Le 12 janvier
2. Les témoins furent : Clément Augez de Villers, cousin issu de germain maternel; Louis Fauvel, ancien gouverneur des pages de la chambre de M. le duc d'Orléans, régent du royaume, cousin paternel; Nicolas Frère, bourgeois de Paris, cousin au troisième degré maternel.
preuves auprès de lui, et pour lequel Guettard, resté célibataire, avait conçu une affection paternelle.
Guettard n’était pas, au dire de son biographe Condorcet, d’une humeur accommodante; brusque et emporté, il ne supportait pas la contradiction. Très pieux, absolument dévoué aux jésuites, chez qui il avait fait son éducation et qu'on venait de chasser, leur expulsion était pour lui un sujet constant de discussions passionnées dans lesquelles 1l ne ménageait pas à son adversaire les expressions les plus désobligeantes. Dans la vie ordinaire, il était d’une franchise brutale : « Vous ne me devez rien, disait-1il à un de ses nouveaux confrères de l'Académie, qui le remerciait; sijen’avais pas cru qu'il fût juste de vous donner ma voix, vous ne l’auriez pas eue, car je ne vous aime pas. » — « Peu d'hommes, dit Condorcet, ont eu plus de querelles. » Il n'avait rien des manières des gens du monde; mais, sous des dehors désagréables, il possédait un fonds d’honnêteté absolue ; rude pour les hommes au pouvoir, 1l était plein de bienveillance et de bonté pour ses inférieurs, dont 1l savait facilement se faire aimer’. « Il était naturellement
1. Dans les papiers de Guettard, qu'il avait légués à Lavoisier, se trouve la minute d'une lettre qu'il adressait à une dame et qui justifie le jugement de Condorcet : « Vous ne devez pas être surprise de ce que je suis résolu de me retirer des sociétés, mais plutôt de ce que j'ai osé y rester si longtemps, ayant aussi peu de gout et de talents que J'ai. Comment peut s’y présenter un homme qui n'a pas un grand chapeau comme Janot ou Blaise..…., qui n'a pas un catogan ou une petite queue de rat ou de souris, qui n’a pas un péquin à filets brodés devant pour habit, une veste d'un basin le plus fin, une culotte d’un basin semblable ou d'une toile de coton le mieux filé, un calecon de la plus belle toile de Hollande? Comment ose-t-il se montrer sans des bas de fil à brins moins gros qu’un cheveu ? N'est-ce pas un audacieux s'il se montre sans souliers mignons et qui laissent voir le cou-de-pied et sans des boucles dignes du harnois de Bucéphale? De quel terme peut-on se servir pour le désigner s’il n'a pas une chemise d'une toile aussi fine que la mousseline, et si elle n’est pas ornée de manchettes et de jabot d’un point d'Alençon ou de Flandre le plus recherché ? Ah! Madame, quel homme que cet homme; c'est un monstre dans la société! D'où vient-il? C'est au moins un Hottentot, un Taïtien. Que faire d'un semblable sauvage ? Derrière, der-
gai, l'esprit rempli de saillies agréables et quelquefois piquantes ‘. » Tel était le compagnon de voyage avec lequel Lavoisier n'eut jamais que d'excellents rapports, et dont il disait, en 1786, en écrivant à Malesherbes : « M. de Condorcet se propose de travailler cet hiver à l’éloge de M. Guettard. On y verra partout l’homme de bien, l'homme sensible, l'observateur de la nature, un homme enfin qui mérite votre estime et votre amitié. »
Le voyage fut décidé pourle mois de juin 1767; 1l devait se faire à cheval, à cause du mauvais état des chemins. Lavoisier fit ses préparatifs de départ en réunissant les instruments nécessaires à ses observations : trois thermomètres, un baromètre et un aréomètre d'argent, construit sur ses indications et destiné à la détermination de la densité des eaux potables ou minérales, enfin une petite boîte de réactifs, le tout confié aux soins du domestique Joseph qui accompagnait les voyageurs. On se mit en route le 14 juin, à trois heures de l'après-midi; avant de parür, Lavoisier avait fait une dernière observation barométrique ; il confiait le soin de relever chaque jour les indications du baromètre à son ami Augez de Villers *. Son père, sa tante, tout inquiets d'un voyage qui doit conduire l'enfant
rière, qu’il n’offusque du moins pas les gens, ou plutôt qu'il reste dans son antre : il n’est pas fait pour vivre avec les humains. — Si encore cet ours mal léché avait des talents, mais il n’en a pas le plus petit; il ne joue pas au trictrac ni aux échecs; il ne sait pas Le piquet, encore moins l'ouiste. Que faire de cet animal? S'il parle, ce n’est pas de pompons, d'ajustements et de frisures, de robes, de grecques, de chemises, de rubans à la Malbrough; il ne sçait pas les nouvelles, il ne lit pas même le journal du jour. Derrière, derrière, un tel fagot! il fait peur! — Ce portrait est celui d’un homme que je connais bien; je m'y reconnais ; en conséquence, j'avais depuis longtemps l'intention de me retirer des sociétés, je l’exécute pour vous en débarrasser. Que peut-il faire de mieux? Rien, sans doute ; laissez-le tranquille. »
