Moniteur du 7 avril
2. Lettre à Tarbé, ministre des contributions publiques, du 1er octobre 1791.
Au rapport de ses contemporains, il fut le membre le plus utile de la commission de la trésorerie nationale; {y établit un ordre de comptabilité tellement sévère et simple, qu'on pouvait connaître tous les soirs l’état exact des caisses publiques *. À la fin de novembre, il fut appelé à l'Assemblée nationale pour lui présenter l’état des recettes et des dépenses ; mais voulant en outre l’éclairer sur la situation financière de 1792 et 1793, il publia une brochure sur l'État des finances au 1° janvier 1792, écrit qu'il n’osa signer de son nom déjà devenu suspect*, et où il donnait toutes les indications nécessaires pour l'établissement du budget. « Dans un moment, dit-il dans l'introduction, où l’on exagère tout, le bien comme le mal, où chacun voit les objets avec un instrument qui les grossit ou qui les diminue, que les éloigne ou qui les rapproche, où personne ne les voit, ni dans leurs véritables dimensions, ni à leur véritable place, j'ai pensé qu'il serait utile que quelqu'un entreprit de discuter sans passion la situation des affaires et de soumettre les finances de l'État au calcul d’une arithmétique rigoureuse *. »
Malgré ces fonctions, il ne négligeait pas ses recherches de laboratoire ; il communiqua en mai, en juin, en septembre, la suite des travaux sur la respiration et sur la transpiration, qu'il avait entrepris, soit seul, soit en collaboration avec Seguin. Trésorier de l’Académie et de la commission des poids et mesures, il fut, de plus, nommé au mois de janvier 1792 membre du bureau de consultaton. Mais, comme il l’écrit à la Société des amis de la con-
2. De Pétat des finances de France au premier janvier 1792, par un député suppléant à l’Assemblée nationale constituante, in-80, Paris, 1791.
3. « Lavoisier discuta dans cette brochure fort étendue la situation des
affaires et soumit les finances de la France à des calculs rigoureux. » (Rœderer.)
à 14 . «1: LA: VIE POUITIQUE.
stitution de Blois, il est accablé d’affaires et commence à essayer le poids de l'immense fardeau qui hu est imposé. I ne peut trouver le temps de terminer les mémoires qu'il avait promis au traducteur italien de son 7raité de chimue, Vincent Dandolo’, ni d'entreprendre les expériences qu'il avait projetées sur la digestion, les fonctions du chyle et du sang. |
La marche des événements, si différente de celle qu'il avait espérée, l’inquiétait profondément au commencement de 1792. La situation déplorable des finances, les menaces de guerre, étaient l’objet de sa préoccupation : « Ge que vous craignés pour la rentrée des impositions ne se réalise que trop, écrit-1l à Nompère *, et les versemens au trésor public sur les contributions foncière et mobiliaire sont extrêmement médiocres. D'un autre côté, il est possible que nous soyons entraînés à la guerre par les mesures trop précipitées de l’Assemblée nationale, quoique personne n'ait intérest ou même envie de la faire. Ce qui nous arrive au surplus est ce qu'on a observé dans tous les gouvernemens populaires ; ils ne connaissent point les mesures. On devoit attendre plus de calme dans une constitution philosophique et qui s’étoit déclarée pour ne vouloir attaquer personne. »
La situation des affaires lui faisait désirer d'abandonner toute fonction publique et de se borner à servir la nation
1. Il existe toute une correspondance entre Lavoisier et Vincent Dandolo. Dandolo, né en 1758, était établi à Venise comme pharmacien, quand il traduisit la Chimie de Lavoisier. Plus tard, il se livra à des travaux d’économie rurale et devint membre du grand conseil de la République cisalpine. Choisi par Napoléon pour gouverner la Dalmatie, il recut le titre de comte et sénateur du royaume italien. Il mourut en 1819.
