‹ LauzunChapitre 3 sur 6 · T. II. IJ · texte numérisé non relu

T. II. IJ

mais, pour un mot, une malice ou un bou< rimé , ou vous jette un Lauzun dans les cachots.

Le roi voulait bien passer pour sévère , mais non mériter le reproche d'inhumanité ; il fît écrire à Pignerol pour accorder au comte un appartement commode et la promenade dans le jardin du gouverneur. Les guerres interminables qu*'entraîna Tinutile campagne de Hollande vinrent arracher Louis XIV aux délices de Saint-Germain. Le monarque, tourmenté sans relâche par la vue d'une large tache qui ternissait le poli de son nom redouté , instruit aussi par ses espions des sarcasmes du prince d'Orange et des chansons qui couraient le monde , sortit de son sommeil , bien résolu à payer de sa personne dans quelque brillante action. On vit les plumes du chapeau royal dans le voisinage du danger; même S. M. coucha sans crainte à Rethel , tandis qu'on se battait à Courtrai; de sorte qu'il aurait sufli d'un boulet égaré , faisant quatre-vingts lieues seulement, pour qu'il arrivât un grand malheur.

Les damés , saisies d'une ardeur martiale , accompagnaient le roi ; le jeu, l'étiquette , les intrigues galantes, couraient à travers champs. Ce fut alors que Tastre de Lauzun, qui jadis avait étonné tous les yeux, fut à son moindre degré de force et de clarté. Baraille trouva peu d'occasions de servir son ami pendant la campagne, et le temps dévorait les mois et les années.

La guerre , quoique peu meurtrière , enleva pourtant quelques jeunes gens aux familles puissantes, ce qui multiplia les habits de deuil et attrista fort la cour. Les amis de Lauzun ne furent pas heureux : Guitry, les comtes de Guiche , de Soissons , et bientôt après , le grand Turenne , restèrent sur divers champs de bataille. M. de Guiche, qui avait été la fleur des hommes à la mode , ne laissa pas un souvenir ni un regret dans la foule oubheuse. Comment Lauzun n'aurait-il pas eu le même sort? on n'entendait plus son nom que par longs intervalles, comme celui d'un trépassé.

Un matin pourtant , que le vieux bailli de Cliatenai servait de guide au roi , le bon vieil-

lard , pour l'aire preuve d'érudition , parla des ijens qu'il avait vus à Paris vers Tan i66i.

— Que sont devenus MM. de Bouillon? demandait-il au roi qui riait de ses questions.

— L'un d'eux est cardinal , répondit S. M.

— Voyez ce que c'est que la province , on n'y apprend les choses qu'après dix ans. Et les enfans du président Tambonneau sont-ils dans la robe?

— Deux dans la robe et un dans l'armée.

— Et qu'est devenu le petit Lauzun qui dansait si joliment?

Le roi , distrait par la vue d'un capucin , tourna la conversation sur les sujets religieux , tandisque Mademoiselle, quise trouvait dans la voiture, pleurajusqu'à embarrasser son cousin.

Cette princesse , en passant à Brisack , demandait, d'une voix émue, si on la menait aussi en prison dans cette ville noire ; mais S. M. , qui avait résolu de ne plus songer à Lauzun, n'aimait pas ces allusions d'un sens trop clair.

Quand on s'en revint de la guerre , on s'installa dans les grands appartemens ds Versailles.

La cour ajant de franches coudées , de larj^'es portes et d'immenses galeries , se mit en frais de toilette. On porta des robes si superbes que les dames ruinaient leurs maris : il est vrai que, pour balancer cette dépense , les maris jouaient si gros jeu qu'ils ruinèrent leurs femmes. On tenait les cartes depuis midi jusqu'à près de six heures. La veuve Scarron, qui élevait les enfans adultérins de la Montespan , parut à ces belles réunions , et se trouva tout à coup marquise de Maintenon. Les égards extrêmes que lui témoigna le roi firent naître quelques nuages dans le ciel amoureux de la Montespan; mais bientôt on vit cette belle , couverte de diamans , poser langoureusement sa tête sur Tépaule du monarque au milieu d'une grande assemblée , et promener sans honte ses regards sur les discoureurs qui avaient osé douter de sa puissance.

Le chevalier Baraille sut conserver une belle contenance et quelque crédit , par de grandes dépenses , du luxe , une table excellente, où la santé de Luuzun était encore hardiment portée, mais bue avec timidité.

La compagnie de Lauzun , qui était restée jusqu'alors privée de son capitaine , fut enfin donnée au duc de Luxembourg. Le gouvernement de Berry fut vendu malgré les prières de Çolbert, et Mademoiselle, perdant tout espoir, se retira dans une maison quelle venait; d'acheter à Choisi. Baraille, ennuyé de son inaction , partit pour la Sicile avec le maréchal de Vivonne, qu''il suivit pendant trois ans en qualité d'aide-de-camp.

Malgré la brièveté [tant de fois déplorée de la vie humaine , et les plaintes éternelles contre les obstacles que le temps oppose au génie de rhomme , il n'est pas un être , fût-ce le démon lui-même , dont Texistence soit assez remplie pour qu'ail puisse se vanter de n'avoir jamais été oubHé par le sort. Ainsi le veulent les puissances qui nous gouvernent : nous restons au même point , malgré nos efforts et nos cris , comme un meuble inutile jeté dans un coin ; puis , un matin , nous sommes lancés , tout hors d'haleine , par les chemins à coups de fouet , et la mort, qui nous attend au passage, nous saisit aux cheveux, et nous chargeant

sur son dos, rit de nous trouver la cervelle farcie de projets. Certes , jamais homme d'intrigues n'avait mené une vie plus agitée que celle de Lauzun ; jamais ambitieux ne s'était frayé de plus tortueux sentiers ; jamais libertin n'avait tant moissonné de plaisirs dans la plus brillante, cour du monde. Eh bien ! la Providence , brisant tout à coup l'instrument de ses volontés, semblait avoir précipité celte comète dans les abîmes inconnus de l'univers , loin de toute lumière et de toute chaleur. Le dernier gentilhomme de la plus pauvre des provinces aurait refusé de changer sa position contre celle du cousin du roi. Mais ce qui doit paraître plus étrange encore que cet exemple des vicissitudes humaines, c'est de voirie coeur insatiable d'un égoïste trouver une douce nourriture dans la tendresse d'une jeune fille qu'il aurait brisée , si le hasard la lui eût présentée au temps de sa puissance. Quelle eut été la surprise des imitateurs de Lauzun , quel bouleversement se serait opéré dans leuis idées, s'ils avaient su que le modèle des débauchés apprenait enfin à goûter le bonheur des âmes tendres et généreuses!

Il faut avouer cependant qu'en regardant au loin , dans les vapeurs des montagnes , Lauzun croyait sentir un parfum de liberté , apporté jusqu'^à lui par les vents qui couraient au loin rasant la cime des forêts , et qu'alors des regrets terribles venaient agiter son esprit naturellement inquiet. Il ne fallait pas moins que toute la tendresse de Cécile pour dissiper la noire tristesse qui accablait le prisonnier dans ces momens de rêverie ; s'il n^avait pas trouvé ce soutien contre le désespoir, neuf ans de captivité fauraient infailliblement tué.

La race des sots et des oisifs ne s''est refusé , dans aucun temps , le plaisir d"*inventer mille contes absurdes sur les personnes que leur fortune ou leurs taleus mettent en évidence. Malgré Tindifférence qu'on a pour les malheureux , Lauzun servit quelquefois de sujet aux plus ridicules propos. Le bruit courut que le fameux masque de fer, détenu à Pignerol , était M. de Montpensier, dont le roi , son cousin , voulait cacher pour toujours le beau visage. On assura aussi que dans Tai'mée des Turcs, vaincue par Sobieski , Lauzun avait été

reconnu vêtu d\m costume de pacha. L^tbsence de Baraille était une preuve de cette nouvelle dont on ne pouvait nier Tévidence. Ces misérables sornettes étaient une dernière et pâle réverbération de Téciat dont le nom de Lauzun avait jadis été entouré. Il est aisé de reconnaître à ces signes combien la fortune du célèbre comte ékait devenue'mauvaise , le nom bre de ses amis petit , ses chances de salut incertaines, et Tétat de ses affaires désespéré. Les choses restèrent ainsi jusqu'au mois de mai 1679 , où le doigt de Dieu , qui seul pouvait les faire changer, s'abaissa tout à coup du haut des nuages.

Mademoiselle habitait alors son château de Choisi. Par une belle matinée de printemps , on vit les valets s''agiter d\m air empressé, autour d'an carrosse de voyage , dans la cour de ce château. La princesse sortait de table , et chargeait de friandises les poches d\me petite fille qu'elle avait foit asseoir à sa droite , et à laquelle le chevalier RolHnde avait respectueusement offert la serviette. Dix heures sonnèrent : Mademoiselle fit signe à son secrétain;

qu'il fallait partir; on descendit lentement les escaliers :

— Oii donc allons-nous? demanda Tenfant.

— Vous allez faire une promenade dans le carrosse de Son Altesse, répondit Roliinde.

— Cette promenade sera donc bien longue , puisque nous emportons des malles et des provisions? *

On ne fit pas de réponse , et Mademoiselle se détourna pour cacher son émotion.

— M. Roliinde , dit-elle , je vous confie ce que j'ai de plus cher ; c'est tout ce qui me reste de lai. — Le lendemain de votre arrivée à Caen , vous m'écrirez. N'oubliez pas mes instructions pour la supérieure du couvent. Vous aurez soin de baisser les stores jusqu'à Paris , car vous allez rencontrer la marquise.

La cousine du roi tendit avec dignité sa main à l'enfant, qui l'embrassa d'un air grave et assuré; puis, le carrosse partit, emportant le dernier rejeton des Caumont. La Montespan, qu'on attendait à Choisi , reconnut de loin sur la route l'équipage aux armes de Montpensier ; elle donna Tordre à ses gens d'arrêter. Sa

charmante figure , rafraîchie par un sourire caressant, parut à la portière; son bras, chargé de joyaux , fit au courrier, puis aux postillons, des signes inutiles. Le courrier passa , les postillons fouettèrent leuis chevaux sans tourner seulement la tête ; — mais , malgré la vitesse de leur course et les précautions prises par Rollinde, la marquise aperçut une main d'enfant , posée au-dessous du store , et cette découverte rendit la maîtresse évaporée du roi soucieuse et inquiète pendant le reste du chemin.

Qui n'a pas remarqué cent fois Tétonnante facilité des femmes à jouer de petites comédies? les caresses trompeuses dont elles s'accablent , les mensonges gracieux de leurs manières, leur habileté naturelle à tromper le plus naïvement du monde? — On se déteste , on dit pis que pendre les unes des autres ; mais , lorsqu'on se rencontre , on se fait mille tendresses , on regrette de se voir si rarement, on se parle dans l'oreille , on médit ensemble des absentes , on ne saurait se quitter sans se baiser tendrement à deux reprises sur les

joues; et qiiVm pauvre sol de mari, après avoir vu cela, s'étonne d'être trahi par sa moitié!

La Montespan avait d'assez beaux talens en afiaires de perfidie. La fierté de Mademoiselle, safroideui^, ses façons d'altesse royale , et son aversion légitime pour la marquise , ne purent déconcerter cette femme déterminée. Elle vint à bout de briser la triple couche de glace qu'on lui opposait. Après une heure seulement de conversation, elle avait amené doucement la princesse à lui parler d'im air obligeant, et toutes deux se payaient de belles monnaies dont elles connaissaient pai'faitement la fausseté.

La marquise ne pouvait manquer d'admirer la situation délicieuse du château, ni de s'extasier sur le bonheur de la vie champêtre ; mais elle était désolée que la cour fut si longtemps privée de la plus aimable des princesses. Tout était ravissant et sublime à Choisi. On voulait causer long-temps, et sans interruption ; on avait des secrets à confier, de bonnes nouvelles à apprendre.

Pour garder les I3 s de leurs visages des rayons du soleil d'été, les deux belles dames

s'enfoncèrent sous les vieux arbres que Mademoiselle avait conservés , malgré la condamnation prononcée contre eux par le méthodique Lenôtre. Les filles d^homieur reçurent l'ordre de se tenir à l'écart , et la Montespan , après avoir toussé deux fois pour rassembler ses idées , entama ses négociations.

— Ne trouvez-vous pas , dit-elle d\m air distrait, que les peccadilles de M. de Lauzmi sont punies avec trop de sévérité? je voudrais pouvoir faire cesser la captivité de ce pauvre comte.

— Il est bien fâcheux, Madame, que ces généreuses intentions ne vous soient pas venues quelques années plus tôt.

— Mon Dieu, je n'en ai jamais eu d'autres. Lauzun n'a-t-il pas cent fois mis à l'épreuve mon amitié? Depuis huit ans qu'il est en prison, j'attends une occasion de le servir, et c'est aujourd hui seulement qu'elle s'est présentée. Voici ce dont il s'agit : S. M. s'inquiète de ne point voir mon petit duc du Maine pourvu d'une fortune proportionnée à sa naissance. Si le roi venait à mourir, rien ne prouve que le

dauphin voulût faire du bien à son frère. Le parcimonieux Colbert —

— Colbert est un ministre généreux , Madame.

— Généreux pour des histrions , des peintres ou des barbons de Tacadémie ; mais avec les princes , c*'est un véritable harpagon. Colbert fait mille difficultés pour accorder une dotation à mon fils sur Vargent du trésor qu^il dit épuisé par la guerre.

— Cest à ma fortune qu''on en veut , pensa Mademoiselle.

— Si vous assuriez à M. du Maine une belle part sur votre testament , le roi , qui n^ songe pas le moins du monde , se trouverait surpris agréablement , et n'aurait plus rien à vous refuser.

— Il paraît que tout est convenu dWance ^ et qu'au prix de mes dépouilles , on me donnera la liberté de Lauzmi.

— Il suffirait , poursuivit la marquise , que V. A. donnât Tune de ses principautés, celle d'Eu , par exemple.

— Je le crois bien , Madame , c'est la première paii ic du royaume.

— Ou celle de Dombes , si vous Vàitnez ■mieux; mais seulement après votre mort. — Je vous conseille même en confidence de payer de votre vivant , sur vos immenses revenus , une pension à notre petit duc; de cette façon, le roi ne saura plus que faire pour vous rendre un si grand bienfait.

— Ce projet me semble fort ingénieux >, Madame ; mais il existe une grande difficulté.

— Une difficulté ! répéta la marquise avec anxiété.

— Sans doute. J'ai donné tous mes biens à M. de Lauzun par des contrats de vente , pendant les trois joui^ où le roi lui permit de se ■déclarer mon amant. Ces contrats existent; Baraille les a gardés, et la volonté seule de Lauzun peut les rendre nuls : c'est donc à lui -qu'il faut faire votre cour. Madame.

Athénaïs se mordit les lèvres, en voyant s'élever une multitude d'obstacles au-devant du but qu'elle s'apprêtait à saisir; elle jéflécliit long-temps :

— Il n'est point probable , dit-elle enfin , que M. de Lauzun soit assez fou pour rester

en prison , plutôt que de renoncer à clés biens dont il ne jouirait jamais. Le roi est aussi jeune que lui...

— Quoi! s^écria Mademoiselle , si ce malheureux n"'avait pas assez de foitmie pour contenter votre M. du Maine , on le laisserait donc périr dans sa prison? — Savez- vous que oVst affreux , et que mon cousin ne se fait point d'honneur par cette barbarie et cette cupidité?

Les cajoleries de la Montespan apaisèrent la princesse indignée. Le reste de la journée se passa dans la douce occupation des médisances et des grands discours sur de petits sujets. On se quitta les meilleures amies du monde , en se jetant à la tête les protestations d'attachement dont on savait l'inutilité de part et d'autre.

Malgré la dihgence que firent les gens de la marquise pour la ramener aux Tuileries , le roi s'était endormi sur un sopha dans la chambre de sa maîtresse , et daigna être de mauvaise humeur ens'éveillant. L'incertitude du succès et le retard apporté à la spoliation de Mademoiselle augmentèrent celte disposition à l'hv-

pocondrie , qu'une digestion , sans doute laborieuse , avait déjà préparée.

— Qu'allons-nous faire à présent , marquise? dit S. M. en soupirant.

— Je pense, Sire, qu'il serait à propos d'envoyer Lauzun aux eaux de Bourbon , où je vais me rendre pendant que vous serez à l'armée.

— Quelbesoin avez-vous de voir cethomme, Athénaïs ? — je ne veux pas de cela. — Ne pouvez-vous traiter l'affaire par écrit?

— Le secret n'est plus possible avec des écrits, et la dignité de votre majesté serait compromise .

— Eh bien ! allez donc à Bourbon , si vous voulez ; mais , je vous en avertis , vous y serez surveillée, et je me ferai rendre compte de vos moindres gestes.

Une petite scène de jalousie et de reproches , avec larmes et raccommodement , termina la soirée. — Le lendemain, S. M. fit appeler le chevalier Maupertuis , pour lui donner une mission de confiance et des instructions étendues. Il fut décidé que Lauzun serait

( 176) gardé à vue , pendant toute la durée de son séjour aux eaux de Bourbon. Une compagnie entière des mousquetaires fut chargée du service auprès du prisonnier, et la Montespan elle-même fut recommandée à la vigilante attention de Maupertuis.

Baraille, à son retour de Pignerol, avait inutilement supplié le roi d'envoyer un médecin à son ami. Ce fut au bout de sept ans environ , et lorsque personne ne songeait plus à renouveler cette demande , qu'elle fut accordée. Le traitement que le doctem' devait prescrire pour la feinte maladie du comte fut réglé d'avance dans le cabinet de S. M.

Deux mois seulement s'étaient écoulés depuis le voyage de la marquise à Choisi, et déjà cette belle , appuyée sur le bras du comte de Lauzun, se promenait sous les ombrages de Bourbon-l'Archambault. Maupertuis à cheval , avec quatre mousquetaires , suivaient de loin, l'arme au poing.

Afin de réussir avec plus de certitude dans ses négociations d'intérêts Athénais s'était mise en grands frais de toilette ;

et puis, son orgueil n''était pas d'humeur à souffrir qu'un homme dont elle avait été dédaignée ne la retrouvât pas éclatante de richesse et de beauté ; aussi avait-elle enfermé sa taille, quelque peu gâtée par ses nombreuses couches, dans une robe si étroite qu'elle y pouvait à peine respirer. Ses jolis pieds étaient mal à Taise dans des chaussures trop petites , et ses pendans d'oreilles surchargés de pierreries gênaient , par leur pesanteur, la liberté de ses mouvemens.

Au contraire , Lauzun , vêtu simplement , avait quitté ses manières de favori, pour adopter une tenue et un langage graves et romanesques qui convenaient à sa situation et à ses malheurs. Neuf ans de captivité avaient causé moins de ravages sur sa personne que neuf ans de plaisirs sur le corps un peu fatigué de la Montespan. Sa physionomie devenue sérieuse révélait la hardiesse , Ténergie de son caractère et ses habitudes de réflexion. On se serait dit , en le voyant : Cet homme n'en a pas fini avec le monde, et, dans cette tête, il y a certainement de vastes projets. La pauvre

marquise aurait été écrasée par la supériorité de Lauzun , si elle n'avait senti derrière elle la pensée rassurante qu'elle tenait dans ses mains la destinée de ce personnage si fier. Cependant , les conditions peu généreuses qu elle se préparait à imposer, et Taird^ avidité qu'elle allait avoir en exigeant une rançon énorme , lui donnaient quelque embarras.

Le soleil de juillet s'était couché , au milieu des collines qui forment les derniers degrés de la chaîne du Puy-de-Dôme. Le vent du midi, en courant sur les arbres«et la neige des montagnes , avait pris de la fraîcheur. On n'entendait plus les bruits de la petite ville , dont les clochers , rougis par les dernières lueurs du crépuscule, se dessinaient sur le ciel foncé de l'orient. La nature , aussi coquette que la marquise, se parait de ses atours , pour recevoir la visite du célèbre Lauzun qu'elle n'avait pas vu depuis silong-temps ; mais elle semblait encourager généreusement sa rivale à se laisser prendre aux charmes du tête-à-tete ; elle lui offrait une de ces belles et silencieuses soirées qui portent doucement

les femmes à la rêverie , et les disposent à recevoir les paroles d'amour, comme la terre à goûter la rosée. Athénaïs , préoccupée par ses calculs et cédant à la gêne que lui causaient ses chaussures, restait insensible aux tendres conseils de la mère des hommes ; elle voulut s''asseoir sur un banc de pierre.

Après mille sujets de conversation, elle allait enfin en venir à celui qui l'intéressait , lorsqu"*elle fut arrêtée par une phrase que commença Lauzun, d'un ton qui ne permettait pas d"'inteiTuption el qui d''ailleurs excita vivement la curiosité de la marquise.

— L^^rtune va, je crois, se laisser fléchir, puisqu'elle m'ofFre aujourd'hui une occasion inespérée d'avoir une explication hanche et entière avec vous, Madame. Veuillez m'écouter avec patience : J'ignore si c'est à la volonté seule du hasard que je dois cette rencontre entre nous , et je ne sais pas s'il est de bonne politique de vous parler avec la sincérité que vous allez reconnaître ; mais je cède à un dosir nourri dans le fond de mon coeur pendant plusieurs années et qui est devenu mon maî-

tie. — Athénaïs, nous ne sommes plus des enfans : de petites jalousies ne doivent plus entrer dans la balance où nous pèserons désormais nos résolutions. Ne vous effrayez pas de la liberté que vous allez trouver dans mon langage. Je ne suis pas à cette heure le courtisan Lauzun chargé de broderies, débitant les fadaises de rigueur entre le ballet et l'intermède; je suis un prisonnier enfermé pendant neuf ans, sans qu'on ait daigné lui apprendre les motifs de sa détention. Souffrez que je vous dise quelle personne a été cause de tous mes malhem^s : — c'est vous, Athénaïs.

La marquise fit un geste d'étonnenaent que vit bien Mauperluis , arrêté à la distance de trente pas.

— Laissez-moi achever de grâce , poursuivit Lauzun. Je ne vous fais pas de vains reproches. Ne craignez pas mes anciennes habitudes d'emportement. La solitude, l'ennui, lestourraens qu'on apprend à sentir au fond des cachots , et dont vous n'aurez jamais aucune idée , peuvent changer un homme plus encore qu'ils ne m'ont changé. V^ous êtes cause de mes

malheurs, vous dis-je : la feinte amitié que nous avons long-temps affectée Fun pour Tautre ne m'a pas trompé un instant. Vous ne m'avez jamais pardonné le peu d'empressement que j'ai mis à rechercher votre main. Votre amour-propre a été blessé ; je ne dois pas m'en étonner, ni vous blâmer, cai-, s'il en était autrement , vous ne seriez pas une femme. Cependant , à présent que me voici vieilli et bien loin des folies de jeunesse , je puis vous apprendre que je vous aimais plus que vous ne l'avez pensé.

Athénaïs rougit en jetant un regard furtif sur Lauzun , dont la figure était belle et toute la personne encore pleine de sève.

