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vait me flatter d'avantage, écrit-il alors, que le titre honorable de citoyen de Blois que vous venés de me déférer. C'est un lien qui me rattache à votre province et à votre ville, Blois devient pour moi une patrie d'adoption qui ne m'est pas moins chère que celle qui m'a vu naître..." »
La modestie de Lavoisier égalait sa bienfaisance : aucun sentiment de jalousie ne l’animait envers les chimistes ses rivaux. Il s’employa activement en faveur de Guyton de Morveau qu’il fit nommer membre de la Société royale de médecine, et, pour lui faire obtenir la place de procureur général de la Monnaie de Paris, il le recommanda au ministre dans les termes suivants : « Il ne suffit pas que le magistrat qui sera appelé à cette place, mérite la confiance publique, il faut encore qu'il l’inspire, il faut qu’à une grande intégrité 1} joigne un profond sçavoir et surtout beaucoup de connaissances en chimie. Il existe en France un homme qui réunit toutes ces qualités, c’est M. de Morveau, ancien avocat général au parlement de Dijon. » Il défendit les intérêts de Fourcroy auprès du ministre des finances, et fit l'éloge des travaux de Berthollet dans un rapport sur les procédés de blanchiment au chlore. Il s’occupa aussi de son vieux maître Guettard. Quand Guettard, âgé de 70 ans, dut quitter
1. M. Dupré, dans une intéressante notice publiée dans le Journal de Loir-et-Cher des 17 et 19 novembre 1867 (Lavoisier dans le Blésois), croit que la ville recut les 50 000 livres et ne les remboursa jamais. Blois n’accepta que 32000 livres. Ses officiers municipaux écrivaient le 6 juillet 1789 : « Toujours pénétrés de reconnaissance du service important que vous nous avés rendu et désirant en même temps n'en user qu'avec la circonspection convenable, nous croyons devoir vous engager à disposer librement des 18000 livres que le malheur des circonstances ne nous a pas permis d’employer en achats utiles.
« Nous espérons, vu la proximité des récoltes et les secours qui nous ont été procurés par le gouvernement, pouvoir vous remettre, à compte des 32000 livres que nous avons reçues, une partie de cette somme dans trois semaines. »
Je n'ai retrouvé aucune pièce indiquant si les 32 000 livres furent remboursées en partie ou en totalité.
l'appartement qu'il occupait au Palais-Royal, à üitre de garde du cabinet d'histoire naturelle du duc d'Orléans, il possédait une magnifique bibliothèque qu'il ne pouvait loser dans le modeste appartement auquel le réduisait son peu de fortune. Lavoisier s’entremit pour lui, et obtint de Berthier, intendant de Paris, d'acquérir une partie des livres pour la Société d’agricullure, une autre pour l'École vétérinaire, lui-même se réservant d'acheter les livres de ch1mie. Après la mort de Guettard, dont Condorcet devait prononcer l'éloge à l’Académie, c’est Lavoisier qui se chargea d'en réunir les matériaux. Dans les lettres qu'il écrivit à ce sujet à Guettard père, à Hennin, premier commis du département des affaires étrangères, qui avait voyagé en Pologne avec Guettard, il rend un affectweux hommage à la mémoire de son premier maître”.
Il était en relations suivies avec les savants étrangers : certains écrivains, comme Robison, l'éditeur des œuvres de Black, Thomson dans son Histoire de la chimie, ont avancé que Priestley et Black se plaignaient amèrement des procédés de Lavoisier à leur égard. Ce sont là des assertions
sans preuves contre lesquelles proteste toute la vie de Lavoisier et qu'infirme sa correspondance avec les savants de l'Angleterre. En-écrivant au traducteur anglais de ses Opuscules, il disait : « Je serai forcé de n’être pas toujours de l'avis de M. Priestley, mais je puis me tromper, et, malgré la portion d'amour-propre naturel à tout individu, je vous avoue que j'ay souvent plus de confiance aux idées de M. Priestley qu'aux miennes. » Il était en correspondance avec Banks, Blagden, Priestley, Black; il leur adressait des Français qui visitaient l'Angleterre et l'Écosse, de même que ces savants donnaient des lettres de recommandation sous
