or, vers sept heures , le bon M. Fouquet va s'agenouiller sur un prie-Dieu , tout au fond de sa chambre à coucher. La porte reste encore ouverte j mais la confiance et l'intimité , qui s'établissent tous les jours plus solidement entre nous, permettront avant peu au sage

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vieillard de s^enfermei' pour éviier toute distraction dans son saint recueillement. A chacune de mes visites , j^ai ainsi une grande demi-heure de tête-à-tête avec Cécile. Quelquefois il arrive que nous continuons la conversation commencée , comme si nous n''avions rien de Confidentiel à nous dire. Souvent nous parlons à voix basse des évènemens passés , de mes intrigues ambitieuses, et surtout de Tancienne passion enfantine de Cécile pour le courtisan Lauzun. C'est là une petite histoire que je ne puis me lasser d'entendre. Nous admirons ensemble renchaînemenl des évènemens bizarres qui nous ont réunis.

Un soir que ma Cécile m'avait forcé de lui raconter toutes les circonstances de mon mariage , la pauvre fille , quoiqu'elle si'it d'avance quelle serait la fin de mon discours, ne put s'empêcher de pleurer outre mesure , quand j'en vins à parler d'une certaine chapelle où un prêtre avait officié devant Lauzun agenouillé près de la cousine du roi. Je fus désolé d'avoir fait saigner aussi inutilement ce coeur sensible, et me voilà aux genoux de

Cécile, prodiguant les sermens, les caresses et les consolations de toutes sortes. Les pleurs s'arrêtèrent; j'implorai un pardon qui m'a cent fois été accordé: quelques tendres baisers furent échangés. Mon sang s'échauffant , je saisis fortement la faible fîlle, et je tins mes lèvres si long-temps appliquées sur sa charmante bouche, qu'elle ne put s'arracher de mes bras avant l'arrivée du surintendant.

A la visite suivante , je trouvai la chère petite excessivement sérieuse. La sévérité ledressait son dos gracieux ; un air de froideur et de réserve paraissait dans ses moindres raouvemens.

— Je ne veux plus que vous m'embrassiez, m'a-t-elle dit sitôt que nous avons été seuls. 11 faut que je vive en paix avec ma conscience, et depuis trois jours elle m'a bien tourmentée. Aimons-nous ; mais qu'il n'y ait rien de coupable dans notre liaison , sans quoi vous feriez de moi la plus malheureuse des femmes. La sagesse et la tranquillité d'esprit vont enscm-r ble; la sagesse est donc le plus précierx de^ trésors.

Comme les idées éclosent piomptement dans la cervelle d\me fille qui aime ! Qui donc lui a enseigné , je vous le demande , ce que c'est qu''une liaison coupable, et à quel moment Pamour cesse d'être innocent? a-t-elle deviné cela toute seule ?

— Ma bien-aimée , répondis-je en l'entourant de mes bras, c'est prouver que vous m'aimez bien peu que de montrer cette susceptibilité pour des misères. Tout est permis quand la passion vous pousse , et si la conscience se mêle de ces détails , c'est que l'amour est bien maigre et bien chétif.

Elle fit un pas en arrière avec une fierté charmante.

— Vous n'oseriez cependant assurer que vous ne croyez pas à mon amour, M. de Lauzun.

— Je l'oserais parfaitement , Mademoiselle.

— Ali ! mon ami , dit-elle en se rapprochant un peu , voilà que vous mentez , et c'est une chose affreuse. Parlez-moi donc avec raison et sincérité; montrons -nous l'un à l'autre le fond de nos coeurs. .Je vous dirais

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sans détoiu', que je crains par-dessus tout de perdre votre tendresse , et pourrais-je la conserver long-temps, si vous cessiez de m''estimer ? Vous êtes ici pour bien des années sans doute; ménagez-vous le mince bonheur de m^aimer le plus long-temps possible.

Cette fille est pleine de sens ; trop de précipitation m^enlèverait plusieurs mois de plaisir. L^ingénieuse créature posera ses petits pieds sur tous les degrés , dans la marche de sa résistance , et moi , dans les progrès de la séduction, je ne pourrai enjamber par-dessus un seul échelon. Combien de fois ne me suisje pas plaint de ne trouver dans la possession qu''un faible plaisir auprès de celui que semblait promettre la personne aimée par ses débats et ses scrupules? Les femmes qui s'*estiment valoir un trop haut prix, s'^exposent à faire naître d'étranges réflexions chez leur amant, quand vient Fheure où Ton fait ses comptes. Leurs trésors sont si connus qu'il faut toute notre masculine sottise pour que nous nous allions brûler mille fois à la même chandelle , croyant toujours découvrir de nouvelles mer^

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veilles dans chaque objet nouveau. C^est par une adorable permission du ciel qu^il en est ainsi, car il ne resterait plus à Thomme sans illusions qu'à se donner en pâture aux corbeaux.

Qui a plus que moi le droit de prétendie à la connaissance des femmes? Qui a su plus habilement que moi extraire de ce fruit tout ce qu''il contient de délicieux, en laissant aux autres Tamertume? Que de fois aussi j'ai senti la tentation de briser la coupe dorée qui m''avait paru renfermer une céleste liqueur, et qui ne m'avait offert qu\ine fade potion ! Cependant, me voici poursuivant une nouvelle chimère avec plus d'ardeur, plus de confiance que jamais. Oh! non, Cécile ne me trompera pas , et le créateur lui a fait de plus riches dons qu'eaux autj-es; il ne m'aurait pas amené près d"'elle par de si tortueux sentiers , ni au prix de ma fortune , s'il n'avait su me jeter dans un puits où se cache la plus précieuse des perles.

Vous comprendrez à quel point je suis amoureux , en voyant 4"© ces belles lé-

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flexions, faites à loisir dans ma prison, ne me servent plus à rien quand je suis près de ma bien-aimée ; qu'une funeste ardeur me pousse alors par les épaules , et m'excite à me voler à moi-même la moitié de mon bonheur en précipitant les choses. La brutale engeance que les hommes !

Mais revenons à Cécile. Elle eut à peine achevé ses sages remontrances, avec un petit air de douceur et de dignité , que l'incorrigible Lauzun sentit jusque dans le bout de ses doigts l'envie de commencer un furieux assaut. Vite il étala sur son traître visage une couche de tristesse amoureuse , et prit ses manières tendres et fami hères en s'assejant sur le bras d'un grand fauteuil où se tenait la jeune fille.

— Ame de ma vie 1 dit-il avec l'accent le plus passionné , vous ne savez pas que mon amour devient une source de chagrins pour mon pauvre coeur ; et vous ne voudriez pas me voir plus malheureux que si vous n'étiez jamais venue dans cette prison. N'est-ce pas. ma Cécile , tu ne voudrais pas ajouter à ma

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misère et à mes souffrances; et pourtant, depuis quelques jours , je souffre mille morts.

— Mon Dieu ! répondit-elle avec effroi , quel nouveau malheur est donc amvé ? qu*'avez-vous encore?

— L Wnui me tue ; les désirs les plus terribles enflamment mon sang. Je n^ai plus un instant de repos; je maudis le ciel et l'existence .

— Hélas ! que faire , que faire? Ce n'est pas là ce que j'espérais. »

— Toi seule , tu peux me sauver , en apaisant cet amour qui me dévore comme un affreux poison.

Baraille , je balbutiais , et la passion qui faisait trembler mon corps , causait à la pauvre Cécile une naïve frayeur ; mais ce corps agité se penchait de plus en plus sur la tendre fille. Mes mains tremblantes empiétaient audacieusement sur les trésors de sa beauté ; ma bouche plaintive ferma la sienne. La terreur qu inspire toujours un premier combat, put seule lui donner assez de force pour m'échapper.

— Quelle odieuse trahison ! s'écria-t-elle

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en s^éloignant de moi. Apprenez que je saurai arracher de mon cœur cet amour dont vous vous croyez certain et dont vous abusez perfidement. Oui , je le saurai. Ne vous imaginez pas , monsieur le comte, que je sois ici pour vous rendre vos passe-temps de cour ; oh ! ne vous imaginez pas cela !