1. Vie privée de M. Guettard, par Mongella. (Manuscrit inédit.)
2. Clément Augez de Villers était petit-fils de Claude Augez, écuyer du roi, et de Marguerite Frère, sœur de la grand'mère de Lavoisier,
bien-aimé dans les montagnes des Vosges et même en Suisse, lui font mille recommandations. Désormais, au logis attristé de la rue du Four, on « guettera le facteur à chaque poste commele Messie, » écrira plus tard M”° Punctis.
Lavoisier était heureux de ce voyage en compagnie du cher docteur, l'excellent M. Guettard, dont la gaîté abrège les longueurs du chemin, escorté de Joseph, qui a mission de veiller sur lui. Il est jeune, bien portant, curieux de voir des pays nouveaux, avide de science; il a un aimable compagnon, un serviteur dévoué, un bon cheval, cinquante louis dans sa poche, et il prévoit qu'il va récolter une moisson de faits intéressants. Mais sa joie est obscurcie par les émotions du départ; il voit les siens tellement attristés, son père si profondément ému de cette séparation qui doit durer plus de trois mois, que le soir même, à Brie- Comte-Robert, il écrit pour les rassurer, leur dire que tous les voyageurs sont en joye et en santé, sans oublier d’indiquer, comme :1l le fera à chaque lettre, que les chevaux se portent bien et mangent de fort bon appétit. C’est, dès lors, un échange continuel de lettres entre Lavoisier, son père et sa tante, une correspondance intime où éclate à chaque phrase la tendresse qui les unissait si étroitement. À peine le jeune voyageur a-t-1l quitté Paris depuis huit jours qu'il éprouve déjà le regret de la maison paternelle ; il lui semble qu'il est absent depuis des mois; sa pensée est toujours auprès de son père et de M'° Punctis. Il lui faut, pour se résigner, faire appel à toute sa force de volonté, se représenter combien le voyage sera agréable, et surtout, qu’on y fera de bonne besogne. |
Les voyageurs s'arrêtent à Chaumont-en-Bassigny, à Langres, et arrivent le 28 juin à Bourbonne-les-Bains. Tant qu'ils sont en pays connu de Lavoisier père et de M"° Punctis, qu'ils reçoivent l'hospitalité chez les amis de M. Guettard
ou de la famille Lavoisier, les habitants de la rue du Four sont assez rassurés; mais leurs inquiétudes redoublent au moment où les voyageurs vont pénétrer dans des régions nouvelles et entreprendre des excursions dans les montagnes des Vosges. Le père ne peut s’habituer à l'absence de son fils, et M'° Punctis sent toutes ses alarmes s’augmenter; tout est pour elle un sujet d’effroi : « Je commence à vous perdre de vue et m'en alarme, écrit-elle le 25 juin. Je crains pour vous la chaleur qui commence vivement, je crains les armes que vous avez sur vous, quoiqu'elles peuvent vous être d’une grande utilité pour les bêtes et gens, et je crains les mines ; mon cœur n’est soulagé qu’en vous engageant, par notre tendre amitié, à user encore de plus de prudence, s'il est possible, que vous ne vous étiez promis. » Puis, comme dans toutes ses lettres, qui commencent par un vous cérémonieux. arrive le tutoiement familier : «Notre crainte est que tu ne reçoives pas toutes les lettres que nous t’écrivons, et ton père propose, si tu juges convenable, pour qu'on y fasse plus d'attention à la poste, de mettre : A M. Lavoisier, envoyé par le roi dans les Vosges. Nous espérons aujourd'hui recevoir de tes nouvelles; 1l nous en faut souvent pour soutenir ton absence. Nous attendons le facteur comme le Messie. Tu sais nos conventions; cela nous suffit, mais ne nous néglige pas, car notre situation serait à plaindre; c'est notre soutien... Porte-toi bien, mon cher enfant, ménage-toi bien, pense un peu à moi seulement pour te conserver, et crois à la tendresse sincère de ta meilleure amie. »
