LES EXPÉRIENCES DE FRÉCHINES
sérable. Les prairies artificielles étaient inconnues; les fermiers, dans l'impossibilité de nourrir leur bétail pendant l'hiver, ne possédaient qu'un nombre insuffisant d’animaux. Les champs ne recevant que de maigres fumures, la récolte du blé donnait à peine dans les meilleures années cinq fois le poids de la semence. Lavoisier, pensant qu'on pourrait rendre un service important aux cultivateurs de la contrée en y donnant l'exemple d'une agriculture dirigée sur de meilleurs principes, se décida à faire valoir lui-même 200 arpents de terre (environ 80 hectares) des «moins bonnes du domaine », et 1l partagea 600 arpents en trois fermes pour lesquelles il fit des baux à moitié, et dont il dirigea la culture avec l’aide de M. Lefèvre, de Blois, qui ne passait jamais deux semaines sans visiter Pexploitation. Il apporta dans ses expériences agricoles les méthodes du laboratoire. Chaque pièce de terre, mesurée exactement et dont le plan avait été dressé avec soin, eut son chapitre spécial; une comptabilité rigoureuse inscrivit son dot et avotr, la nature de la culture, les sommes dépensées et le poids des récoltes‘.
Les premiers essais furent difficiles. Il lui fallut trois ans pour créer des prairies artificielles ; la luzerne ne réussissait pas dans ses terres et dut être remplacée par le trèfle et le sainfoin. Il cultiva avec succès la bette champètre, introduisit la pomme de terre, inconnue avant lui dans le Blésois, et finit par triompher du préjugé qui faisait regarder le parcage des moutons comme nuisible au sol. Il eut soin d'améliorer la race des animaux de la ferme en faisant venir des béliers et des brebis d'Espagne, et en choisissant
1. Lors de la confiscation des biens de Lavoisier, on saisit chez lui six registres en blanc, destinés à inscrire les résultats de l'exploitation de ses terres, La commission temporaire des arts en utilisa deux pour la transcrip-
tion de ses procès-verbaux; l’un d'eux porte au dos : Fréchines, basse-cour; l'autre : Champ-Renault, récoltes. Ils sont aux Archives nationales.
des vaches à Ja vacherie modèle de Chanteloup. En 1788 il pouvait présenter au Comité et à la Société d’agriculture les résultats d’une expérience de dix années. Il constatait que les progrès sont lents et qu'il faut au moins huit à dix ans d'efforts dispendieux pour que l’amélioration commence à se faire sentir, que les fermiers, liés par des baux de trop courte durée, sont impuissants à perfectionner les méthodes : « A la fin de l’année, dit-il, 1l ne reste presque rien au cultivateur; il s’estime heureux lorsqu'il a pu mener une vie chétive et misérable. » Aussi juge-t-il nécessaire que les propriétaires et les capitalistes portent leur superflu dans la culture des terres. « Un semblable placement d'argent ne présente pas les brillantes spéculations de l’agiotage ou du jeu des effets publics, mais il n'est pas accompagné des mêmes risques et des mêmes revers; les succès qu’on obtient n’arrachent de larmes à personne, et sont au contraire accompagnés des bénédictions du pauvre. Un riche propriétaire ne peut faire valoir sa ferme et l'améliorer sans répandre autour de lui l’aisance et le bonheur; une végétation riche et abondante, une population nombreuse, l’image de la prospérité, sont la récompense de ses soins?. »
Les produits de l'exploitation de Fréchines augmentèrent les années suivantes : en 1793 la récolte de blé était doublée et rapportait plus de dix fois la semence; le nombre de têtes de bétail était quintuplé*. Les cultivateurs du Blésois avaient accepté la culture de la pomme de terre, les prairies artificielles, le parcage des moutons. La mémoire
1. En quatorze ans il avait dépensé 120000 livres en améliorations.
2. Résultats de quelques expériences d'agriculture, et réflexions sur leurs relations avec l'économie politique. (Annales de chimie, 1192, t. XV, et Œuvres,t: Il,:p.:8129
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