Cette colère adorable me rendit tout d'abord perclus des pieds à la tête; et puis la céleste fillette me parut si belle que Tusage de mes membres me revenant, je fus sur le point de battre des mains. Puis tout à coup, en la voyant élever en Pair un doigt menaçant et se redresser sur la pointe de ses pieds , je crus avoir devant moi un ange offensé , prêt à déployer ses grandes ailes blanches pour retourner làhaut se blottir tout ému dans le giron paternel du tout-puissant.

Si j'avais eu affaire à Tune de ces rieuses beautés de Saint-Germain, qui pratiquent en secret le vice avec élégance et raffinement, elle n'aurait pas manqué l'occasion de humer un plaisir relevé par une circonstance d'aussi bon assaisonnement que la présence du pieux.

Fouquet , disanl ses patenôtres au fond dVine salle dont la porte était entr"*ouverte.

Le retour du surintendant mit fin aux débats amoureux. Cécile me témoigna , pendant tout le reste de la soirée , une froideur pleine de fierté. La sévérité de ses regards me pénétra d'une crainte réelle; en vérité, mon ami , j''étais humble et je dus lui pai-aître repentant. Quand je pense à ce victorieux et souverain ascendant que Tijinocence peut prendre sur un être inflexible comme moi , je me dis que dans mes nombreuses victoires , il ne me res-r tait que peu de chose à faire , après le travail de quelque diable qui m''avait sans doute préparé les voies ; et je soutiens que la plupart de celles qui prennent le beau nom de victimes, se réjouissent de pouvoir rejeter sur nous Papparence des torts , tandis que leur vertu est prête à choir comme un fruit mûr, et que leur propre corruption fait plus de chemiij que la nôtre. ^

Il est fort heureux que je n\aie pas réussi dans mes entreprises contre Cécile , car loitl le plaisir d\me pareille conquête est dans h

persuasion , iiiillement dans la surprise ou la violence. J'employai le plus triste et le plus touchant des accens pour dire à ma bien-aimée en la quittant :

— Que le ciel vous pardonne les chagrins que vous ajoutez aux maux dont je suis accablé !

Les femmes , ces créatures délicates , se persuadent trop aisément qu"'on ne pourra jamais s'arracher de leurs filets. Elles ne croient pas s'enchamer elles-mêmes, par le plaisir qu'elles trouvent à regarder celui qui s'agite sous leurs yeux, comme une mouche dans une toile d'araignée; mais l'habitude les enlace de mille plis , et fait bientôt une impérieuse nécessité d'un délassement sans importance. S'il arrive qu'un beau jour, l'amant qu'on croyait avoir garrotté solidement, feigne d'avoir brisé ses liens et s'éloigne d'un air dégagé; si cet amant a le courage, quoi qu'il lui en coûte , de ne plus revenir sans être appelé formellement, alors la pauvre abandonnée voit clair dans son coeur : elle dépose son orgueil , comme les clés de la ville assiégée , dans

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un beau plat J'aii^ent qu"'ou présente à l'ennemi, et vous voyez dicter les conditions de paix, par Tamant qui , deux heures plus tard, serait peut-être yenu se déclarer prisonnier à discrétion, en s*'humiliant auprès de sa belle. Ainsi, l'amour ne vit que de ruses.

Pour moi, vous savez que lorsqu'une femme prenait trop de goût à me faire languir, je courais aussitôt près d'une autre en feignant de me consoler amplement des rigueurs de la première. Les parlementaires et les lettres arrivaient bientôt, et la fière citadelle ne tardait pas à capituler. Ce moyen ne m'a jamais manqué. Vous ne comprenez pas sans doute , comment j'aurais pu utiliser cet article des tables de Tamour au milieu de la solitude de Pignerol. Trouver une rivale pour l'opposer à Cécile, n'était pas en effet chose aisée. — Je déclarai donc que j'étais uniquement livré au désespoir, et je ne témoignai plus d'autre envie que de prendre pour unique maîtresse le squelette de la mort.

Quand on se présenta pour me conduire chez Fouquet, je fis réponse que j'étais in-

disposé; que je préferais rester dans ma chambre. A la seconde proposition de sortir, je déclarai être accablé d''ennui au point de ne pouvoir souffrir aucune société. La troisième fois j'assurai que j'étais malade. Je priai Saint- Mars de porter mes complimens au surintendant , et de dire à Cécile que mon mal venait d\m grand froid qui m'avait frappé en causant avec elle. Pendant huit jours encore, après cela, je restai enfermé.

Je me reprochai cet indigne manège , lorsqu'enfin je reparus devant ma chère Cécile , et que je vis la pâleur et la tristesse sur son visage. J'aurais voulu me jeter à ses genoux et avouer mes coupables artifices. — Elle m'aurait tout pardonné , j'en suis sûr, et j'aurais sur la conscience une fausseté de moins. Quelques mots échangés contre une fenêtre , m'apprirent que la pauvre fille était vaincue , domptée, livrée à ma merci. — Mais applaudissez à ma délicatesse, honnête Baraille, au lieu de profiter de mon ascendant, je passai l'instant du tête-à-tête, modestement assis près d'elle à tenir ses petites mains dans les mien-

lies et à lui promettre de ne plus la quitter- Elle sera à moi quand je voudrai. La persuasion am^a tout fait. Je me ris de vos duchesses à franges et de vos princesses jouant de l'é- Aentail sur les chaises. Je dédaignerais même les royaux appas d\me belle ayant le siège à dos; oui , lieutenant. Je ne voudrais pas d'un royaume au prix de ma Cécile. Oubhez-moi , ingrat j oubliez-moi dans mon malheur. Je chante gloire à Dieu! au fond d'une cave. Je bénis la main osseuse de Tenvie et les ongles aigus du despote. Que le ciel vous tienne en joie , comme moi. Cest demiiin que je retourne chez Fouquet !

O rage! fureur ! tempête ! je suis joué , balfoué par le hasard ! Mon bonheur m'échappe ; après tant de soins pour le bien conserver, et îe cueillir au point de sa parfaite maturité, il

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m'échappe ! Le sort m'a suspendu devant les yeux un fruit d'une exquise savem- dans Tinstant où. la soif brûlait mon gosier, pour le retirer malicieusement lorsque je croyais le saisir. Le ciel me conspue, vous dis-je : c'est moi, moi qu'il ose choisir pour but de ses railleries. O bélître que je suis , d'avoir pris pour de sages combinaisons ce qui n'était que le caprice d'un destin aveugle ! Je bénissais la main invisible qui me poussait à travers les champs , et j'étais le jouet d'une facétie ridicule. Oh! l'horrible chose que le métier de dupe ! plutôt mille fois être un scélérat !

A peine étais-je entré ce matin chez le surintendant , à peine avais-je eu le temps de lire dans les yeux inquiets de la tendre Cécile l'agitation que lui causait la pensée des sacrifices promis , que nous entendîmes au-dehors un bruit de pas précipités dans les escaliers. Les portes s'ouvrent : Saint-Mars annonce au surintendant l'arrivée de sa femme , munie d'une autorisation d'habiter Pignerol. Madame Fouquet se présente presqu'aussilôt. Voilà une scène de famille attendrissante dans laquelle

je joue le sot rûle de speclateur. Cécile pleure de joie, tandis que je suis prêt à trépigner de colère ; Fouquet remercie le ciel, et moi, je blasphème sous mes moustaches. On me présente : c''est M. de Lauzun , dit-on , prisonnier, malheureux comme nous et qiii nous tient compagnie. Je salue courtoisement, et déjà les regards soupçonneux de la vieille dame se promènent sur la jeune lîlle et sur moi.

— Mais quel démon a donc jeté cette femme dans mon chemin , dis-je avec rage tout bas , tandis que Cécile s''écrie , quel bonheur !

Jamais, non, jamais je n'ai passé une si mortelle journée. La prudente mère , pour commencer, ne nous a pas quittés dVme minute. Le plaisir de revoir sa famille Tempêchait de sentir la fatigue du voyage.

