‹ LavoisierChapitre 35 sur 150 · Y FA · texte numérisé non relu

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qu'elle est la seule cause de la chaleur animale, attribuée peu de temps auparavant par les physiologistes au mouvement des globules du sang dans les vaisseaux capillaires.

En mesurant l'acide carbonique produit dans la respiration et le comparant à la quantité de chaleur fournie, Lavoisier constata bientôt que cette quantité de chaleur est supérieure à celle qu'aurait dû fournir le charbon consommé. Il en conclut que la respiration ne se borne pas à une combustion de carbone et, en 1785, il reconnut par l'expérience qu'il y a en même temps combustion d’une partie de l'hydrogène contenu dans le sang, hydrogène qui s’unit à l’air vital pour former de l’eau. Avec l’aide de Seeuin, il étudia, la même année, le phénomène de la transpiration et montra qu'il est le régulateur de la chaleur animale. Non content de déterminer les conditions de l'acte de la respiration dans l'état de repos de l'animal, il mesura encore la quantité de chaleur dégagée pendant le travail, et découvrit que l'activité musculaire exagère les combus tions respiratoires et produit ainsi un surcroît de chaleur. Il établit ainsi d’une façon irréfutable les rapports qui existent entre le travail, la chaleur, la respiration, la transpiration et la digestion, qui rend à la machine, dit-il, fout ce quelle perd par la transpiration et la respiration". Pour la première fois, les phénomènes vitaux étaient ramenés à des actes physico-chimiques, et la transformation du travail en chaleur, objet des études de notre époque, était établie dans le phénomène de la respiration. Le travail intellectuel paraît même susceptible d’être évalué en mesures rigoureuses, comme Lavoisier l'indique dans les lignes suivantes : « Ce genre d'observation conduit à comparer des emplois de forces entre lesquelles il semblerait n’exister aucun

1. Premier mémoire sur la transpiration des animaux (Mém. E l'Acad. des sciences pour 1790).

rapport. On peut connaître, par exemple, à combien de livres en poids répondent les efforts d’un homme qui récite un discours, d’un musicien qui joue d’un instrument. On pourrait même évaluer ce qu'il y a de mécanique dans le travail du philosophe qui réfléchit, de l’homme de lettres qui écrit, du musicien qui compose. Ces effets, considérés comme purement moraux, ont quelque chose de physique et de matériel. Ce n’est pas sans quelque justesse que la langue française a confondu sous fa dénomination commune de éravail les efforts de l'esprit comme ceux du corps, le travail du cabinet et le travail du mercenaire‘. »

Toute une physiologie nouvelle, ou plutôt la physiologie même sortit de ces immortelles recherches. A l’œuvre physiologique de Lavoisier on n’a rien retranché depuis un siècle, et les efforts de tant de savants n’ont ajouté que peu de chose à ses conceptions. Il ne la considérait pas cependant comme terminée. Après avoir présenté à la Société de médecine, où il avait été élu en 1782°, un mémoire sur la nature de l'air expiré, il soumit encore à l’Académie, en 1791 et 1792, des travaux sur la respiration. Enfin il se proposait d'entreprendre une suite d'expériences importantes sur l'acte de la digestion.

Ainsi, Lavoisier avait donné la théorie exacte de la combustion, montré que les corps brülent parce qu'ils s'unissent à l’oxygène de l'air atmosphérique, enlevé à l’air son caractère d’élément. Il avait rapproché la respiration de la combustion, trouvé dans cet acte chimique la cause de la chaleur animale, et créé la calorimétrie en col-

1. Mémoire sur la respiration des animaux. (Mém. de l'Acad. des sciences pour 1789.)

Voir pour plus de détails : Lavoisier et la chaleur animale, par Charles Richet (Revue scientifique, 1884, 2e semestre, p. 1#1), et Notice sur les travaux physiologiques de Lavoisier, par H. Milne Edwards, in-80, 1885.