— Je vous aimais , et si vous n'avez aucune raison pour me tenir compte d'hésitations et d'anxiétés que vous n'avez pas 'connues, du moins je ne mérite pas absolument la haine que vous m'avez portée et dont j'ai reçu de cruelles preuves. Vous avez été poursuivie par le désir de me voir misérable ou suppliant ; vous avez réussi. Peut-être, à l'instant même, trouvez-vous dans la tristesse et l'abattement

où vous me voyez une jouissance dont Tespoirvous a amenée ici. Je vous aurais envié ce triomphe autrefois; mais aujourd'hui je n''éprouve ni honte , ni douleur, à vous demander la paix et à vous prier de mettre fin à mes maux : votre vengeance doit être rassasiée. OubUez que vous avez eu nom Athénais deMortemart. Voyez un homme qui a souffert une longue détention pour des crimes si petits que vous ne sauriez les dire , et soyez assez généreuse pour me rendre la liberté d'aller mourir tranquille oii je voudrai. Si vous me haïssez encore, je vous épargnerai Tennui de me voir, en ne reparaissant plus dans une cour où je n'ai trouvé que des fatigues dont je serai aise de me reposer ailleurs. Je vous pardonne sincèrement les maux irréparables que vous m'avez causés .

Athénaïs fut surprise de voir ses sentimens les plus secrets mis à nu par un homme qu'elle croyait pouvoir tromper. Sa haine s'envola ; le souvenir de ses méchancetés et de ses artifices l'accabla de confusion. Son orgueil prit la fuite si rapidement qu'elle ne savait plus où

le reti'ouver. La noblesse touchante et le malheur du comte réveillèrent en elle l'instinct de bienfaisance et de consolation de la femme ; elle voulut parler, et sa poitrine oppressée lui refusa tout service; elle essaya de lever les yeux sur son ancien ennemi , et des larmes importunes troublèrent sa vue. Cependant , riiabitude du mensonge , se mêlant à tant de généreux mquvemens , vint lui suggérer Tidée d''employer son attendrissement à la justification de ses vieux crimes envers Lauzun.

— Ingi'at que vous êtes ! dit-elle avec tendresse , qu^il m'*est cruel de vous voir méconnaître ainsi les sentime^s que j"'ai toujours eus pour vous , et dont les pleurs que vous voyez devinaient vous servir de preuve !

Le comte se mit à sourire.

— Je ne saurais m^ tromper, marquise ; vos pleurs ne peuvent venir que d'un regret dont je vous remercie , ou de Pintérêt que mes malheurs ont excité en vous. Je ne m'étonne point que votre haine vous échappe; sincèrement, la cause en était puérile. Je pourrais vous prouver même que vous étiez injuste, et

que vos coups ont été donnés gratuitement à un homme qui vous aimait. — Quand il serait vrai que votre orgueil eût des griefs contre moi, lapositionoù vous êtes n'aurait-elle pas dû vous empêcher de m''en garder rancune ? Si je vous avais épousée , vous seriez à cette heure couchée dans la terre, et depuis dix ans livrée aux vers, car je vous aurais tuée de ma main plutôt que de vous abandonner au roi.

— Lauzun , Lauzun , murmura la marquise suffoquée , c'est vous qui avez causé la honte et le malheur de ma vie , car, si vous l'aviez voulu, — jamais je ne serais tombée dans le vice , — je le jure. — ••

— Oh! vous me faites frémir, Madame. Ne parlons plus de ces anciens griefs; ils sentent trop fort la prison. Je veux croire à l'intérêt que vous me témoignez; je mets ma fierté à vos genoux; je vous demande la fin de mes maux et votre amitié.

— Je vous promets l'une et vous donne l'autre de tout mon cœur. Je me sens heureuse de cette franche réconciliation , et pour faire preuve comme vous de sincérité , je vais vous

dire tout simplement quelles conditions le roi veut mettre à son pardon : il faut que vous donniez au duc du Maine la principauté d'Eu.

— J'en ferai la concession, marquise, pourvu que vous me soyez garant de Texécution fidèle du traité.

— Fiez-vous à mon amitié et à mon crédit , Lauzun.

— Vous aurez dès ce soir une autorisation de ma main de déchirer le contrat de vente déposé chez Boucherat.

— Fort bien; le reste se fera promptement, vous pouvez m'en croire.

Le lendemain , Maupertuis, rédigeant avec soin son rapport, écrivit que, dans cette longue conversation, des gestes étranges avaient échappé à la marquise , comme si des passions de tragédie eussent agité son coeur, et que le calme du prisonnier avait seul rassuré le témoin plusieurs fois effrayé de l'émotion de la maîtresse du roi. Au moment oùle fidèle Maupertuis apposait le cachet à ses dépêches, un valet de madame de Montespan entra, etpriale che-

valier de venir parler à la marquise qui attendait dans son carrosse.

— Que désirez- vous de moi, Madame?

s''écna le capitaine après avoir incliné vers la terre son juste de buffle.

— Chevalier, il faut que je parle au comte de Lauzun sur-le-champ.

— Mais il me semble , madame la marquise, que les ordres du roi....

— Monsieur, j'en sais plus que vous sur les intentions du roi. Je vous prie donc de ne pas vous opposer à ce que je désire. Amenez ici M. de Lauzun, et mettez vos mousquetaires autour de mon carrosse ; cela doit suffire.

Maupertuis déconcerté, après s''être longtemps gratté le front , vaincu par Taccent impérieux d'Atliénaïs , alla chercher lui-même Lauzun et le fit monter près de la Montespan ; il demanda ensuite un cheval, et suivit le carrosse avec six cavaliers armés jusqu'aux dents.

Eh ! Lun Dieu I que vous arrive-t-il , marquise? dit Lauzun étonné; vous voici dans un affreux désordre.

— Je suis perdue; le roi m'abandonne. — Voyez ce qu'ion m''écrit de Versailles. — Depuis que je suis à Bourbon , le perfide ne m'a pas envoyé une lettre ; il me trahit , il me laisse pour mademoiselle de Fontanges. 0 désespoir ! il faut que j''en meure.

— Eli ! quoi ! ma chère marquise , n''avezvous donc jamais pensé que cette crise était inévitable, et vos préparatifs ne sont-ils pas faits depuis long-temps?

— Hélas! non; je ne m'accoutumerai jamais à l'abandon, mon ami! Oh! je ne prendrai point un lâche parti comme LavaUière ; on ne dira pas sœur Athéndis de la Miséricorde^ je vous en donne ma parole de femme. — Mais que devenir? mon Dieu !

— Répondez-moi , marquise , Paimiez-vous beaucoup?

— Que sais-je? non, je le hais, le traître. Plus d'une fois sa personne me sembla insupportable, et souvent je me sentis prêle à le fuir, malgré le prestige de sa puissance.

— Eh bien ! à votre place , je me vengerais.—

( igo )

— Je le voudrais; mais comment?

— Remettez-vous à moi du soin de trouver une bonne et ample vengeance. Avant tout, êtes-vous sûre que Tabandon du roi soit complet?

— Voyez la lettre qu'ion m'écrit : La Fontanges a pris un appartement à Versailles. Il ne la quitte plus ; il porte en public ses rubans , et veut lui donner les franges , — les franges de duchesse que je demande en vain depuis dix ans!...

La maîtresse délaissée fondit en larmes.

— L''affront est sanglant, ma chère marquise; voici la marche que vous devez suivre: retournez à Versailles; prenez un air fier et assuré ; choisissez parmi les hommes à la mode un galant qui vous courtise assidûment en pubhc ; feignez de Pécouter avec plaisir; s'il y a du remède à votre malheur, vous le saurez bientôt. —

— Mais si le roi me dédaigne et ne m'accorde aucune attention...

— Ne connaissez- vous pas son naturel jaloux et son orgueil ?

— Et qui choisirai-JG, mon ami? — Vous seul sauriez faire réussir un pareil projet.

— Ah! marquise, il poui^rait m'arriver de jouer Tamant avec trop de vérité; quelque retour de jeunesse me prendrait. Songez que votre coeur est libre et que j^aurais le droit de vous aimer.

— Eh bien! aimez-moi, Lauzun.

— Me le permettez-vous?

— Je le veux, je le désire.

— Voilà qui est fait, je vous aime à la folie, et je vous avertis qu'une fois revenu à la cour, je vous poursuivrai avec acharnement.

— Je vous y autorise, et je vais travailler de toutes mes forces à votre retour.

— A la grâce de Dieu, chère Athénaïs ! je vous devrai plus de bonhem^ que vous ne m'avez causé de maux. Quand partez- vous?

— A Thème même.

— Bien dit ; une minute vaut de Tor.

Maupertuis, à cheval près delà portière, vit

le prisonnier prendre la main de la marquise et la porter à ses lèvres, ce qui fut consigné sur'le journal.

Les dames baigneuses de Bourbon, assemblées sur la place de la ville, se disaient à Toïeille avec mystère la nouvelle de l'infidélité du roi, et le nom de la favorite, lorsqu'' elles virent passer la marquise avec son équipage de voyage; le carrosse prit la route de Paris, et les propos qui se débitaient tout bas furent aussitôt proclamés à grand bruit avec accompagnemens d^éclats de rire.

La Montespan , éperonnée par le dépit et la colère , fit force de chevaux jusqu^à Versailles où elle n'*était pas attendue. Elle sut feindre de tout ignorer; et le roi embarrassé , prit le parti de ne plus se monti'er en public avec Mademoiselle de Fontanges. Les affaires de famille des nombreux enfans de la mai^quise attiraient encore S. M. chez la maîtresse abandonnée ; le notaire de Madem^oiselle consentit à annuler le contrat de vente de la pairie d'Eu, sur Tautorisation de Lauzun. La princesse avait reçu à Choisi des visites de M. du Maine , conduit par la prudente Maintenon , et l'esprit et la gentillesse de ce petit boiteux plaisaient assez à la cousine du roi. Le testa-

ment en faveur du prince bâtard fui dressé régulièrement et soumis à S. M. Mademoiselle se vit donc carressée , invitée , régalée par le roi ; mais ce fut tout , et on apprit que Lauzun venait d^étre conduit en prison au château d'Amboise. A ce coup , la princesse pleura, trépigna partout avec tant d'impétuosité que la cour était pleine de ses plaintes. Elle jura que son testament serait suivi d'un autre où. Tenfant royal n"'aurait pas mie maille. Colbert vint au Luxembourg la supplier de mettre fin à ses clameurs.

— Si vous fâchez le roi , lui dit-il , Lauzun sera jeté à la Bastille dans un cachot malsainet noir où il mourra.

— Eh! monsieur Colbert , répondit-elle au désespoir : on m'a pris mon bien , on me manque de parole , et on ose encore me menacer! Mon cousin n'a-t-il pas de pudeur? lui faut-il le reste de mes dépouilles?

— Vous Pavez dit. — S. M. veut encore la principauté de Dombes.

— Eh bien ! qu'on envoie donc demander à Lauzun s'il consent à la donner.

T. II. i3

Un courrier fut expédié à Amboise. Lauzun fit de grandes difficultés , et commença par répondre qu'il mourrait volontiers en prison; puis il revint à un parti plus sage et déclara qu'il signerait la donation à Paris, lorsque sa liberté lui serait rendue. Ces négociations dont Mademoiselle a écrit tous les détails dans ses mémoires, durèrent plusieurs semaines. Au bout de ce tems Lauzun arriva enfin à Paris , après une absence de dix ans.

Un matin , on entendit un grand fracas de carrosses dans le quartier du Luxembourg. Les bourgeois de la rue Dauphine donnaient au diable la Montespan, qui roulait fièrement et faisait voler la boue sur les piétons. La livrée de Larochefoucault brillait au loin sur le pont; celle de Duras courait sur les quais. Les gens de Lafeuillade criaient gare , et s'efforçaient d'arriver avant ceux de Montausier. Les vestibules et les cours du château pouvaient à peine contenir les valets et les chevaux. Trois portes cochères ne suffisaient plus à la circulation. Mademoiselle , épanouie, palpitait d'aise au milieu des complimenteurs.

Elle était prête à défaillir à chaque nouvelle visite. — On attendait le comte de Lauzun.

Une hetu-e , deux heures , quatre heures se passèrent ainsi. Les murmures flatteurs , joyeux et autres s''éteignirenl doucement sous les galeries. La foule s^écoula , et la princesse, entourée seulement de ses amis , tint son visage appuyé contre les vitres jusqu"'au moment où la nuit vint.

— Dieu soit loué ! quelqu'un entre dans la coui\ Ce doit être lui. Ah ! je suis ravie que nous soyons seules, ma chère marquise.

— J^en suis charmée aussi , dit la Montespan. Nous souperons ensemble, si V. A. veut bien m'inviter , et nous jouirons à notre aise du plaisir de revoir cet aimable comte.

— Cest cela , voici la première soirée heureuse que le ciel m'ait donnée depuis dix ans.

Le rideau s^ouvrit et on annonça Colbert.

— Ah! je suis morte, tout est perdu. — Qu'a-t-on fait de Lauzun , M. Colbert? Le roi veut-il me tuer? parlez vite.

— J'espérais trouver ici Lauzun , dit le mi-

nistre. Il doit être à Paris à cette heure, à moins qu'il n"'ail éprouve trop de fatigue et qu'ail ne soit demeuré au Bom^g-la-Reine pour dormir.

— Vous me rendez la vie. — Eh! quelqu"'un monte. —

Le rideau s'ouvrit encore.

— Monsieur le chevalier Baraille !

La princesse donna ses joues à baiser au chevalier.

— Mon cher Baraille , vous arrivez toujours à propos. Nous attendons votre malheureux ami.

— Quoi! il n'est point ici? j'accours de Brest pour le voir.

— Mais où. est-il ? où donc est-il? cherchonsle. Il faut le trouver. Holà ! RoHinde ! faites dépêcher un courrier au Bourg -la-Reine. Envoyez un valet à Thôtel de Lauzun au Marais, un autre chez le maréchal de Gramont.

. — Je vais le chercher moi-même , dit Baraille, et je vous Tamènerai par les oreilles.

— Peut-être , dit M. Colbert , vaut-il mieux l'attendre patiemment; vons connaissez son

exactitude, son habileté à satisfaire toutes les exigences j sHl ne vient pas , c'est qu'il a de bonnes raisons.

— Oui, de bonnes raisons, Mademoiselle; personne ne sait mieux son monde que lui.

Les courriers et Ba raille partirent cependant, et firent diligence. Colbert s'en alla, madame de Montespan resta jusqu'à neuf heures et demanda enfin ses gens. Mademoiselle, épuisée , sommeillait dans son fauteuil; ses filles d'honneur baillaient et souffraient de la faim. Les courriers s'en revinrent sans nouvelles, et Baraiî*3 ne reparut point.

Un grand garçon , portant rapière, les cheveux en désordre et la démarche avinée , faisait vacarme dans un cabaret de la rue Montorgueil.

— Corbleu î hôte de malheur, lu as donne mon salon à des étrangers.

— Ne faites point de bruit , Monsieiu', ce sont des gens de com^ en habits de ville.

— Quand ce seraient des gens de ville en habits de cour, que m'impoite ? je veux mon salon. J'attends de la compaguie cette

nuit, et tu sais bien que je ne puis boire ailleiu's ; va donc mettre ces gens dehors.

— Impossible , monsieur Charles ; ce sont de grands personnages, vous dis-je.

— Et moi donc , suis-je im pied-plat? saistu que le roi va tous les jours à confesse chez ma soeur ? que Dieu me damne s^il n''est pas mon beau frère un de ces soirs ! — Ne veux-tu plus me faire crédit, vieux renai^d? me chasses-tu de ton bouge ? corbleu ! nous allons parler à tes seigneurs déguisés. — Messieurs , ouvrez , s"'il vous plaît , afin que je n''enfonce point la porte.

Deux honmies parurent :

— Eh ! c''est Charles Daubigné 1 — Bonjour, mon cher ; vous êtes gris à rouler.

— CVstvrai, Baraille; et vous aussi , je crois. — Dieu me pardonne! ne vois-je point M. de Lauzun , ou si j^ai la berlue ?

— Vous le voyez, en vérité, monsieur Daubigné; vous le voyez si aise d^être hors de prison qu^il ne peut faire autre chose que sauter» rire et courir les rues.

— Remettons-nous pourtant à table.

— Cela va.

— Pardieu I monsieur de Lauzun. je vous félicite de voti-e conversion à la saine doctrine. Vous comprenez enfin la vie : on a voulu faire de moi un pilier de cour, me charger d'habits dorés , me dicter des salutations , des paroles privées de sens et des démarches si sottes que j^en pouffais de rire . J'ai vendu mon emploi pour cent huit mille francs. J'en ai mangé les troits quarts , et me voici buvant le reste : à votre santé , Lauzun. . — Si vous m*'en croyez , vous enverrez au diable la cour. Vous tirerez à votre vieille une grosse somme , comme j'ai fait à la Maintenon, ma sœur, et vous vous giiserez tous les soirs.

— Baraille , dit Lauzun , allons nous-en d*'ici : Daubigné m'ennuie , c'est un butor.

— Ah ! je suis heureux de pouvoir enfin vous appeler en face un freluquet.

— Oh ! que je vais être aise , à mon tour, de me battre avec un mal appris comme vous.

— Bien répondu ; tirons l'épée, pour voir. —

— Holà ! hé ! Messieurs , point de querelles. —

— En plein air, dit Lauzun; venez dans la rue avec moi.

— Non pas , s'il vous plaît ; il fait meilleur ici : deux bons chevaux peuvent bien se battre à récurie.

— Pai besoin d'air, j'ai besoin de voir les étoiles et de gesticuler un peu ; ce trou ressemble à ime prison.

— Messieurs , voici le guet.

— Fort bien! la partie sera complète ; nous battrons le guet d'abord, et nous nous battrons ensuite.

— C'est dit.

Vers quatre heures du matin , Baraille et son ami rentrèrent à l'hôtel Lauzun , les jambes brisées par la fatigue , leurs vêtemens tachés , leurs épées réduites à des trançons , la voix enrouée par les cris nocturnes, l'estomac plein et les poches vides; il ne leur fallait pas moins pour bien dormir.

Présentation d'un homme comme la cour n'en avait jamais Vu. — Le souper d'un paralytique. — Terrible vengeance contre un ennemi femelle.

— Mademoiselle pleure dans le sein (Tun ami. — Évènemens singuliers.

— Mauvaise conduite.

— Mon cher Colbert, il faut que vous demandiez au roi s'il veut bien recevoir mes remerciemens aujourd'hui; car midi va sonner, les appartcmcns vont être ouverts ; vous conduirez pai^ la main un vieux com^lisan comme une liancce Limidv, si S. M. !e permet.

— S. M. le permettra certainement; mais

VOUS quitterez cette toilette gothique, cesvêtemens bizarres et usés ; vous couperez cette barbe sauvage.

— Point du tout, mon bon ami ; le roi verra qu^une tête accablée d\me disgrâce est comme un saule frappé de la foudre, et cette pensée le flattera; ne vous souvenez-vous plus du motif de mes malheurs? défiguré, mal mis, vieux et malade, je serai bien reçu.

— Vous savez mieux que moi ce qui vous convient : je vous conduirai comme vous êtes. Hélas ! Lauzun, entre nous, quel besoin aviezvous d^épouser secrètement une femme plus âgée que vous de huit ans?

— Oh ! ne parlons point de mes péchés , d'ailleurs ceci fut le prétexte de mon arrestation, et non le véritable motif. — Allez , Colbert ; j''entends ouvrir les portes du temple.

Le bruit se répandit tout d'abord du retour et de la présentation de Lauzun. Les anciens amis du comte ne sachant quel accueil ils devaient faire à ce banni, se promettaient de régler leurs manières sur celles du roi. Quelques dames sentaient leur cœur s'agiter au

nom de cet homme, depuis si long-temps oublié ; les plus jeunes brûlaient du désir de voir une célébrité; madame de Guiche, encore belle et à la mode, tenait ses yeux fixés vers la pori e; ceuxduroiseportaientsouventdu même côté.

Le jeu languissait , et Dangeau lui-même, commettait de graves erreurs sur des coups de Bassette. La Montespan et Mademoiselle qui avaient pris le matin la collation avec Lauzun, causaient ensemble tout bas, et se fiaient à rhabileté, au savoir-vivre et à Pesprit de leur ami , persuadées quHl saurait tourner quelque phrased^éclat dont S. M. serait satisfaite. — ■ II parut enfin.

L^homme de Pierre , excité par les liqueurs du festin de Don Juan, s'il avait eu la fantaisie de paraître au milieu de cette cour chamarrée, n'aurait pas produit une sensation plus profonde. Le justaucorps usé, la longue barbe, la coiffure en désordre du comte, lui donnaient un air si étrange, qu'on crut d'abord voir un fou; la stupéfaction fut générale. De Rhodes, grand maître des cérémonies recula de quatre pas ; monsieur le Grand sentit ses

cheveux se dresser trhorreur, et monsieur le premier faillit tomber à la renverse. Dangeau^ qui tenait quarante louis suspendus au-dessus d\ine carte , laissa rouler son or sur le plancher. Mademoiselle et la Montespan seules espéraient encore ; Lauzun s'avança d'un air noble et triste et s'agenouilla devant le roi qui fit bonne contenance.

— Mon Dieu! monsieur de Lauzun, d'où vient cette toilette singulière ?

— Sire , c'est le costume qui convient à un malheureux au désespoir d'avoir déplu à votre majesté. La bouche royale n'a point laissé tomber sur moi le mot de pardon, je me regarde encore comme prisonnier.

— Eh bien! relevez-vous, monsieur, et recevez voire pardon.

— Ahl Sire, le coup qui m'a renversé fui si terrible que, pour me relever, il ne faut pas une main moins puissante que la vôtre.

Le roi lendit sa main droite que Lauzun couvrit de respectueux baisers.

— Allons, mon cher comte , je vois avec plaisir que vous n'avez point perdu ces façons

d'être, qui n\'ippartiennent qu'à vous; nous oublierons vos anciennes fautes et nous serons indulgent pour les nouvelles.

— J'ai encore mes quatre raemijres , Sire, et quelques gouttes de sang ; je supplie V. M. de les utiliser à son service.

— Assurément , Monsieur. — Nous désirons beaucoup Il n'est pas un gentilhomme

dont les services ne puissentétre bons h Tétat —

Vous avez des talens, du courage Nous

vous ferons dire notre volonté par Colbert.

— Tout ceci n'est point maladroit, murmura Dangeau reprenant ses esprits.

— Il va rentrer en grâce, dit monsieur le Grand.

— Je respire enfin s'écria M. le Premier !

— Bien joué, dit M. Colbert ! on ne peut vraiment pas vous donner de conseils 5 le plus fin est un enfant auprès de vous.

La nouvelle Madame", qui ne connaissait pas Lauzun , s'étonnait que ce personnage , ridiculement affublé, fut un homme à bonnes fortunes.

— Il faut vous faire compliment, disait-elle

à Mademoiselle ; l'objet est digne de vos affections. On ne saurait rien voir de plus galant que sa tournure , et je ne suisplus surprise des sacrifices que vous avez faits pour lui.

— On vous raille là-bas, dit madame de Guiche à son cousin.

— Où cela, je vous prie ?

— Au nez de votre femme.

Lauzun s'approcha doucement.

— Il a parlé comme le paysan du Danube, criait Madame.

— « C'est bien Tours le plus séduisant que j'aie jamais vu , disait en riant Mademoiselle de Grançei.

— Prenez-y garde, répondit la Montespan ; il a enlevé plus d'une conquête au chevalier de Lorraine, et ne serait pas embarrassé pour lui arracher la dernière.

