LA TRÉSORERIE NATIONALE ET LA RÉGIE DES POUDRES
Les jours mauvais étaient venus pour lui. Au moment où il perdait sa brillante situation dans la compagnie financière dont il faisait partie depuis plus de vingt ans, menacé dans sa fortune et bientôt dans sa liberté, il eut le chagrin de ne pas trouver chez les ministres l'appui qu'il était en droit d'en attendre. Le comité des impositions, qui voulait instituer des commissions financières, l’avait proposé au roi, lors de la suppression de la ferme, pour une place d'administrateur des douanes nationales. Il fut profondément déçu en apprenant qu'il avait été rayé de la liste présentée au roi. Il sollicita une place d'administrateur des droits d'entrée à Paris; cette nouvelle demande ne fut pas accueillie, mais, au mois d'avril, la direction du trésor royal ayant été confiée à la nation, le ministre des finances Delessart nomma une commission composée de Devaines, du Tremblay, Savalette, Grouvelle, Delafontaine et Lavoisier. Sur la proposition de celui-ci, les commissaires demandèrent que la Trésorerie prit le nom de 7résorerie nationale ; V Assemblée rendit un décret conforme .
Lavoisier ne voulut accepter aucun traitement pour ses fonctions de commissaire de la Trésorerie nationale.
« Je demande, écrit-il au ministre des finances Delessart, qu'il me soit permis de remplir gratuitement les nouvelles fonctions qui me sont confiées.
« Les émoluments dont je jouis comme régisseur des
1. Procès-verbaux de l'Assemblée nationale, séances du 8 avril et du 14 avril 1791.
Sur l'organisation de la Trésorerie, voyez R. SrourM, les Finances de l'ancien régime et de la Révolution, 2 vol. in-80, 1885, t. IT, p. 285.
poudres, précisément parce qu'ils sont modiques, conviennent à ma manière de vivre, à mes goûts, à mes besoins, et dans un moment où tant de citoyens honnètes perdent leur état, je ne pourrois, pour rien au monde, consentir à profiter d’un double traitement ‘. »
En insérant cette lettre au Moniteur et rendant publique sa détermination, peut-être espérait-il désarmer les haïines qui commençaient à l’atteindre; mais il tenait surtout à ne pas abandonner sa position de régisseur des poudres. Il la perdit bientôt, quand l’Assemblée nationale, réorganisant le service des poudres et salpêtres, réduisit à trois le nombre des régisseurs. Lavoisier, qu'on savait occupé à la Trésorerie nationale, ne fut pas conservé. Il s’en plaignit à Tarbé, ministre des contributions publiques, rappela qu'il n'avait accepté les fonctions de commissaire de la Trésorerie qu'à condition de les remplir provisoirement et demanda, en attendant qu'il pût rentrer dans l’administration des poudres, à conserver son logement, où 1l avait fait des dépenses considérables pour l’aménagement de son laboratoire. « Je compterai, écrit-il à Tarbé, sur l’assurance que vous m'avez donnée de vive voix, au nom du roy, que mon droit à une place de régisseur des poudres ne seroit pas suspendu et que je conserverois la faculté de l’exercer dès qu'une place de régisseur deviendroit vacante. Je compterai également sur l'assurance du logement que j'occupe et dans lequel je me suis établi à mes frais, où j'ai fait des dépenses considérables en laboratoire, en cabinets relatifs aux sciences que je cultive et en instruments?. » Cette demande fut favorablement accueillie ; le voi l’autorisa à conserver son logement à l’Arsenal.