PAR LE DUC DE SAINT-SIMON
Le duc de Lauzun était un petit homme blondasse, bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pîeined'esprit,quiimposait, plein de caprices, d^ambition, de fantaisie; fort noble dans toutes ses façons, méchant et raahn par nature, et toutefois fort bon ami, quand il Tétait, ce qui était rare, et bon parent; volontiers ennemi, même des indifTérens , et cruel aux défauts et à trouver et à donner des ridicules , extrêmement brave, et aussi dangereusement hardi; avec cela dangereux aux miministres, à la cour redouté de tous, et plein de traits cruels et remphs de sel qui n'épargnaient personne.
... L** ennui le jeta dans le gros jeu, et il y fut extrêmement heureux; toujours beauetsûr joueur. Il y gagna fort gros. Monsieur lui permit de venir jouer avec lui au Palais-Royal puis à Saint-Cloud. Lauzun passa ainsi plucieurs années gagnant et prêtant beaucopd^argent fort noblement... Il jouit, le reste de sa longue vie, de ses privances avec le roi, de SCS distinctions à la cour, d'une grande consi-
cléralion, d\ine abondance extrême de la vie, du maintien d\m très grand seigneur, et de Tagrément de tenir une des plus magnifiques maisons, et la meilleure table, soir et matin, la plus honorablement fréquentée.
Il s''alïligeait alors sans cesse et se disait dans une profonde disgrâce. Il faisait tous les ans une sorte d'anniversaire de sa disgrâce par quelque chose d'extraordinaire. Il en parlait lui-même et disait qu'il n"'était pas raisonnable au retour annuel de cette époque qui était plus forte que lui.
... Cette folie de capitaine des gardes dominait si cruellement le duc de Lauzun, qu'il s'habillait souvent d'un habit bleu de galons d'argent, qui, sans être semblable à l'uniforme de capitaine des gardes, en approchait autant qu'il pouvait et l'aurait rendu ridicule si, à force de singularité, il ne se fût rendu supélieur à tous les ridicules.
Il tombait sur tout le monde par des mots acérés les plus perçans. Il avait usurpé un droit de tout dire , de tout faire sans que qui que se fut osât se fâcher.
C'était une santé de fer avec les trompeurs de la délicatesse. Il dînait et soupait à fond tous les jours, faisait grande chère et très délicate, toujours avec belle compagnie soir et matin ; mangeait de tout sans autre choix que son goût, ni de ménagement. La galanterie lui dura fort long -temps.
A plus de quatre-vingt-dix ans il dressait encore des chevaux. On ne finii^ait pas à raconter de lui... Il se retira dans un petit appartement qu''il avait loué dans l'intérieur du couvent et dans lequel on entrait de sa maison, pour y mourir en repos, inaccessible à madame de Biron et à tout autre femme, excepté la sienne, qui eut permission d^ entrer à toute heure. . .Quandon le voyait, rien de malpropre, rien de lugubre, rien de souffrant; politesse , tranquilhté, conversation peu animée ; toutefois pour parler de quelque chose, peu ou point de morale, encore moins de son état.
Il défendit avec raison toute cérémonie et fut enterré aux Petits-Auguslins.