— Ohl sans connaître les amies de M. de Lorraine, j'oserais défier ce séducteur râpé de lui faire tort.

— J'accepte le défi, pensa Lauzun en sortant, et si je ne soufïle pas cette petite fille à son chevalier de Lorraine, je veux être rompu vif.

Il sVn alla chez M. Colbert.

— Eh bien I Colbert, quels sont les ordres du roi?

— Vos affaires vont mal, mon ami; S. M. ne veut pas vous rendis les entrées grandes ni petites. Vous ne paraîtrez à la cour que par invitation ; vos charges vendues resteront aux acquéreurs et le prix vous en sera compté.

— A combien se montera la somme ?

— A près d'un million de livres.

— Hélas ! il faudra bien Taccepter!

— Plus tard, a dit le roi, on lui rendra son gi'adedans l'armée.

— Je me reposerai volontiers de mes fatigues, M. Colbert.

— J'aime à vous voir sage et résigné.

Lauzim courut dîner chez Baraille.

— Il serait à propos, mon cher Lauzun,

d'aller voir M. de Louvois, puis vous paraîtrez au PalaisRoyal, et nous irons faire une visiteà Chantilly.

— Grâces àDieu, Baraille, je voisque vous perdez la raison.

— Que voulez-vous dire?

— Eh quoi ! ne devinez-vous pas que je ne veux plus m'embarrasser d'aucun devoir, ni d^aucune servitude de cour, de ville ou de famille ? Tout cela était fort bon quand nous avions de la puissance, du crédit, des emplois et Famitié du prince. Autant on m''a vu scrupuleux et dévot dans la sotte religion de l'étiquette, implacable contre les impies, joyeux et docile sous le harnais , autant je veux être aujourd"'liui rétif et indomptable. Assez longtemps les caprices d^autrui m'ont enchaîné ; les miens seront désormais les maîtres , et plus lisseront fantasques, moins je leur opposerai de résistance.

— Fort bien ! mais la vengeance , Lauzun ?

— Baraille, ne prononcez pas encore ce mot. Si quelqu'un s'avisait de vous offrir après le rôti les vins du dessert, ne verriez- vous pas avec peine le désordre mis dans vos jouissances? Attendez donc patiemment. Le temps viendra où nous goûterons le mets que vo' s avez nommé tout àflieure ; nous le goûterons délicieusement après l'avoir préparé de nos mains, sans omettre une seule des épices qui

doiventle rendre dignede la tabledes dieux. — Mais ne négligeons point le premier service et prenons une pose commode pom- nous régaler de cet autre ragoût exquis. — La liberté, — la douce liberté, Baraille !

— Au moins vous ne refuserez pas de visiter assidûment madame de Lauzun.

— Voilà qui est bientôt dit , Monsieur ; savez-vous qu'elle a cinquante ans ?

— Son âge la rendra moins exigeante.

— Qui répondra de cela?

— Plût au ciel qu''elle eût encore dix ans déplus ! je frissonne quand je songe à l'impétuosité qu'a toujours montrée cette altesse dans ses désirs , à la fierté de son caractère et à Thypothèque donnée par les sacremens sur ma personne.

Malgré sa répugnance , Lauzun était trop sage pour ne pas s'appliquer à conserver la tendresse de Mademoiselle. Il se fit bien attendre au Luxembourg, et laissa bien refroidir le souper , tandis que la princesse et la Montespan s'entretenaient de lui au coin du feu ; mais enfin il arriva.

T. II. i4

— Boiitlieiil s'ccria-t-il en entrant, le pénible métier que celui de courtisan lorsqu^on n'a plus défaveur! — Le matin à Versailles, puis à Saint-Cloud , puis à Meudon , et le soir à Paris. — Tout cela pour obtemr à grande peine que le prix de mes dépouilles me soit payé!

— Cela est cruel en effet pour vous et pour vos amis, dit Mademoiselle en soupirant.

— Je gage, assura la Montespan, qu'ail saura reprendre son ancienne position. Ali ! que ne suis-je aussi habile que vous , LauzunI je n'ai point votre présence d'esprit, je me laisse emporter par ma douleur, et j'achève ainsi de perdre tout crédit.

— Au moins, reprit la princesse, une fois qu'il n'aura plus rien à espérer du côté de la cour , il pourra se reposer chez moi de toutes ses souffrances. Ma fortune , mes soins et le séjour d'Eu ou de Saint -Fargeau , lui donneront encore des plaisirs que lui envieraient les privilégiés de Versailles.

— Ah ! je ne suis pas digne de tant de bonheur , et votre affection est bien mal placée ! Je

ne puis vivre dans rinaction ; un affreux besoin de mouvement ne laisse pas de relâche à ma pauvre cervelle. Il faudra que je meure si je ne trouve plus roccasion d^être utile au Roi.

— Qu'allons-nous devenir, murmura la princesse prête à pleurer ?

— Ne vous effrayez pas , dit la marquise , et fiez-vous à son étoile. Après le souper les convives étaient moins tristes ; Mademoiselle tombait dans une agréable langueur el regardait avec plaisir la porte de la chambre à coucher oii son mari avait désormais ses entrées. La Montespan , comme si elle eût été jalouse, faisait manoeuvrer délicieusement ses beaux yeux , et posait un pied charmant sur les chenets, tout à côté de celui de Lauzun. Elle prodiguait les agaceries mêlées de quelqu'ironie, et cherchait à rappeler à la mémoire du com(e les doiLX entretiens de Bourbon. La princesse s'appuya d'un air timide sur l'épaule de son mari.

— J'espère, lui dit-elle, que vous allez oublier jusqu'à demain vos affaires et rester ici ce soir.

— Ociel! est-il 'un homme plus malheureux que moi ? marquise : cessons une feinte inutile puisque vous connaissez tous nos secrets. Vous voyez que le repos m''est offert près d'une épouse que j'aime et dans le plus agréable palais du monde. Eh bien ! je ne puis pas seulement jouir des biens que possède le plus misérable bourgeois. Louvois me donne audience à minuit , et sans doute je vais rester avec lui une partie de la nuit.

— Oh ! que cela me contrarie ! je vous battrais de bon coeur.

— Vraiment, je le plains de toute mon âme, Jit Athénaïs avec un demi-sourire de malice et de satisfaction.

— Mais qu'a-t-il à espérer d'un ennemi aussi implacable que Louvois ?

— Votre altesse se trompe si elle croit que je n'ai pas su ramener à moi des ennemis plus dangereux que lui.

— Il a raison , dit la marquise , j'en connais un, qui lui a nui et qui l'aime aujourd'hui bien tendrement.

— Faut-il que je sois ainsi partagé entre

mille sentimens qui se combattent ! permette^ que je vous supplie d^aller m''attendre demaiu dans votre petit château de Choisi. Là, du moins, je serai loin de la cour et j'aurai le loisir d'assurer votre altesse de mes respects.

— Eh bien ! vous m'y trouverez , mon ami, uniquement occupée du soin de vous préparer tout ce qui peut rendre la vie douce et agréable. Je vous ménageais pour ce soir une surprise ; mais je ne puis me refuser plus longtemps le plaisir de vous obliger. Voici une donation de mon duché de Cliateilerault. Ce sera un petit dédommagement à la privation des principautés d^Eu et de Bombes, et demain nous chercherons encore quelque chose.

— Ah ! c'est trop de bienfaits , s'écria Lauzun à genoux I

— Partez , mon ami , voici minuit qui sonne , et puissiez-vous réussir à gagner le coeur du farouche Louvois ! Je vais vous faiie donner un de mes carrosses.

— Cela est inutile; je condunai M. de Lauzun dans le mien.

— Adieu donc.

Lauzun monta près de la Montespan.

— Il me semble , Marquise, que je ne reconnais pas votre livrée ni vos gens.

— C'est un carrosse de louage. Il n^est pas nécessaire que mes valets connaissent toutes mes démarches.

— Vous aimez la liberté, madame; je suis de votre goût.

— C'est la consolation des malheureux et des abandonnés.

L''obscurité était profonde, et les chevaux marchaient lentement. Athénaïs posa un doigt sur le bras du comte :

— J^ai besoin de vos conseils, mon cher Lauzun 5 Tétat de mes affaires est désespéré. Le roi est fou d^amour pour la Fontanges.

— L\amour est une passion difficile à combattre, madame.

— Sans doute; mais vous êtes si habile, que je mets en vous tout mon espoir. Que dois-je faire, mon ami? parlez:

— Jene sais, madame, je suis fort embarrassé.

— Il m''aime , pensa la Montespan.

— D'abord, poursuivit Lauzun, commencez toujours par les petits moyens d^usage ; ayez recours aux larmes, aux attitudes désespérées et séduisantes.

— Oh ! mon ami, tout cela est épuisé. L''ingrat est insensible à ma douleur.

— Essayez un peu de l'attaque de nerfs

— Peine inutile; je mourrais devant lui qu'ihry prendrait pas garde.

— Avez vous tàté de la querelle et des injures.^

— Assurément, ce matin encore je Tai accablé de reproches. Eh bien ! savez-vous ce qu'il m'a dit, l'infidèle? — '< Finissez ce bruit, madame, voici trop long-temps que je supporte voire humeur.)) Alors le dépit et la colère m'ont égarée au point que j'ai répondu : Et moi , Sire, depuis douze ans je supporte bien votre mauvaise odeur.

— Heureux couple I heureux amans I Cela est parfait, marquise, vous êtes abandonnée à jamais.

— Ah! je ne désespère pas de trouver encore du bonheur en ce monde avec vos con—

seils et votre amitié. Ma confiance en vous est si entière que je suis disposée à vous obéir à Tinstant, quelque soient vos ordi^es, mon cher comte.

— A l'instant, Athénaïs?

— ATinstantmême.

— Eh bien donc ! veuillez faire arrêter votre carrosse.

— J'y consens ; mais à quoi bon ?

— Vous allez voir.

La marquise fit arrêter son équipage.

— Je comprends, Lauzun; vous n'avez pas de rendez-vous avec M. de Louvois , et vous avez imaginé ce prétexte pour vous soustraire à vos devoirs conjugaux; mais poui^quoi descendre ? serait-ce que vous allez me quitter, ou bien si vous voulez me proposer une promenade au milieu des rues?

— Adieu , chère Athénaïs ! Nous poursuivrons bientôt cette conversation interrompue. 11 est vrai que je ne voulais point coucher au Luxembourg; j'en fais Taveu ; j'ai trompé la princesse , je ne vais pas chez le ministre Louvois.

— Et où donc allez- vous?

— Chez le ministre Colbert.

Lauzun sauta légèrement dans la rue et gagna son logis où Pattendait Baraille.

— Que ces hommes sont aveugles et grossiers, pensa la marquise? Le plus habile ne devine pas les ménagemens auxquels est obligée la pudeur de celle qu'il aime.

— Ce que c'est que l'orgueil d'une femme, disait Lauzun ! celle-ci adoptera sans hésiter les plus sottes suppositions avant de mettre en doute le pouvoir de ses charmes.

Malgré son esprit d'indépendance et le juste effroi que lui inspirait l'excessive tendresse de la princesse , Lauzun se rendit à Choisi avec la ferme résolution d'y passer vingt-quatre heures sans en rabattre d'une minute , et cela le plus maritalement du monde. Il ne perdit pas com^age , tant que dura le jour. Il soutint de bonne grâce les longueurs d'un tête-à-tête non-interrompu , et fit si bien les frais de la conversation , que la cousine du roi, tour à tour divertie ou intéressée , oubha ses malheurs et se crut rajeunie de dix ans.

Elle remit à son mari les titres de la baronnie Je Thiers en Auvergne , valant trente mille livres de revenu, plus une donation de quarante mille franes de rente. Quoique ce fût bien loin de réparer le dommage fait à la fortune du comte, Lauzun se trouvait encore Tun des plus riches de la cour. La reconnaissance lui donna toute la facilité possible à prendre le ton et le langage d'un homme amoureux . Cependant quand vint le soir, ses forces Pabandonnèrent; il eut beau rappeler sa raison, réfléchir à la nécessité de vivre en bonne intelligence avec une femme généreuse dont Tappui lui était indispensable , rien ne put Pempécher de songer aux formidables caresses, aux appas quelque peu flétris , et aux cinquante années amassées sur la tête de l'altesse royale; des ordres donnés à voix basse par la princesse à ses femmes sur des détails d'intérieur achevèrent de jeter le comte dans une véritable épouvante. Il commença tout doucement à geindre en se frottant les bras, et à parler d'infirmités laissées par la prison ; une peinture affreuse de son cachol humide , et le récit de

ses souffrances, donnèrent à ses plaintes toute la vraisemblance désirable. On pense bien que les douleurs allèrent croissant à mesure que la nuit avançait. Deux heures avant que le souper fût servi , les gémissemens du malade étaient devenus si alarmans que la princesse trembla pour la vie de son amant. Elle fut rassurée cependant lorsque Lauzun lui apprit qu^il y avait à Paris un médecin dont les secom's le guérissaient promptement de ces violens accès. Mademoiselle voulait faire atteler ses meilleurs chevaux , mais ceux du comte n^étaientpas moins bons, puisqu^après de tendres adieux, et quoique la route fut mauvaise, Lauzim entra chez madame de Guiche , comme elle allait quitter la table.

La jolie veuve n\ivait pour toute compagnie que madame de Langlée , qui était aussi sur Tancienne liste des bonnes fortunes.

— Oh ! secourez-moi , ma cousine , s'écria Lauzun en se jetant dans un fauteuil. Secourez un pauvre prisonnier, battu par Forage.

— Volontiers , mon cousin ; mais quels secours faut-il à un homme en belle humeur et en bonne santé?

— En bonne santé, madame! Savez-vous que si j^étais en bonne santé , vous ne me verriez point ici ! Je serais enfermé dans une alcôve profonde , à trois lieues de Paris , et couché dans un lit royal. Bénis soient mes maux incurables , qui m''ont permis de courir par la nuit de novembre ! Apprenez que je suis perclus, couvert de rhumatismes , dévoré par la sciatique; c''est pourquoi me voici demandant à boire.

— Nous expliquerez-vous d^où vient cette mystérieuse maladie ?

— ' Volontiers , si vous me promettez d'être discrète.

Lauzun fît un récit comique des dangers qu'il venait de courir , et des tendres préparatifs interrompus par ses douleurs subites. Madame de Langlée riait aux éclats.

— Vous avouerez, disait-elle, qu'on ne doit plus nous accuser d'avoir toujours de feinte.s maladies à notre disposition, puisqu'un homme robuste emploie ces moyens de petites maîtresses.

— Qui a parlé de feintes, s'écria Lauzun?

Sachez , madame , que ces douleurs étaient bien réelles. Je ne puis permettre qu'on ose en douter. Afin de vous mieux convaincre , je renonce pour aujourd'hui à Pusage de mes bras. Servez-moi donc toutes deux , je vous prie , et faites-moi manger.

L'une prit la fourchette , et l'autre porta le verre. Lauzun, étendu dans un fauteuil, et les bras croisés , avalait les morceaux que lui présentait sa cousine ; madame de Langlée versait à boire , et soutenait d'une main la tête du malade , en lui offrant de l'autre main des rasades copieuses. Les deux jeunes femmes s'amusèrent beaucoup de cette folie; le souper était devenu fort bruyant , lorsque Dangeau entra. Or , ce que savait Dangeau était plus connu, plus enjolivé, plus répandu que si c'eût été publié par le Mercure de France.

Le lendemain , la Montespan , à peine sortie du lit , avait à sa toilette deux officiers des gardes, un justaucorps à brevet et plusieurs abbés , qui lui contèrent l'histoire du souper pour l'égayer un peu , tandis qu'elle se chargeait tristement de rouge et de rubans. Ses

soupçons la conduisirent au Luxembourg dans la journée. Mademoiselle, qui venait d'arriver, fut aise de trouver une amie pour parler des contrariétés de la veille , et des inquiétudes que lui donnait la maladie de son amant.

— Plus de doutes , pensa la marquise; il se moque de la princesse. Et son esprit s''arrêta fort heureusement à cette réflexion , sans aborder celle qui la suivait de bien près : « Il se moque aussi de moi. » Dans les irrévocables écritures du destin , il était pourtant arrêté qu'Athénaïs recevrait bientôt une lumière certaine sur cet article.

Monseigneur le Dauphin donnait un bal pour distraire sa jeune femme des ennuis de la vie retirée qu'acné menait, n'ayant d'autre société que la Maintenon. Le vertueux Montausier et le Dauphin son élève avaient tous deux beaucoup d'amitié pour Lauzun. Le roi eut pour agréable que le comte parût au bal. Les soins extrêmes que la Montespan avait donnés à sa toilette, le prodigieux étalage de ses pierreries, et sa beauté encore remarquable, ne purent la préserver du malheur

cVêtre elFacée par une foule cle jeunes personnes , moins riches qu'elle , mais plus jolies et plus recherchées. Mademoiselle cleGrancei et surtout la Fontanges figuraient au premier rang.

Le roi honora rassemblée d'une sarabande. Athénaïs , voyant qu'elle ne pouvait obtenir un regard de son infidèle , songea tout à coup aux ingénieux conseils qu'elle avait reçus à Bourbon. Le dépit la talonnait et sa vanité lui disait clairement qu'un mot amènerait à ses pieds le séduisant Lauzun , au grand regret des plus belles. Lauzun avait cette fois un habit magnifique, une coiffure admirable, des diamans d'un choix exquis, le menton fixais, et de charmantes moustaches. Malgré la froideur que lui témoignait le roi , sa fortune et son mariage connu avec la cousine de S. M. lui donnaient une considération qu'aucune puissance ne pouvait plus détruire. Il sut montrer qu'il était encore le plus brillant danseur de la cour , et de nouveaux succès rétablirent en peu d'heures son ancienne réputation. Le monarque vit ces triomphes

d'un oeil jaloux et mécontent ; il quitta le bal à minuit, après avoir lancé quelques^ épigrammes perdues , dont un homme en disgrâce ne devait pas s'étonner et qui n''effrayèrent pas Lauzun le moins du monde.

Attirer à elle les hommages d\m personnage à la mode, dans Tinstant où ses plus fidèles amis la quittaient, c''eût été pom' la Montespan une habile manoeuvre , elle n'eut point de repos jusqu'à ce que Lauzun se fut placé près d'elle :

— Voici le moment , lui dit-elle tout bas, de mettre à exécution nos projets et de donner l'éveil à la curiosité de cette foule ingrate.

— De quels projets-pari ez vous, marquise?

— Quoi I ne vous souvenez-vous plus des conseils que vous me donniez à Bourbon , ni des secours que vous me promettiez pour me venger du roi?

— Vous vous êtes bercée d'un fol espoir , Athénaïs; cependant puisque vous avez pris mes paroles au sérieux ; faisons un essai , cela suffira pour vous convaincre de votre impuissance et faire tomber vos dernières

illusions. — Je danserai avec vous la première courante , tachez de retrouver la grâce et les forces de votre jeunesse.

Athénaïs crut reconnaître une obligeante malice dans les paroles de Lauzun; elle se persuada qu'il en fallait prendre le sens au rebours. Les petits violons jouèrent bientôt la courante, et la marquise appuyée sur Lauzun , s'avança dans le milieu du salon avec une démarche de théâtre. Dès les premières mesures , elle s'aperçut que tous les veux étaient fixés sur elle. Déjà elle pliait légèrement le genou gauche et penchait la tête en arrière dans une pose pleine de fierté pour danser le pas grave et moderne , comme il convenait à une femme d'une réputation universelle; mais Lauzun s'écria :

— Eh! qu'est cela, marquise? voulez- vous danser comme une vieille? faites voir la souplesse de vos membres, et votre bonne humeur en exécutant le pas rapide et sauté.

La marquise , entraînée par son danseur , partit avec la légèreté d'un oiseau ; les violons précipitèrent la mesure, et les spectateurs T. II. i5

voyant sourire el voltiger la maîtresse abandonnée du roi , se regardèrent entre eux avec étonnement ; mais bientôt une moue de mépris el d'ironie vint s'établir sur toutes les figures. La marquise avait entrepris un exercice au-dessus de ses forces. Sa poitrine était haletante et son sourire faisait place à Texpression de la fatigue , poussée jusqu'à la détresse. Elle s'efforça pourtant de supporter cette rude épreuve, et la crainte d'un horiible affront soutint quelque temps son courage ; mais le damné Lauzun redoublant de vitesse, emporta la danseuse épuisée, par un tourbillon de pas si hardis qu'une jeune fille seule aurait pu lui tenir tête. Enfin la nature refusant de faire le prodige qui pouvait sauver Athénaïs, ia pauvre femme s'arrêta au milieu de la courante malencontreuse. Elle voulut parler et ses poumons refusèrent tout service; elle voulut sourire et la grimace de la mort crispa ses lèvres tremblantes; elle voulut jeter sur la foule un regard dominateur et ses yeux éteints se couvrirent d'un nuage épais. En rassemblant le peu de force qui restait encore

dans ses muscles raidis , elle put à peine réussir à gagner en chancelant un siège où elle tomba lourdement.

— Que vous disais-je , Alhénais ? lui murmura dans l'oreille Timplacable Lauzun. V^otre vanité ne vous a-t-elle pas ruinée de fond en comble ? Où aviez-vous mis votre raison lorsque Tenvie vous prit de jouer encore la folle jeune fille avec un corps usé, des jambes sans vigueur , un visage où les plaisirs et votre fécondité ont laissé des traces profondes ? N'était-ce pas assez d'avoir mis au jour huit bâtards et un fils légitime? Ne pouviez-vous prendre là-dessus un honnête repos? Quant à l'assistance que vous avez cru trouver en moi pour vos projets d'ambition, c'est une si risible sottise que l'esprit des Morlemart en paraît incommodé. Vous êtes-vous imaginé que la vengeance ridicule d'une femme galante pouvait s'aUier avec celle d'un homme persécuté , dépouillé, hvré pendant dix ans à lenfer des cachots? Vos perfidies, votre application à me mordre comme une couleuvre cachée dans l'herbe , avez-vous cru vraiment que tout cela

serait oublié pour une minauderie amoureuse, un brin de miel répandu sur vos lèvres , une façon d'*amitié de si mauvaise qualité qu'on ne pouvait s'y laisser prendre? Oh I ce n'est pas ainsi qu'on me gouverne, Athénaïs. Je vous ai dédaignée vierge, et ne puis en vérité vous désirer corrompue et fanée.

— O monstre infernal ! s''écria tout haut la marquise.

— Adieu , Athénaïs ! nos affaires ensemble sont à présent terminées. J'en ai si bien fini avec vous , que je ne vous dirai plus un mot de ma vie. Vous êtes morte , ma chère, morte à jamais. D'autres soins vont m'occuper. Adieu I Je n'aurai plus même le temps de vous montrer mon mépris ; mais vous le retrouverez quand vous voudrez le mettre à l'épreuve.

