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Pendant les années qui suivirent la mort de son mari, M°° Lavoisier fut occupée de nombreuses affaires d'intérêt. Elle eut à poursuivre la restitution des biens confisqués, à régler la succession de son père avec sa belle-sœur M"° Christian Paulze, et celle de son mari avec les héritiers de celui-ci : Augez de Villers, les enfants d’Augez de La Voye, et les dames Parisis, Papillon et Lentz, filles de Nicolas-Hyacinthe Lavoisier.
Quand elle eut terminé, elle s’occupa sans retard d'achever l’œuvre entreprise par son mari et interrompue par la mort. En 1792 Lavoisier avait conçu le projet de publier ses principaux mémoires et d’y joindre les travaux qui, dus à d’autres savants, avaient contribué à élever l'édifice de la chimie nouvelle. Le recueil devait former huit volumes. L'impression fut commencée à la fin d'avril 1793; Lavoisier, avec l’aide de Seguin, en corrigeait les épreuves pendant sa détention. Quand 1l mourut, les deux premiers volumes étaient presque entièrement imprimés ainsi que quelques feuilles du quatrième. L'an 1V (1796), M"° Lavoisier voulut s'entendre avec Seguin pour donner ces fragments au public, et le chargea de rédiger une préface; maïs elle exigeait que celui-ci flétrit les hommes coupables de la mort de Lavoisier. Seguin s'y refusa. « Déchaîner contre ceux qui l’ont fait condamner ou qui l'ont laissé périr ne me convient pas et diminuerait d’ailleurs l'horreur que cet événement a laissée dans tous les cœurs. Il est des choses qu'il est moins adroit de dire que de faire dire par les consciences de ceux auxquels
on les présente; elles en acquièrent souvent pius d'énergie. Si vous n’êtes point de mon avis, vous pouvez faire imprimer toutes vos affections; dans votre bouche, elles acquerraient une teinte plus persuasive. » (Lettre de Seguin du 30 messidor an IV — 18 juillet 1796.) Ilenvoyait en même temps avec cette lettre un projet de préface, qui ne pouvait convenir à M" Lavoisier, car 1l s’y attribuait une part égale à celle de Lavoisier dans le projet de la publication des mémoires, en disant : le plan que nous avions concu... la conception que nous méditions, etc. ‘.
M”° Lavoisier renonça alors à son projet qu'elle reprit quelques années après. Elle rédigea elle-même une introduction, où elle exposa simplement les conditions dans lesquelles Lavoisier avait entrepris ce travail : nous la reproduisons tout entière :
« En 1792, M. Lavoisier avait conçu le projet de faire un recueil de tous ses mémoires lus à l’Académie depuis vingt ans. C'était en quelque manière faire l’histoire de [a chimie moderne.
« Pour rendre cette histoire plus intéressante et plus complète, 1l s était proposé d’y intercaler les Mémoires de personnes qui, ayant adopté son système, avaient fait des expériences à son appul.
« Ce recueil devait former environ huit volumes.
« L'Europe sait pourquoi ils n’ont pu être achevés.
« On a retrouvé presque tout le premier, le second en entier, quelques feuilles du quatrième.
« Plusieurs savants ont désiré qu'ils fussent mis au jour. — On a longtemps hésité. — Il est difficile de ne pas
1. Cette préface d'un style prétentieux renfermait des phrases de ce genre : « OÔ mânes infortunées, vous vivrez dans mon cœur; et si jamais mes idées affaiblies engendraient quelque chose d'utile, recevez d'avance,
comme un tribut dù à vos inappréciables lecons, la bienveillance que mes concitoyens daigneront m’accorder. »
éprouver une sorte de crainte lorsqu'il s’agit de publier des écrits que n’a point terminés un homme qui jouit avec justice d’une grande réputation. C’est quand on l’a perdu que l’amitié doit commencer à devenir sévère, et ne faire paraître que ce qui peut ajouter à la gloire d’un être chéri et vénéré. |
« On aurait persisté; et ces fragments n'auraient point paru, s'ils ne contenaient (page 78 du second volume) un mémoire de M. Lavoisier qui réclame, d’après les faits qu'il y expose, la nouvelle théorie chimique comme lui appartenant”.
« C’est donc un devoir envers lui que de fixer l’opinion des savants sur cette vérité.
« On leur demande indulgence pour les fautes qui pourraient s’ètre glissées dans quelque autre partie de ce Recueil.
« Is l’accorderont, lorsqu'ils sauront que la plupart des épreuves ont été revues dans les derniers moments de l’auteur; et que, tandis qu'il n'ignorait pas qu'on préméditait son assassinat, M. Lavoisier, calme et courageux, s’occupant d’un travail qu'il croyait utile aux sciences, donnait un grand exemple de la sérénité que les lumières et la vertu peuvent conserver au milieu des plus affreux malheurs ! »
Les deux volumes des Mémoires de chimie, parus en l’an XII (1805), ne furent pas mis en vente, mais donnés à tous les hommes éminents de l’époque’. Cuvier remereia
1. Mme Lavoisier veut parler de la phrase suivante : « Cette théorie n'est donc pas, comme je l’entends dire, la théorie des chimistes français; elle est la mienne, et c’est une propriété que je réclame auprès de mes contemporains et de la postérité. »
2. Il en resta 1100 exemplaires qui furent vendus en 1836 après la mort de Mme Lavoisier. (Catalogue des livres faisant partie de la bibliothèque de feu Mme Lavoisier, comtesse de Rumford, in-8°, 1836.)
dans les termes suivants M"° Lavoisier de l'envoi fait à la classe des sciences de l'Institut”.
« Madame, la Classe me charge de vous adresser ses remerciements pour l'ouvrage précieux que vous avez bien voulu lui donner, ainsi qu’à chacun de ses membres. Permettez-moi d'y joindre le témoignage de ma propre reconnaissance. Tous les amis des sciences vous en doivent pour la douloureusé détermination que vous avez prise de publier ce recueil et de le publier tel qu’il était resté, triste monument de votre perte et de la leur. Ces volumes incomplets, ces phrases interrompues, font une impression terrible. Que de vérités 1l semble qu’on allait encore apprendre dans un livre qui commençait par tant de vérités si belles et si neuves, et comme on sent se renouveler dans toute sa force l'horreur du crime qui en a privé l’humanité peutètre pour des siècles ! »
M°° Lavoisier habitait alors un hôtel de la rue d’Anjou- Saint-Honoré”, et avait rouvert ses salons où se rencontraient comme par le passé les hommes de science les plus illustres, Delambre, Cuvier, Prony, Lagrange, Laplace, Berthollet, Arago, Biot, Humboldt, etc. *.
Parmi les savants qui fréquentaient chez M*° Lavoisier se trouvait le comte de Rumford.
Benjamin Thomson, né en Amérique en 1753, n'avait pas épousé la cause de ses concitoyens; sujet loyaliste, il combattit contre l'indépendance américaine dans les rangs de l’armée anglaise, parvint au grade de lieutenant-co-