Lettre de Meigné
la synthèse de l’eau coûtèrent près de 50000 livres’. Quand Arthur Young visita ce laboratoire, {héâtre, dit11, d'expériences suivies par le monde enter, et tandis qu'il admirait les machines électriques, la cuve pneumatique, les appareiis pour l’analyse et la synthèse de l’eau, Lavoisier lui fit remarquer que tous les instruments avaient été construits par des artistes français; 1l était heureux d’avoir contribué, par ses encouragements, à développer en France l’art de la construction des appareils de précision pour lesquels nous avions été longtemps tributaires de l’Angleterre.
Il accueillait les jeunes gens qui avaient des dispositions pour les sciences, leur ouvrait son laboratoire, et les mettait en relations avec les savants qui fréquentaient chez lui. Les uns y entreprenaient des recherches personnelles, d’autres lui servaient de préparateurs; ainsi Gengembre, connu dans les sciences par la découverte de l’hydrogène phosphoré spontanément inflammable, l’aida dans les recherches entreprises avec Laplace sur la chaeur animale. Hassenfratz, Adet furent aussi ses préparateurs, mais Lavoisier les dirigeait en tout et tenait régulièrement le registre de ses expériences, que l'on peut suivre pas à pas depuis le mois de février 1713 ?, Jamais il ne communiqua une découverte à l’Académie avant d’avoir répété l'expérience devant les savants qui venaient le visiter, exigeant leurs critiques et soumettant ses idées à une dis-
1. Quénaup, Biographie de Lavoisier. — La grande balance de précision fut payée 600 livres; l'appareil pour la combustion des huiles, 390 livres; l'appareil pour la fermentation spiritueuse, 220 livres, etc. (Mémoires de Fortin.) Voir sur les instruments de Lavoisier, le Catalogue des collections du Conservatoire des Arts et Métiers, et l’intéressante notice de M. TrucxorT (Annales de chimie et de physique, 5e série, t. XVIII, 1879.)
2. Il avait laissé quatorze registres de laboratoire, petit in-folio. On en possède encore treize. Presque toute la rédaction est de sa main, une partie est de la main de Mme Lavoisier.
cussion approfondie !; c’est à la suite de ces entretiens que naissaient des collaborations avec Meusnier, Laplace, Vandermonde, etc. Le laboratoire et les salons de l’hôtel de l’Arsenal étaient devenus le centre où affluaient tous ceux, académiciens ou gentilshommes, qui s’intéressaient aux sciences. Quand il s'agissait de réunir Îles commissions académiques, Lavoisier convoquait les commissaires chez lui; on suspendait le travail à deux heures pour le diner. S'il voulait montrer une expérience nouvelle et importante, il adressait des invitations spéciales et réunissait à sa table les grands seigneurs et les roturiers. Ainsi, pour assister à l'expérience de la synthèse de l’eau, il convoquait Malesherbes, le duc de Chaulnes, l’apothicaire et académicien Baumé, ses collègues Meusnier et Cornette, le physicien Charles, M. de Villedeuil, intendant du département de la régie générale, etc.
Il entretenait des relations amicales avec la plupart des hommes distingués dans la politique et l'administration : Malesherbes ?; le duc de Liancourt, qu'il fréquenta surtout au comité d'agriculture ; le ministre Turgot, qui l’associait à ses plans de réforme et qui avait la plus grande estime pour lui; Necker, qui le consultait sur les projets de reconstruction des hôpitaux; Dupont de Nemours qui partageait ses idées économiques, et qui mérita d’un contemporain l'éloge suivant : « Je n’ai pas connu d'homme plus
L. Ainsi les expériences sur l'acide marin gazeux (acide chlorhydrique) furent répétées le 27 février 1776, en présence du duc de La Rochefoucauld, du duc de Chaulnes, de Macquer, de Desmarets, de Vandermonde, du comte de Milly, de Baumé, du chevalier d’Arcy, et de Montigny (qu'il ne faut pas confondre avec Trudaine de Montigny).
2. Lavoisier n'ayant pu aller diner chez Malesherbes, celui-ci lui écrivait familièrement : « M. de Lavoisier voudrait-il réparer quelques torts envers M. de Malesherbes en venant diner jeudi prochain à Vaugirard. Si cela lui convient, M. de Malesherbes lui propose de se trouver chez lui à la Chancellerie, place Vendôme, sur les onze heures, et on le mènera. »
porté à sacrifier soit au bien public, soit à l'amitié, les intérêts de sa fortune et même ceux de sa gloire.