La Montespan serait encore à cette heure affaissée dans un fauteuil , le menton incliné sur sa poitrine , si les chuchottemens railleurs des femmes ne l'avaient arrachée à sa douloureuse rêverie. Elle se leva, et s'efforça de se mêler à la foule. Ses yeux restaient involontairement attachés sur Lauzun, qui ne lui ac-

corda plus un seul regard. Elle Tentendit causer avec mademoiselle de Grancei :

— Il n^était pas généreux à vous , disait le comte , de tourner vos plaisanteries contre un pauvre prisonnier

La fureur et le désespoir emportèrent Athénaïs bien loin du bal. Un affreux cauchemar la tourmenta pendant la nuit. L'image de Lauzun passant au milieu d'une lumière éclatante avec mademoiselle de Grancei obséda son cerveau malade. La pauvre marquise souffrait le plus horrible tourment que puisse endurer une femme , — la conscience de sa faiblesse , et de l'impuissance de ses charmes. C'était à partir de ce jour seulemenX qu'elle sentait le déclin de sa beauté , la perte de ses forces, de sa fi^aîcheur et de sa jeunesse. — O illusions ! dans quel épouvantable dénuement votre fuite laisse le coeur d'une créature qui fermait encore les yeux sur les ravages du temps ! Ah ! ne partez pas toutes à la fois. Ouvrez vos ailes doucement, et disparaissez l'une après l'autre. — Abandon ! vieillesse ! laideur ! terribles courriers, vous précédez le charuot

de la Mort ! Quoi ! suffit-il vraiment de quelques années pour que cet être si beau, si adoré, si plein de vie, soit déjà flétri et oublié? Déjà la terre altérée redemande cette plante précieuse! Quoi! plus d''amans , plus d'esclaves , plus de triomphes ! O nature impitoyable ! malédiction sur ta fécondité qui t'empêche de chérir les plus beaux ouvrages et de veiller à leur conservation !

Après le soin de faire le bonheur d^une personne aimée , la plus agréable occupation est de nuire à un ennemi. Athénaïs goûta donc un moment de repos dans une longue conversation qu'elle eut un soir avec Mademoiselle. On attendait Lauzun au Luxembourg, et Lauzun ne paraissait point.

— V. A. ne le verra pas aujourd'hui , dit la Montespan; et si elle le voit demain ou les jours suivans , ce sera bien s'il ne peut faire autrement que de venir.

— Pourquoi cela? que voulez-vous dire?

demanda la princesse.

— Je veux dire qu'il se moque de Votre Altesse.

Mademoiselle se mit à pâlir et à trembler. La marquise prit un cruel plaisir à lui fournir des preuves évidentes de Pindifférence et du dégoût de Lauzun . L'aventure du souper chez madame de Guiche ne fut pas oubliée. Une énumération vraie ou fausse des bonnes fortunes attribuées au comte depuis son retour à Paris , fut ajoutée à Tappui. Les illusions s'envolaient à tire d'ailes comme avaient fait celles d'Athenaïs.

— Je sais bien que je ne suis plus belle , disait la princesse en versant des larmes amères ; mais qu'il y prenne garde , le traître ; je suis fière , et cela sied bien à une princesse comme moi. S'il me pousse à bout, je lui ferai voir que je suis petite fille de Henri IV et cousine de Louis-le Grand. — Mais vous vous trompez. — Il n'oserait se jouer d'une femme de mon rang. — Il m'a toujours témoigné le respect qu'il me doit ; je ne croirai à son ingratitude que s'il m'en fait l'aveu de sa bouche et en face.

Alors recommençaient les récits et les com menlaires de la Montespan , puis les larmes de l'épouse délaissée.

Si le lecteur désire savoir ce que faisait Lauzun pendant ce temps-là , nous lui en dirons volontiers quelques mots. L'horloge du Palais-Royal marquait minuit , lorsqu^Jn valet de Monsieur , frère du roi , fil appeler les gens du chevalier de Lorraine. Le prince, depuis long- temps enfermé avec son mignon, venait enfin de lui rendre la liberté. Le beau chevalier se fit conduire à la rue de Sèvres , et descendit de son carrosse près des murs de TAbbaye-aux-Bois. Il s'arrêta devant la porte dérobée d'un jardin , et tira de sa poche une clé qu'il voulut introduire dans la serrure; mais la rouille , ou quelque ordure , glissée dans la clé, l'empêchaient d'entrer. Le galant soufflait, trépignait, maudissait le hasard et l'obscurité , et se démenait en vain , lorsqu'une chaise à porteurs , soutenue par quatre laquais vêtus de gris , arriva devant la même porte dérobée. Un homme masqué descendit, et s'approcha du chevalier.

— Que diable faites-vous ici, Monsieur, demanda l'homme?

— Que vous importe ? — passez votre chemin.

— Ah ! monsieur de Lorraine , vous prenez une peine inutile. La porte de mademoiselle de Grancei ne s''ouvnra point pour vous ce soir, et vos semelles ne fouleront pas le sable de ce jardm. Croyez-moi ; il fait froid et humide^ rentrez chez vous, ou demandez le coucher à Monsieur, qui ne-eaurait vous rien refuser.

— Corbleu ! chien de masque , je n'ai que faire de tes avis.

— Ils sont bons pourtant , chevalier. Je vous assure que la porte ne s'ouvrira pas; — et la raison , c'est que la serrure en a été changée. Si vous en voulez une preuve , je vous la donnerai : voici la clé de la nouvelle serrure, et vous allez me voir entrer à votre place.

Le masque ouvrit en elfet, et passa dans le jardin. M. de Lorraine , se voyant trahi et persiflé, se mit en colère :

— Tire Tépée si tu es gentilhomme ! s'écria-t-il , et montre ton visage , ou je te battrai comme un manant.

— Bien dit , chevalier. Des coups de bâton , voilà ce qui convient à un misérable comme

vous, au mignon d'un prince dégradé.

Et Lauzun , — car c''était lui , — saisissant à la gorge le favori de Monsieur, lui appliqua sur les épaules trois grands coups de canne , et le repoussa vigoureusement au milieu de la rue. Il ferma ensuite la porte en riant «aux éclats.

Le lendenD^jn , Monsieur arriva aux Tuile ries comme le roi prenait la collation seul dans sa chambre.

— Asseyez- vous , Monsieur, dit le roi. Monsieur fit un salut profond , et resta debout suivant Tusage.

— Asseyez-vous, Monsieur, répéta le roi. Le gentilhomme de service approcha un

siège, et Monsieur resta encore sur ses jambes jusqu''à ce que le roi eût dit, toujours suivant Tusage :

— Monsieur, vous pouvez vous asseoir.

Alors Monsieur sV.ssit. Il resta d'abord silencieux; puis il poussa de petits gémissemens enfantins , des soupirs et des murmures douloureux. S. M. lui ayant demandé obligeamment s'il n'était pas incommodé, le prince éclata en plaintes bruyantes contre Lauzun ,

et demanda vengeance des coups de bâton donnés au chevalier de Lorraine. Le roi écouta complaisammentle récit de Taventure, et promit à son frère de le satisfaire ; mais comme les goûts honteux de Monsieur plaisaient médiocrement au monarque , il ne fît que rire des malheurs du chevalier. Peu de jours après , le jeune prince de Conli faisait bruit de cette histoire avec ses amis dans une allée des jardins de Versailles ; il poussa la légèreté jusqu''à montrer au doigt M. de Lorraine , et comme celui-ci eut Timprudence de se fâcher, de nouveaux coups de canne tombèrent sur le malencontreux mignon. Cette algarade publique fît encore plus de bruit que la scène nocturne où Lauzun avait joué un rôle.

Mademoiselle avait envoyé chercher Baraille , afîn de pleurer dans le sein d\m ami. La grave figure , la fermeté , les manières posées du lieutenant et son habitude d'envisager les choses avec calme , exercèrent un effet salutaire sur Tesprit agité de la princesse. Le lieutenant lui conseilla de ne point alla-

cher tant d'importance à des misères dont raffeclion solide de Lauzun pour son illustre épouse ne pouvait recevoir aucune atteinte. Non-seulement la princesse s'apaisa ; mais il s'en fallait de peu de chose qu'elle ne fut honteuse et repentante de ses soupçons et de sa colère. Baraille prit l'engagement d'amener son ami souper au Luxembourg , et de le décider à loger dans l'appartement préparé pour lui dans ce château.

La raison du lieutenant et ses conseils produisirent , sur la folle humeur de Lauzun , le même effet que sur l'impétueuse douleur de Mademoiselle. Le comte se préparait à se rendre au Luxembourg lorsqu'un billet lui fut apporté par un valet à cheval. Il poussa un cri de joie en reconnaissant Técriture de Cécile. On lui donnait un rendez-vous dans une maison écanée à l'extrémité d'un faubourg. Il partit précipitamment sans vouloir écouter les remontrances de son ami , qui s'en alla seul et désolé chez Mademoiselle. Pendant huit jours on ne retrouva aucune trace de Lauzun. Baraille , au di>3espoir, par—

courait en vain les rues et les lieux publics. La princesse était dévorée par Tinquiétude , et voulait faire mettre en campagne La Reynie et ses agens. La Montespan espérait qu^on apporterait quelque jour le cadavre de son ennemi percé de coups et retiré d'un égoût. Cependant , un jour qu''on jouait la Phèdre de Racine , Athénaïs reconnut de loin Lauzun , caché au fond d'une loge obscure, en compagnie d'une fort belle personne vêtue de noir . A la fin du spectacle , un carrosse de louage emporta le comte et sa mystérieuse maîtresse.

Colbert arriva au Luxembourg avec une somme de neuf cent mille livres , pour le prix des charges de liauzun. Il trouva la princesse enfermée avec la Montespan , et baignée dans ses larmes. Il apprit avec la plus grande slirprise les déréglemens et la disparition du comte. Athénaïs répétait devant le ministre le récit qu'elle venait de faire à Mademoiselle, lorsque Lauzun parut et se précipita aux pieds de la princesse.

— Sauvez un malheureux égaré I s'écria-t-il

d^un Ion de tragédie ; sauvez-moi de mes remords déchirans par votre pardon. Je suis un insensé, un ingrat, un monstre : le premier délire causé par la joie d'être libre m*'a perdu. Cette ivresse passée , il ne me reste plus que mon respectueux amour pour votre altesse , et je n''aurai pas assez des années que le ciel m\iccordera encore pour réparer mes fautes. Je vous en supplie , quittons ensemble les tumultes de la ville et retirons-nous au fond d''une province , pom- y vivre dans une délicieuse solitude. Colbert, joignez-vous à moi pour obtenir ma grâce.

Mademoiselle oublia ses griefs pour ne songer qu'au plaisir de revoir son infidèle. Le pardon fut accordé. La marquise sortit brusquement, el le soir elle apprit que les époux , en" parfaite intelligence, étaient partis pour aller habiter le beau château d'Eu.

Pour ne point nous exposer à mériter le reproche de légèreté ou d'inexactitude , nous sommes forcés de laisser le lecteur incertain sur l'étrange conduite que tint le comte de Lauzun pendant son séjour à Eu. Bien que

nous ayons une opinion arrêtée sur ces évènemens diversement racontés dans tous les mémoires , nous ne voulons rien avancer sans avoir des preuves sur table , comme celles qui justifient tout ce que nous avons dit jusqu''à présent de ce célèbre personnage. Le moindre doute sur un seul point de cette biographie pourrait élever de trop graves préventions contre le reste , et d'ailleurs nous regarderions comme un sacrilège d'ajouter le moindre incident de notre invention à la belle destinée que la Providence a soigneusement façonnée de ses mains pour le dernier des Lauzun.

Nous pouvons assm^er que le comte vécut en mari respectueux avec la cousine du roi pendant plusieurs mois. Des bruits de toutes sortes coururent les ruelles et les toilettes sur les premières discordes entre les époux. Les .uns prétendent que le comte , emporté par Tardeur de son tempérament , fit de nombreuses infidélités à sa femme ; que des actrices et des filles de Paris étaient logées dans les environs du château, et qu'il passait les nuits

en débauches. D^autres ont écrit qu'il osa oublier le rang et la naissance de sa moitié , et faire le maître chez lui. Cette princesse parle dans ses mémoires de chasses interminables oii Lauzun passait sa vie , partant avec le jour et ne rentrant qu'à la nuit. Saint-Simon dit que, dans ses accès de jalousie, la petitefille d'Henri IV s'emporta jusqu'à injurier et égratigner le comte, qui , à son tour, manqua de patience et de respect au point de battre vertement la princesse. Des écrivains suspects, comme Bussy-Rabutin et d'autres, convaincus de mensonge en mille occasions, ont osé assurer qu'au retour de la chasse, Lauzun s'étendit dans un fauteuil en s'écriant :

— Louise d'Orléans, ôte-moi mes bottes.

Enfin , il existe heureusement une dernière version que les mémoires de Montpensier laissent soupçonner, et que nous donnerons comme la plus raisonnable et la plus digne de foi. Les prétendues parties de chasse du comte étaient dirigées toujours vers le même but , et ses valets apprirent en confidence à Mademoiselle que Lauzun faisait de longs séjours

( Mi )

dans une maisonnette perdue au milieu des bois , où demeurait une jeune dame fort belle. Sans doute la princesse,jalouse et impétueuse, se fil conduire chez cette rivale , qui n'hélait autre que Torpheline de Fouquet , mort à Pignerol. Il nVst pas surprenant qu\me pareille découverte ait causé de fâcheux débats , et les égratignures mentionnées par Saint-Simon doivent tenir de bien près à cette affaire.

Il est certain qu^une querelle très vive eut lieu dans la chambi-e à coucher de Mademoiselle. Le peu de mots qu''entendirent les filles dlionnem' donne à penser qu^il y eut une explication très singulière entre les époux. Lauzun répondit d'abord aux i^proches par des railleries ; ensuite il s''emporta , et les paroles qui suivent furent recueillies par les indiscrets :

— Croyez-vous , disait le comte , que je vous ai épousée par amour? N'est-ce pas vous qui m'avez poursuivi , en manquant au rôle que la nature et l'éducation assignent aux femmes ? N'avez-vous pas eu l'espiit de comprendre que l'ambition seule pouvait me faire T. H. 16

consentir à un mariage avec une personne plus âgée que moi de dix ans? Or , comment mon ambition a-t-elle été satisfaite , je vous prie ? Est-ce par une horrible captivité , la perte de tous mes emplois et une disgrâce irréparable ? Comment osez-vous vous plaindre de moi , vous qui m''avez coupé la gorge , qui m'avez assassiné , qui êtes cause que ma vie est manquée et misérable ?

— Et mes biens, dont je me suis dépouillée pour vous , s''écria Mademoiselle?

— Que me font vos biens , qui sont passés dans les mains de mes ennemis ? Je voudrais être réduit à la mendicité , vivre de la sueur de mes bras et pouvoir, à cette condition , arracher ces richesses des mains du bâtard royal. Quant aux présens que vous mWez faits, je vous les rendrai volontiers, car, franchement, ils étaient si chétifs que j'avais honte de les recevoir. Croyez-vous donc que je sois hoimne à me contenter d'un honnête revenu et des bonnes grâces d'une princesse que le roi déteste de tout son cœur ? — Vous ne me connaissez point. Je veux bien dérouler à vos

yeux quelques-unes de mes secrètes pensées , et si vous avez le sens commun , vous vous tiendi'ez désormais en silence devant moi.

Il paraît qu^ici le comte parla de projets de vengeance si afTreux , que la princesse en poussa des cris d'horreur. Lauzun ne continua point ses aveux monstrueux, et ne répondit plus que par ses sarcasmes et son mépris aux menaces de Mademoiselle.

Dangeau raconte , dans son insipide journal , que la cour fit de grands discours du retour de Lauzun , que l'on disait chassé par la princesse. On s'ébahit trois jours durant de voir finir ainsi cette passion si extrême à laquelle aucun sacrifice n'avait coûté. Malgré ses dédains pour ses présens de noce , Lauzun garda sans scrupule Châtellerault , Thiers et Saint-Fargeau , ce qui lui faisait bien , avec ce qu'il possédait d'ailleurs, deux cent mille livres de revenu.

Nous sommes heureux de pouvoir nous engager, vis-à-vis du lecteur, à ne plus laisser aucun point douteux dans tout le reste de cette histoire , et cela sans nous écarter des sévères devoirs d'un biographe honnête.

La perle la plus cruelle que puissa faire une femme. — On peut passer par Londres en allant de Paris à Versailles. — Comment Baraille donne les coups de poing. — Une reine au cabaret. — Le titre de duc. — Position brillante^

Par sa ruptiu'e avec Mademoiselle , Lauzuii avait brisé le dernier câble qui Tatlachait encore à la courj aussi dès qu'ail revint à Paris il trouva les visages plus ironiques et plus glacés que jamais. Dans sa puissance il n''avait eu pour ennemis que de grands personnages j mais la race humain étant lâche au fond ,

Lauzun disgracié eut mille ennemis de toutes tailles. C'était une armée. — On ne savait d'où cela sortait. Il est yrai que le comte les méprisait comme la poussière et qu^il ne faisait rien pour gagner la bienveillance de ce qu''il appelait la foule hébétée. Sa fierté ne pouvait varier avec sa fortune. Colbert seul ne Tabaiûdonna pas et ne négligea aucune occasion de le servir. Malheiureusement ce grand ministre mourut bientôt et tout espoir de re-ir conciliation avec le roi^ trouva perdu pour Lauzun. Cependant la maison de monsieur, celles du Dauphin et de M. le prince* lui étaient encore ouvertes. Il y paraissait rarement ; mais il y écrasait les plus riches par son luxe; il y jouait gros jeu, ce qui lui donnait de la considération , et son bonheur formidable le rendait Teffroi des pères de famille.

Il faisait en public bonne contenance et semblait supporter patiemment sa disgrâce. Mademoiselle , aussi extrême dans ses aversions que dans sa tendresse , ne pouvait parler de son ancien amant sans colère , et comme elle s^aperçut que le roi se moquait d'elle et

de son ressentiment, ses visites à Versailles devinrent moins fréquentes.

La gloire de Louis XIV était alors à son son plus haut point. Depuis elle ne fit que décroître. Le surnom de grand venait d^être unanimement décerné au roi , et cette pompeuse épithète était gravée partout; sur les médailles, les monumens et les statues. S'il eût été donné à Tliomme de connaître quelque chose de plus admirable que le soleil, on aurait certainement choisi cette autre merveille pour emblème de la royauté; mais comme on ne put rien trouver de mieux que cet astre , on s^en contenta , et on lui fit Thonneur de le comparer au monarque dont la tête n'était plus représentée qu*'environnée de rayons. Lauzun riait de voir une génération entière saisie d'un vertige de flatterie.

Le luxe, la bonne mine et les riches habits du comte furent cause qu'on le pria d'assister à la cérémonie de la réception des envoyés de Siam. Ces bons Orientaux imaginèrent les plus étranges singeries pour faire honneur à leur allié. Celui qui portait la pa-

rôle commença par cacher ses yeux dans ses m.ains , comme s'il eût été ébloui par Péclat de la gloire royale , et Louis XIV laissait dans le plus grand sérieux son visage s'épanouir avec une fierté légèrement tempérée pai' Tindulgence. Il fut si sensible à la galanterie exagérée de l'ambassadeur que , pendant cette journée , la cour remarqua sa bonne humeur, ses airs pleins de coquetterie et d'afïabilité. Depuis ce jour, Lauzun ne passait plus devant un portrait ou une statue du roi sans se couvrir les yeux-

— Ne pensez- TOUS pas , disait-il à Baraille , qu'avant de décider que ce roi est un grand homme, il serait à propos de s'assurer si ce n'est point une femme ou du moins un Andi^ogyne ? — Ouvrons les yeux : que voyons-nous de grand? les talons, les perruques , les bâtimens de Versailles. Corbleu ! s'il suffit, pour être un génie, de jeter Targent de l'état par les fenêtres , de faille des guerres d'apparat , et de regarder Tennemi dans son cabinet, sur une carte ; s'il suffit de faire bâtir des palais et de se prélasser avec les manières d'un Antilope au

milieu d\m troupeau cVcfres serviles, ne serons-nous pas grands , si nous voulons quelque jour? N'avons-nous pas mis en usage, pour acquérir les richesses que nous possédons aujourd'hui , des calculs mille fois plus profonds que ceux par lesquels on gouverne un royaume? Que penseront les archivistes, s'ils se hasardent à déguster les traces de nos pas dans ces sentiers pleins de ronces et de pierres que nous frayons ; s'ils suivent Tilinéraire de noti e frêle navire , et s'ils le comparent au chemin large et battu où le prince était déjà voiture pendant que ses nourrices lui prêtaient encore leurs seins? — Ah! mon ami , qu'un roi peut paraître grand à bon marché ! et que de fois un homme qui Test réellement joue sa tête avant qu'on le dise ! — Calmonsnous , Baraille , et tenons toujours nos rames enveloppées de toiles, comme font les contre bandiers?

— Je ne vois point devant nous le rivage , lépondit Baraille tristement ; je crois que nous sommes no Y es. Le roi se porte bien; il n'a point envie de céder la place à son fils. Sa rancun«

ira toujours grossissant; vous ne faites aucun effort pour regagner son amitié. L'oisiveté, la bonne chère et votre amour poiu^ votre Cécile , voilà tout ce qui vous occupe. — •

— Qui vous a dit cela, Monsieur? Connaissez-vous les exercices cachés de ma cervelle ? Savez-vous combien de temps mes yeux restent ouverts chaque nuit ? Ah ! Baraille , pourquoi faut-il que se tourmenter et s'agiter dans Tinsomnie ne suffise pas à porter remède au mal? Cependant, je trouverai le spécifique qu''il me faut , je le trouverai. Nous ne devons pas compter sur Tamitié de Monseigneur, le cher prince n'a aucune influence sur son père. Quand je vais lui faire ma cour, il m*'accueille le mieux du monde ; mais il m'adresse constamment les quatre mêmes questions , et j'ai soin de lui faire chaque fois les mêmes réponses. — Je rentrerai à Versailles par une manœuvre de mon invention. Il suffit qu'une occasion se présente. — La guerre peut me la fournir. Je puis sauver les jours du roi.

— Oh ! je vous en défie , car il faudrait qu'il s'exposât.

— Je le sauverai d'un danger imaginaire ; je lui rendrai quelque service important sans qu'il mVn prie. — Et mon étoile donc, n'*estelle plus là-haut? Ne saura-t-elle pas me luire à propos, et m'ouvrir une route nouvelle? — Fiez-vous à elle, mon ami. JN^est-ce pas le moins que j'aie mon petit astre dans le ciel, moi qu'on a vu si long-temps servir de satellite au soleil ?

Baraille soupirait et secouait la tête.

— Hélas ! Lauzun , je ne sais plus goûter à vos plaisanteries le plaisir que j'y prenais autrefois. Elles sentent l'homme banni et dédaigné , n'ayant d'autre vengeance que les quolibets. Je m'ennuie de rester dans l'oisiveté. Vos richesses sont grandes , il est vrai ; mais vous ne pouvez les étaler sur le théâtre qui vous convient. Le sort nous tourne le dos , et l'avenir ne me montre rien qu'une désolante uniformité.

— Que dites-vous là , Bai^aille? Vous ne trouveriez dans aucune histoire une époque plus fertile en évènemens , ni surtout en cliangemens de toutes sortes. Noire génération ,,

émerveillée par les ballets , les intermèdes et les empoisonnemens , ne peut plus suffire à ses émotions; et pendant qu'elle ouvre les yeux, l'avenir se charge de nuages. En révoquant redit de Nantes , le roi vient de proscrire deux millions d'habitans riches et industrieux. Il ne sait point la portée de cette décision. Des rassemblemens se forment dans les Cévennes ; avant six mois nous aurons une guerre civile. On a sottement refusé d'employer Eugène de Soissons , comme s'il était responsable des crimes de sa mère Olympe , et voilà qu'aujourd'hui ce petit abbé est devenu im grand général au service de nos ennemis. La mort de Colbert livre les affaires au brutal Louvois. Quelque matin nous aurons des Allemands à nos portes. Alors je paraîtrai subitement par une marche hardie et sui^renantc, brillant du même éclat que la grande comète. Un peu de patience , et tout ira bien.