Quand le surintendant se retira dans son oratoire , mon coeur fut prêt à éclater comme une bombe. Cécile, voyant mon dépit, se mit en frais pour dissiper mes ennuis par une charmante gaîté, ce qui ne me consola pas le moins du monde. Baraille, si j''apprends un jour que vous ayez ri de mon malheur, je

vous étranglerai. Vous ne savez pas avec quelle amertume un prisonnier sent la moindre contrariété. Vous , qui avez mille moyens de vous distraire dVm pareil chagrin , vous ne pouvez comprendre ce qu''il y a d^alTreux à se voir enlever un bien si long-temps et si ardemment désiré. Que me reste-t-il à présent? les noires murailles de ma prison et la permission de damner mon âme par les blasphèmes.

Etre heureux dans ce cloaque en dépit de toute la terre , c''eût été le plus beau des miracles. La fortune -a vu cela du haut des nuages, et la prostituée a tout remué pour me frapper encore une fois à travers les grilles cl les pierres. On ne me prendra plus à la remercier légèrement : quand elle me servirait tout ce que peut désirer un homme insatiable; quand elle se déclarerait mon esclave ; quand elle rassemblerait autour de moi toutes les jouissances de la terre, et qu''elle en inventerait de nouvelles à mon usage; quand elle jetterait à mes pieds les couronnes des sept royaumes, et qu'elle me donnerait la puissance de Mahomet le brèche-dent, elle n''ob-

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tiendrait plus de moi un simple signe de satisfaction.

Satan et ses flammes sont dans mon cœur ; je souffre à la fois tous les maux humains ; ma cervelle est la boîte scellée de Pandore. Une seule fois en ma vie j'ai monti^é des scrupules , du respect pour Pinnocence , une molle hésitation, une confiance bénigne dans le sourire trompeur du destin , et voilà comme il m'encourage I oh ! la leçon me profitera , je vous le jure.

Je fus un triple sot de vous parler de mes amours avec une pitoyable légèreté. Cette affaire était sérieuse ; j'aime Cécile à la fureur. Je le sens à présent que je la perds 5 je l'aime horriblement, vous dis-je , et votre ami est au désespoir.

xvui.

Entrevue de deux amis — Leltic du fidèle Baraille. — Désordre parmi les dames. — Campagne brillante. — Gloire acquise à bon marche'. — Dangers comme on en peut courir sans péril.

Certains philosophes qui ne s'embarrassent guère de passer pour des rêveurs, et qui n'airnent point à tourner en ridicule ce qui peut élever et ennoblir Thomme , croient à un sens intime qui se manifeste rarement , et qu'on rencontre seulement dans les organisations supérieures ou délicates. Quand on leur parle de

rapports mystérieux qui se sont établis entre certaines personnes , malgré les obstacles du temps et de la distance, ils ne mettent pas légèrement sur le compte d'un hasard capricieux ce qui sort d'une mine profonde et inconnue. Ils n'oseraient pousser le rire homérique , dont les sots et les êtres grossièrement confectionnés sont trop prodigues. Ils disent que le mot de pressentiment, qui se trouve dans toutes les langues , n'est pas un vain assemblage de sons , et que celui qui l'a prononcé pour la première fois avait en lui des facultés que la foule ignore. Il n'appartient pas h un narrateur honnête de vouloir professer devant son ^lecteur: aussi, nous nous bornerons à conter les faits tout simplement, et nous laisserons les opinions libres.

Lauzuii, assis au fond de sa prison, était plongé uç matin dans cet état mixte , entre veille et sommeil , que donnent l'ennui , le découragement et la lassitude d'esprit , — le menton sur sa poitrine, les paupières à demifermées, le corps affaissé , les jambes étendues ; ses sens avaient suspendu toute com-

munication avec les objets extérieurs. La forteresse s'évanouit dans les airs, et fut remplacée par la maisonnette de Pile Saint-Louis. Les murs noirs et couverts de salpêtre étaient disparus ; Lauzun se croyait entouré des meubles élégans , des coussins moelleux où tant de fois il s'était reposé des fatigues de cour : il croyait que Baraille allait venir. Dans ce moment , trois personnes qui marchaient dans les corridors de la prison à une heure qui n''était pas celle ordinaire des visites, s'arrêtèrent devant la porte du prisonnier : une clé entra dans la serrure.

— Baraille, est-ce toi? s''écria Lauzun en s'éveillanl.

— Lauzun, te voilà donc ! répondit le lieutenant des gardes en s'élancant dans la chambre; et Baraille pressait réellement son ami dans ses bras à rétouITer, pendant que le gouverneur débitait les phrases d'introduction préparées d'avance et qu'il ne fallait point laisser perdre.

— Voyons, balbutia le lieutenant, voyous la figure. Oh ! cela me fait du bien. Vive Dieu !,

il a l'œil vif, les joues pleines comme autrefois ; un beau cavalier, s'il y en eut jamais ; le chagrin ne me Fa pas trop maigri. Nous aurons encore d'heureux jours ! entends-tu, Lauzun? Ah ! je vais donc savoir ce que renferme ton pauvre cœur : que j'embrasse cette tête frappée de la foudre.

— Allons, asseyez-vous, Baraille.

— C'est cela, parlez-moi, parlez-moi, mon cher Lauzun ,

— Que signifie votre présence ici , mon ami? seriez- vous en prison?

— J'ai eu l'honneur de vous dire à l'instant , interrompit le ponctuel Saint-Mars , que le chevaher Baraille avait obtenu la permission de conférer avec vous pendant deux heures.

— Deux heures seulement î ô ciel , rien que deux heures !

— Deux heures entières, monsieur le comte.

— Eh bien! laissez-nous, monsieur.

— Impossible , monsieur le comte : Tordre du roi porte que je resterai présent à l'entrevue.

: — C'est différent; reprenons nos esprits,

mon ami , et parlons un peu notre langage intime. Vous savez quedeux des soeurs infernales sont en guerre dans la personne du maître et la mienne.

— Oui , Fenvie dans le coeur du maître, et la vengeance dans le vôtre.

— Prenez garde, Baraille! pourquoi traduire mes paroles , et les mettre à la portée des oreilles béotiennes ?

— Que disent-ils , murmura Saint-Mars ? à quoi vont-ils passer leur temps ?

— Vous apprendi^ez avec plaisir, reprit Lauzun, que Tisiphone m''a choisi pour domicile.

— Sans doute; elle vous préservera de rabattement , mais qu'il vous faudra la cacher long-temps !

— Mon ami , je la tiens au fond de la cave. Je l'en sortirai quelque jour pour lui sauter sur les épaules. Je courrai le monde avec celte monture terrible , et mes éperons se rouilleront dans ses flancs.

— Fort bien ! j'aime à vous voir plein de courage.

— En attendant, Baraille, la vieille avec

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ses serpens me cause une soif cruelle , cl je n'ai rien à boire.

— Patience , patience.

Saint-Mars regarda aussitôt une bouteille et un verre placés sur la cheminée , et murmura :

— Que lui faut-il donc? je n"'ai pas de meilleur vin à ma table.

— Dites-moi , reprit Lauzun , s^il y a quelque amendement dans les honteuses passions du soleil ; si bientôt sa rancune se dissipera?

— Je crains fort qu'elle ne dure long-temps encore; mais vous trouverez des détails à ce sujet dans un certain papier. . .

— Silence ! fen ai sur moi copie , comme dit Pintimé, ou plutôt j'ai le pareil à votre adresse. En attendant l'occasion de faire cet échange, dites -moi s'il n'est pas survenu quelque chose de nouveau dans ma famille; non point celle que tout le monde me connaît , mais bien ma famille secrète. J'avais Tespérance en partant de laisser un gage précieux d'amour à une illustre personne; vous m'entendez?

— Votre espoir s'est réalisé : elle est mère.

— Oh! que m'apprenez-voiis là, Baraille? savez-vous que c''est une chose décisive? Un rejeton! vive Dieu! c'est très bien cela , c'est magnifique, mon ami. La grande personne mérite mes éloges et mes tendresses; vous l'embrasserez et lui ferez compliment pour moi, Baraille. Un rejeton! réciiez, récitez le second vers de l'Andi^omaque de Jean Racine.