1. Guettard Hu légua tous ses papiers, parmi lesquels se trouvaient aussi des manuscrits de Réaumur.
l’Arsenal aux Anglais qui venaient sur le continent. Rempli de respect pour Black, il ne manquait aucune occasion de rendre hommage au grand savant écossais qui avait le premier découvert la présence de l’acide carbonique dans la pierre calcaire et donné la raison d’être de la production de la chaux vive. En 1774, quand il envoya ses Opuscules à la Société d'Edimbourg ; il écrivit : « Vous avez le bonheur de posséder parmi vous le sçavant Monsieur Black, qui le premier à réuni en un corps de doctrine le phénomène de la fixation de l’air dans Les corps... Je prends la liberté de joindre ici un exemplaire de mon ouvrage pour M. Black, votre illustre confrère, en vous priant de l’assurer qu'il n'existe pas d'admirateur plus zélé que moi de ses talens, » et il lui témoignait le même respect, la même admiration quinze ans après, en lui faisant parvenir son Traité de chimie : « Vous y trouverés une partie des idées dont vous avés jeté les premiers germes... Ce n’est qu'en tremblant que je soumets la doctrine nouvelle au premier de mes juges, à celui dont j'ambitionne le plus les suffrages. » D'un autre côté, les lettres de Black et de Priestley témoignent de la plus grande estime pour le génie et le caractère de Lavoisier. Dans les questions de priorité, 1l rend équitablement à chacun ce qui lui appartient; il rattache ses découvertes à celles de Hales et de Black, et rappelle que l’oxygène a été isolé avant lui par Priestley; dans le mémoire sur la synthèse de l’eau réalisée en collaboration avec Laplace, il indique que Monge était arrivé avant eux aux mêmes résultats, et ajoute modestement : « Son expérience est beaucoup plus concluante que la nôtre et ne laisse rien à désirer. » Le sentiment de la Justice dominait en lui; il souffrait de voir donner les places à la faveur et non au mérite. S'il avait cru que cet abus cesserait en même temps que le gouvernement personnel, il eut l’occasion
d'être détrompé par une demande de Le Chapelier et des autres députés de la Bretagne, qui appuyaient chaudement la candidature d’un habitant de Rennes à la fonction de commissaire des poudres de cette ville, en remarquant qu'un Breton devait être préféré à un étranger. Sans crainte de s’attirer de puissantes inimitiés, 1l rédigea, au nom des quatre régisseurs des poudres, une lettre où il rappelait sévèrement les députés de la Bretagne aux principes de la justice.
«Si, sous un gouvernement arbitraire, un ministre accessible à la faveur nous eût adressé une sollicitation aussi pressante, nous en eussions été affligés et effrayés; mais nous lui aurions opposé les principes, et nous aurions essayé de le convaincre qu'aucune partie du service public ne peut ètre bien remplie si la faveur ou la recommandation disposent des places. Notre position est bien plus favorable dans ce moment où nous avons à répondre à des citoyens qui ont donné tant de preuves de leur attachement immuable à tout ce qui est d'ordre et de justice, de leur éloignement pour toul ce qui tient à l'arbitraire, de leur aversion pour tout ce qui peut être regardé comme un passe-droit. Nous pouvons leur dire qu'après avoir contribué avec un si noble courage à détruire l'esprit particulier de province et de ville, ils ne pourraient regarder comme étranger pour la ville de Rennes un citoyen français qui, pour prix de son travail, y remplirait une place que la justice et la loi lui assignent; que le véritable étranger serait celui qui, n'ayant fait aucune des études préliminaires, n’ayant rempli aucune des conditions assignées par de sages règlements, viendrait, uniquement appuyé sur des recommandations, occuper une place à laquelle un autre aurait acquis des droits. »
La plus grande partie de sa vie s’écoula à Paris; cependant ses nombreuses affaires le forcèrent à quelques
voyages ; outre sa première tournée d'inspection des fermes en 1769 et 1770, il visita aussi en 1778 les mines de plomb de Huelgoat et alla jusqu'à Brest; en 1787, une enquête sur les usines du Creuzot le conduisit en Bourgogne, où il rendit visite à Guyton de Morveau, qui habitait Dijon. L'année suivante, il fit un voyage en Normandie; il exaimina à Cherbourg les conditions d'établissement de la digue et rédigea une note sur les effets destructeurs des vagues; comme régisseur des poudres, il avait parcouru, avec son collègue Clouet, la Touraine, le Poitou et la Saintonge pour étudier les gisements de matériaux salpêtrés. Il eut souvent l'intention d'aller en Angleterre, et avait décidé en 1786 de voyager en Suisse en compagnie d’'Hassenfratz et de M. de Sinety'. Ces projets ne purent être réalisés. Dans toutes ses excursions, il tenait un journal de voyage quelquefois complété par M"° Lavoisier. Il continuait à relever les hauteurs barométriques, notait ses observatrons sur les manufactures, la structure du sol ou les curiosités des lieux qu'il visitait.