L'un de ses amis les plus chers fut Trudaine de Montigny. Fils de Daniel-Charles Trudaine, conseiller d'État, président du bureau du commerce et chargé du service des ponts et chaussées, Trudaine de Montigny avait succédé à son père en 1769, et, en acceptant sa place, 1l avait donné le rare exemple d’en refuser les appointements. Voulant s'adonner à la chimie malgré ses occupations, il avait installé un laboratoire dans sa belle terre de Montigny, située dans la Brie, à dix-huit heures de Paris : « Je travaille activement, écrivait-il à Lavoisier, le 14 juillet 1772, à devenir votre confrère chimiste. J'ai un laboratoire dont je ne sors pas, depuis trois jours qu'il est fini.» Lavoisier alla passer quelque temps à Montigny en 1774 et travailla dans ce laboratoire. La même année, il put, grâce à la générosité de Trudaine qui avait fait les frais d’une lentille de quatre pieds de diamètre, reprendre, en collaboration avec Macquer, Brisson et Cadet, les expériences entreprises deux ans auparavant, au moyen de la lentille de Tschirnhausen, sur les effets de La lumière du soleil. Il perdit en 1777 Trudaine de Montigny, qui mourut subitement à peine âgé de quarante-quatre ans*.
Outre ses travaux de Diratre ses rapports à l’Académie, il avait encore à satisfaire à chaque instant aux demandes des ministres qui réclamaient son avis sur une foule de questions. Aussi était-il obligé à une vaste correspondance où l’on voit figurer les contrôleurs des finances
1. LacreTeLLe, Histoire du Directoire. — Sur Dupont de Nemours, voir Léonce pe LAvERGNE, les Économistes français du xvrrre siècle.
2. Les deux fils de Trudaine, appelés l’un Trudaine de Montigny, l’autre Trudaine de La Sablière, périrent sur l’échafaud le 6 thermidor an IX. Ils avaient été impliqués, avec leur ami intime André Chénier, dans la prétendue. conspiration de la prison de Saint-Lazare.
d'Ormesson, Amelot, Lambert, les ministres Turgot, de Breteuil, Bertin, de Vergennes, de Boynes, de Castries, de La Luzerne, Necker, le duc de Luxembourg, président de l’Assemblée provinciale de l’Orléanais, l'abbé SLéves, les savants Black, Banks, Blagden, Priestley, Senebier de Genève, Guettard, Macquer, Baumé, Berthollet, Chaptal, Fourcroy, Broussonnet, Vicq d’Azyr, Condorcet, Borda, Méchain, Delambre, puis Van Marum, Van Mons, et plus tard les hommes de la Révolution, les ministres Delessart, Clavières, Garat, Tarbé, les membres des assemblées Bureaux de Pusy, Laffon-Ladébat, Prieur (de la Côte-d'Or), Arbogast, Lakanal, Nompère de Champagny, depuis duc de Cadore.
Il avait en outre toute une correspondance relative aux affaires de la régie des poudres ou de la ferme générale; enfin 1l écrivait régulièrement aux savants qu'il avait chargés de relever les observations météorologiques, Cotte, Romme, Blondeau, Thévenard, Hatton La Gainière, ete. Un de ses amis qui habitait Londres, Magalhaens ou Magellan, de la famille du célèbre navigateur, lui envoyait tous les mémoires sur les sciences qui paraissaient en Angleterre et le tenait au courant des découvertes de Priestley*.
Il avait l'habitude d'écrire des minutes de ses lettres, en remaniait fréquemment la rédaction et les faisait recopier par un secrétaire; souvent il retouchait encore cette copie prête à être expédiée, n’abandonnant rien à l’improvisation, pesant chaque terme, mesurant chaque expression. Si ses minutes n'avaient pas élé conservées, si l’on ne possédait pas tous ses manuscrits, imprimés ou inédits, on ne
1. Jean-Hyacinthe Magalhaens, né en Portugal en 1722, mort en 1790, a publié plusieurs ouvrages sur les instruments de physique et d'astronomie. Lalande cite avec éloge sa Description des Octants et Sextants anglais.
Magalhaens était membre de la Société royale de Londres et CO REA An de l’Académie des sciences.