2. C'est là qu'il connut le docteur Hallé. Vicq d’Azyr était le secrétaire perpétuel de la Société de médecine.

laboration avec Laplace. Pour réaliser ces grandes découvertes, il avait imaginé des appareils nouveaux, inventé des procédés pour mamer les gaz, et fait un emploi si judicieux de la détermination du poids et de la mesure, qu'on a dit de lui qu'il avait le premier appliqué la balance à l’expérimentation chimique. En poursuivant les transformations de la matière, en retrouvant son poids dans les combinaisons nouvelles, en déterminant la composition de l’oxyde de mercure, de l'acide carbonique, des acides du soufre et du phosphore, il avait introduit d’une façon définitive cette vérité à peine entrevue avant lui que, dans les réactions chimiques, le poids est invariable : la matière se transforme et ne saurait disparaitre.

Après avoir démontré que tous les faits qu'il avait observés trouvaient des explications en dehors de l'hypothèse du phlogistique, 1l se décida à attaquer directement la doctrine de Slahl en publiant ses Réflexions sur le phlogistique pour servir de développement à la théorie de la combustion et de la respiration (1783) : « Il entre cette fois, dit Fourcroy, dans de grands détails sur la théorie du phlogistique, il La suit pas à pas; il saisit, pour ainsi dire, Stahl corps à corps et ne le quitte qu'après l’avoir terrassé '. » Cependant, malgré ce faisceau de preuves accumulées, 1l n’avait rallié à ses idées que les physiciens et les géomètres de l'Académie. Les chimistes étaient hostiles à la doctrine nouvelle. Les plus illustres comme les plus infimes, Priestley, Cavendish, Scheele, Kirwan, Macquer, Fourcroy, Berthollet, Guyton de Morveau, Baumé, Sage, ne pouvaient se décider à renoncer au phlogistique. L’aveuglement était tel dans certains esprits étroits que dans un livre écrit en 1779 ?le nom de Lavoisier est à peine prononcé une fois.

1. Fourcroy, Dictionnaire dechimie del’'Encyclopédie méthodique, p.451. 2, Lettres sur la chymie, par le Dr Démesre. 2 vol. in-12, 1779.

Ses découvertes sont passées sous silence, et, pour l’auteur, le plus grand chimiste de la France est l’académicien Sage, expérimentateur maladroit, imagination fantaisiste, qui a beaucoup publié, beaucoup écrit, entassé erreurs sur erreurs, et n’a pas laissé dans la science un seul fait bien observé. « De 1777 à 1785, dit Fourcroy, malgré les grands efforts et les nombreux mémoires de Lavoisier, il était bien véritablement seul dans son opinion sur l’exclusive influence de l’air dans les opérations naturelles; tout en admeltant la base de ses expériences et la vérité de ses résultats, les chimistes, témoins de leur exactitude et de leur mérite, ne renonçaient point encore à l'existence du phlogistique, et la théorie qu’ils suivaient dans leurs ouvrages et leurs démonstrations n'était toujours qu'un accord-plus ou moins forcé entre celle de Stahl et l’action de l'air. » |

Macquer, quoiqu'il fût un esprit ouvert, un homme de bonne foi, était tellement convaincu de la vérité de la doctrine de Stahl que les expériences de Lavoisier ” lui semblaient insuffisantes pour la renverser. Il écrivait à Guyton de Morveau, le 4 janvier 1778 : « M. Lavoisier m'’effrayoit depuis longtemps par une grande découverte qu'il réservoit 2 petto et qui n’alloit pas moins qu’à renverser de fond en comble toute la théorie du phlogistique ou feu combiné; son air de confiance me faisoit mourir de peur. Où en aurions-nous été avec notre vieille chimie, s’il avoit fallu rebâtir un édifice tout différent? Pour moi, je vous avoue que j’aurois abandonné la partie. M. Lavoisier vient de mettre sa découverte au jour, je vous avoue que, depuis ce temps, j'ai un grand poids de moins sur l'estomac ‘. »