C’est surtout l’excursion projetée aux mines de Sainte- Marie qui épouvante tant M'° Punctis; elle y revient sans cesse : « La crainte de Sainte-Marie-aux-Mines m'obsède : que je serai tranquille lorsque vous serez de retour de ces mines qui sont toutes mes inquiétudes! » El un autre jour,
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elle écrit : « En nous donnant souvent de tes nouvelles, c’est autant de preuves de tendresse que tu nous donnes; nous en avons besoin plus que jamais. Plus tu t’éloignes, plus mes inquiétudes redoublent, surtout à l'approche de Sainte- Marie-aux-Mines. Conservez-vous pour un père etunetante qui ne vivent que pour vous. » Et puis ce mot charmant : « Une lettre n’est pas encore arrivée que nous attendons déjà la suivante. » Lavoisier père n’est pas moins pressant et moins tendre : « Faites en sorte de nous donner plus souvent de vos nouvelles, un mot de votre main qui annonce que vous êtes en bonne santé, la date du jour et du lieu où vous écrivez. Nous n’en voulons pas davantage. Vous savez combien nous vous aimons et par conséquent combien nous sommes inquiets quand nous sommes plusieurs jours sans recevoir de vos nouvelles. »
Malgré sa bonne volonté, le jeune homme ne pouvait toujours satisfaire aux désirs de son père; les communicatons postales étaient rares et difficiles, souvent les voyageurs devaient séjourner dans de petites villes qui n'avaient pas de bureaux de poste ou n’expédiaient qu’un courrier par semaine. Plus d’une fois, il fallut envoyer des exprès porter les lettres à la ville voisine; et combien elles mettaient de temps à parvenir à leurs destinataires : un mois de Paris à Strasbourg! On le comprend facilément en apprenant qu'auxenvirons de Bourbonne-les-Bains une chaise de poste attelée de quatre chevaux parcourait en une heure la distance d’une lieue. |
Si Lavoisier, malgré l'intérêt du voyage, regrettait la maison paternelle, M'° Punctis ne manquait pas de le faire revivre dans ce milieu aimé en le tenant au courant de tout ce qui arrivait aux familiers du logis, lui parlant de sa chatte qui a un beau chaton, des maçons qui ont réparé les écuries, du brelan que l’on continue à jouer, mais sans
intérêt, depuis qu'iln'y a plus pour l’égayer ni Lavoisier, ni M. Guettard, lecher docteur. Toute la vie de M'"° Puncüs est concentrée dans sa tendresse pour son neveu; elle a toutes
les joies et toutes les souffrances d’une mère; elle et son beau-frère n'arrivent à supporter les tristesses de la séparation qu’en s’occupant sans cesse de l’absent, en travaillant à lui être agréable. Aïdés du cousin de Villers, ils rangent sa bibliothèque, ils mettent en place les nombreux volumes qu'il envoie, ils déballent les caisses d'échantillons de minéralogie qu’il expédie fréquemment. À chaque instant, ils ont -à remplir les commissions qu’il leur confie : aujourd'hui, l'envoi de grains et de demi-grains pour charger l’aréomètre, un autre Jour des thermomètres pour remplacer les siens hors de service. Quand son père devra le rejoindre à Bourbonne-les-Bains, il faudra lui apporter un habit de drap vert ou gris avec un petit galon d'or; et M"° Punctis de se mettre en mouvement, de choisir l’étoffe la plus solide, de consulter