pourrait croire qu'il ait pu suffire à cet immense et incessant travail. L'examen de ses papiers permet encore de constater qu'il était le rédacteur des lettres émanées des comités dont il faisait partie; un grand nombre de ses minutes sont signées : les régisseurs généraux des poudres ou la Commission des poids et mesures ou les membres de la Trésorerie nationale. Quand il avait à demander à des ministres l'envoi de lettres ou de circulaires sur les affaires de la ferme, de la régie des poudres ou de l’Académie, il en rédigeait lui-même les minutes et les adressait au ministre qui n'avait qu’à les faire copier et à les signer; ainsi, une lettre de Turgot au ministre de la marine, une lettre de Necker aux fermiers généraux, une instruction de Clavières, ministre des contributions publiques, adressée en 1792 aux administrateurs du département des Ardennes, sont entièrement de sa main. Dans tous les comités, il était l’homme indispensable, celui qui réunissant les fonctions modestes de secrétaire et de trésorier, dirigeait la marche des affaires, et savait les faire aboutir; tel nous le verrons à l’Académie, à la régie des poudres, au comité d'agriculture, à la commission des poids et mesures. Pour $e faire une idée de son activité, 1l n'y a qu’à le suivre, par exemple, pendantles années 1787 et 1788. En 1787, outre plusieurs rapports à l’Académie, il prend part à la rédaction de la Nomenclature chimique, découvre au laboratoire les principes de l’analyse organique et y entreprend des recherches sur la végétation; il se rend au mois de septembre à Orléans pour assister à la première séance de l’Assemblée provinciale, et repart pour aller visiter au mois d'octobre les forges du Creuzot, revient en novembre à Orléans où il reste deux mois, pendant lesquels il présente à l'Assemblée provinciale de longs etimportants mémoires. En 1788, il rédige son 7raité de chimie, prend
part à la réfutation du livre de Kirwan sur le phlogistique, se rend en février à Orléans comme membre de la commission intermédiaire de l’Assemblée provinciale, fait un voyage en Normandie, continue ses expériences sur l’analyse organique, rédige plusieurs rapports demandés par les ministres, et s'occupe avec Berthollet de la poudre au chlorate de potasse.
Élevé dans une famille pieuse qui avait fourni plusieurs prêtres à l'Église, il en avait gardé les croyances; à un écrivain anglais, Edward King’, qui lui avait envoyé un ouvrage de controverse, 1l écrivait : « C’est une belle cause que vous entreprenés de deffendre que celle de la révélation et de l'authenticité des Saintes Écritures, et ce qui est remarquable, c’est que vous employés dans ce moment pour les deffendre précisément les mêmes armes qu'on a employées bien des fois pour les attaquer?. »
Il était animé d’un profond amour de l'humanité, d’un généreux élan de pitié pour les faibles ; nous le verrons, dans toutes les circonstances, agiter les questions économiques dont la solution tend à assurer le bien-être du peuple: réformes agricoles, développement de l’industrie, création d'établissements de bienfaisance, répartition équitable des impôts. « S'il est permis, dit-il, de faire des exceptions en faveur de quelque ordre de citoyens, surtout en matière d'impôts, ce ne peut être qu’en faveur des pauvres. »
Sa bonté était grande, bonté intelligente et non bienveillance banale. Il était toujours prêt à servir de sa bourse et de son influence ceux qui lui paraissaient dignes d'intérêt : il recommandait Gengembre pour occuper la chaire de
1. Lettre du 20 août 1788. — King, né vers 1735, mourut en 1807.
2. Il était patron laïc de la chapelle de son château de Fréchines, et à ce titre avait nommé, par acte du 7 août 1781, un chapelain, l'abbé Bellavoine, . auquel il donnait annuellement 290 livres.
physique au Musée’, le chimiste Adet pour une place de médecin des bâtiments”, alors que celui-ci, sans fortune et sans position, se proposait de passer à Saint-Domingue pour y exercer la médecine. Quand Adet eut l'idée de créer les Annales de chimie, c'est encore Lavoisier qui s’occupa de lui faire obtenir le privilège indispensable*. Il fournit à un autre de ses élèves l’argent nécessaire pour un voyage d'herborisation dans les Pyrénées‘. Sa grande fortune lui permettait de secourir généreusement ceux qui s'adressaient à lui, et ses papiers renferment encore près de 20000 livres de billets qui n’ont jamais été remboursés. Les villes de Blois et de Romorantin eurent également recours à lui dans un moment de détresse. Après la mauvaise récolte de 1788, le prix du blé s’éleva tellement sur le marché de ces villes qu’elles durent faire des emprunts pour acheter des grains et venir en aide à la population : Lavoisier offrit 50 000 livres à Blois et. 6 000 livres à Romorantin. Blois n’accepta que 32 000 livres qu'elle se proposait de rembourser au mois d'août 1789; les habitants de Romorantin se libérèrent en mars 1791, mais Lavoisier refusa d'accepter l'intérêt de ces sommes. « Ce n’est point un placement de fonds que j'ay fait quand j'ay eu l’intention de concourir aux actes de bienfaisance et d'utilité publique et j’en aurois perdu le faible mérite si ce prêt n’avoit pas été absolument gratuit*. » Blois et Romorantin lui décernèrent le titre de citoyen de leurs villes : « Rien ne pou-
1, Le Musée, plus tard Lycée de la rue de Valois, était un établissement libre d'instruction publique.