Par tous ces discours, Lauzun ne parvint pas à rassurer son ami. C'est que Baraille n'avait plus autant de confiance dans une bonne étoile qui avait failli une fois ; cl puis il remar-

<fiiait des changemens clans le caractère du comte. Il enrageait de le voir supporter la disgrâce et Finaction avec une tranquillité dont Lauzun eût été incapable avant son emprisonnement. Le mot de patience lui semblait indigne d\m homme organisé pour tout remuer sur son passage. Le plaisir que prenait encore Lauzun à des bonnes fortunes dans la bourgeoisie était qualifié de puérilité pitoyable; sa passion pour la tendre et douce Cécile était siu'tout un motif d'effroi pour Baraille , qui voyait dans cette femme une Armide. 11 est vrai qu'il ne se passait guère de jour sans que Cécile reçût une visite de son amant , et que jamais Lauzun n'avait montré une pareille constance.

La cour finit par connaître cette liaison , et fit mille discours sur ce sujet; mais le plus inutilement du monde. Uniquement occupée de son amour, indifférente à tout le reste , Cécile ne sut jamais ce qu'on daignait penser de sa conduite. Mademoiselle , qui , dans ce temps-là , écrivait ses gros mémoii^es, ne pouvait s'empêcher d'y nommer souvent la fille du surintendant.

Une seule fois , Baraille vint à bout de faire oublier Cécile à son ami pendant vingt-quatre heures. Lauzun reçut le soir une lettre qui le mit au désespoir :

(( Vous avez bien fait de ne point venir chez « moi aujourd'hui , cai' la fièvre m"*est venue à « votre place , et le médecin assure que je suis « attaquée de la petite-vérole. Je ne veux « plus vous voir, et je vous défends d'appro- « cher de ma maison jusqu'à ce que je sois <t guérie. Si je meurs , je vous laisserai mes « biens , à la condition que vous me ferez en- <( terrer dans le jardin de Tun de vos châ- « teaLix. )»

La crainte de gagner une affreuse maladie , ni les supplications de Baraille ne purent empêcher Lauzun de courir chez Cécile. Depuis quelques heures , le mal avait pris un caractère alarmant ; les symptômes de la petite-vérole nVtaient plus douteux. Cependant , la première crise une fois passée , la maladie prit son cours ordinaire, et ne se montra pas trop maligne. Les soins assidus que le comte donna jour et nuit à sa maîtresse , furent pour moitié

dans les causes de guérison. La vie de Cécile fut sauvée; mais sa beauté paraissait fortement endommagée. Un jour que Lauzun était absent , la pauvre fille , assise en face de son miroir, regardait avec terreur les ravages du mal. Elle ne retrouvait plus les belles proportions , les lignes régulières , le contour gracieux de son visage ; Féclat de son teint était perdu sans retour : c'était un bouleversement , une ruine complète. — Perdre sa beauté, grand Dieu ! Qui pourrait donner Pidée d\m pareil malheur? Quel désastre peut se comparer à celui-là? — La beauté d^me femme , n*'est-ce pas la plus précieuse moitié d'elle-même? N''est-ce pas celle dont Pautre moitié n''est que la servante dévouée? C'est une compagne si aimable et si fidèle , qui rend de si grands services , à laquelle on a recours si souvent I — On sait bien qu'on doit finir par la perdi'e ; mais on n'ose penser à un tel malheur. — Cependant, s'il arrive qu'un jour, au sortir du lit et de l'accablement de la fièvre, vous cherchiez en vain cette amie si chère , et qu'elle soit partie pour ne jamais revenir, alors n'êtes-

vous pas en proie à toute riiorrcur du néant ? ]\e sentez-vous pas entrer dans votre chair les dents de la hideuse mort? O Providence implacable ! Peut-on croire encore que la juslice ait voix au conseil où tu règles nos destins , lorsqu'on le voit soumettre d'innocentes et plaintives créatures à des supplices que tous les ciimes connus ne pourraient mériter? Et qu^est-ce qu^un crime? La nature ne prend pas de souci de ce mot effrayant , lorsqu^on le donne à certains actes qu'elle commande parfois impérieusement. Elle na pose pas son pouce réprobateur, comme Dieu au front de Gain , sur la face d\me femme qui vient de commettre un crime suivant les lois humaines; souvent elle lui colore , au contraire, les joues d'un éclat plus vif, et rend la créature criminelle plus belle qu'avant sa faute. — Mais revenons à Cécile.

Jamais lai^mes ne furent plus chaudes ni plus amères que celles versées par cette mal— hem^euse fille. Après quelques heures consacrées à son désespoir, elle prit sans hésiter une résolution extrême et courageuse , qu'elle mit

aussitôt à exécution. Lauzun , de retour chez sa maîtresse , ne trouva qu'une lettre dont voici le contenu :

« C'en est fait , mon ami , ma beauté est « détruite irréparablement; votre amour ne « pouvait plus me rester; je n'avais qu'à at- « tendre l'instant du dégoût et de l'abandon. « J'ai préféré vous fuir; oubliez la laide créa- « ture que vous avez vue accablée d'un mal « horrible. Vous ne la re verrez jamais , cest « une chose arrêtée; maisjesam^ai dans ma <( retraite conserver assez de relations avec « le monde pom^ vous suivre des yeux ; je <( me réjouirai secrètement de vos triom- « phes, et peut-être mes prières écarteront « de vous plus d'un danger. J'étais un obsta- «( cle à votre fortune ; mon amour vous de- <( venait nuisible ; tout ceci est donc un ar- « rangement de choses où le ciel se prononce « évidemment. Il me punit de vous avoir « plongé dans l'oisiveté. Reprenez votre vie « active, car vous êtes né pour briller et agir. « Il faut obéir aux ordres d'en haut , mais il « ne vous sera pas défendu de songer quel- T. H. 17

« quefois à la Cécile qui vous consolait à « Pignerol. Adieu!

La douleur de Lauzun ftit profonde. Le comte resta d^abord enfermé sans vouloir recevoir de consolations. Il sortit de chez lui pour courir les bois et les champs , et ne reparut pas de quatre jours à son hôtel ; puis , comme cela est arrivé quelquefois aux grands hommes , ce fut au miheu de la fièvre causée par son chagrin qu^il enfanta le plus beau projet qui soit jamais sorti de son étonnante cervelle.

Les physionomistes anglais savent tirer de grandes conséquences sur le caractère d\m homme à la seule inspection des poses habituelles de la tète. Une face penchée sans cesse vers le sol est à leurs yeux Tindice d'un esprit farouche, méfiant et traître. Au contraire, une tète rejetée en arrière est un signe de franchise et de courage. Lauzun , en travail d''un plan compliqué , aurait passé pour un fourbe dangereux , tant son menton s"* abaissait sur sa poitrine ; mais quand venait le jour de Texécution sa tête se relevait fièrement , et les airs

machinateurs faisaient place à la mine la plus intrépide.

Au sortir de son accablenaent , le comte fit appeler Hesselin, et après une conférence fort longue , Baraille vit avec étonnement le secrétaire partir en courrier, les poches chargées de lettres.

— Où donc Pavez-vous envoyé ? demanda le heutenant à son ami.

— En Hollande.

— En Hollande , bon Dieu ! Et pourquoi ?

— Je vous le dirai , s''il me rapporte de bonnes nouvelles. A quoi bon, sans cela, vous donner d'inutiles espérances?

— Mais encore , à qui avez-vous adressé de si grosses lettres?

— A* l'ambassadeur, M. D'Avaux, qui est de mes amis.

Le discret Baraille cessa les questions. Quinze jours s'étaient écoulés lorsque Hesselin reparut. Lauzun ne fît qu'un bond de ses appartemens jusqu'au cheval poudreux du courrier. Il ouvrit précipitamment une lettre» et poussa un cri de joie.

— Baraille ! je l'avais deviné , qu'ail y avait encore pour nous de beaux coups de dés dans les cornets du sort. J'ai trouvé le sentier qui nous ramènera triomphans à la cour.

— Oh! que le ciel vous entende, Lauzun ! Mais par où passe ce chemin , que j^ entre sur-le champ?

— Le voilà devant nous; suivez-moi. A cheval , à cheval ! nous partons pour PAngleterre .

— L*" Angle terre ! auriez - vous perdu la raison ?

— Lieutenant , suis-moi , te dis-je. Nous sommes nés pour gravir et nous suspendre au flanc des rochers. Le sentier qui nous mènera bientôt à Versailles passe par Londres. Une revolution se couve comme une mine terrible; le feu va être mis aux poudres , et Jacques II se réveillera bientôt à bas de son trône. Courons, courons, avant que tout éclate.

— Mais quant ce que vous dites-là serait vrai , qu'*a de commun notre fortune avec la chute de Jacques II?

— Cest là le beau , mon ami. Si Jacques II

ne perd pas son trône, s'il n'est pas chassé d'Angleterre , nous sommes ruinés. Partons , lieutenant , je vous dirai mon projet pendant le chemin.

Toutes les figures étaient consternées dansle royal séjour de Witehall; on entendait au dehors les cris des séditieux , et les fidèles Ecossais , qui gardaient les portes, secouaient leurs oreilles avec impatience en voyant les caillous qui venaient rouler à leurs pieds. Le roi, enfermé avec ses ministres, tenait conseil à voix basse. Il se promenait d'un air agité, sans quitter le tapis étroit où son fauteuil était placé, comme s'il avait craint d'attirer sur lui, par le moindre bruit , la rage de son peuple rebelle. La manie des princes faibles est de rejeter sur leurs conseillers les fautes que la faiblesse leur a fait commettre : Jacques II

chercha querelle à lord Sunderland sur les derniers actes qu'ils avaient résolus ensemble.

— Eh bien I mylord , voilà de belle besogne ! vous m'avez fait révoquer toutes mes mesures en faveur des catholiques , et vous voyez que Pinsolence des mutins en est doublée. Je suis menacé jusque dans mon palais. Qui saura me dire maintenant ce qu'ils veulent ?

— Moi, sire, s'écria lord Feversham. Ils veulent renverser votre majesté et mettre à sa place Guillaume d'Orange .

— Jamais je ne croirai une pareille horreur , mylord. Quoi ! mon gendre et ma fille Marie ! — N'ont-ils pas assez de leur trône de Hollande , et pour s'asseoir plus haut de quelques pieds , voudraient-ils commetre un parricide ?

— Je reconnais là l'esprit ombrageux de lord Feversham , dit le premier ministre , qui trahissait honteusement le roi.

— Et moi , je commence à deviner ce qu'est lord Sunderland.

— Dites-le je vous prie , mylord.

— Pourquoi non ? un vieux militaire peut dire hardiment sa façon de penser : — Vous êtes un traître.

— Mylord! cette insulte

— Silence! s^écria le roi. Je vous défends de prononcer un mot de plus.

Dans ce moment on annonça l'ambassadeur de France. M. de Barillon apportait la nouvelle dti débarquement de Guillaume et de la trahison de Malborough. Il demanda ses passe-ports pour la France. Peu d'instans après, comme sitousles malheurs eussent voulu accabler à la fois l'infortuné JacquesII , un courrier envoyé de Copenhague , vint annoncer que des troupes danoises étaient envoyées aux insurgés , et que la seconde fille du roi prenait part à la conspiration hollandaise. A ce dernier coup, Jacques II cacha son front dans ses mains , et se mit à pleurer.

— Avouez-le, my lords, de telles monstruosités passent toute imagination , et ma répugnance à les croire était plus qu'excusable. Mon cher Sunderland, ta confiance m'a perdu, mais elle te fait honneur. Un seul homme avait tout

prévu , tout deviné , tout annoncé depuis plusieurs mois , et si je Tavais écouté , mon trône serait inébranlable.

— Qui donc, demandèrent les ministres?

— Le comte de Lauzun.

Un carrosse dont Tattelage était couvert d'écume et de sueur entra dans les cours du château. Un homme, qui en sortit, courut précipitamment par les escaliers et les galeries. Partout où il se nommait , les huissiers ouvraient les portes. Il parvint ainsi jusque dans la chambre à coucher de la reine qui était à sa toilette. Marie de Modène avait cette beauté grave , cette dignité presque théâtrale des femmes italiennes , cet air noble , qu'ion admire dans les statues antiques. Elle cacha ses épaules et ses bras nus sous une mante pour recevoir la visite de Lauzun, — Car c'était lui qu'on venait d'annoncer. Sur un geste de la reine, les femmes s'éloignèrent en pensant que les temps étaient bien malheureux et la royauté bien près de sa perte puisque l'étiquette était ainsi méconnue. Dès que Lauzun parut , Marie lui tendit une main que

le comte baisa en s*'agenouilIant ; mais la reine le fit lever aussitôt par un mouvement rapide qui révélait une impétueuse passion , et sortant ses bras d'albâtre, elle en entoura le cou de son amant.

— Lauzun , qu'avez-vous fait? j''aime mieux perdre mon royaume que d''être encore trois jours sans vous voir.

— Je ne quitterai plus votre majesté ; mais son royaume est perdu si elle ne me seconde pas de toute sa puissance dans un dernier efïort.

— Que m'ordonnez -vous? parlez, je suis prête à vous obéir.

— Il faut aller trouver le roi , votre époux, le déterminer à monter à cheval , et à parcourir les rues de Londres à la tête de sa garde et de sa noblesse. Jamais Tusurpateur Guilaume n'entrera dans la ville si Jacques a le courage de ne pas s'enfuir. Le seul droit héréditaire du roi est une puissance qui gardera sa capitale mieux que de hautes murailles ; mais qu'il s'y montre, qu'il prenne une contenance ferme et résolue. Allez , madame, au

nom de voire fils , qui va perdre ses états dès le berceau , et ne négligez aucun moyen de persuasion.

La ville était dans une elfroyable confusion. L^approclie du prince d'Orange avait bouleversé toutes les cervelles. Les soldats désertant les casernes buvaient avec la populace. La tour de Londres seule , confiée à un homme dévoué, gardait un soucieux silence au milieu du délire général. Lauzun et Baraille se promenaient dans les carrefours , pour examiner les symptômes de la fièvre d'insurrection.

Est-il un homme plus à plaindre que moi , Baraille? J'avais enfin trouvé la sphère oîi toutes mes facultés peuvent se développer à l'aise : un grand et riche royaume , un roi faible , une reine charmante, qui m'aime ardemment; c'est ici que je devais être heureux. Je n'avais plus qu'à me comporter comme un convive de bonne humeur au beau festin de la vie , certain de l'indulgence du ciel, puisqu'il me sait plus d'appétit qu'aux autres. Eh bien ! lout m'échappe à la fois. Je perds l'Angle-

terre, mon ami! Je perds mon royamne. — Ah! pourquoi ne sommes-nous pas venus ici un an plus tôt !

— Nous en ferons une seconde fois la conquête , et par Pépée. Du même coup nous rentrerons en triomphe à Versailles.

— Que m'importe Versailles à présent ? ô démons! — ' Que je voudrais causer pendant une heure avec le sot esprit qui se charge de régler les évènemens sur ce globe !

Jacques II ayant refusé de faire une démonstration courageuse , son trône fut perdu dès cet instant. L''insurrection était devenue si menaçante , qu''il fallait quitter la ville sans hésiter. Vers dix heures du soir la famille royale , assemblée dans une salle basse du palais, prenait les déguisemens nécessaires pour la fuite. La reine enfermait ses beaux cheveux noirs dans un petit castor , comme une puritaine.

Le roi faisait , à la nourrice qui portait le prince de Galles , mille recommandations paternelles, comme un simple bourgeois. Quand tout fut prêt , Jacques II envoya chercher

deiLX hommes qui attendaient à Tune des portes.

Lauzun et Baraille parurent.

— Monsieur de Lauzun, dit le roi avec émotion , je n''ai rien de plus pécieux au monde que ce qui vous est confié : la vie de la reine et celle de mon fils, du seul héritier de mon trône renversé. Puissiez-vous réussir à les conduire sans accident jusqu'aux genoux de Louis XIV, à qui vous demanderez Thospitalité pour eux et pour moi.

Le malheureux roi , avant de quitter sa femme et son fils, les embrassa en pleurant. Le coeur de fer de Baraille tressaillit, et quelque chose de semblable à une larme glissa sous ses paupières.

— Hélas ! M. de Lauzun , murmurait Jacques II , vous voyez la vieille histoire du roi Lear. Je suis dépouillé par mes enfans ; mais cette affaire-ci est plus laide et plus triste encore , puisque le pauvre Lear avait donné ses. biens , au lieu qu'on m'arrache les miens devive force. Allons ! fuyez , et que le Seigneur vous accompagne.

On traversa les cours en silence. Bâraille prit les devants en éclaireur ; après lui venait la nourrice; Lauzun, donnant le bras à la reine , fermait la marche.

Un yacht mince et léger sortait de Londres en serpentant sur la Tamise. Le vent d'*ouest enflait ses voiles grises, que Poeil d'un lyfix nWrait pu voir du rivage à travers la nuit de décembre , par un ciel sans lune. Trois hommes seulement composaient Véquipage; mais c'étaient trois vieux marins fidèles, prêts à mourir pour la bonne cause. Ils savaient bien que dans les planches de leur cabine étaient cachés la reine et le prince de Galles ; aussi , jamais les commandeniens du maître n'avaient été si brefs , jamais l'oreille du pilote si attentive , les mouvemens du matelot si précis. A voir la sûreté parfaite du gouvernail , les promptes évolutions des voiles, à voir la marche rapide et prudente de cette coquille , vous l'auriez crue douée d'intelligence et de vie jusque dans ses moindres cordages.

De temps à autre on entendait des sanglots

étouffés, et deux hommes assis sur un banc se regardaient tristement. Uhumidité était grande ; Téquipage se sentait morfondu. Enfin la reine appela, et Pun des hommes descendit en se courbant par un petit escalier. Quand il revint, personne n'osa lui adresser une question.

— Monsieur , dit Lauzun au maître ,%la reine est transie de froid ; et , malgi^é tout son courage , il est à craindre qu'elle ne puisse pas aller bien loin encore. Sommes-nous bientôt à Gravesend ?

— Nous en sommes à trois milles. Nous trouverons un bon gîte à Tauberge du Homard. L'hôtesse est de nos amies.

L'hôtesse du Homard était encore debout , quoique la nuit fut bien avancée ; il y avait eu un gala parmi les pêcheurs de la ville ce soir-là ; et, tandis que les servantes balayaient les pots cassés, quelques buveurs traînards achevaient de noyer leur raison dans les liqueurs fortes.

— Mistress Lop , dit le maître du yacht , je vous amène des Français , d'honnêtes gens ,

qui me paient bien , et vous traiteront de même ; ainsi , prenez soin d'eux , mistress Lop. C'est une jeune dame qui craint le vacarme et la révolution , et qui s'en retourne en France avec son mari , — ce cavalier à mine fîère que vous voyez.

— Monsieur Thomas , quel dommage que vous tombiez ici un jour de désordre; ma maison est si bien tenue d'habitude ! Hélas ! milady, je n'ai plus qu'une chambre et un seul lit ; mais un lit excellent.

— Elle ne vous comprendpas, mistress Lop.

— Ah ! fort bien. Elle est étrangère. — Nelly, mettez encore du bois dans le feu , la pauvre ladj tremble de froid. Mon Dieu, oui, monsieur Tom ; un seul lit, rien qu'un; mais assez grand pour milady et son mari. Je céderai ma chambre à la nourrice et à ce bel enfant. Sans doute ce seigneur n'a point voulu permettre que sa femme nourrît elle-même. Cela n'est pas étonnant ; une si belle personne ! — Tenez ,^ j'ai failli mourir deiLX fois avant de sevrer mon gros Jacques, que vous voyez là-bas.

Jacques, attablé avec trois ivrognes, bégayait un refrain bachique.

— Ce n'est pas là ce que doit chanter un bon Anglais, s'écria un grand homme roux à figure de buffle. Entonnons le LiUi Ballero (i).

— On ne chante pas ici, dit Thôtesse. On ne chante pas à cette heure. On ne chante pas de ces ordures devant une lady.

— Moi, je chante partout, et à toute heure. Votre ladj n'entend pas l'Anglais ; et d'ailleurs il me plaît de chanter le Lilli Ballero , que vous êtes bien osée d'appeler une ordure.

— N'effrayez pas cette jeune dame avec vos cris , dit le maître du yacht.

— C'est toi , capitaine Tom , capitaine de coquille de noix? reprit l'ivrogne. Tu as un accent Irlandais , vieux jacobite , et tu seras pendu un de ces matins à la place de renseigne du Homard. — Laisse-moi chanter , PhiUstin que tu es.

(i) Carmagnole anglaise faite contre Jacques II , ci remplie d'atroces obsénités.

Le manant commença d\me voix de stentor son infâme ronde, et les autres buvem-s firent chorus en fi^appant sur la table avec les pots, tandis que Baraille et Lauzun se mordaient les lèvres d'^impatience.

— Pourquoi ne fais-tu pas ta partie , vieux Tom? dit le chanteur. Parce qu"'on se moque de Jacques II, n'est-ce pas? — Et ta lady française, pourquoi tremble -t-elle ainsi et cache-t-elle son visage , si elle ne comprend pas ce que nous disons ? Cela n'est pas clair. Je gage que vous êtes tous des papistes. Il faut boire à Guillaume d'Orange.

— Messieurs , dit Lauzun , nous vous laissons hbres de boire et chanter; mais nous vous prions de ne point songer à nous. Il faut être poli avec les dames, monsieur le musicien.

— Poli avec les dames ? — Je le suis ; et vous mon gentilhomme ne soyez pas fier avec les honnêtes gens. Faisons la paix , et touchez là ; voici ma main. Ne vous reculez pas, mjlord, ce n'est que du goudron.

Baraille s'alla mettre devant le buveur menaçant.

— En voilà bien assez , monsieur , lui dit-il fort posément. Je vous conseille de vous taire, et de sortir sur-le-champ.

— Et s*'il ne nous plaît pas de sortir , s'écrièrent les manans en relevant les manches de leurs chemises.

Baraiile ouvrit la porte , et saisissant , Tun après Fautre , les trois buveurs , il les jeta dehors avec tant de force qu'ils se tinrent pour battus. Le dernier seulement , plus robuste et plus méchant que les autres, revint à la charge , mais il reçut un coup de poing qui le lit rouler à dix pas , et la porte se referma.

Le lendemain, comme la frêle embarcation se disposait à partir , la populace insolente sortit des rues malpropres de Gravesend , et s'ameuta sur le rivage. Quelques injures parvinrent aux oreilles des voyageurs, mais le yacht déploya tout à coup ses voiles au vent de nord-ouest , et cingla rapidement vers les bancs de sable de Slieppi pour gagner la pleine mer.

Un navire de guerre , en station à la pointe de Margate , se balançait lourdement sur ses

ancres. Les senlinelles hollandaises se firent de leurs mains des visières en regardant de tous leurs yeux dans la nuit profonde ; mais la voile grise du yacht s^évanouit comme un fantôme dans le brouillard. Les soldats se penchèrent en prêtant Toreille; mais ils n'entendirent que les battemens précipités de la vague sous le large ventre du navire.

