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Lettre à Laboulaye

3. Les premiers résultats furent favorables. « Le sieur Lefèvre et son oncle ont démontré un talent singulier pour exécuter avec le lin un grand nombre d’étoffes qui n’ont encore été faites qu’en coton ou en soie. Ils ont fabriqué en fil des satins, des croisés, des ras de Saint-Cyr, des basins et toutes espèces d’étoffes qui ne peuvent manquer d’avoir un grand débit. Ils ont également réussi dans des genres d'ouvrages plus communs, et ils ont exécuté des toiles à voiles d'un tissu croisé qui retiennent le vent beaucoup mieux que les tissus ordinaires. » (Procès-verbaux du Comité d'agriculture, séance du 16 septembre 1786.)

Le comité chargea aussi Lavoisier de rédiger les in structions concernant l’agriculture, que le roi destinait aux Assemblées provinciales. L’Instruction établit d’abord que le nombre trop restreint des bestiaux est le principal obstacle aux progrès de la culture qui dispose d’une quantité insuffisante d'engrais. Elle recommande donc aux Assem-= blées provinciales de s'attacher à répandre la pratique des prairies artificielles, de fournir aux cultivateurs des graines gratuitement ou à titre de prêt, de favoriser la production des fourrages d'hiver, bettes champêtres, turneps, pommes de terre, de faire connaître l’art de gouverner des prairies, le parcage des moutons, d'indiquer les espèces d'animaux propres à améliorer les races et à perfectionner la qualité de la laine.

Pour encourager les Assemblées provinciales à marcher dans cette voie de progrès, l'instruction faisait valoir le bien-être général qui résulterait de l'augmentation des bestiaux par la production plus grande des substances ali= mentaires, le lait, le beurre, le fromage, la viande qui dez viendra à la portée des habitants les plus aisés des campagnes, en même temps que les peaux et les laines fourniront des: matières premières à la tannerie et à la filature.

Après cesindications générales, venaient les recomman® dations spécialement destinées aux bureaux d'agriculture des Assemblées provinciales et qui leur traçaient le plan de leurs travaux. Ils auront à examiner s’il convient de substi= tuer le labourage par les chevaux au labourage par les bœufs, de labourer à plat au lieu de faire des sillons pro= fonds, ce qui donnerait plus de célérité aux semailles et à la récolte, et permettrait, comme dans les Flandres, de moissonner à la faux et non à la faucille. Les bureaux d'agriculture enfin auront à s'occuper de la culture et de la récolle de l’avoine, de la carie des blés, des procédés per=

fectionnés de mouture, du desséchement des marais, etc. Ce vaste plan que Lavoisier soumettait aux Assemblées provinciales comprenait tout l'ensemble des sujets qui préoccupaient les agriculteurs en 1787".

En dehors du côté purement technique de la question, le progrès agricole trouvait encore des obstacles sans nombre dans les conditions économiques; Lavoisier en aborda Pexamen dans un important mémoire présenté à la séance du 31 juillet 1787 *, présidée par le nouveau contrôleur général, Laurent de Villedeuil*.

Il rappelle que l’agriculture française, dont les produits bruts s'élèvent annuellement à près de 2 milliards 500 millions de livres, suivant une estimation de Dupont de Nemours, et fournit au payement de l'impôt, à la nourriture étà l'habillement du peuple, ainsi qu'au commerce d’exportalion, est dans un état d’infériorité comparativement à celle de l'Angleterre. Jusqu'au règne de Louis XVI, on ne s'était pas occupé de la condition des agriculteurs et du bonheur du peuple :

« On ignoroit, dit-il, que le véritable but d'un gouver-

1. Ces instructions furent communiquées au comité dans la séance du 6.novembre 1787, à laquelle assistaient d'Ormesson, Vergennes, Tillet, Darcetet Vaudran, premier commis qui avait remplacé Lubert après la chute de Calonne. Le procès-verbal de cette séance n’a pas été reproduit sur les

registres qui sont conservés aux Archives ;1ls s'arrêtent à la séance du 18 septembre.

2, Le manuscrit de Lavoisier a pour titre : Sur les encouragements qu’il est nécessaire d'accorder à l’agricullure. Le texte reproduit dans les procèsverbaux est moins étendu qne celui du manuscrit autographe.

3. À la chute de Calonne (9 avril 1787), Vergennes quitta le département des impositions, et les séances du comité furent suspendues à partir du 20 avril; son existence parut même menacée. Lavoisier s’adressa au contrôleur général, Laurent de Villedeuil, lui présenta une note abrégée sur les travaux du comité, et obtint que les membres en fussent présentés officiellement à Villedeuil, qui leur fit un accueil favorable, leur adjoignit Vergennes et d'Ormesson, et accepta de présider l'assemblée. Toutes les négociations relatives à la conservation du comité d'agriculture furent menées par Lavoisier. (Lettre au duc de Liancourt, du 16 juillet 1787. — Notes autographes.)