le tailleur, qui dit que le drap gris n’est plus de mode: on fera un habit vert doni le drap est magnifique. Mais où se montre toute la sollicitude de Lavoisier père, empressé de contenter les moindres désirs de son fils, c'est à propos des poissons rouges que désire M" de Brioncourt, chez qui les voyageurs avaient été aimablement reçus. Lavoisier recommande alors à son père de se procurer des poissons rouges au Palais-Royal, par l’intermédiaire de Marianne, la gouvernante de M. Guettard!, et de les lui apporter à Bourbonne. Pour le coup, le père témoigne sa surprise; mais que saurait-ilrefuser? « Il faudra, écrit-il, que nous tenions le vase qui les contiendra à la main, et encore n’est-1l pas du tout certain que nous les portions en vie. Voilà une vilaine commission et bien embarrassante
1. Guettard était attaché au duc d'Orléans comme conservateur de son cabinet d'histoire naturelle, et habitait le Palais-Royal.
pour des voyageurs. J’oublierai l'embarras et les peines quand je ferai réflexion que je vais vous rejoindre et vous embrasser. » Les lettres du voyageur ne respirent pas moins de tendresse; plein d'affection pour son père et sa tante, de paroles amicales pour les familiers de la maison, M. de Chavigny, M. de La Fleutrie, il n'oublie pas les serviteurs, et Jeannette et Comtois, et la femme du domestique Joseph. Toute cette correspondance intime jette un jour précieux sur ces intérieurs bourgeois du xvi° siècle, où règnent les plus pures vertus de famille.
Lavoisier a laissé le journal détaillé de son voyage; on : peut le suivre jour par jour, heure par heure, et se rendre compte-de sa régularité au travail. Chaque matin, avant le départ, entre cinq et six heures, il relève les indications du baromètre et du thermomètre, il répète ses observations plusieurs fois dans la journée, et en fait une dernière le soir, à quelque heure qu’on arrive au gîte de la nuit. Sur son chemin, il observe tout : la nature du sol, le relief du terrain, la végétation; souvent l'écriture heurtée de ses notes indique qu'il les a prises sans descendre de cheval. Il visite les mines, les manufactures : ici une fabrique d’acier, là un atelier de blanchiment de toiles; quand il ne peut parcourir une localité, il interroge ceux qui la connaissent, principalement les carriers, les maçons, et apprend d'eux où se trouvent les pierres de taille, les mocllons, la chaux, le plâtre qu'ils emploient. Dans les villes qu'il traverse, 1l voit les cabinets des amateurs d'histoire naturelle, en fait un inventaire rapide. A chaque localité où il s'arrête, 1l prend la température et la densité non seulement des eaux minérales, mais encore des eaux potables : l’eau de la Seine à Troyes, l’eau du Rhin à Bâle. Il ne séjourne pas dans une auberge sans examiner l’eau qu'on lui sert; il ne néglige rien, et signale à Troyes les manuscrits les plus précieux
de la bibliothèque des oratoriens. Chaque soir, il complète son journal, fait sa correspondance, et n'oublie pas d’inscrire les dépenses du voyage.
Lavoisier devait, en outre, collectionner des échantillons de roches et de minéraux, destinés au cabinet du ministre d'État Bertin, sous les auspices duquel il accomplissait le voyage; mais ce n’était pas sans difficulté qu'il pouvait se procurer des. ouvriers, faire fabriquer les caisses et les expédier. Pendant cette excursion, il fit dix-neuf envois au ministre, sans compter la collection particulière qu'il réunissait pour lui-même.