Lauzun courut dans la chambre en bondissant, et le gouverneur fit signe à Bai-aille que c'était un triste spectacle de voir ce pauvre prisonnier perdre la raison par excès de joie.

— Une seule question, Baraille , poursuivit Lauzun en s'arrêtant. Le rejeton sera-t-il le vengeur de son père , ou seulement l'héritière des maternelles faiblesses ?

— Hélas ! mon ami , on en fera quelque jour une abesse.

— J'aurais préféré que ce fût un raffiné duelliste ; mais enfin la petite sera long-temps mineure, et ses biens ne peuvent pas encore lui être ravis. J'espère que le mot de confiscation n'a pas été prononcé contre le père.

— Nuliemcnt ; sa foitunc est encore inlaete,

— Ccsi une belle fortune, ô Baraille ! cet JiODime-là pourra tout entreprendre avec ces ressources prodigieuses. Avouez qu"'il a su élever un édifice colossal malgré les tempêtes et les ouragans continuels qui Tassiégeaient.

— Hélas ! mon ami , n'en doutez pas , cet homme paiera cher sa délivrance. L'éclat de sa fortune blesse les yeux du maître ; on convoite ses biens de tous côtés. On flatte sa femme 5 on promet à la pauvre éplorée de lui rendre un homme qu'elle aime passionnément; mais on imposera de Jures conditions. 11 faudra déchirer des contrats ^ annuler des donations.

— Une rançon, Dieu juste! sommes-nous en Barbarie? Le soleil s'est-il fait corsaire? et riîomme dont il s'agit garderait quelques scrupules, quelques mesures dans sa vengeance! — Oh! qu'il retrouve donc un jour l'usage de ses membres, ie grand air, le loisi:; de se promener la nuit dans les bois. — Qu'on le voie passer, la tête penchée vers la terre, l'cspi-it plein de sombres projets. — Alors !(j

fidèle Pilade préparera ses larges mains pour l'œuvre des œuvres.

— Elles sont prêtes , Lauzun ; mais il faut avant cela qu'elles se joignent dans ime posture suppliante , qu'elles présentent des i equcles , qu'elles grattent les portes des salles d'audiences; puis elles briseront des iiens. Elles tireront l'épée pour la vengeance; et plus tard , elles n'auront plus qu'à vider les flacons, semer de l'or, faire des signes impérieux, et applaudir l'homme dont nous parlons.

— Quel peut être, pensa Saint- Mars, ce troisième personnage dont ils s'occupent ainsi ?

— A présent, poursuivit Baraille, convenons des démarches à faire pour votre délivrance.

— Ne parlez que de ma santé. Dites que depuis un an qu'on me laisse dans ces cachots humides, je suis accablé de douleurs par tous les membres et que j'ai surtout un bras absolument perdu. Le chevalier Saint -Mars est heureusement ici pour affirmer que c'est une chose exacte. Il vous dira même que les mauvais médecins de ce pays n'ont rien compris

à mes maux. Suppliez donc le roi d'envoyer un des sa vans praticiens de Paris. Ayez soin de causer avec le docteur très longuement de toutes mes souffrances. Parlez-lui de ma libéralité d'une façon qui Tétonne; il faut qu'il soit satisfait de son voyage, — et moi aussi. Le médecin sera si habile qu'après une heure seulement de conversation avec vous , il devinera d'avance le régime qui me convient, et en arrivant à Pignerol , d'un coup d'oeil il verra que je suis un homme mort si on ne me donne un appartement plus grand, plus sain, plus éclairé ; il ajoutera que je ne puis me guérir entièrement qu'en prenant des bains dVaux minérales à Plombières ou à Bourbon. — Vous m^entendez ?

— Parfaitement ; il dira tout cela , sans aucun doute. — Si pour fléchir la colère du maître , il faut abandonner une partie de vos belles terres , dites-moi jusqu'où pourront aller vos sacrifices.

— Oh! là-dessus, Baraille, ne prenez aucun engagement ; ayez un air d'insouciance lorsqu'on avancera la sonde sur ce point. Dites

que je ne liens pas plus à Time des mes principautés qu'à Tautre , et vous ne mentirez pas ; car je les chéris toutes également. Dites surtout qu"'on doit s"*adresser à moi-même pour de telles négociations; que le désir de la liberté me fera sacrifier peu de chose , tandis que pour regagner Tamitiéde S. M. je jetterais au vent toutes les richesses de la terre.

— Fiez-vous à moi.

— Messieurs, interrompit le gouverneur, le temps fixé pour la durée de votre conférence est écoulé ; il serait à propos de vous séparer.

— Le chevalier Saint-Mars ne parlerait pas ainsi , répondit Lauzun, si vraiment les deux heures étaient passées. Je connais son exactitude , et plutôt que de nous permettre d'achever une phrase trop longue , il nous ferait tuer sur la place au coup de l'horloge.

— Le roi ne m'ordonne pas d'user d'une si grande rigueur, M. de Lauzun; mais si telles étaient ses instructions , croyez que j'y obéirais scrupuleusement.

— Vous l'entendez , Baraille. — Rendez hommage au dévoviment sans bornes duché-

valier pour le soleil , et séparons-nous de peur tVaccident.

— Que parle t-il de soleil, pensa Saint- Mars ?

— Embrassons-nous, Baraille. — Laissezmoi quelqu*'objet qui me serve de souvenir, comme une maîtresse à son amant; vos gants, votre ceinture de buffle ou Tune de vos bottes.

— Je vous laisse mon chapeau : puisse-t-il par la permission d\m enchanteur , vous transmettie mes pensées à venir! Quant à celles qui sont écloses pendant cette année sous son ombre, votre amitié saura les y trouver avec un peu d'attention et de bonne volonté. — Mais vous , qu'allez vous me donner ?

— Je ne sais; voyons : je voudrais trouver un meuble qui m'eût long-temps servi. Prenez cet écran. Il est d'un travail grossier ; mais il a préservé ma tête malade de l'action du feu , je l'ai tenu à la main des journées et des nuits entières. Mes folles espérances , mes douleurs , mes chimériques visions, ont voltigé autour de lui devant ce foyer désolé ; mes larmes y ont laissé quelques taches, mes accès de rage

Tont meurtri ; prenez cela, mon ami, el: quand vous serez seul au coin de a otre cheminée, vous évoquerez avec cet écran les *plus secrètes pensées du prisonnier. Elles passeront devant vos yeux à la lueur des flammes, dans un ordre parfait. — Adieu , adieu!

— Ouais! dit Saint-Mars, seraient-ils fous tous deux ?

Comme s'ileût pressenti l'arrivée de Baraille, Lauzun avait depuis peu enfermé ses épîtres dans un écran quHl avait démonté et reconstruit avec un soin minutieux. Après le premier instant de tristesse causé par le départ de son ami, Lauzun dépeça soigneusement le gage symbolique laissé par le lieutenant des gardes. Le chapeau contenait un double fond dans lequel était la lettre suivante :

Cher et malheureux ami.

Je viens enfin d'obtenir du roi la permission de faire quatre cents lieues pour vous voir. Il faut que ce voyage nous soit utile. Vous sortirez de cette crise; gardez-vous d'en douter. Utilisez votre solitude en formant pour l'avenir quelque grand projet. Celui-là, i,'il T. II. y

échoue, n^iLira pas du moins le défaut de manquer de malurilé. Pour ne point vous rouiller il est important que vous soyez tenu au courant des évènemens de la cour. Je vais donc vous conter ce qui s"*est passé depuis un an.

Lorsque vous mWez annoncé votre mariage secret, je n^en ressentis aucune joie, car je n'aimais pas à voir votre fortune dépendre de la discrétion d'un curé ou d'un subalterne. A^ous ne m'aviez pas consulté , ce qui excitait aussi mon orgueil à blâmer une mesure oii je n'étais point de moitié. En revenant de Bourges à Paris, je ne fis donc autre chose que prévoir dans ma tête les chances mauvaises qui vous menaçaient , et je me plaisais sottement à les regarder comme probables. Cependant je courus tout d'abord à Saint-Germain où était la cour, et je montai précipitamment le petit escalier de Touestqui conduisait à votre chambre des bâtimens neufs. Quel fut mou étonnement de trouver les portes fermées, et votre appartement dans un silence profond!