Une grande découverte allait amener à Lavoisier les

1. Dictionnaire de chimie de l'Encyclopédie mélhodique, t. I, p. 628.

adhérents qui devaient l'aider à renverser la théorie du phlogistique. A la séance publique de l’Académie, le 4 novembre 1785, 1l lut le mémoire dans lequel il était démontré que l'eau n’est pas une substance simple, un élément, mais qu'elle est le produit de la combustion du gaz inflammable (hydrogène) et qu’elle est susceptible de décomposition et de recomposition. Néanmoins il ne faut pas croire qu'ajoutée aux faits déjà si nombreux qui militaient à l'encontre du phlogistique, la production de l’eau par l'union de l'hydrogène et de l'oxygène ait porté la conviction dans l'esprit des partisans passionnés de Stahl. Loin de là, leurs attaques ne furent que plus violentes; Baumé, Lametherie, Priestley, Kirwan, Senebier, Landriani, Monnet, Green, Sage se firent les champions du phlogistique qu'ils ne pouvaient se résoudre à voir définitivement rayé des conceptions de l'esprit. Mais Lavoisier conquit bientôt, parmi les chimistes français, des disciples dont les efforts réunis aux siens finirent par amener le triomphe de la chimie pneumatique, comme on appelait alors la doctrine nouvelle. Berthollet fut le premier à s’y rallier. Il annonça sa conversion à l'Académie le 6 août 1785. Bientôt il fut suivi par Fourcroy, dont la prudence avait hésité jusqu'alors à se prononcer, et par Guyton de Morveau, qui, venu à Paris en 1786 pour assister aux expériences de Lavoisier, était reparti convaincu de l'insuffisance de l'hypothèse du phlogistique. Tous trois s’unirent à Lavoisier pour réformer le langage chimique; en 1787, ils publièrent une Nomenclature chimique appropriée à la théorie pneumatique et qui, traduite en allemand, en anglais, en italien, en espagnol, conquit, dans le monde savant, des adeptes enthou- Siastes au premier rang desquels nous trouvons Chaptal, alors professeur à Montpellier.

Parmi les adversaires, il y avait un chimiste anglais

éminent, ayant une grande autorité dans la science, Kirwan, qui attaqua la chimie pneumatique dans son Essai sur le phlogistique, où il exposait, sous une forme absolument scientifique, les principaux arguments des phlogisticiens. C'était un homme de bonne foi, dont les critiques ne pouvaient être dédaignées. Les chimistes français résolurent de répondre à Kirwan en publiant une traduction de Essai sur le phlogistique, dans laquelle chacun des chapitres serait suivi d’un commentaire où les arguments seraient discutés de point en point. La traduction en fut confiée à M"° Lavoisier. Guyton de Morveau, Lavoisier, Laplace, Monge, Berthollet et Fourcroy se chargèrent de la critique du livre de Kirwan'. Kirwan résista quelque temps, mais il finit par être convaincu de la vérité de la doctrine quil avait combattue; en 1799 il écrivait à Berthollet : « Enfin, je mets bas les armes et j’abandonne le phlogistique*. » Ce qui manquait encore pour répandre la chimie pneumatique, c'était un livre d'enseignement pouvant servir de guide aux professeurs qui se ralliaient à la doctrine nouvelle. Ce livre d'enseignement, Lavoisier le donna dans les

premiers jours de 1789 en publiant son Zraté élémentarre de chimie”.

1. Essai sur le phlogistique et la constitution des acides, traduit de l’anglais de M. Kirwan, avec des notes de MM. de Morveau, Lavoisier, de Laplace, Monge, Berthollet et de Fourcroy. Paris, 1788, in-8.

Quoique cette traduction ne porte pas de nom d'auteur, elle est bien de Mme Lavoisier, dont j'ai pu consulter le manuscrit où se trouvent des corrections de la main de son mari.

2. Lavoisier avait été nommé membre de la Société royale de Londres au mois d'avril 1788; la lettre officielle du secrétaire Charles Peter Layard qui lui annonçait sa nomination est du 31 juillet. Au mois de janvier de la même année, il fut nommé membre de l’Académie des sciences, belleslettres et arts de Padoue; au mois d'octobre 1789, de l'Académie de Dijon. Il avait été élu membre de la Société de Harlem en 1786, sur la proposition de Van Marum; depuis 1774 il faisait partie de la Société helvétique de Bâle.