L'itinéraire des voyageurs, après les avoir conduits à
Provins, Troyes, Chaumont, Langres, les amena le 26 juin à Bourbonne-les-Bains ; de là ils passèrent successivement à Vesoul, Villersexel, Lure, Ronchamps, où ils visitèrent une mine de houille ; à Luxeuil, et enfin à Giromagny, où ils s’arrètèrent plusieurs jours pour aller à Bussang et gravir le ballon d'Alsace. Fatigués d’abord par les grandes chaleurs, ils eurent à subir ensuite des pluies et des orages presque continuels. Les Vosges intéressèrent vivement Lavoisier : « Je n'ai jamais rien vu qui m'ait tant frappé en histoire naturelle ; nous avons vu des choses admirables. La personne qui est à la tète des mines est extrêmement honnète et fort instruite : nous avons été comblés de politesses ; nous avons dîné et soupé chez lui ; nous nous sommes trouvés sept personnes à table, tous Parisiens, à l’exception de M. Guettard. Je suis prodigieusement occupé, » ajoute- ‘t-il. C’est qu'en effet Guettard et Lavoisier s'étaient tracé un journal de route, et ils se trouvaient en retard sur leurs prévisions par des circonstances inattendues, comme une excursion à une mine aux environs de Lure, un accident arrivé au domestique Joseph.
Après avoir vu Belfort, Montbéliard et Altkirch, ils ar-
rivèrent à Bâle le 35 juillet, et descendirent à l'hôtel de la Couronne. Le séjour de Bâle fut plein d'intérêt; Bâle renfermait, en effet, un grand nombre d'hommes distingués : Daniel Bernouilli, Dassonne, Raïllard, Bruchner, qui, estimant grandement les travaux de Guettard, lui firent, ainsi qu'à son jeune compagnon, le meilleur accueil et leur ouvrirent leurs riches cabinets d'histoire naturelle. Lavoisier n'oubliait pas de marquer dans ses lettres l'impression que lui fit la ville, la beauté du Rhin qu y coule avec une rapidité prodigieuse, et les sentiments qu'il éprouva à Domant, où il alla saluer le tombeau de Maupertuis'. Les observations barométriques faillirent être interrompues par un accident : le baromètre fut cassé, et Bâle ne renfermait aucun ouvrier capable de le réparer ; heureusement qu'un habitant, M. Jacques Bavière, Aux trois pots rouges, en possédait un qu'il voulut bien céder. Après Bâle, les naturalistes visitèrent Mulhouse, Thann, Gérardmer, où 1ls gravirent la cime la plus élevée des Vosges, accompagnés d’un peintre qu'ils avaient engagé pour-dessiner une vue panoramique des montagnes, et qu'ils gardèrent jusqu'à Colmar, après s'être ainsi formé une collection importante de dessins. A Sainte- Marie, les mines étaient inondées; ils n’y purent descendre. Que d’alarmes se serait épargnées M°° Punctis, si cet événement lui avait été connu! A Strasbourg, où ils arrivèrent le 3 septembre, Lavoisier eut la joie de trouver les thermomètres envoyés par son père; il y fit la connaissance d'hommes éminents, entre autres de deux chimistes, Spielmann, l’auteur renommé des /nstituts de chimie, et Erhmann, qui devait être plus tard un des admirateurs des gran-
1. «Nous avons été voir à deux lieues de la ville le tombeau d’un homme célèbre qui, après avoir mesuré la terre sur le pôle, apres avoir rempli la France et la Prusse de sa réputation, est venu mourir dans un coin ignoré de l’univers. » (Lettre de Lavoisier.)
des découvertes de Lavoisier’. Celui-ci avait la plus grande hâte d'arriver à Strasbourg, pour y trouver un M. Brakenof que l'abbé Chappe d'Hauteroche avait chargé de relever les observations barométriques pour les comparer à celles que Lavoisier faisait de son côté. Enfin notre jeune savant eut le plaisir de trouver chez le libraire Kœnig un orand choix de livres de chimie, publiés en Allemagne et inconnus à Paris ; il en acheta pour 500 livres, en écrivant à son père qu'il craignait bien que la somme ne füt un peu considérable, mais certain que celui-ci ne trouverait rien à reprendre dans les dépenses de son fils.