— Lauzun serait-il maréchal de France, e(

s. M. lui rendant le titre de prince de Montpensier , Paurait-elle logé avec la royale cousine ?

Voilà ce que je pensai sur-le-champ , oubliant mes noires prévisions , et je ne fis quVm bond jusqu^à Tappartement de mademoiselle. Cest de la bouche de la princesse que j^ai appris la fatale nouvelle de votre arrestation.

Si j'avais écouté madame de Lauzun, j^aurais passé les nuits et les jours chez elle , tant elle aime à parler de vous. Depuis votre malheur,- sa figure a pris beaucoup de tristesse , et son maintien si fier est aujourd'hui plein de langueur; elle représente admirablement la désolation personnifiée. Quand ce méchant singe de Roquelaure la voit de loin se promener avec moi sous les arbres du jardin, il fait des signes de croix et dit aux passans :

— Depuis que Lauzun a disparu , il y a des fantômes à la cour.

Vous étiez sorti de Paris depuis un mois environ , lorsque Dartagnan , qui vous avait conduit à Pignerol , s'en revint à Saint-Germain. Un soir, pendant le souper. Mademoiselle no

cessa (le le regardei'; puis, en sortant de table, elle fît tant que Dartagnan s'approcha cVelle. Le roi, qui jouait, vit bien ce qui se passait ; il tourna souvent la tête vers sa cousine.

— Lauzun est un galant homme , disait Dartagnan ; nous étions fort mal ensemble depuis long-temps , et pendant le voyage nous sommes devenus bons amis.

— Vous étiez mal avec lui ! s'écria le roi en interrompant le jeu. Voilà qui m'étonne beaucoup : jamais il ne m'a dit que du bien de vous.

— Ah! sire, dit la princesse, puisque ses ennemis rendent justice à son caractère, qu'en doivent donc penser ceux quil aimait?

— M. Baraille sait cela, répondit obligeamment le roi .

Tous les yeux se tournèrent de mon côté; je pris un ton de prédicateur.

— On ne retrouvera jamais le pareil de Lauzun; il donnerait sa vie pour regagner Tamitié de votre majesté, et moi, je sacrifierais la mienne sur l'heure pour que cela fût fait.

— Il était l'àme de tous les plaisirs , murmura madame de Noailles.

— Jamais je ne vis un yarcon si brave , dit le comte de Lorges ; il était au feu comme dans sa chambre.

— Un cavalier convenable et poli , assuia Coîlin.

— C^est une grande pitié, s'écria Mademoiselle d\me voix altérée, de voir un gentilhomme de ce mérite traité comme un brigand ou un empoisonneur.

— N'avais-je pas codille , mesdames , dit le roi reprenant sa partie d^hombre?

Mais les deux dames qui tenaient les cartes se trouvaient au nombre de vos meilleures amies, de sorte qu^elles restèrent silencieuses , et le roi ne trouva que des regards mornes , en dépit de ses efforts pour ranimer le jeu. La scène aurait pu mieux tourner, si elle avait eu lieu quelques mois plus tard.

Je ne sais si le roi voulut punir les dames de leurs jérémiades; mais le lendemain de cette affaire fut un triste jour pour quelques-unes de vos maîtresses. Guitry, qui vous aime et vous a toujours bien servi , vint me chercher de grand matin. Il me dit, avec un au dYf-

froi, que votre fortune touchait à une crise terrible. Le scellé posé sur vos papiers venait d^être levé , on avait apporté dans le cabinet du roi deux caisses pleines de lettres , de portraits de femmes et de bagues. Heureusement Guitry peut , à Taide de ses fonctions dans la garde-robe , rôder partout comme un chat; il me conduisit donc par les petits degrés jusqu"'au cabinet de travail; il me fit mettre les pieds dans les pantoufles du roi , et me plaça près d\me cloison vitrée d^oi^i je pouvais voir et entendre.

Le roi était seul; les caisses gisaient par terre ouvertes deA^ant lui. Il en tirait les lettres une à une avec soin ; il posait sur une table celles qu^il voulait conserver, et jetait les autres dans le feu. Malgré toute la prudence que je vous connais , je sentis la mort se promener sur ma tète , quand je songeai à certaines lettres de ma main qui pouvaient se trouver dans la fatale boîte. Ma mémoire me retraça subitement tout ce que je vous ai écrit en ma vie, et je vis courir sur les murs le mot de Bastille! Un brouillon de lettre, une note égarée,

pouvaient nous plonger au fond des abîmes pour n'en jamais sortir. JMgnorais que vous aviez donné tous vos papiers secrets à Hesselin, pour les cacher dans les greniers de madame de la Sablière. Jugez de mes transes! Tavenir me montrait deux Baraille fort à plamdre, fun gardé dans une cage, Tautre fuyant vers la frontière , penché sur la selle de son cheval.

Tout à coup je vis le roi tressaillir à son tour; il tenait un émail fort petit qu'il avait trouvé dans une lettre.

— Quoi ! s'écria-t-il tout haut , pas une femme n'a donc pu lui résister ! Elle aussi , elle aussi ! malheur à ce traîti^e qui m'a trompé ! malheur à ce vil séducteur î

Le roi prit lecture du billet; sa figure s'adoucit à mesure qu'il lisait. L'émail se trouva tourné vers moi , et comme j'ai la vue excellente, je reconnus le portrait de la belle LavaUière. Il est fort mal à vous, Lauzun, d'avoir confondu ainsi le présent d'une A^ertueuse amie avec les souvenirs de vos colombes libertines. Le l'oi baisa tendrement le portrait et le mit

dans sa poche; puis, il continua son inspection, comme le curé dans la bibliothèque de don Quichotte. La plupart de vos maîtresses passèrent dans cette revue. Le roi riait à certaines découvertes; mais il faisait une sombre grimace à certaines autres. Les lettres et le portrait de madame Henriette , par exemple , ne lui causèrent qu^un mince plaisir. S. M. daigna sans doute se souvenir qu^elle courtisait la jeune princesse, lorsque la mort vint couper cette fleur : il est fâcheux pour un grand roi de se voir supplanté par un de ses sujets. Quand vint le tour de la comtesse de Guiche , le maître , qui a eu de la faiblesse pour cette belle , jeta de colère le portrait sur les chenets. La vanité royale était fort aplatie, car le monarque s'est toujours imaginé que la comtesse était trop heureuse , quand il voulait bien lui envoyer par caprice la clé de son cabinet.

L'inventaire termine», il se trouva sur la table plus de soixante portraits enveloppés soigneusement, delamainduroi,dans soixante lettres autographes pouvant servir de pièces de conviction. Le reste fut anéanti; S. M. se

contentait de déshonorer lâchement soixante femmes ! le rouge me montait aux oreilles. Je ne savais qui m^empêchait d^enfoncer le yilrage d\m coup de poing , et de faire sauter par la fenêtre ce petit homme monté sur de hauts talons, qui se croit maître du monde. Il mettait complaisamment en ordre son arsenal , lorsqu^ine dernière lettre échappée au (Carnage, et qui avait roulé sous un meuble , attira son attention. Il suspendit en hésitant le papier au-dessus des tlammes; puis , il le retira pour jeter un coup-d'œil sur l'adresse . La majesté fit un bond par excès de surprise. On vit le roi courir par les escaliers un papier à la main, et se montrer pâle de colère devant la Montespan. Nous suivions à pas de loup , Guitry et moi , comme des chasseurs ; nous entendîmes les éclats de la voix du maître et les murmures aigres-doux de la tourterelle accusée. La querelle fut violente, caria marquise parut au grand couvert, avec les yeux fort rouges et la face décomposée. Ne m'avezvous pas assuré qu'il n'y avait eu jamais entre cette belle et vous que des escarmouches amou-

reuses? La pauvrette a donc eu 1 imprudence de vous écrire? Qu'elle était loin alors de sa finesse actuelle, et quel coup de maître vous avez fait, en gardant ce précieux billet qui a donné tant de soucis à notre ennemi femelle ! Que n'avez-vous pu voir comme moi la figuie du monarque pendant cette journée I Je triomphais dans mon coin. Ce fut ce jour-là même que je sollicitai la permission de vous envoyer quelque argent ; on me Paccorda sans difficulté 5 la Montespan perdit contenance , quand je prononçai votre nom.