L*'agitation la plus singulière se mit un matin dans toutes les robes et les dentelles de Versailles. La reine d'Angleterre venait d'arriver à Paris , et où était-elle descendue ? — Chez M. de Lauzun ! Le récit de l'évasion de Londres et des évènemens du voyage se faisait déjà de cent façons diverses. Jamais héros de roman n'avait mis à fin plus glorieusement la plus brillante des aventures. On crevait ses chevaux pour courir les uns chez les autres , se conter la nouvelle.

— Connaissez-vous Phistoire de Tiauzun ? demandait Lafeuillade à tous ceux qu'il rencontrait. — Je vais vous la dire en quatre mots , car il faut que j'aille chez d'Avray pour la lui apprendre , et madame de Noailles ne la sait pas encore.

Si quelqu\in s^avisait d'ouvrir la bouche sur autre chose :

— De quoi , diable , venez-vous nous parler , lui disait-on ? il s'agit bien de cela ! laissez-nous causer de l'histoire de Lauzun.

Cette nouvelle valait celle du mariage avec la cousine Roi. Madame de Sévigné écrivait : Voilà Lauzun qui ajoute à sa vie romanesque un tome second digne du premier. Louis XIV, s'en revenant à la hâte de Marly , reçut une lettre respectueuse du comte :

« Sire ,

« Le roi d'Angleterre, en me confiant la <( reine sa femme , et le prince de Galles son <t fils , m'a commandé de ne les abandonner (( qu'à la protection de votre majesté. Mon (( embarras est grand , la disgrâce m'interdit « l'entrée de la cour. »

Une réponse aimable et gracieuse , comme le roi savait les faire , autorisa Lauzmi à conduire la reine d'Angleterre à Versailles , et rendit au comte les grandes entrées. Ce retom' fut un triomphe complet. Madame de Maintenon fit appeler le héros du jour , et voulut

entendre Thistoire de la fuite de Londres dans tous ses détails. Le roi resta plus de deux heures enfermé dans son cabinet avec Lauzun, pour causer delà révolution anglaise. Les nuages qui voilaient depuis si long-temps l'heureuse étoile des Caumont se dissipèrent enfin . et le bel astre brilla de nouveau dans le voisinage du soleil.

— Baraille , mon ami , disait Lauzun , nous sommes enfin revenus à notre place. Le roi ne m'aime pas , mais il sera forcé de me voir et de me bien accueillir. Je marcherai près de lui , devant et derrière. Je veux comme lui adopter une démarche plus digne et plus précieuse que celle d'un faon de biche. Je veux , comme lui , vaquer aux plus chétives occupations , céder aux plus simples importunités de la nature sous des formes allégoriques. Je veux qu'on rime mes haut-faits. Donnez ordre , je vous prie , que le dernier de mes marmitons remue ma vaisselle avec des poses théâtrales, et qu'il soit couvert d'une veste mythologique.

— Fort bien , disait le lieutenant \ c'est à

présent que la plaisanterie vous sied à merveille , et non pas quand vous étiez banni et malheureux. Mais quel usage ferez-vous de ce retour de faveur? Allez-vous encore briguer quelque sot emploi ?

— J^en briguerai mille si. je suis certain de ne pas les obtenir, car avec ma fortune je n'ai pas envie d'écorcher mes jambes à courir au galop près des carrosses. Je feindrai un regiet poussé jusqu'à la rage, un amour extravagant pour Tune de mes anciennes charges ; on me la refusera , et , sous le masque de la douleur , j'aurai le di'oit de tout dire et de tout oser.

— Mais que ferez-vous? A quoi donc allons-nous songer?

— Silence , Baraille! — A la vengeance! Jacques II arriva en France peu de jours

après la reine d'Angleterre. Il fut installé au château de Saint-Germain , avec une pension de cinquante mille livres par mois. L'aiïection que ce prince portait à Lauzun fut encore d'un grand secours au comte pour reprendre son ancienne position. Le conseiller intime

des Stuarts ne pouvait manquer de regagner la confiance de Louis , leur protecteur et leur allié. Lauzun avait ses entrées au conseil dès qu'on y traitait des affaires d'Angleterre. La profondeur de ses vues et la hardiesse de ses propositions rendirent bientôt indispensable cet homme si long-temps dédaigné. Le roi sentit que ses lumières et son courage étaient nécessaires , et Lauzun , en peu de jours , s'était ancré si solidement à la cour , que jamais on ne songea plus à l'en éloigner. Dès qu'il s'agissait de choisir un homme sûr et habile pour commander les troupes, ou s'acquitter d'une mission difficile , Jacques II demandait que ce fût Lauzun. Le carrosse du comte volait sans cesse de Versailles à Saint- Germain. L'ineptie de M. de Barillon , qui n'avait rien su voir des conspirations orangistes , faisait dire souvent au roi banni que , lorsqu'il aurait relevé son trône , il ne voulait admettre à Londres d'autre ambassadeur que Lauzun , et que si le roi de France ne consentait pas à lui accorder ce point il en serait ravi , parce que le comte serait premier nv-r «islre en Angleterre.

De tels disccmrs étaient de nature à enflammer l'imagination d^ni ambitieux. Aussi, le dévoûment à la cause des Stuarts , et rintrépidité dont Lauzun donna mille preuves dans la campagne d^Irlande ; les ressources de son esprit dans toutes ses périlleuses entreprises au service de Jacques II , mériteraient d'occuper la vie entière d\m romancier. Il fit d'inutiles prodiges à la déroule de la Boyne. Vingt fois la mort s'élança sur lui en allongeant les grifibs jusque dans les plis de ses vêtemens ; mais toujours elle se retira saisie de respect au moment d'entamer la chair de ses membres, comme Madeleine qui referma ses bras et garda ses tendres baisers, quand le Seigneur lui dit : Noli me tangere. Il était écrit que cet homme épuiserait toutes les phases possibles d'une destinée humaine; qu'il mourrait vieux comme Saturne , et riche comme l'enfer.

Au retour de la malheureuse expédition où il avait un commandement , Lauzun reçut des mains de Jacques II , et dans une grande solemnité, l'ordre de la Jarretière. Louis XIV

daigna Ten féliciter avec bonté ; puis S. M. parla vaguement de récompenses , de services méconnus , et comme Peffet ordinaire de ces retours d'amitié était le don de quelque faveur, Lauzun devina qu'il allait moissonner. En effet, le roi le fit inviter pour Marlj, causa d'un air enjoué en donnant du pain aux poissons des bassins — ce qui était un bon signe , comme disaient les sots. Lauzun porta un moment la canne et le chapeau , et le roi , tout en discourant, ôta de sa J3ropre main une feuille que le vent avait fait tomber dans les cheveux du comte , — ce qui valut à l'heureux mortel autant d'envieux que de complimenteurs ; puis, en poussant un petit caillou avec son pied, le prince l'envoya dans les jambes de Lauzun , el lui demanda aussitôt s'il ne lui avait point fait de mal. — Les honneurs pleuvaient.

— Monsieur de Lauzun , dit enfin S. M. , l'ordre de la Jarretière n'exclut pas celui du Saint-Esprit.

La vanité royale ne pouvait laisser un monarque sans états se montrer plus généreux et

plus empressé que Louis-le-Grand à récompenser des services réels dans une affaire importante pour les deux princes.

Souvent Jacques II et sa famille allaient dîner chez Lauzun , à qui sa grande fortune permettait de traiter convenablement de tels hôtes. Dans l'une de ces visites , il fut convenu qu'on irait à Versailles demander le titre de duc pour le conseiller intime. Les secrètes faiblesses de la reine d'Angleterre pour son chevalier étaient déjà connues. Les discours malins des dames à ce sujet ne furent aucunement nuisibles à l'élévation de Lauzun , car Louis XIV , afin de ne diminuer en rien la considération due à à la royauté , jugea que l'amant d'une grande reine ne pouvait être moins qu'un duc. Ce titre glorieux fut donc accordé, et les lettres qu'en donna le roi ayant été vérifiées au parlement , tous les ducs non- vérifiés pensèrent crever de jalousie.

Les innombrables petits ennemis que ce surcroît de bonheur attira au duc de Lauzun ne purent obtenir de lui un seul regard ; il se sentait au-dessus d'eux. Les impatiences, le

<lépit, les agitations brusques d'éventails et les exclamations scandalisées de mademoiselle de Montpensier ne lui arrachèrent que des sourires et des airs où le respect ne pouvait se distinguer de l'ironie.

On voit que , par sa persévérance et son habileté seulement, Lauzun était arrivé à Tune des positions les plus brillantes et les plus enviées. Egalement considéré aux deux châteaux de Saint-Germain et de Versailles ; maître d\me fortune prodigieuse; aimant le luxe, le jeu, la représentation, ses rêves les plus ambitieux semblaient réalisés. Il tenait table ouverte oi^i venait tout ce qu"'il y avait de plus haut à la cour. On voyait dans ses salons les princes du sang, les ducs de Chartres, du Maine, d"'Enghein et de Conti. 11 jouissait de tous les avantages que peuvent donner les premières dignités sans en avoir les fatigues. Pour éviter que la haine du Roi ne vînt briser une seconde fois ses échafaudages ,] il sut feindre habilement un regret perpétuel pour ses anciennes charges, dont les soins Teussent bientôt accablé et dégoûté s^il les avait obtenues

de nouveau. Il poussa cette feinte douleur jusqu''à porter un habit de chasse d^une forme approchant de celle des justaucoi^s de capitaines des gardes , comme s'il ne pouvait se consoler de la perte de cet emploi ; ce qui Paurait rendu ridicule, a dit Saint-Simon, si le ri dicule était possible chez un tel homme. Tous ceux qui écrivirent des mémoires furent trompés par cette adroite tactique de Lauzun. Saint-Simon a laissé les détails de quelques scènes bizaiTes où le faux chagrin du duc prend un caractère d'exagération tel , que Tinvraisemblance en devient évidente et qu'il n'est plus possible de s'y tromper. Les mahns tours que jouait Lauzun aux courtisans , son insouciance pour les malheurs de la famille royale, ses saillies si redoutées et mille autres preuves ne permettent pas de doute à un biographe consciencieux et attentif.

Malgré l'aversion du roi , Lauzun sut conserver des relations journaUères avec S. M. Peut-être son appui n'eût-il pas été fort utile à un solliciteur, mais dans son opposition, se fussent trouvés mille obstacles insurmonta-

blés. Il prit plaisir à faire tomber les disgrâces sur la tête des sots dont il avait horreur, et

lorsqu''il voulut faire du bien à ses amis, il sut se passer de l'aide du roi. Aux yeux des gens méthodiques , esclaves de Tétiquette , ennemis des plaisanteries, et mortellement sensibles au plus mince sarcasme, Lauzun devint bientôt un affreux démon. Aux yeux de tous , il devint une puissance qu^ii fallait ménager, courtiser assidûment. On allait à Thôtel de Lauzun comme chez un prince ou un ministre , et les plus grands seigneurs se seraient crus en danger s^ils avaient manqué à lui rendre leurs devoirs.

Quel usage terrible le duc de Lauzun fît de cette puissance; comment une lente et épouvantable vengeance méditée dans les noirs cachots de Pignerol , devint Punique occupation de sa vie , c^est ce que le lecteur verra dans la troisième partie de cette histoire , la plus curieuse sans doute ; mais sur laquelle les écrivains d'alors n'ont tracé que bien peu de mots avec des mains tremblantes.

xxn.

Perfides éloges qui causent une mort ▼iolente. — Sacrilèges. — Le mauvais génie de la cour. — Empoisonnemens.

— O jour malheureux ! s^écriait le premier gentilhomme, M. de Gesvres. O persécution du destin ! Ce matin le roi craignant la chaleur , demande ses petits cheveux , et cinq minutes s^écoulent avant que la perruque soit prête ! A Marlj , dès que S. M. entre dans les jardins , elle dit comme à Tordinaire : « Mes-

sieurs, le chapeau. » Et trois ducs ont Timpertinence de rester la tête découverte. A trois heures on fait une chasse , et voici M. de Théobon , connu pour ne point aimer cet exercice, qui s'avise d^ prendre part et d'embarrasser les piqueurs , croyant faire sa cour, ce qui donne de Thumeur au roi ; enfin , pour comble de malheur , M. le cardinal de Bouillon arrive pendant la collation et se place derrière le fauteuil, où il tousse à perdre respiration, comme s'il ne savait pas que S. M. déteste les gens enrhumés! aussi je défie qu'on s'approche du roi sans être épouvanté de son ton brusque et chagrin.

— Il y a , dit Lauzun , une bagatelle à ajouter à ces graves motifs. C'est mie querelle fort animée qui eut lieu ce matin entre Louvois et S. M. chez madame de Maintenon. Le ministre a osé envoyer un courrier à Boufflers sans prendre l'avis du roi sur les ordres qu'il donne au maréchal.

— Ce n'est pas la première fois que M. de Louvois agit ainsi.

— Sans doute j mais le roi s'en fâche pour

la première fois , parce qu'au petit lever , un ami de Louvois a dit que le ministre était assez habile pour gouverner tout seul, et que la moitié de la gloire de S. M. était son ouvrage.

— Oh ! quel est cet imprudent ami ?

— C'est moi.

Louis XIV était obsédé des éloges accordés aux talens de Louvois , comme il l'avait été jadis des louanges qui pleuvaient sur Lauzun. Jacques II ayant diné à Versailles, le favori du roi banni reçut au coucher la distinction du bougeoir. Lauzun portant avec la dignité de rigueur cette petite lumière , se trouva face à face avec Louvois.

— Est-ce parce qu'il est mon ennemi qu'on le choisit, disait tout bas le ministre d'un ton bourru ?

— N'en doutez pas , répondit Lauzun en passant dans la chambre coucher.

Les ducs , troublés par la contraction de la face royale , ne soufflaient mot.

— M. de Lauzun , dit le roi , ne pensezvous pas que Guillaume pour avoir vouhi

deux royaumes au lieu d'un , pouiuait bien se trouver un jour couché par teiTC entre ses deux trônes ?

— Assurément , sire , et Louvois m''a prédit cet heureux jour depuis long-temps.

— Je n^ai pourtant pas annoncé tous mes projets à M. de Louvois. Le parti des Stuarts devient redoutable en Angleterre ; Guillaume n'a pas oublié , je crois , ma campagne de Hollande.

— Un petit état comme la Hollande sera toujours à la merci de V. M. ; Louvois assure qu^il se chargerait de la conquérir en moins d'un mois , comme il l'a déjà fait.

— Ne vous en déplaise, je l'ai bien conquise moi-même , et les conquêtes de Louvois ne seront pas grandes désormais.

Les ducs interdits et effrayés se regardèrent entre eux.

— Louvois, poursuivit S. M., abuse du droit de tout oser qu'on accorde aux anciens serviteurs ; mais il s'en repentira. Je le trouve plaisant de se croire plus savant que moi en affaires de guerre.

— C'est un grand ministre , dit Lauzun hardiment.

— Fort bien , monsieur ; mais nous en trouverions d'aussi habiles , je vous le dis ; et au besoin nous saurions former de nouveaux élèves. M. de Louvois semble avoir oublié que le charbonnier est maître en sa maison

— Mais comme le roi de France n'est point un charbonnier, n'est-il pas juste qu'il ne soit pas makre dans la sienne?

— Que voulez-vous dire ? Quel ministre a jamais rien entrepris sans mon ordre ?

— M. de Louvois , sire.

— Quand cela , monsieur, je vous prie, dit le roi en rougissant?

— V. M. ne peut ni tout faire ni tout savoir, sa santé ne résisterait pas à tant de travaux ; et puis les pouvoirs d'un ministre sont immenses. La moindre décision, l'ordre secret le plus simple en apparence peuvent entraîner les princes plus loin qu'ils ne voudraient, et souvent des événemens qu'on croit l'œuvre du hasard sont de la façon des ministres. Il est certain pourtant qu'un roi fait

ce qu'il veut puisqu"*!! donne et retire les portefeuilles. Il y avait cle l'exagération dans les lettres qu''on m'écrivit , quand j'étais en Angleterre, sur la guerre de 1688

— Et que vous a-t-on écrit ?

— Que M. de Louvois avait ordonné une rupture aux négociations avec la Hollande , à la suite d'une discussion avec V. M. sur une fenêtre de Trianon. C'était , disait- on , pour donner de l'occupation au roi de France...

— Quoi ! murmura le roi, baissant le menton sur sa poitrine ; je serais h ce point le jouet d'un ministre !

Les grandes entrées étaient fermées depuis quelques minutes, lorsque S. M. fît appeler M. de Chamillart pour concerter avec lui la perte de Louvois.

En sortant par une longue galerie oii les valets éteignaient les chandelles , Lauzun retrouva le ministre disgracié, qui se promenait à grands pas , perdu dans ses rêveries , et se parlait à lui-même :

— Après trente ans de services , l'oserait-il vraiment?...

— N'en doutez plus , marquis , répéta Lauzun d'une voix prophétique.

— Un mot, de grâce, Monsieur le duc; suis-je perdu sans ressource?

Perdu marquis ! Vous n'êtes pas perdu pour cesser d'être employé ; vous serez comme moi un fantôme riche , bien portant et de joyeuse humeur.

— M. de Lauzun , quels sentimens habitent donc aujourd'hui son coeur pour qu'il veuille chasser un aussi vieux conseiller?

— Des sentimens singulièrement compliqués, Monsieur. Il y entre d'abord une forte dose de jalousie , mêlée d'une teinte légère de... jalousie , le tout horriblement chargé de jalousie. Voilà, marquis, ce que vous auriez dû deviner depuis long-temps.

Le lendemain Louvois mourut subitement et empoisonné. La cour ne parla point de cette étrange mort. On supprima les condoléances ; mais tout le monde causa d'une promenade que fit le roi sur la terrasse de l'Orangerie , pendant laquelle il ne cessa de regarder la maison où était encore le cadavre du

ministre. S. M. paraissait animée d'une joiesemblable à celle d''un écolier délivré de son pédagogue.

— Est-ce que ce petit homme de roi serait un empoisonneur, disait Baraille en soupant avec Lauzun ?

— • Que nous importe , mon cher ami ?

l'implacable Louvois est mort. Effacez son nom de mes tables de proscription, et que Barbésieux , son fils , nous caresse et nous Jraite comme il faut, sans quoi il figurera sur le registre à la place du père.

Bai^bézieux avait hérité en effet de la haine de Louvois pour Lauzun. Il ne ménagea point les airs de hauteur. Dès son entrée au ministère , il prit à tâche de s'opposer aux avis que le duc soumettait au roi dans les séances du conseil oi!i se réglaient les affaires d'Angleterre, aussi fut-il bientôt couché sur la liste noire. Barbésieux était jeune, emporté, exti^émeen tout. Ministre à vingt-deux ans , il crut sa fortune au-dessus des coups du sort et des attaques de ses ennemis. Ses querelles avec Lauzun furent suspendues par la campagne de

Namur , où le ministre suivit le roi , tandis que Tami de Jacques II assistait au massacre de La Hogue , dernière et mortelle blessure portée à la cause des Stuarts et du droit divin. Malgré Tinfériorité des forces navales de Tourville, la cour s^attendait à une victoire. Lauzun, voyageant nuit et jour, était ai-rivé près de Namur ; et pour ne point donner luimême la nouvelle de la déroute , il envoya devant lui son secrétaire. Hesselin, courant au galop sur la route , rencontra Barbésieux , que son impatience amenait au-devant du courrier.

— Ne venez-vous point de Cherbourg, demanda le ministre sans se nommer ?

— Oui , répondit Hesselin , reconnaissant Barbésieux.

— A la vitesse dont vous allez , je vois que vous annoncez une victoire.

— Une victoire complète.

— Barbésieux , muni d^un cheval frais , partit comme une flèche, au risque de tuer sa monture. On se réjouissait déjà dans la tente du roi quand le courrier vint présenter la

lettre du malheureux Jacques II, et les détails du désastre. Le jeune ministre fut tancé comme un enfant.

— Je vois , disait-il à Lauzun , que c'est entre nous à la vie et à la mort , mon cher duc.

— Vous Favez dit , marquis : à la mort surtout. Je serais un mal-appris sHl en était autrement.

— Je vous servirai donc de mon mieux , M. le duc , à la première occasion.

— Cest cela. Ce sera un doux échange de procédés honnêtes , M. le marquis.

Les habitudes satiriques de Lauzun Pavaient rendu la terreur des sots , qui jamais ne savaient que penser de ses discours. Les hommes d'esprit , en petit nombre à Versailles , comme partout , se défiaient de la plus simple parole sortie de la bouche de ce personnage mystérieux et y cherchaient mi sens profond et caché. Les gens placés trop haut pour le craindre haussaient les épaules en disant que le duc perdait la raison , et que sa vie était une suite de contradictions pitoyables.

Bien des faiseurs de mémoires ont donné son portrait, et ce sont eux qui se trouvent en contradiction les uns avec les autres. Pour les jeimesgens, Lauzun était un aimable convive , Pâme des soupers , le plus respectable buveur de la cour , le maître de maison le plus gracieux , celui qui avait la table ] a plus magnifique , les manières les plus nobles et les plus polies. Au dire des formalistes uniquement occupés du cérémonial, c'était un être intraitable , et dangereux, capable de bouleverseï' le monde , ne sachant pas vivre ; indigne surtout du brevet du tabouret et des franges; le diable enfin, le diable lui-même. Lauzun , qui tournait ses railleries contre les gens sérieux , gardait une imperturbable gravité près des courtisans d'himieur folle. Dangeau vint à lui un matin , en sautillant dans les allées de Versailles , et l'attira sous une charmille symétriquement taillée :

— Il faut que je vous fasse une confidence mon cher duc : j'écris depuis plus de six ans un journal des évènemens de la cour.

— Un journal, marquis! répondit Lauzun

avec la dignité d'un recteur : voilà de quoi volera Timmortalité. — Mais n'omettez-vous rien dans ce journal ? avez-vous parlé de l'honneur que fît l'autre jour Coîlin au page du roi , en le priant de s'asseoir tandis qu'il prenait lecture des ordres de S. M. ?

— Assurément. J'ai mentionné bien autre chose encore.

— Fort bien; je vois que le beau vous touche. Assez d'historiens sans naissance écriront les faits d'ai'mes et chercheront les causes des révolutions. C'est à vous de transmettre à nos enfans les vicissitudes de la cour. Avez-vous consigné le bon mot que je fis en 1686?

— Mon journal est rempli de vos spirituelles saillies , mon cher duc , mais j'ai recours a vous pour me tirer d'un guand embarras. J'étais au lit avec la fièvre le jour où le roi reçut la reine d'Angleterre; il faut que vous qui teniez la main de cette princesse , vous me donniez les détails de la réception.

— O mémoire ! viens à mon aide , s'écria Lauzun en se frappant le front.

— Le roi n'esl-il pas allé jusqu'au carrosse de la reine?

— Point du (.out , Dangeau ! malheureux ! n'allez pas écrire une pareille chose.

Le roi vint seulement jusqu'en haut des degrés.

— Madame la dauphine n'est-elle pas arrivée après une demi-heure au plus, et n'a-telle pas causé long-temps avec la reine d'Angleterre en présence de S. M. ?