2. Nompère de Champagny, ancien officier de marine et député aux États généraux par la noblesse du bailliage de Montbrison, était parent de Mme Lavoisier, sa mère étant une des sœurs de l’abbé Terray. Ministre de l'inté-
rieur, puis des relations extérieures, sous l'Empire, il recut le titre de duc de Cadore.
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dans des commissions non rétribuées. Au mois de février, il fit accepter sa démission de commissaire de la trésorerie nationale, au grand regret de ses confrères, qui écrivirent au ministre : « Îl serait difficile d'exprimer le regret que nous avons de perdre un collègue tel que M. Lavoisier. Notre administration ne pouvait être privée d'un coopérateur plus essentiel par sa grande capacité et ses excellentes intentions, autant que par son infatigable activité. » Et à Lavoisier, ils envoyaient ce témoignage d'estime : « Le publie sait aussi bien que nous, combien vos lumières et votre activité vont manquer à notre administration, mais
il ne peut, comme nous, connaître combien vous savez faire
chérir les précieuses qualités qui vous distinguent. »
En quittant la trésorerie nationale, où Gaudin lui succéda, il fut rappelé à la régie des poudres, en remplacement de Clouet, suivant la promesse qui lui en avait été faite; mais s'il avait désiré quelques mois auparavant retrouver cette position, il avait maintenant hâte de l’abandonner. Les fonctionnaires dont la nomination était au choix du rot étaient devenus suspects, et les régisseurs des poudres étaient de plus en plus en butte à des imputations calomnieuses. Lavoisier voulut prudemment renoncer à toute position rétribuée qui le mettait en évidence. À peine eut-il repris la direction du service des poudres, qu'il offrit sa démission à Clavières, ministre des contributions publiques ; mais il s’engagea à poursuivre ses études sur la fabrication de la poudre et sur les procédés d'analyse du salpôtre : « L'État aura quatre régisseurs au lieu de trois; je concilierai ainsy mes devoirs et mes principes, et je servirai ma patrie en homme indépendant et libre qui ne veut rien tenir de l’authorité. »
Le Faucheux père étant accablé par l’âge et les infirmités, Lavoisier dut continuer ses fonctions jusqu’au re-
tour de Le Faucheux fils, qui était en tournée pour le service; mais alors il déclara au ministre qu'il résignerait ses fonctions le 15 août, date à laquelle il quitta son cher appartement de l’Arsenal pour aller habiter au n° 243 du boulevard de la Madeleine, dans une maison appartenant au banquier Lecoulteux de La Noraye. Ses prévisions ne l'avaient pas trompé; trois jours après son départ, les commissaires de la section envahissaient l’Arsenal, mettaient les papiers sous scellés et décidaient de conduire les régisseurs à la prison de la Force. Le Faucheux père, effrayé, se tua dans un accès de désespoir; son fils ne fut rendu à la liberté que cinq jours après sur les ordres de l’Assemblée nationale, qui fit lever les scellés”. Lavoisier termina le mémoire sur l'analyse du salpètre, qui parut dans les Annales de chimie du mois de décembre, et rendit compte de son administration à Clavières : « La fabrique de poudres du royaume et les magasins sont bien approvisionnés ; le service est dans la plus grande activité et les précautions que je vous ay engagé à prendre mettent la France en état de soutenir la guerre la plus formidable ?. » Ainsi, c’est grâce au zèle qu’il avait déployé pendant son administration que le pays put commencer la guerre avec des arsenaux garnis de munitions. |
Son désir de renoncer aux fonctions publiques et de reprendre ses travaux scientifiques, où il pensait retrouver la tranquillité et Les joies d'autrefois, lui avait fait, peu de tempsfauparavant, refuser le ministère des contri-
1. « L'Assemblée nationale ayant décrété que la nomination des régisseurs nationaux des poudres et salpêtres ne serait plus circonscrite dans le cercle étroit des personnes qui l’avaient exercée pendant cinq années, » on offrit la place de régisseur à Fourcroy, qui la refusa, puis à Dufourny, qui l'accepta. (Arch. nat. H, 1445. Rapport de Clavières à l'Assemblée nationale du 1er septembre 1792.)