Le roi est trop jaloux de tout mérite et de tout éclat dans autrui , pour qu'il fût possible alors de demander votre grâce ; Tenvie ne quitte plus ce coeur de pierre. Vers le soir, les gens aux aguets avaient déjà vent des découvertes de S. M. , de façon que celles de vos maîtresses qui avaient su échapper aux regards du pubhc , menacées d\m effroyable danger, prenaient peu de plaisir à la musiquedu souper. On monta chez la reine qui se mit à causer avec les dames devant le miroir.

— Savez-vous la nouvelle, ma sœur, dit-

elle à madame ? il va être fait justice de soixante hypocrites personnes qui ont passé pour vertueuses jusqu^à présent et qui avaient des liaisons clandestines avec M. de Lauzun. Les voix ne manquent jamais pour répéter les moindres mots d\ine reine. Je vous demande si celui-ci fut long-temps à faire le tour des salons. Le désordre se mit dans le troupeau des pauvres femmes 5 on ne voyait plus ({ue des yeux inquiets , des joues pâles, des mines rêveuses, des petits pieds qui mar- (îhaient en tous sens , des robes qui se chiffonnaient , des plumes qui se balançaient , vingt dames au moins demandèrent aussitôt leurs carrosses et s'en furent à Paris. Le lendemain, la fatale liste fut mise en circulation. Les vingt femmes qui avaient disparu, plus compromises ou moins corrompues que les autres, entrèrent au couvent; le reste s'en fut passer quelques mois à la campagne etrevint ensuite. La comtesse de Guiche resta fière et imperturbable , sans que personne osât lui rien dire. La duchesse de Valentinois , certaine de la paisible humeur de son mari, M. de Monaco, riait au nez, de ceux qui débitaient la nouvelle.

Cependant elle partit pour la Provence.

Ce n'est pas vous, Lauzun, qui pourriez vous tromper sur les motifs qui ont fait tenir au roi cette lâche et indigne conduite. Le roi se vengeait de votre supériorité. Sa rage punis ■ sait les femmes de leur amour pour vous , car le cœur d'un envieux est façonné de sorte que tout bonheur qui tombe sur une tète étrangère, lui semble un bien qu'on lui vole. Quelle honte ! — Lauzun I quel autre homme tu serais que celui-là , si le hasard t'avait donné son trône î

Les querelles du roi et de la Montespan , n'eurent point de suites. S. M. s'ennuya d'être maussade; la marquise est une rusée commère d'humeur agréable. Toul fut oublié; leurs liens furent plus serrés que jamais par l'arrivée d'un enfant nouveau; c'est une vraie poule d'Inde que cette Montespan. Les absens ne font pas d'ordinaire grand bruit à la cour quand ils sont bannis ou emprisonnés ; votre nom ne revint plus que rarement dans les conversations générales. On s'aperçut que le roi , comme s'il avuil des lemords de sc>

Cureurs et tle sa vengeance , n''osait plus assembler ces deux syllabes. — Lauziin. Volie allelage de six chevaux normands a été acheté par la reine. Notre ami M. le grand-maître, profond en petites matières, justement comme le prince , faisait compliment de Texcellence de ces animaux et en admirait la bonne mine.

— D'où viennent-ils? demanda M. du Lude.

— Je crois , dit le roi , qu'ils ont appartenu à...

La reine ajouta : Lauzun, ce qui fit rougir les pommettes royales. Votre danseur italien, le pauvre Bambolo , ne sachant plus pour qui voltiger depuis que Mademoiselle pleure , est entré dans la maison du roi.

— Quel est ce garçon-là? demandait Madame un jour de fête , tandis que Bambolo risquait sa vie sur une corde tendue.

Jamais le roi ne voulut répondre ; et, comme un autre s'en chargea , S. M. tourna la tête sur son épaule pour ne pas entendre ce bruit qui l'irrite : — Lauzun. Depuis ce temps, une ligue secrète, formée entre Guitry, RoUinde,

Montausier , Créqiii et moi , ne cesse de dire Lauzun à tout propos. Dans son lit, le monarque tire vainement le bonnet sur ses oreilles; le maître de la garde-robe , en mettant en ordre les habits , trouve le moyen de lancer le nom de Lauzun à travers les rideaux de Talcôve. Mademoiselle ne parle que de vous , et si par hasard , elle reste un jom^ sans prononcer ce nom fâcheux, le roi lui dit le lendemain :

— Ma cousine , vous en avez usé bien obligeamment avec moi hier.

Cependant de plus graves affaires vinrent distraire le roi de ces soucis. Le 25 avril , la guerre étant déclarée à la Hollande , la reine recul le titre de régente, et nous entrâmes en campagne. Comme vous Paviez parfaitement prévu, la marche de la maison royale fut d\me lenteur incroyable. On s'arrêtait dans chaque ville pour manger, se rafraîchir, écouter les violons et donner des cadeaux. On avançait de six lieues ; puis on s^empressait de secouer la poussière de ses habits , de se peigner et de mettre des rubans neufs. Les pro-

vinces furent inondées de boîtes. Pas un bailli de village qui n^ait à cette heure le plaisir, en prenant son tabac , de frotter TefTigie du roi avec la serge râpée de sa manche. — Aussi la Hollande est-elle encore debout , et ses jambes , un moment ébranlées , seront encore fortifiées par le violent exercice de la lutte.

Si je vous avais eu près de moi , mon cher ami, nous aurions employé nos heures perdues à rire de ces parades. Vos saixasmes m'auraient valu de bonnes digestions en me désopilant la rate. Je sentais cette privation, et vainement j ^essayai d'imaginer quelquesunes de ces plaisanteries mordantes qui ne vous coûtent rien , et qui m'ont fait passer tant de momens délicieux. — Je ne trouvais que des grossièretés ; je ne savais que soupirer , jurer ou hausser les épaules.

La campagne était fort rude et le temps du petit jeu trop restreint ; à peine si on pouvait écouter à son aise la musique. Peu s'en fallut que l'argenterie , un beau soir , ne se trouvât malpropre et le vin troublé par la

vitesse de la course, et que serait devenue la dignité du royaume? Le marquis de Chamilli et M. de Luxembourg , avec un corps de trente mille soldats , s'amusèrent , pendant trois semaines, à pêcher dans la Meuse , à huit jours de marche d'Amsterdam. M. le prince et son armée regardaient voler les mouches fcur le Rhin près de Cologne , tandis que la maison du roi faisait ripaille en deçà de la Moselle. Pelisson, vêtu de noir et monté dans un carrosse préparé exprès pour l'historiographe , tailla ses plumes , se gratta le fi'ont , et regarda de tous ses yeux par les portières pour trouver un semblant de fait-d'armes à célébrer.

Nous étions vingt mille braves pour accouipagner le roi et je vous assure que votre ami Baraille , lieutenant des gardes , mangeait et buvait comme un prince du sang. Un matin donc , Tarmée avait dormi jusqu'à neuf heures pour avoir le teint frais ; le déjeuner s'était trouvé cuit à point. Les toilettes étant finies, et chaque soldat ayant l'estomac plein , on se prépara vers midi à se remettre en roule ;

le roi l'ecul alors la iellre du gouverneur de Pignerol, où il était parlé de votre évasion. Afin de ne point retarder ses gi^andes opérations , S. M. prit lecture des dépêches tout en voyageant. J'étais à cheval près du carrosse avec Charost , d'Ayen, etc. Mon coeur battit quand j'entendis prononcer à plusieurs reprises votre nom dans l'intérieur. Enfin Je roi ayant fait mettre les chevaux au pas , nous conta lui-même la nouvelle.