— Quelle erreur , mon ami I comment voulez- vous qu'il en soit ainsi? La Dauphine ne peut avoir de fauteuil devant le roi ; S. M. est donc sortie pour que sa bru pût s'asseoir.

— La reine a-t-elle eu la droite de la Dauphine et la porte ?

— Parfaitement; comme cela devait êlre.

— Pour le coup , en sortant, S. M. remit la reine à son carrosse.

— O ciel! Dangeau; je ne m'en souviens plus. Malheur ! malheur ! ce point restera douteux jusqu'à la fin des siècles I

Lauzun éperdu , s'enfuit à toutes jambes. D'Angeau, à sa poursuite , le rejoignit au milieu d'une galerie. Le duc riait aux éclats avec Baraille.

( 3oo )

— Mon cher Lauzuti, gaidez-moi le secret au nom du ciel !

— Ne craignez rien, marquis. C'est après votre mort seulement que vous serez placé au Parnasse entre Homère et Pélisson.

— Je vois avec plaisir que vous êtes disposé à rire .

— Moi , un homme heureux , Dangeau !

ne vous y trompez pas. Dussiez-vous remplir vos écrits de l'histoire de mes souffrances et de mes faiblesses, je ne puis souffrir que vous me preniez pour un homme heureux. Sachez donc la vérité. Ma vie est remplie d'*amertume et de regrets dévorans. La cruauté du roi qui me laisse sans fonction, me tuera. A la seule rencontre d''un capitaine des gardes , le désespoir me serre le coeur. Je suis un spectre privé de sépulture au milieu de la cour. Ah ! Dangeau, vous qui m''avez vu commander Tarmée en 1671 , vous qui partagiez avec moi Tamilié, la confiance du roi, vous qui remplissiez comme moi , avec plus ou moins de succès, les bouls-rimés de la duchesse de Lavallière, comment pouvez-vous croire que

( 3oi )

j'aie perdu le souvenir d'un passé si beau I Je donnerais un de mes membres, un bras, mon ami , pour le plus chétif emploi dans les logis, la garde-robe ou les offices, car Tinaction est ma mort. Sachez cela, mon cher marquis , et plaignez un insensé que rien ne pourra consoler.

— Les hommes sont insatiables , murmura Dangeau en s'éloignant d'un air de pitié.

— Vous voulez-donc , demanda Baraille à Lauzun , que toute la terre croie à ces ridicules regrets , puisque vous les confiez au colporteiu' de toutes les nouvelles ?

— Précisément, Bai^aille. Il faut qu'on croie à la folie de Lauzun , et que ce soit un être sans cervelle qui publie cette absurdité, pour que nous puissions la démentir plus tard.

— Lauzun , vous ne serez jamais connu. Le jour où. la cour apprit que Mademoiselle

était morte dans son château d'Eu , on vit paraître le duc de Lauzun en gi^and manteau de deuil , comme si son maiiage eût été avoué. Personne n'osa blâmer (;ette hardiesse , dont le roi feignit de ne pas s'apercevoir ; mais

comme il était écrit que cet homme ne laisse^» rait jamais les oisifs sortir d'une stupéfaction que pour les jeter aussitôt dans une autre, on se conta un soir à Poreille que Lauzun allait se marier avec la fille du maréchal de Lorges.

— Quand je vous dis que sa raison s'envole, disait Dangeau en agitant ses doigts en l'air.

— Je sais bien quel malheiu" le menace , dit M. de Luxembourg, dont la femme était une dévergondée,

— Se remarier à son âge , avec une fille de seize ans! Assurément, Dangeau dit vrai; Lauzun est fou.

— Quel âge a-t-il donc , demanda une dame en rougissant?

— Quarante ans.

— Point du tout , cinquante.

— Soixante pour le moins.

— Lauzun n'a pas d'âge ; on l'a toujours vu à la cour , et toujours robuste , frais et galant.

— Je ne sais pas s'il est jeune ou vieux , dit M. de Brancas ; mais Noailles et moi , qui sommes faits à tous les combats, et qui portons

mieux le vin que personne , nous ne saurions lui tenir tête.

— C'est un homme admirable , s'écrièrent les jeunes gens !

— Nous pourrions demander à la duchesse du Lude Page de son cousin (i).

— Gardez-vous en bien , dit Roquelaure ; elle est éternelle comme lui. La Juive errante ne s'aviserait pas de dire Tâge d'Ahasvérus.

— Mais quel est le moiif de ce mariage, car Lauzun ne fait rien sans de bonnes raisons?

— Le motif? — C'est que la petite de Lorges est charmante , et qu'il est amoureux.

— C'est qu'elle est petite-fille de Frémont , qui donnera une dot énorme.

— • Rien de tout cela , dit Dangeau. Moi seul je sais le véritable motif: c'est que le duc de Lorges est bien en cour, qu'il commande à l'armée, et que, par son entremise , M. de

(i) La veuve du comte de Guiche , remariée au dur du Lude.

Lauzun espère reprendi-e du service , et obtenir le bâton avec un bel emploi dans la maison.

— Sa femme sera bien heureuse , murmurait une fille à marier : elle aura le tabouret l

— Et moi donc , demanda Baraille à Lauzun ; ne saurai-je pas vos raisons?

— Les voici : Malgré mon titre , le respect qu^on me porte , et la protection du vieux roi Jacques , je m'^apercois à chaque heure du jour que Taversion est encore vivace dans le coeur du roi, la jalousie mal cache'e sous les cendres et la colère toujours prête à éclater comme une poudrière à la première étincelle que le hasard y jettera. Savez-vous qu'ail suffirait d'un chiffon de papier où fût la signature de cet homme , pour que les mâchoires de la Bastille s'ouvrissent une seconde fois? Je ne tiens à rien; aucun parent ne pleurerait ma perte. Il ne nous tomberait pas du ciel une autre cousine du prince , pour donner ses biens en rançon. Il me faut donc une famille riche, puissante , nombreuse , et surtout aimée de

ce petit être qu'on admire tant , parce qu'il porte une coiffure faite d'une matière jaune qu'on appelle de l'or. Vous devinez le reste. Les Durfort de Lorges sont d'anciens et dévoués serviteurs ; ils comptent deux capitaines des gardes et un maréchal : de sorte qu'on ne pourrait plus me faire arrêter que par mon beau-père ou mes alliés les plus proches. Ma femme sera belle-soeur du duc de Saint-Simon, dont on craint les grands discours et les représentations respectueuses , et qui parle des plus sots préjugés comme un Spartiate des vertus antiques. Avec de tels renforts , et soigneusement couverts d'une palissade de feints regrets pour mes emplois d'autrefois, j'échappe à tous les orages. On me croit un homme servile et dompté, et ma vengeance marche à pas de géant. Elle ravage l'odieuse cour ; elle la dévore , tandis qu'on croit m'écrase r par une pitié moqueuse. — Le poison seul pourrait mettre fin à ma course , comme à celle de Louvois ; mais la mort se trouble à mon approche, car elle est femme, toute vieille, tout avare qu'elle est; elle fuit timidement,

et sa faux vacille entre ses doigts noueux. Baraille , nous meltrons en terre le dernier de nos ennemis.

— Les désirs de Lauzun , disait Dangeau , sont de vrais serpens. Il veut de Pemploi ; aucim efFort ne lui coûtera pour en obtenir. Il en trouvera.

Le roi parut entendre ces paroles avec plaisir. Il regarda Dangeau d\m air attentif, et fit un demi-tour sur ses talons en relevant les coins de ses lèvres par un petit sourire dédaigneux.

La fille du maréchal de Lorges était une de ces créatures délicates et pâles , comme on en trouve plus en Angleterre qu'en France. Son caractère doux et sérieux en faisait une compagne précieuse pour un homme irascible, inquiet , violent comme Lauzun. Le son de sa voix , le regard réfléchi de ses yeux , étaient un calmant parfait pour la colère ou les agitations nerveuses. Elle se trouva heureuse d'avoir un mari qui lui donnait de fréquentes occasions d*'utiliser les qualités dont la nature Tavait douée. La jeune duchesse aima Lauzun

plus que le tabouret , qui lui valait tant d'envieuses. Sa^onduite resta irréprochable , et jusqu'au dernier jour, elle conserva un grand empire sur Tesprit peu maniable du duc.

Le maréchal de Lorges fit de vains efforts pour rétablir son gendre dans les bonnes grâces de sa majesté. Tout le monde louait Lauzun de son désir de rentrer au service. Le monarque lui-même trouvait fort convenable que le Roi fût Tunique pensée d'un homme si mal en cour.

— Voyez-vous , Baraille , disait Lauzun en riant : le roi est le principe de toutes choses, le soufle divin qui donne la vie. Voulez-vous un emploi? C'est pour l'amour du roi. Avezvous la fièvre ? parbleu ! vous languissez loin du roi. Vous faites -vous moine ou hermite? c'est pour penser au roi. Adressez-vous des vers mythologiques à une belle pour lui dire qu'elle est ce que vous adorez le plus au monde? — Malheur à vous si vous omettez cette parenthèse : — Après le roi !

Depuis long-temps la Montespan macérait son corps en compagnie des sœurs de Saint-

Joseph. C'était son fils le duc du Maine , pour qui elle ne s'était pas épargné les soucis , qui lui avait porté Tordre de quitter la cour, et la Maintenon avait pris en grande affection ce prince sournois , boiteux et dénaturé.

On voulut faire à ce fils préféré une réputation de courage à un prix modéré , comme celle que le roi croyait avoir gagnée en prenant ses collations à quelques lieues des champs de bataille. Boufïlers était alors assiégé dans Namur par le prince d'Orange, et s'y défendait avec une incroyable obstination. Une grosse armée fut envoyée pour faire lever le siège. Le maréchal de Villeroi en eut le commandement , et prit sous son aîle le jeune prince. L'armée française, belle, nombreuse, disposée à se bien battre , arriva en présence de l'ennemi , et s'arrêta devant lui. Les courriers se succédaient de Namur à Versailles. On était en grand émoi dans la chambre à coticher de la Maintenon par l'attente des faits d'armes et des dangers de M. du Maine. Toutes les nouvelles possibles arrivèrent à la cour, excepté celle d'une bataille. Le présomptueux

et inepte Villeroi passait incessamment les troupes en revue , tandis que Boufflers , aux abois dans Namur, mangeait la chair de son cheval en attendant qu'il plût à Parmée de le délivrer. Les choses restèrent un mois entier dans cet état. Le roi devint rouge de colère en lisant dans la gazette de Hollande les sarcasmes les plus offensans contre le duc du Maine.

— Pourquoi donc Villeroi n'attaque-t-il point Pennemi? s'écria S. M. avec dépit.

^ — Il faut vraiment que je m'en informe , dit M. de Lauzun.

Il partit en effet pour Namur. L'armée était toujours fraîche, bien nourrie et immobile. Après un beau repas que les officiers donnèrent à Lauzun, il leur proposa de monter à cheval et de jeter un coup-d'œil sur les lignes des Hollandais : la partie fut acceptée. Ou s'approcha d'abord jusqu'à portée de fusil, puis Lauzun feignant de ne pas voir le danger, s'avança jusqu'à portée du pistolet : les balles ennemies sifflaient aux oreilles de cette bande joyeuse; quelques hommes furent tués. Le

(3io )

duc ne s^éloigna que lorsqu'on Ten supplia instamment. De retour au camp , il remonte aussitôt en carrosse et ne s*'arrête qu'à Versailles.

— Eh bien ! demanda toute la cour , qu'^avez-vous vu?

— Deux armées toutes proches Tune de Tautre.

— Et pourquoi ne se bat-on point ?

— Il suffirait que le général français donnât ses ordres , mais s"'il ne le fait pas , cela tient sans doute aux difficultés que présente le terrain , car vous ne savez pas ce qui se trouve entre les deux armées.

— Non ; qu'y a-t-il , qu'y a-t-il donc?

— Il n'y a pas de rivière; je n'ai pas vu de forêt , ni de montagne , ni de lac ; mais j'ai aperçu distinctement une bruyère dont je ne saurais dire la hauteur.

Lauzun chercha des yeux autour de lui, et toutes les prunelles des auditeurs attentifs cherchaient aussi l'objet qui allait servir de comparaison. Enfin le duc tira sa boîte d'or de sa poche , et frappant dessus avec la main droite , il s'écria :

( 3ii )

— Une bruyère haute comme cette boîte !

Personne n'osa rire. On se dispersa brusquement comme si on eût craint d'être surpris écoutant de si dangereux propos ; mais on en causa dans tous les coins. L'oreille paternelle les recueillit , et la tristesse du roi fut extrême. La ville chansonna sur la prudence du bâtard bien-aimé, et l'incapacité de Villeroi, le seul homme que Louis XIV ait jamais avoué hautement pour son Jàifori.

Le roi, les princes, les dames, l'armée, tout partait pour Compiègne. La maussade Maintenon traînait à sa suite les plus fières duchesses qui l'avaient long-temps ignorée , puis méprisée, "puis crainte, et qui en étaient venues à une humble soumission. Les sénéchaux tombaient de lassitude dans les escaliers de Compiègne , ils sentaient leui* raison prête à les abandonner; des difficultés sans nombre s'élevaient sur les plus simples détails. Ces princes, ces ducs étaient si exigeans, si jaloux , si ambitieux ! Malheur au maréchal des logis qui se fût avisé en marquant les logemens à la craie , d'écrire simplement sur la

porte du premier prince du sang : « Monsieur le prince de Condé ; » et non pas u pour monsieur le prince de Condé ! » car le pour appartenait de droit aux membres de la famille et aux cardinaux. Or Lauzun , arrivé des premiers, et se promenant dans les galeries du château de Compiègne, s'arrêta devant une porte où étaient écrits ces mots : « Pom^ S. E. le cardinal de Coîlin. ^ La bizarre et satanique fantaisie lui vint à Tesprit d''effacer avec son doigt \e pour que personne n'eût osé contester au cardinal. Le vénérable prélat n'attachait aucune importance à ces misères terrestres ; mais le duc de Coîlin , Fhomme le plus cérémonieux et le plus poli du monde , était un lion furieux contre tout audacieux qui lui retranchait un iota dans les honneurs dus à son rang. Il prit donc pour sienne l'offense faite à son fi^ère. Le maréchal-des-logis Cavois , célèbre duelliste , reçut fort mal les vertes réclamations de Coîlin. Une rumeur terrible fît mugir les salles du château , et y sans égard pour la santé du roi qui venait de prendre médecine, il fallut que le débat fut

soumis sur Theure à S. M. Cavois fut réprimandé, comme cela était inévitable. Pendant une soirée entière on parla de cette grave affaire. Lauzun se montra si profond dans la question du pour que personne n'aurait soupçonné son espièglerie , s'il ne Pavait avouée de lui-même.

— Cet homme , disait Dangeau , en le regardant de travers, est le mauvais génie de la cour; le démon de la destruction le pousse.

— Il faut lui pardonner ces manies , pensait le roi. Il est inconsolable, dévoré d'ennui, de dépit et de regrets d'avoir perdu nos bonnes grâces.

Tout le monde connaît l'histoire du ridicule chapeau gris que Lauzun fit mettre à M. de Tessé, nommé colonel-général des dragons. Saint-Simon et bien d'autres l'ont racontée. Elle prouve encore que l'audace de Lauzun allait croissant; qu'il s'était mis presque ouvertement en guerre avec les saints devoirs de l'étiquette, et qu'il osait commettre ses sacrilèges sous les yeux même de S. M.

Sa grande fortune , sa table excellente , sa

magnificence en toutes choses lui avaient permis de se former une cour composée de tout ce qui était jeune et spirituel. La Maintenon et le roi , tombés dans une extrême dévotion , ne donnaient plus de fêtes ; Tennui était devenu un devoir , et si S. M. n''avait pas daigné établir une inquisition très sévère sur la conduite de chacun , on aurait négligé Versailles. Malheur aux dames qui se seraient dispensées de paraître au salut chaque soir ! — Pour s^y faire mieux remarquer elles imaginèrent de poser sur leurs chaises de petits bougeoirs qui éclairaient leurs visages , et la Maintenon prenait note des absentes ; mais une fois hors de la chapelle , on courait se plonger jusqu''au cou dans la galanterie et la débauche de bon ton. Cependant la marche ordinaire des modes étant d^arriver à Texagération, Lauzun poussa celle des orgies jusqu'à la fui'eur. Comme il les conduisait en maître consommé, il traitait journellement la moitié de la cour. Des princes du sang tombaient gorgés de ses vins et sous sa table. Le jeu, qui était aussi une rage, rendit Lauzun Tami du jeune duc de Chartres,

parce que lui seul pouvait mettre sur le tapis des sommes dignes de ce prince , qui causa souvent de Tembarras au roi son oncle par ses dettes. Nous aurions renoncé à parler de cette partie de la longue vie du duc de Lauzun , si Fétude ne nous avait donné la conviction que ce personnage singulier, au milieu de sa dissipation et de ses folies , était alors poursuivi par une grande et horrible pensée. Il se vengeait de Fhumaine espèce entière , et de chacun de ses ennemis en particulier. Il est aisé de le reconnaître à la conduite étrange qu"'il tint pendant les malheurs qui accablèrent la France dans les dernières années de Louis XIV. Les armes du prince Eugène avaient pénétré jusqu'au milieu du royaume. Les finances étaient épuisées ; Parmée découragée par les revers et Pincapacité de ses généraux. Le roi , par une incroyable manie de jalousie, ne voulait plus confier ses portefeuilles et ses commandemens qu'à des hommes sans talent. La détresse de la cour devint telle que tout le monde vendit son argenterie et en fil porter le montant au trésor. Sur les tables des ducs

on ne servait plus que de la faïence et de Tétain ! Lauzun seul donna de splendides repas avec des plats d'argent et des couverts de vermeil.

— Messieurs , dit-il aux convives , tant de vaisselle n'aurait pu tenir sous les jupons de la Maintenon ni sous la calotte d'un confesseur , c'est pourquoi je me suis décidé à la garder.

L'audace de ces propos ne fit point déserter le souper. Le duc de Chartres , qui était présent , soulevant son verre , répondit par la proposition d'une santé qu'on but avec acclamation , et dont les termes étaient si injurieux pour madame de Maintenon que la décence ne nous permet pas de les répéter.

Un jour il y avait débauche au Palais- Royal. Monsieur était mort depuis six mois, et son fils , devenu duc d'Orléans , reprenait sa vie dissipée. Le soleil d'hiver, à son lever, retrouva les fenêtres éclairées; de pâles figures, bouleversées pai' la fatigue, essayaient de sourire devant les cartes qui venaient de ruiner la moitié des assistans. Les amis du prince,

Brancas, Noailîes, Noce, Tabbé Dubois, étaient encore attablés , et vociféraient les plus hideuses ordures. Toutes les cervelles étaient troublées ; toutes bouches bégayaient ; les verres étaient brisés. Au milieu de leur ivresse , quelques buveurs à demi-noyés , retrouvant un éclair de raison , virent avec étonnement Lauzun qui se promenait fièrement , et poussait des rires sataniques. Barbésieux , son ennemi , se sentant capable encore de contenir quelques bouteilles , osa lui porter un défi. Les plus malades furent saisis d'horreur en voyant les rasades que se versaient les deux jouteurs; mais bientôt Barbésieux ayant roulé à terre , ils s'imaginèrent que c'*était un rêve , et s'endormirent.

En retournant chez lui , Lauzun rencontra Tun de ses petits neveux , Armand de Biron , qui , pour suivre la mode , s''était enivré avec d'autres enfans de son âge , et chancelait le long des murailles. Il le prit par la main et le conduisit dans la salle où gisaient encore les convives qu'il venait de quitter :

— Regarde cela , petit misérable , dit-il à

Tenfant ; regarde ces êtres plongés dans un état voisin de la mort ; écoute les sons affreux qui sortent de leurs poitrines oppressées; vois leurs traits décomposés comme ceux des damnés , ces rides profondes sur leurs jeunes visages; la débauche est dans les cavités de leurs yeux ; la corruption , poussée jusqu'à Tabrutissement, est étalée sur toutes ces faces. Cet homme qui pousse des gémissemens étouffés , c'est le marquis de Barbésieux.

En parlant ainsi , Lauzun souleva la tête du ministre.

— Eh ! Dieu du ciel ! ceci n'est pas un hoquet , c'est bien le râle de la mort. Voici son dernier soupir. Regarde cela, Biron, et souviens-toi de cette scène.

Le lendemain, le Mercure apprit aux gens de ville que le ministre de la guérie avait rendu l'âme à la suite d'une orgie. Malgré la leçon donnée à son neveu et la menace de le déshériter, Lauzun ne put empêcher le petit Biron d'être un hbertin.

Le duc d'Orléans et ses amis n'étaient pas gens à s'effrayer pour peu de chose , et les

débauches reprirent avec plus de force après laniortdujeuneministre.Unsoir,M. de Noce, tout-à-fait ivre , frappa sur l'épaule de son altesse avec familiarité. Quand la débauche touchait à son paroxisme , on ne connaissait plus ni le rang ni l'étiquette.

— Ht)la ! Philippe , mon garçon , s'écria le roué ; réponds un peu à ceci : Veux-tu être roi de France ?

— Non , par Dieu ! répondit le prince. Que diable ferais-je d'un trône?

— Tu en ferais la place d'honneur d'une table bien servie , et nous serions tous au plus haut bout. Moi je mangerais les sceaux , Brancas boirait les finances, Lauzun jouerait la guerre , et le royaume ferait une immense ripaille , depuis la Manche ju&qu'aux Pyrénées. L^/

— Tu es un sot , mon petit Noce : à peine si j'ai le temps de vivre tant nos occupations se multiphent. Mes maîtresses se plaignent que je les néglige; la collation n'est pas digérée quand arrive l'heure de se remettre à table ; et tu voudi-ais encore m'assommer des ennuis

et des travaux d'un gouvernement ! J''aimerais mieux être un porte-balle , te dis-je. Le dauphin , mon cousin , est en bonne santé; le duc de Bourgogne , son lîls , a des enfans ; et , grâce à Dieu , je ne suis point menacé de monter jamais sur cet escabeau incommode où on ne saurait dormir.

— Moi , je te dis que tu seras roi , et je bois au sacre de Philippe d'Orléans.

— Buvons , tous.

— Que le diable m^en préserve î

— Mes ami« , écoutez ce qu''a prédit le sorcier Pietro , disciple d^Exili , inventeur des meilleurs poisons , et connaissant Tavenir comme ses poches ; écoutez cela , Messieurs , avec respect. — Dubois , ôte ta calotte. — Pietro a hvclairement dans un verre d'eau cet oracle superbe : « La France perdra tous ses fils et deviendra la maîtresse de son neveu. »

— Vivat ! Messieurs , allons voir le sorcier; que Philippe prenne un déguisement , et nous jugerons de Thabileté de ce saint ermite.

— Cest cela , partons.

Le duc Je Saint-Simon causait le lendemain avec Philippe d^Orléans , dans l'embrasure d'une fenêtre de Versailles; le prince racontait en riant qu'un sorcier lui avait prédit que le sceptre de Louis-le-Grand passerait par ses mains , et Saint-Simon consignait dans ses mémoires, cet oracle dénué de toute apparence de raison. Cependant Lauzun et Baraille , enfermés ensemble , en parlaient comme d'une chose fort sérieuse.

— Que faut-il faire? disait Lauzun, qui paraissait vivement agité. Dois-je mettre ici un terme à ma vengeance, ou bien la laisserai-je poursuivre son cours?