Les seuls moments où il trouvait un peu de repos et se débarrassait des soucis du travail courant sont ceux qu'il passait chaque année à la campagne pendant les vacances de l’Académie. Il eut d’abord l'habitation du Bourget qui provenait de la succession de son bisaïeul, Christophe Frère ; puis, en 1778, il acheta pour la somme de 229000 livres le domaine de Fréchines, situé dans la paroisse de Villefrancœur, sur la route de Blois à Vendôme, à peu près à distance égale de ces deux villes. Il y joignit la seigneurie de Champ-Renaud, vendue par le comte de Rochambeau au
1. Le marquis de Sinety, né en 1158, avait été officier de cavalerie: il fut député de la noblesse de la sénéchaussée de Marseille aux Etats Généraux. Il s'occupait d'agriculture et a publié en 1803 : l'Agriculture du Midi, . ou Traité d'agriculture propre aux départements méridionaux.
moment de son départ pour l'Amérique, les terres de Thoisy, de la Chapelle Vendômoise et de Villanteuil, et constitua ainsi un domaine considérable d’une valeur de 660 000 livres environ’.
I faisait par an deux séjours de deux à trois semaines chacun dans sa terre de Fréchines, mais il n’y restait pas inactif. [l y entreprit des recherches agricoles pour lesquelles il dépensa 120 000 livres en quatorze ans, cédant moins au désir de découvrir des vérités nouvelles qu'à celui d'améliorer la condition des paysans”. Non seulement il s'occupait d'introduire des méthodes perfectionnées de culture, mais encore il donnait aux habitants de la paroisse de Villefrancœur des preuves touchantes de sa bonté.
« C’est dans cette habitation, dit M"° Lavoisier, quil fallait le voir au milieu de tous les habitants, faisant le magistrat de paix pour rétablir l’union entre deux voisins, pour ramener un fils sous l’obéissance paternelle, donnant l'exemple de toutes les vertus patriarcales, soignant les malades non seulement de ses deniers, mais de ses visites et de ses soins, de ses encouragements à la patience et à l'espérance, fondant une école pour la génération qu, avant lui, s'élevait sans aucune culture”, faisant livrer ses denrées au marché toujours au-dessous du cours pour ménager la délicatesse de la plupart des habitants, qui, retenus par la honte de recevoir l’aumône, n’en étaient que plus à plaindre. »
Tous les actes de sa vie sont dirigés par cette philanthropie éclairée qui savait embrasser les intérêts généraux et compatir aux souffrances particulières. Grâce à de nom-
1. Voyez sur Fréchines, Appendice : VI, les Habitations de Lavoisier.
2. Voir le chapitre V : les Recherches agricoles et économiques.
3. Il avait créé une école gratuite dans la paroisse de Villefrancœur; il logeait l'instituteur et lui servait un traitement de 400 livres.
breux héritages, aux bénéfices qu'il réalisa dans les fermes, à l'esprit d'ordre avec lequel il géra sa richesse, 1l était arrivé à posséder une fortune considérable”.
Sa réputation d’intégrité et d’habileté financière était tellement établie que la Caisse d’escompte, dans un moment d'embarras, l’appela au poste d'administrateur, et que plus tard il fut un des créateurs de la Trésorerie nationale.
Sa vie était tout entière occupée par le travail. Il ne tient aucune place dans la chronique scandaleuse du xvin° siècle. Les mémoires secrets, les correspondances et les gazettes, si riches en faits sur les hommes de finance, ne parlent ni de Lavoisier ni de Paulze; un pamphlet de 1789 sur les fermiers généraux ne trouve à lui reprocher que d’avoir une loge à tous les spectacles; 11 aimait, en effet, la musique, et ses papiers renferment un traité d'harmonie. La bonté intelligente, l'amour passionné du travail, la recherche désintéressée de la vérité, la puissance du raisonnement et la rigueur de la méthode sont les traits distinctifs du caractère de Lavoisier. Grâce à l’ensemble de ces rares et puissantes qualités, il fut un administrateur remarquable, un philanthrope dévoué, et devint le savant illustre qui amena une révolution profonde dans les sciences d'expérimentation.
1. Des écrivains lui ont reproché, sans aucune preuve, d'avoir un amour immodéré des richesses. Se fondant sur quelques lettres de 1190 et 1791, relatives à des achats de terres, ils ont avancé qu'il se livrait sur les biens nationaux à des spéculations qui ressemblaient fort à des opérations d’agiolage. (Dictionnaire de Larousse.) L'examen de sa correspondance avec Parisis, de Villers-Cotterets, prouve qu'il cherchait simplement à placer les fonds qu’il avait retirés de la ferme générale. Quant à cette autre assertion, que des spéculations sur les biens nationaux contribuëèrent à sa mort (Cata-
logue de la vente des autographes de Dubrunfaut), elle ne repose sur rien; le procès et le jugement de Lavoisier n’en font aucune mention.