— Où serait allé cet homme , dit-il en me regardant , s'il eût réussi à s'enfuir?

— EnPiémontpeut-être, dit Chai'ost, qui ne vous aime point.

— Je gagerais sur ma tête , répondis-je , que Lauzun serait venu se faire tuer dans cette campage sous les yeux de votre Majesté.

— Il faut être juste , poursuivit le roi; son plus grand chagrin sera cartainement de n'avoir point sa part dans la gloire qui nous attend et dans les dangers qui nous menacent.

Le prince heureux de pouvoir s'imaginer qu'il y eût des risques pour lui dans cette guerre, croyait déjà efl'acer du fond de son r II. 10

carrosse , votre réputation de bravom^e , et cette flatteuse pensée le disposant à Pindulgence , les ordres expédiés à Saint -Mars ne furent pas trop sévères.

On fut ravi de trouver un sujel de conversation pour oublier les longs ennuis du voyage. Il n'est sorte de conte ou d'amplification ridicule qu'on n'ait inventée sur vos effractions , vos dépenses à Pignerol , et jusque sur votre maladie. Louvois, d'un ton bourru , me fil compliment du souvenir galant que nos dames avaient donné à Lauzun , pour songer à elles dans sa prison.

— Si cela est, répondis-je, il v a une atroce barbarie à laisser un malade périr dans un cachot faute de soins.

Pourquoi n'aurais-je pas utilisé une petite calomnie puisqu'elle pouvait nous être bonne à quelque chose? Du reste la princesse de Montpensier , m'avait depuis long-temps annoncé sa grossesse. La fausseté de ces bruits méprisables était donc connue en bon lieu. Mon ami , ne vous faites pas illusion , soyez assuré qu'il n'y a pour vous de chance de

salut qu'en feignant cPêtre abruti , honteux , écrasé par la gloire du monarque , accablé de maux incurables et de rhumatismes. Une fois paralytiqne, idiot et défiguré, vous serez le bien revenu à la cour. Aussi ai-je été ravi d''apprendre que vous faisiez le malade , car je ne puis croire qu''avec votre corps robuste , vous le soyez réellement. Commencez par sortir de prison , n'importe à quel prix. La fortune alors changera de figure, et vous fera douce mine. Quand le roi saura que vous êtes père, il ne voudra pas qu'un petit enfant d'Henri IV passe pour bâtard, el il vous appellera mon cousin.

Ne croyez pas, mon cher ami , que je vais vous ennuyer du récit de la campagne de Hollande. Sachez seulement qu'on en a célébré la gloire avec celte exagération française qui met tout au superlatif. Il est certain que les forces du roi , l'habileté de ses capitaines et la terreur dont l'ennemi fut d'abord frappé, auraient permis à nos armes de soumettre non seulement la Hollande ; mais l'Europe entière , si le prince eût été un autre homme.

— Au lieu de cela , nous avons échoué en prenant les plus fières contenances du monde. Enfin, mon ami, toutes vos prévisions se sont réalisées. Si la renommée apportejusque dans votre prison les bruits magnifiques de nos triomphes , ne vous y fiez pas. V oici le revers de la carte et le fin mot sur certaines opérations qui passent ici pour des chefs-d^ oeuvre. Louvois conseilla un soir au roi de se piontrer en personne dans im endroit où il fût figuré quelque chose approchant d^me bataille. S. M. en parut d'avis, et lorsqu*'on somma la ville d^Orsoy d''ouvrir ses portes , le monarque était à moins d'une lieue de là sur une hauteur. On se préparait à commencer la tranchée sous la direction de Vauban ; mais la ville demanda aussitôt à capituler. Le roi et sa maison s^approchèrent alors au galop , Fépée au poing , les armes chargées. Deux canons tirèrent contre des murs pleins de soumission. — Sans doute on oublia de mettre des boulets dans les pièces , — puis on entra dans la place en triomphe. On avait eu soin de faire désarmer les habitans , de peur qu'un imprudent ou

une mauvaise léle ne voulût faire feu sur le vainqueur par une fenêtre.

Le roi, non content d'avoir ainsi exposé ses jours , voulut encore se présenter lui-même devant les murailles de Rhinberg. Aucune remontrance ne put Tempêcher de commettre cette folie; comme il fallut lui céder sur ce point , on fît prudemment sonder le commandant de la place assiégée , pour connaître ses intentions. Il se trouva que c^était un Irlandais , bon vivant , qui se laissa corrompi'e , et reçut une grosse somme la veille de la bataille. Le roi donc étant arrivé plein de courage et de résolution à la portée du canon , la cour frémit d''horreur à la vue d\ui si affreux danger; mais Tennemi ouvrit ses portes au premieibruit de trompette qu^il entendit. On s'aperçut alors qu^il n^ avait plus un soldat dans la ville; cette précipitation contraria S. M. qui espérait pouvoir brûler un peu de poudre. La comédie avait été mal jouée; Louvois regrettait son argent. Cependant , il n^'en faut pas moins admirer la bravoure du prince. Pour qu^il pérît victime de sa témérité, il am^ait pu

suffire qu'on tirât un seul coup de feu du haut des remparts , et que le hasard conduisît le projectile justement sur le nez royal. Grâce à Dieu , le péril fut moindre , puisqu'on ne se battit point. Le commandant de la ville s'était retiré dans la nuit à Maestricht , oi^i le prince d'Orange le fît pendre bien et beau un mois plus tard.

— Le roi ne serait-il pas un peu poltron , me demanda tout bas Guitry ?

Et nous ne pouvions plus nous regarder sans rire. — Où étais-tu donc , Lauzun?

Après les exploits que vous venez de lire , l'armée passa le Rhin en présence du roi. On a vanté l'intrépidité des Français, et avec raison , puisqu'il y aurait eu du danger à tenter ce passage, si quelqu'un s'y était opposé.

Votre beau-frère Nogent s'y est noyé; le petit Longueville s'est fait tuer par sa sottise , et M. le prince eut le poignet brisé. Voilà tout ce que nous avons eu à regretter. Pour la pompe et la solennité de l'affaire , elles n'ont rien laissé à désirer. Je ne vous fais point

de phrases sur la mort de No^^eiit. Vous avez dit cent fois devant moi que cet Ani^evin avaricieux vous briserait les os , s^il croyait y trouver de For au lieu de moelle ; cependant mettez-vous en noir pour Tamour de votre sœur qui pleure amèrement son mari.

Turenne et Luxembourg, ayant la bride sur le cou, sVmparèrent en peu de jours d^Arnheim, de Wick, Amersfort, etc. Le roi entra victorieux dans Utrecht. Le pays était soumis presque entièrement , nous étions à six lieues d^ Amsterdam. Tout allait être fini, lorsqu\in espion vint rapporter que les habitans de la capitale , réduits au désespoir , avaient juré de défendre pas à pas leurs maisons et de mourir sous les ruines de leur ville. On apprit aussi que TAliemagne envoyait à la Hollande un secours tardif de vingt mille soldats. Le roi hésita pendant quatre jours précieux; puis enfin quand on le vit monter à cheval , l'enthousiasme des officiers de sa maison devint extrême. Sa Majesté, donnant le signal de la marche partit brusquement pour Saint-

Germain , abandonnant une conquête certaine. On se regarda long- temps sans pouvoir reprendre ses esprits. Luxembourg vint à bout de remonter un peu le moral de Parmée ; mais il était trop tai'd. Les secours arrivèrent aux ennemis, le prince d''Orange organisa une défense admirable , et la Hollande fut sauvée.

— Le roi ne serait-il pas un peu poltron ? disais-je à mon tour.