— Ne vous mêlez pas de tout cela , répondit Baraille. Vous avez refusé d'entrer dans le complot, la responsabilité ne peut plus peser sur vous. D'ailleurs ces roués sont des fanfarons de crime. Us ne songent peut-être déjà plus à l'exécution.

— Ce sont des hommes sans cceur et sans frein, Baraille.

— Mais êtes-vous bien sûr que ces jeunes

ï. II. -''•1

gens soient capables d'autre chose que d'étourderie et d'imprudence?

— Cest avec étourderie qu'ils ont d'abord parlé d'empoisonner les enfans du roi ; c'est par imprudence qu'ils m'ont confié leur projet le verre à la main ; c'est par légèreté qu'ils ont conduit le prince chez leur prétendu sorcier ; mais ils exécuteront le crime aussi bien que si c'était une folie, une étourderie ou une imprudence. Ma haine faiblit à cette pensée honteuse et souterraine du poison. Nous devenons vieux, Baraille. La mort viendra bientôt nous chercher , et s'il faut qu'elle nous berce éternellement dans ses bras en nous reprochant une monstrueuse action, s'il faut que le souvenir d'un meurtre soit enfermé avec nous sous le couvercle de plomb d'un cercueil , que deviendrons-nous dans le monde inconnu dont nous approchons? — Non , ces crimes ne se feront pas. Je ne veux pas qu'ils s'exécutent. 0 Louis! oppresseur que j'ai maudit pendant dix ans au fond d'un cachot, voici donc ma vengeance grandie comme une hydre gigantesque ! elle roule donc enfin

ses mille anneaux autour de loi ! elle est prête à te dévorer toi et ta famille ! Je triomphe donc enfin ! — Mais mon triomphe sera complet lorsque je t'aurai sauvé de la gueule du monstre. Je n''entends pas que des hommes qui ne sont que mes instrumens s'avisent d'aller audelà de mes volontés . Je te pardonnerai, je te permettrai de vivre : c'est la plus cruelle des vengeances qu'un pardon dédaigneux , et je puis enfin te l'accorder à mon tour. Tu ne seras pas à mes pieds pour l'obtenir ; mais que m'importe? je n'en suis pas moins le roi et toi l'esclave.

Lauzun vint à bout d'empêcher pour un temps l'exécution des attentats abominables projetés par les roués du Palais-Royal. Ces hommes vicieux lui portaient trop de respect pour mépriser ses ordres et ses conseils; mais, comme cela arrive toujours entre gens dépravés , sitôt que le maître se fut montré plus faible que ses disciples , il perdit son empire sur leur esprit. On le traita comme un être craintif et sans énergie ; on se féUcita de l'avoir surpassé, et les complots furent tramés

de nouveau sans sa participation. Le procès (le la Brinvilliers , les crimes d^Oljmpe Mancini , les noirceurs que la Chambre ardente avait mises au jour , avaient causé d'abord un scandale et une épouvante universels; mais bientôt on s'était habitué aux idées de meurtre et d'empoisonnement : plus d'une dame suivant assidûment les offices divins, cachait dans ses tiroirs de la poudre de succession. Il y avait des poisons qu'on administrait par les odeurs, d'autres dans les boissons. On ne tuait pas toujours les gens pour recueillir leur héritage ou épouser leurs femmes; on en tuait sans aucune raison ; quelquefois même par un motif de générosité , pour rendre service à un ami. La fièvre d'imitation, dont les philosophes ne se sont jamais assez occupés , faisait alors d'effrayans ravages.

La mort vint au devant des désirs des roués en emportant le Dauphin; mais quoique cette mort fût naturelle, le mot de poison circula dans les rumeurs populaires, et le duc d'Orléans fut aussitôt soupçonné. Deux dames de la cour qui se partageaient l'amour de ce

prince, ou plutôt, qui prenaient part à ses débauches , furent reconnues enveloppées de larges mantes et sortant de la maison d'un chimiste.

Le lecteur aurait frissonné d'horreur, sW avait vu Pabbé Dubois et ces deux femmes , enfermés ensemble , préparer avec soin et précaution certaines poudres qui devaient être mêlées au tabac , aux parfums ou aux alimens des enfans du roi. Parmi les intimes du Palais-Royal, on faisait parade de la dissolution et de Pimpiété ; on parlait de tous les crimes avec une insouciance affectée; mais le moment de Pèxécution venu , quel être pourrait ne pas tomber dans la crainte et Thésitation?

— Prenez garde en ouvrant cette boite , disait madame de Parabère. Versez quelques grains de cette poudre sur ces fleurs.

— Doucement. — Point de précipitation.

— Oh î comme vos mains tremblent , ma chère !

— Quel enfantillage , dit Tabbé Dubois !

— Vous êtes pale comme un mort Tabbé !

— Comme un morti la vilaine comparaison , madame !

— En vérité , j^étouffe. Je ne puis respirer.

Jamais , jamais au milieu des bacchanales, le cœur de la Parabère, rongé de vermine, n^avait fait de ces soubresauts violens, comme un navire qui va échouer; jamais dans Tivresse et le désordre des orgies sa poitrine n"'avait été oppressée , ni ses nerfs agités comme ils Tétaient dans cet instant où elle tripotait sa pharmacie.

Monseigneur n"'avait trouvé jamais dans le roi qu\in monarque, et non un père; mais après la mort du dauphin , le duc de Bourgogne son fils , et surtout Paimable petite duchesse , étaient devenus les enfans gâtés du roi et de la Main tenon. On a prétendu même que cette tendresse avait été poussée à un tel excès que plus d^une fois la jeune princesse avait eu Thonneur de s'asseoir sur les genoux de sa majesté pour recevoir des caresses paternelles. Dangeau n'a pas assez approfondi ce point important dans son journal. Ce qui justifie le doute , c'est l'histoire bien connue de la fausse couche que le roi fit faire à sa petitefille en la forçant d'aller à Marly lorsqu'elle

élaitmalade el fort avancée dans sa grossesse. On sait que réliquette ne permettait point que le roi s'en fût à Marly sans la famille ; on ne peut donc pas s^étonner que personne n'ait eu ridée de laisser la princesse faire ses couches en repos; aussi sa majesté avait-elle eu un moment dMiumeur terrible lorsqu''on vint tout en émoi lui annoncer que la petite duchesse était blessée et en danger de mort.

— Eh ! que m'importe qui me succédera , avait dit le roi? — qu'elle meure si elle veut; je serai libre au moins, après cela , d'aller où il me plaira sans qu'on m'oppose mille difficultés.

Il est vrai que cette aventure était déjà ancienne et que Fâge avait pu amollir le caractère un peu dur de Louis XIV. Il paraît même certain que ce prince donna des preuves de sensibilité non équivoques pendant les malheurs qui happèrent ses enfans à la fin de son règne.

— Baraille, mon ami, disait Lauzun un soir , voyez-vous cette famille royale qui joue paisiblement à la bassette au fond de ce salon ^

Voyez-vous ce vieillard couronné qui croit tenir entre ses mains la destinée du plus fier eomme du plus humble de ses gentilshommes? — Ces gens-là me doivent la vie , mon cher lieutenant. Cette vie qu'ils emploient si futilement , et qu'ils croient si précieuse , je n'avais qu'à laisser aux choses leur cours pour qu'elle leur fût arrachée à tous et par violence. Voyezvous ce jeune prince qui sourit obligeamment au comte de Noce? Il ne se doute pas que celui qui le salue avec tant d'humilité l'aurait dépêché pour l'autre monde, si je ne m'y étais opposé !

C'était dans lïnstant même où Lauzuii faisait ces réflexions , que M. de Noailles olFrait à la duchesse de Bourgogne cette fameuse boîte d'or dont parle Saint-Simon, et qu'on ne put jamais retrouver lorsque la princesse se fut retirée en se plaignant de subites et cruelles douleurs de tête ; le lendemain , la petite fille du roi était morte. En annonçant celte nouvelle à sa majesté , le duc de Bourgogne portait sur son visage des signes certains d'une Dior» prochaine : il suivit sa femme

dans la nuil. Il restait trois rejetons royaux; deux moururent , et on ne sait quel miracle sauva le troisième. Une seule procession funèbre conduisit à Saint-Denis quatre enfans de France. La populace assemblée devant le Palais-Royal brisait à coups de pierres les vitres de Philippe d^Orléans ; les malédictions arrivaient aux oreilles de ce prince , qui pleurait amèrement , et taisait des voeux pour la conservation des jours du petit Louis XV. Les trois médecins du roi déclarèrent que les cadavres offraient des traces évidentes de jjoison.

— Je n'en voulais pas tant , s'écria Lauzun en regardant le ciel ! — J'ai mis en jouant le feu à la Sainte-Barbe , mais j'ai bien souffert au fond de mon cachot ! — Fiat voluntas tua !

Depuis ce jour le duc de Lauzun abandonna tout-à-fait la cour. Use relira dans un de ses hôtels, situé près du couvent des Pelits- Augustins. Une révolution parut s'opérer dans son caractère : il devint aussi calme, aussi grave qu'il avait clé impélueu.v et in--

quiet; il aima la solitude plus qu^il n'avait recherché le bruit et Tagitation ; il ne voyait plus que Baraille et madame de Lauzun.

Lorsqu''on lui annonçala mort de Louis XIV , il tira son épée , et courant sur le page qui lui apportait cette nouvelle :

— Tu mériterais d'être tué sur la place, s''écria-t-il , petit misérable ! Comment osestu avancer une pareille chose? Le grand roi ! le soleil des soleils ! le maître du monde serait mort, et le monde resterait debout I Tu es un imposteur , et je vais te punir pour tes blasphèmes.

— Rien n'est plus vrai pourtant , monsieur le duc.

— Et qui donc a pu trancher des joints si précieux?

— C'est notre seigneur , monsieur le duc.

— Et on n'a pas fait arrêter Dieu par monsieur le capitaine des gardes ! Ah ! on voit bien que je n'ai plus ma compagnie , et que je n'étais point de service.

Cependant , quand Lauzun connut les détails des scènes étranges et scandaleuses du

service du feu roi , les rires indéceiis dans les carrosses, le cercueil heurté, la partie de chasse des mousquetaires dans la plaine de Saint-Denis , il fît de tristes réflexions sur les vanités humaines. Souvent onPentenditassurer que si les hommes connaissaient le revers de la médaille , ils ne se donneraient pas tant de peine pour réussir dans leurs vains projets, pour se faire une fortune dont la Adeillesse et Timpuissance les empêchent de jouir; pour enterrer des amis et des ennemis dont la mort laisse le coeur du survivant dans une oisiveté et un vide absolu.

xxni.

Dernière visite à la cour. — Rupture avec le monde , suivie d'une mort à demi-c'hrétienne. — Le nom de Lauzun.

« J^ai , de ce matin , quatre-vingts ans , « mon cher Lauzun. Nous avons tous deux « trop usé de la vie pour sentir du regret en la « quittant ; je n éprouve d'autre désir, d'autre « besoin que le repos. Je ne vous suis plus « nécessaire puisque le temps des projets ambi- <( tieux est passé ! Vous ne trouverez pas mau- <( vais que je songe à prendre mes passe-ports

« poiu^Tautre monde. Ce soir même je raereti- <( re parmi les bons Chartreux du Luxem- « bourg. On m^ a préparé une cellule dont « les lambris sont couverts des belles pein- «( tures de Lesueur. J'y mourrai heureux et « tranquille. Adieu.

Baraille. »

— Hola ! vite, mes chevaux au carrosse. Nous allons au Palais-Royal.

— Que demande Monsieur ?

— Je veux parler à S.A.R. le régent.

— S. AT ne reçoit point ce soir.

— J'ai les grandes entrées.

— Monsieur n'en profite pas souvent, car je ne Y ai jamais vu.

— Pas de réflexions , drôle! et annonce le duc de Lauzun.

Les huissiers , ouvrant toutes les portes avec une gravité respectueuse , conduisirent le duc jusqu'à une petite salle d'oii sortaient des clameurs bacchiques et dont Pair était échauffé par les lumières et la fumée des mets. Le régent , était enfermé avec ses intimes.

-— Eh ! qui donc vois-je là bas , mes amis,

s'écria le prince ? suis-je à mon lieure suprême ou le vin me clonne-t-il la fièvre ? je crois en vérité que voici Lauzun. Est-ce bien vous, mon cher , ou si votre âme échappée du purgatoire revient faire la débauche entre deux brûlures ?

— Cest moi-même , monseigneur.

— C'est Lauzun , c'est Lauzun ! vive Lauzun ! avancez un siège. Servez, servez les vins les plus capiteux. Voici la meilleure tête du rojaume.

— Lauzun , mon ami , prenez place ; soyez le bien- venu. Vous êtes chez vous ici ; inconstant , infidèle I Ouf ! je n'en puis plus.

— Je venais supplier V.A.R. de m'accorder une grâce.

— Oui , je vous fais grâce — je fais grâce atout le monde... Corbleuîje ne suis pas régent du royaume pour rien, j'espère. — Je veux que le peuple soit heureux... A demain les affaires. — Appelle-moi, Philippe, Lauzun.

— Il f^it que vous me donniez de suite une lettre de cachet.

— Oh ! comment cela ? traître ! tu veux

m'arracher une signature par surprise et dans mon ivresse I — Dubois , informe-toi de ce qu'il désire.

— Ecoutez-moi , Philippe : je n''ai qu'un ami dont la compagnie m'est nécessaire , et l'ingrat veut me fuir en se retirant au couvent des Chartreux. Or vous êtes trop bien avec le diable pour permettre que le ciel triomphe d'une manière aussi éclatante que par la conversion du chevalier Baraille.

— Quoi ! Baraille se fait moine ?

— Il ne faut pas souffrir cela ; Lauzun a raison. Nous demandons tous la lettre de cachet pour arracher Baraille du couvent.

— Eh bien ! donnez-moi du papier. — J'avais juré pourtant de ne jamais écrire à cette heure. — Lauzun, voici la lettre; mais je ne te l'accorde qu'à une condition; c'est que tu viendras nous voir comme autrefois. Nous avons perdu la gaîté depuis que tu nous abandonnes. Tiens, je te céderai Time de mes deux bergères. Regarde-les... — ^ également adorables toutes deux, n'est-ce pas? choisis, te dis-je, entre la Parabère et la Sabian. Ah

srand connaisseur ! ton cœur balance entre Taloyau et le gigot; (i) eh bien ! tu les mangeras tous deux , s"*!! faut cela pour te ramener dans le sein du Seigneur. Va, brebis égarée.

Lauzun était déjà loin. Le soir même les agens de la police conduisirent chez lui le chevaher Baraille sous bonne escorte.

Le chevalier était un de ces hommes calmes dont Fobstination est inébranlable quoiqu'ils semblent n''opposer qu''une faible résistance. Après huit jours passés près de Lauzun , le désir de la retraite et du couvent lui entra plus profondément que jamais dans Tesprit, et sans doute il aurait pris de nouveau la fuite si le duc n'avait imaginé un expédient pour le conserver près de lui. Le couvent des Petits Augustins était contigû à Thôtel de Lauzun ; ou fît percer une porte dans les murs de ce couvent, de sorte que Baraille, devenu moine, pouvait recevoir à toute heure son ami dans sa cellule.

Pendant long-temps encore Lauzun résista

(i) Sobi'iquets que le Régent donnait à ses deux maîtresses.

aux prières de Baiaille qui rengageait à rompre avec le monde.

— L''exercice m'est trop nécessaire, répondait-il pour que je puisse jamais mener la vie du couvent.

Souvent les gens de cour et les dames , en se promenant dans la forêt de Boulogne , se montrèrent un habile cavalier qui domptait les chevaux les plus sauvages et faisait mille tours d'^adresse.

— Savez-vous qui est cet homme , se disaiton ? c'est le célèbre Lauzun , il a quatre- vingt dix ans.

— Eh ! mon cher duc î sécria un jour M. de Noce, que je suis aise de vous rencontrer! pourquoi ne venez vous plus au château ?

— On s'y couche trop tard pour moi ; je deviens vieux , mon cher Noce; mais qu'avez- V ous? seriez-vous malade ?

— Je suis perclus, mon cher ; usé, comme dit mon médecin. — Je suis réellement plus vieux que vous , et cependant je ne fuis pas le monde pour cela; vous nous reviendrez ; vous nous reviendrez.

— Jamais , M. de Noce. Je ne suis pas un homme de cette époque. On ne porte plus de respect aux vieilles choses aujourd'hui. L'étiquette est méprisée. Les princes ont de petites perruques indignes de la majesté royale. Je gage qu^on ne donne plus le pour à MM. les cardinaux et que des parvenus présentent la serviette ; mais sans nous fatig. "îr Pesprit par des considérations si élevées , jetez seulement un coup-d^oeil sur votre personne. Est-il possible que le haut-de-chausses gracieux et riche soit remplacé par cette harde informe que vous appelez une culotte ! Quelle révolution s^est donc opérée dans les moeurs des nations pour que le justaucorps fermé par une ceinture et des agraffes ait pu céder la place à ce simple habit ouvert et dégagé ? Quelques faibles boutons de soie, toujours prêts à se rompre, s''opposent à peine au débordement des passions humaines. Ah ! la culotte est l'expression de la corruption de ce siècle sans frein. Un bouleversement universel nous menace. — Adieu! Noce. Je crois que je vais Bi.e reposer dans quelque couvent , comme un vieux cheval dans une étable.

Les paroles de Barailie firent chaque jour plus d'impression sur l'esprit de Lauzun. Un moine éloquent , animé d'une vive ardeur de prosélytisme , venait souvent se mêler à leurs pieuses conversations.

Le duc se décida enfin à prendre une cellule voisine de celle de son ami. Ce fut une grande affaire que sa pà^emière confession ; car depuis plusieurs années il ne s'était pas approché du saint tribunal. Le prêtre écouta de curieuses révélations. Il pâhr. plusieurs fois pendant le récit du pénitent. Un moine courbé devant l'autel l'entendit s'écrier :

— O malheureux ! qui pourra vous absoudre ? — les crimes d'une génération entière retomberont sur votre tête !

Plusieurs mois s'écoulèrent avant queLauzun pût obtenir l'absolution. Trop souvent dans les dialogues avec son guide , il se laissait aller à des souvenirs mondains, à des réflexions de politique , qui causaient au saint homme un grand effroi , et lui faisaient secouer la tête en disant :

— Jamais la grâce ne descendra au fond de ce coeur.

Souvent , lorsque des parens avides cherchaient à voir le vieux duc pour obtenir une belle part sur son testament , il les recevait dans son lit , et feignant plus de contrition qu''il n'*en avait , il s'écriait d\me voix lamentable , en se frappant la poitrine :

— O mon Dieu! je ne saurais racheter tous les péchés qu'il m'a fallu commettre pour acquérir mes richesses , qu'en laissant à vos prêtres ces biens méprisables, pour qu'ils en fassent un bon usage. .^ .«'

Et ces plaisanj^ries sur de graves sujets faisaient encore douter le directeur de Lauzun que cet homme pût jamais réussir à faire son salut. Cependant, avant de mourir, il parut avoir mis de côté toutes les faiblesses terrestres.

La duchesse de Lauzun, qui seule avait la permission de le visiter à toute heure, lui présenta un jour un de ses neveux , en lui disant que c'était le sujet le plus sage et le plus modeste de sa famille.

— Comment vous nommez-vous? demanda Lauzun au jeune homme.

— Henri de Castelmoron.

— Fort bien. — Vous êtes le fils de ma plus jeune sœur. — Mais vos parens n'ont-ils pas de fortune?

— Presque rien , répondit madame de Lauzun; ils lui laisseront à peine quinze cents livres de revenu.

— Et vous dites que c'est un garçon sage , dévot et sans ambition?

— Un jeune homme parfait.

— Ah! je vous félicite, mon ami. Gardez votre modestie comme le plus précieux de tous les trésors. L'ambition et la soif des richesses mènent tout at-oit à Fenfer. Si j'échappe à la perdition éternelle , c'est par une miraculeuse grâce du Seigneur. Je ne veux point que vous couriez les dangers où sont exposés les riches de la terre. Le royaume des ci eux sera pour vous. Recevez ma bénédiction , mon ami ; j'ajouterai à votre modique revenu une somme annuelle de deux mille livres. Biron , mon autre neveu , est un libertin , un prodigue , un joueur, un homme actif et violent ; s'il manque d'argent , il fera des dettes ,

se jettera clans la crapule et déshonorera son beau nom : c''est à lui que je laisserai ma fortune.

Quand il sentit Tapproche de la mort , Lauzun fit venir Armand de Gontaut-Biron , et le fit asseoir près de son lit :

— Biron, lui dit-il, IVieul de ion père a vendu ses biens pour guerroyer côte à côte avec Henri IV ; il fut un modèle de courage, de patience, de dévoûment et de générosité tant qu'il mena cette rude vie. L''ambition lui vint en tête lorsqu'il était déjà riche, puissant , ami du roi ; le dégoût et l'ennui le tourmentèrent au sein de la grandeur. Il a vilainement trahi le meilleur des princes : il est mort sur Péchafaud. Ne fais pas comme lui , Biron. Moi, je fus long-temps un petit gentilhomme provincial. Je me suis élevé gaîment , au milieu des danses de la cour, jusqu'à devenir aussi l'ami d'un roi , et l'ambition m'a dévoré à belles dents, lorsque j^étais gorgé d'or et d'honneurs que j'aurais à peine osé rêver à ton âge. Jamais je ne fus si heureux qu'au temps où je n'étais qu'un hobereau ne possédant pas

un sou. Ne fais donc pas comme ton oncle Lauzun ; regarde au-dessous de toi et non audessus. Mon neveu, je le laisse une fortune de quatre millions; jouis-en de ton mieux, et ne va pas t'embarrasser la tête d^inutiles projets que la mort viendrait renverser. Adieu, Biron.

— M. le duc n'a plus quVm instant , murmura un médecin.

— Mon frère , dit le confesseur, c'est à présent qu'il faut élever vos pensées vers Notre Seigneur.

— Monseigneur, répondit le moribond qui perdait le fil de ses idées , monseigneur ! le roi votre père a méconnu mon amitié.... sa jalousie est la seule cause... la droite de sa majesté m'appartient... je suis capitaine des gardes.... Cécile.... quoi qu'on en puisse dire, j'étais né pour être l'amant d'une reine toute puissante...

— Ah! que faites-vous , malheureux! s'écria le moine saisi d'horreur.

— Pardieu! je meurs; voilà tout.

Le duc de Lauzun était mort. Baraille lui survécut de quelques jours seulement.

Les deux amis fuirent enterrés dans le jardin des Petits-Augustins , et sur leur tombe commune on vit souvent deux femmes agenouillées : Tune était la iille du surintendant Fouquet , et Pautre Antoinette de Caumont-Montpensier , abLesse de Saint- Valéry , dernier rejeton des Montpensier et des Caumont.

La grande fortune de Lauzun passa, des mains du neveu Armand de Biron , dans celles d'un neveu de ce dernier, qui se fît appeler, pendant quelques années, duc de Lauzun.

Comme si le sort s'était souvenu alors de ce nom célèbre , celui qui le portait parvint à la position qu'avait tant désirée son arrière-cousin : il fut l'amant d'une charmante reine de France... , ce qui le conduisit sui' Féchafaud révolutionnaire de 1795.

PORTRAIT DU DtC DE LAUZIJN

Page 1