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nement doit être d'augmenter la somme des jouissances, la somme du bonheur et du bien-être de tous les indivi: dus. Si le commerce a été plus écouté, plus protégé que l’agriculture, c’est que la profession de négociant est« exercée par une classe de citoyens d’un ordre plus relevé, qui savent parler et écrire, qui vivent dans les villes, qui y font corps et dont la voix se fait plus facilement enten=« dre. Le malheureux cultivateur gémit dans sa chaumière" il n’a ni représentant n1 défenseur, et ses intérêts n'ont mème été comptés pour rien dans la distribution qui a été faite des départements de l'administration du royaume. »

Il énumérait ensuite les conditions économiques qui s’opposaient au développement de l’agriculture : la taille, qui arrètait toute espèce d'améliorations parce qu’elle attis rait sur celui qui les faisait une augmentation véritable d'impôts; la corvée, les champarts, les dîimes inféodées et ecclésiastiques" qui enlevaient dans quelques cantons plus de la moitié et parfois la fotalité du produit net de la cul ture; la forme vicieuse des impôts de consommation; les visites domiciliaires effectuées pour les droits d’aides, de gabelles ou de tabac; la banalité des moulins qui ne permettait aucun perfectionnement dans les procédés de mou ture ; le droit de parcours qui empêéchait la clôture des héritages et la suppression des jachères; les retenues d’eau faites sans droit par les propriétaires des moulins, et qui transformaient des prairies fertiles en marécages ; enfin Le système prohibitif adopté par le gouvernement, qui, défendant l'exportation des denrées, limitait l'industrie agricole: « Croiroit-on, disait-il, qu'un royaume aussi fertile, aussi

1. Les champarts étaient le prélèvement en nature d’une partie des pro= duits obtenus par la culture; les dimes inféodées différaient des dimes ecclésiasliques en ce qu’elles appartenaient à des laïques ; en 1789, le produit total des dimes était évalué à 133 millions.

essentiellement agricole que la France, qui devroit exporter des productions de toute espèce, est à la merci de l'étranger pour. une grande partie des objets de culture auxquels le sol est le plus propre! »

Le mémoire se terminait par l'indication des travaux accomplis par le Comité depuis deux ans et de ceux qu'il était dans l'intention de poursuivre. Le Comité avait entretenu une vaste correspondance avec les intendants, les sociétés d'agriculture et les particuliers; il avait envoyé des instructions sur les prairies artificielles, sur la culture du lin et des pommes de terre, sur le chaulage du blé, et commencé un travail de comparaison de toutes les mesures de capacité et de superficie usitées en France. Il avait eu l'intention de créer des fermes d'expériences, de poursuivre la publication de lAfas minéralogique, et de réunir une collection de toutes les machines agricoles, de tous les instruments aratoires d'Angleterre et des autres pays. Malheureusement il n'avait pu rien continuer faute de fonds, la subvention de 3 000 livres par mois promise par Calonne n’ayant été versée qu'une fois; de plus les mémoires adressés au contrôleur général sur les dîimes, le droit de parcours et la liberté du commerce des grains étaient restés oubliés dans les bureaux du ministère.

Pour conclure, Lavoisier proposa à Laurent de Villedeuil le plan d'une organisation complète du département de l'agriculture comprenant trois assemblées, l’une pour Pagriculture proprement dite, une seconde pour le commerce, une troisième pour la discussion des affaires relatives à la ferme générale ; les délégués de ces trois assemblées constitueraient un comité général d'agriculture, de commerce et de finances. « Les dépenses nécessaires pour fonder le département de l’agriculture ne sont point incompatibles avec l’esprit d'économie qui anime l’adminis-

tration actuelle. Les produits bruts de l’agriculture s’élèvent à 2 milliards 500 millions, quand on ne produirait qu'une augmentation d’un dixième, on aurait augmenté de 250 millions la richesse publique. »

Le Comité d'agriculture, tel qu'il avait été constitué par Calonne, cessa de fonctionner à la fin de 1787:. Il avait rendu quelques services, mais la plupart de ses efforts furent infructueux en présence de l’incurie du pouvoir cens

tral. Cependant son utilité n’était pas méconnue par le con“

trôleur général Lambert; l’article 17 de l'arrêt de 1788, qui réorganisait la Société royale d'agriculture, avait déclaré qu'on prendrait dans son sein un comité de huit personnes pour l'examen des objets d'agriculture et d'économie rurale intéressant l'administration sur lesquels le gouvernement jugerait à propos de consulter le comité?. On choisit Tillet, Desmarets, Dupont de Nemours, l'abbé Lefebvre et Lavoi= sier, qui avaient fait partie de l’ancien comité, auxquels on adjoignit Thouin, Broussonnet et Dally*. Ce comité n'a

pas laissé de traces de son existence, sauf le procès-verbal,

rédigé par Lavoisier, d'une séance d’août 1789.

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