3. Imprimé par Cuchet, il fut tiré à 2000 exemplaires. Présenté au roi au mois de février, le Traité de chimie fut mis en vente au mois de mars.

Pour la première fois, maîtres et élèves, réduits jusquelà à la Chimie de Baumé ou au Dictionnaire de Macquer, avaient en mains un traité où la science était exposée, sans l'intervention du phlogistique, dans un langage nouveau et clair. Le succès en futénorme, on s’empressa de le traduire à l'étranger; les modestes professeurs qui y trouvaient un procédé simple et facile d'exposition l’adoptèrent avec enthousiasme. De tous les côtés, les félicitations arrivèrent à l'illustre maître qui pouvait enfin jouir de son triomphe.

Le Traité élémentaire de chimie marque la séparation définitive entre la chimie de Stahl et la chimie actuelle. Écrit moins de vingt ans après le livre de Baumé, il en diffère tellement par les idées et le langage chimique qu'il semble qu’un siècle se soit écoulé entre les deux; à peine aujourd hui pouvons-nous lire le premier, il nous est étranger par ses théories surannées, la forme de son raisonnement, sa nomenclature, sa classification, tandis que le traité de Lavoisier nous semble écrit d'hier; il est notre contemporain. Sauf quelques résistances obstinées d'un génie comme Priestley ou d'hommes médiocres comme Baumé, dès ce moment la théorie pneumatique a conquis le monde savant. L'un des plus illustres chimistes de l’Europe, Black, honore sa vieillessé en se ralliant à la doctrine nouvelle : «Je cherche à faire comprendre à mes élèves, écrit-1l, les principes et les explications du nouveau système que vous avez si heureusement inventé, et je commence à le leur recommander comme plus simple, plus aisé, mieux soutenu par les faits que l’ancien système. »

À partir de 1789, aucun livre d'enseignement ne sera plus désormais écrit avec la doctrine du phlogistique; les premiers qui paraîtront, ceux de Chaptal et de Fourcroy, seront des livres modernes. En 1791, Lavoisier aura la joie de constater qu'il est enfin sorti victorieux de cette lutte

de quinze années contre les partisans du phlogistique!. « Vous voir adopter les principes que j'ai annoncés le premier est pour moi une véritable jouissance. Votre conquête, celle de M. de Morveau et d'un petit nombre de chimistes épars en Europe est tout ce que j'ambitionnois, et le succès passe mes espérances, car je reçois de toutes parts des lettres qui m'annoncent de nouveaux prosélytes, et je ne vois plus que les personnes âgées qui n’ont plus le courage de recommencer de nouvelles études ou qui ne peuvent plier leur imagination à un nouvel ordre de choses, qui tiennent encore à la doctrine du phlogistique. Toute la jeunesse adopte la nouvelle théorie et j’en conclus que la révolution est faite en chimie. »

Dans le Traité de ‘chimie, Lavoisier publia ses recherches encore inédites sur la fermentation alcoolique, exécutées dans les années 1787 et 1788. Il avait découvert la transformation du sucre, constaté qu'il se dédouble en acide carbonique et alcool, déterminé le poids du sucre mis en réaction, les quantités d'alcool et d’acide carbonique produits. C’est à l’occasion de ce travail qu’il exposa la loi de la transformation de la matière : « Rien ne se crée, ni dans les opérations de l’art, ni dans celles de la nature, et l’on peut poser en principe que, dans toute opération, il y à une égale quantité de matière avant et après l’opération, que la qualité et la quantité des principes est la même, et qu'il n’y a que des changements, des modifications. C’est sur ce principe qu'est fondé tout l’art de faire des expériences en chimie. On est obligé de supposer, dans toutes, une véritable égalité ou équation entre les principes du.corps qu'on examine et ceux qu'on en retire par l’analyse. Ainsi, puisque du moût de raisin donne du

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