Pendant que nos troupes reculaient incessamment, le roi se donnait à lui-même les honneurs d\in triomphe à la façon de Trajan , et tandis qu^il recevait Tencens à Paris , et prêtait Toreille aux vers des rimeurs de cour chantant la ruine d\4msterdam , nous étions refoulés en désordre jusque dans Charleroi, et assiégés par le prince d Orange. L''Espagne, Pempereur et le Brandebourg viennent de former avec la Hollande une ligue redoutable. Mais le roi fait frapper des médailles , commande des statues, danse des ballets et caresse la Montespan. Or, S. M. ayant dit : VEtat^ c'est moi , PEtat donc a une jolie maîtresse , mange bien , dort sur les deux oreilles et fait

le beau dans les can^ousels. Il iiV a pas beaucoup d'états aussi heureux que la France en Europe. Je me trompe : Télal fut triste et morose un soir, et voici comment. Le petit duc de Longueville était chéri de madame de Thianges; sa mort plongea la famille de la Montespan dans une douleur profonde. Par contre-coup, la marquise fut affligée jusqu''à ne plus savoir s'y prendre pour divertir le roi; c'est ainsi que Tétat fut dans Taffliction. Rochefort me dit quelquefois en confidence que le prince , au miheu de ses triomphes , paraît éprouver de la honte et comprendre ses ridicules ; sa fuite devant Amsterdam aux abois attache à son nom une flétrissure dont il sent l'importance, et des soupirs plaintifs soulèvent le soir la poitrine de Fétat. L'histoire se bornera-t-elle à appeler prudence ce soin d'arriver toujours au champ de bataille quand tout est fini ? c'est là une grave question .

Laissons les affaires publiques et parlons des vôtres. Pendant Tabsence du roi, madame de Lauzun , retirée dans sa terre de

Saint-Fargeau , donna le jour, il y a quatre mois , à une petite princesse fort blanche qui se nomme Antoinette. Depuis deux mois que nous sommes revenus de Hollande , Mademoiselle n'a plus quitté la cour; elle ne laisse point passer un jour, sans livrer un assaut au roi pour exciter sa pitié en votre favem\ Buckingham, qui est fort considéré de S. M. , se joignit un soir à la princesse pour demander vivement votre grâce.

— Je vous le rendrai certainement , ma cousine, dit le roi; mais il n'est pas encore temps de mettre fin à mes rigueurs.

— Ah I sire, attendrez-vous donc que je sois morte?

— V. M., ajouta Buckingham , ne craintelle pas que M. de Lauzun lui-même ne meure d'ennui ou de chagrin? ce serait peut-être une source de regrets pour V. M.

— Il n'est pas si malheureux que vous le pensez : on lui permet de visiter d'autres prisonniers de distinction; il passe doucement son temps, et n'a pas les soucis de notre vie tumultueuse.

— Et ses amis , ses amis, sire ! m'*écriai-je.

— Ses amis ont des inimitiés enracinées dans le cœur plus profondément que la mienne, monsieur; et, sans chercher bien loin, voici ma cousine qui est aux couteaux tirés avec sa soeur madame de Guise , et qui n''écouterait point mes remontrances , si je la priais de se réconcilier avec une personne de son sang.

Le roi lit un demi-salut à Buckingham et nous tourna le dos,

— Il faut absolument vous laisser accommoder avec votre soeur, disais-jeà Mademoiselle.

Je courus en effet chez madame de Guise , et je la suppliai de faire les premières avances comme étant la plus jeune. Le courroux du roi , dont je la menaçais, ne Teffrayait guère , attendu qu'*elle va fort peu à Saint-Germain. Cependant , elle envoya un de ses gens saluer Mademoiselle, et la prier de lui rendre son amitié. La princesse répondit qu'*elle irait voir sa soeur, non pas aujourd'hui , parce que son carrosse était au convoi de M. de Longueville , ni d< main , à cause du média noche , mais assurément mercredi au jeudi au phis lard. Elle

Y alla en effet; on fit semblant de s'embrasser, on parla d'oiseaux et de chats, et on se quitta froidement.

Hier soir, le roi prit la main de sa cousine d'un air amical, et la complimenta de sa docilité , sans penser à Lauzun le moins du monde.

— Eh bien ! sire , répondit la princesse , ne ferez-vous rien à votre tour pour mon pauvre prisonnier?

— Si fait , ma cousine , je vous accorderai certainement quelque petite faveur; demandez , demandez , faites-moi dire ce que vous désirez par Louvois.

- — Oh! ne me quittez pas là-dessus ; donnez à M. Baraille la permission d'aller voir son ami , et promettez-moi que si la santé de Lauzun est en danger, vous le laisserez sortir de Pignerol au moins pour un temps , pour un temps, sire.

— Que M. Baraille parte s'il veut, qu'il voie son ami, je ne m'y oppose point; mais je ne m'engage à rien de plus.

— Ah! sire, m'écriai-je, V . M. est bonne

et généreuse : que ie ciel lui rende le plaisir dont je vais jouir auprès de mon ami !

Lauzun , je vais donc te revoir! Ma voiture est prête; j"'attends la lettre du roi pour le (gouverneur. J^ai employé la nuit entière à t'*écrire. Voici un page qui se fait annoncer. Oh ! ventrebleu , mon ami , on ne me donne que deux heures pour te voir, et le gouverneur restera présent ! N^importe , je te verrai , je te verrai ! que j'ai fait sagement de l'écrire cette lettre! Je vais chercher en chemin quelque moyen de te la donner; j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas, et si de ton côté tu n'as pas préparé depuis long-temps un volume entier d'écritures pour moi. Ma voiture s'avance ; je ne m'arrêterai qu'à Pignerol. Jamais je ne fus si content; je ris malgré moi, partons , partons !

La fortune de Lauzun paraît fort malade. — Deux belles dames se caressent et se haïssent. — Conversation décisive entre un prisoimier et liue femme abandomiée. — Liberté.

— Nuit tumultueuse.

Pour épargner au lecteur les répétitions , nous sommes forcés d^abandonner Lauzun à son mauvais destin . Nous rappellerons, en peu de mots, quelques évènemens nécessaires à Tintelligence de cette histoire , et qui suivirent le voyage de Baraille à Pignerol. La rancune était si tenace au coeur de Louis XIV, qu''on

ne doit pas s^étonner de trouver ici une lacune de plusieurs années. Les malheurs du célèbre Lauzun n^auraient eu de fin qu^à sa mort , sans la persévérance de mademoiselle de Montpensier 5 heureusement aussi les biens que cette princesse avait donnés à son mari étaient tellement grands, qu'ils éveillèrent la cupidité de la Montespan et celle même du roi.

La fortune, après avoir fait tant de chemin en compagnie de Lauzun , s'était arrêtée subitement, fatiguée par une course si rapide; puis , elle avait fui bien loin , oubliant un ancien amant si long-temps préféré à tous les autres. Mais elle fit preuve, par la suite, d'un assez bon caractère , pour une créature déboutée, en se laissant de nouveau subjuguer par le génie de ce courtisan , dont elle devint encore la servante humble et empressée.

Baraille ne trouva qu'une médiocre satisfaction dans la lecture du long mémoire que lui avait donné son ami. Ce garçon avait une ambition trop réfléchie , pour n'être pas effrayé de l'engourdissement agréable oi^i Lauzun paraissait plongé, livrant toutes ses facultés à des

amours romanesques. Le lieutenant ne néi^ligea'pas, à son retour, de faire au roi une touchante peinture des chagrins et des maux du prisonnier; mais S. M. s^y montra peu sensible , et les larmes de Mademoiselle ne furent qu'un faible secours prêté à Porateur, parce que cette princesse passionnée avait tant de fois saisi les occasions de pleurer devant son cousin, que le roi commençait à s'y accoutumer. Baraille n'était pas homme à se rebuter facilement. Il parut partout où venait S. M.; sa pâle figure et ses regards tristes semblaient dire : Lauzun va mourir, et vous l'aurez tué. Les gens, de cour se détournaient , flairant de loin l'odeur de disgrâce; mais le vertueux Montausier, qui ne savait pas flatter, disait : Voici là bas un remords du roi qui se tient droit et ferme; il gagnera son procès.

Un jour qu'on apprit l'acquittement par le parlement de Bretagne d un gentilhomme qui avait fabriqué de la fausse monnaie et payé les dépens en pièces de mauvais aloi , Montausier s'écria : fi'np :

— Les voleurs sont respectés en ce pays-ci ;

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