Pendant quelque temps, les voyageurs eurent à souffrir de la chaleur en Alsace, surtout à Thann. Après Strasbourg, les pluies vinrent de nouveau les contrarier ; ils firent leur voyage de retour par Saverne, Phalsbourg, Baccarat, Remiremont, Plombières, Épinal, Luxeuil, Mirecourt et Nancy, dans l'intention de gagner vers le 6 octobre Bourbonne-les- Bains, où Lavoisier père devait venir à leur rencontre. Plus d’une fois ils durent s’arrêter dans de pauvres villages, où à peine purent-ils trouver un logement; ainsi Lavoisier écrit de Caumont : « Nous sommes logés ici dans le plus vilain cabaret que nous ayons vu dans toute notre route; nous sommes logés dans une espèce de grenier mal fermé où nous sommes empestés par une provision d'oignons qu'on y à mis pour sécher; nous n'avons que de méchants lits de plume épais de deux doigts; on a couru tout le village pour y trouver deux couvertures. Ce n’est pas la première fois que nous avons éprouvé le même sort, mais nulle part nous n'avons été si mal. »
Cependant Lavoisier père se mettait en route pour Bourbonne-les-Bains ; de son côté, son fils se hâtait dans l’im-
1. Erhmann a donné en 1787 un Essai d'un art de fusion à l'aide de l'air du feu ou air vital, in-80.
patience de l’embrasser, et lui écrivait le 28 septembre : «Je vois se rapprocher le moment qui doit nous réunir; nous avons encore gagné un jour sur notre route; ainsi nous arriverons à Bourbonne le 7 du mois d'octobre; nous y arriverons vers les une heure de l’après-midi, au plus tard. » Aussitôt le père, qui reçoit cette lettre à Chaumont, s'empresse de partir; il lui faut se presser, s’il veut être au rendez-vous. À Langres, ses amis ne peuvent le retenir qu'une heure; 1l doit repartir sans retard pour être à Bourbonne le soir même. Le voyage ne lui fut pas facile : à Montigny, les chevaux manquent; en vain on veut le retenir pour la nuit, il insiste. On ramasse des chevaux dans la campagne, on attelle la chaise de poste et l’on repart par une pluie torrentielle. À peine si l’on fait une lieue par heure. La nuit surprend l'impatient voyageur dans les bois où, pour se désennuyer, il cherche s'il ne verra pas quelques loups; enfin il arrive à Bourbonne, chez son ami, M. Robert, où 1l accueille avec joie le souper qu’on lui offre. Le lendemain, dès six heures, 1l est debout : ce jour même 1l verra son fils. Que les heures lui paraissent longues! À chaque instant, il interroge sa montre; il s’habille, il déjeune, il fait des visites : 1l n’est encore que dix heures! Il suppute les distances, il compte que le fils chéri doit être à cinq ou six lieues et ne pourra arriver avant une heure, quelque diligence qu'il fasse. Pour tromper l'ennui de l'attente, il écrit longuement à sa belle-sœur M'!° Puncts, pour lui raconter tous les détails du voyage. Une heure sonne, les voyageurs ne paraissent pas encore; on se décide à dîner sans plus attendre; le père, distrait, a toujours les yeux tournés vers la place. Au moment où l’on sort de table, il aperçoit son fils qui précède Guettard; il se précipite au-devant de lui. Le jeune homme saute à bas de son cheval, le père et le fils s'embrassent tendrement, et tous deux
reviennent lentement à la maison, où un nouveau diner est servi; et, pendant trois heures d’intimes conversations, ils s’accablent de questions. Mais le travail du jour n'est pas terminé; il faut étiqueter et emballer de nouveaux échantillons pour M. Bertin, besogne à laquelle le père se metavec joie, tandis que le fils travaille à l'analyse des eaux de Bourbonne et s’océupe de mettre au courant les notes de son journal. Le lendemain, on repart par des chemins détestables, où la chaise de poste enfonce dans la terre glaise jusqu'au moyeu; à peine si quatre chevaux peuvent la traîner. À Chaumont, on se sépare de nouveau; le père est obligé de se rendre à Villers-Cotterets, tandis que Guettard et son collaborateur se dirigent sur Paris, après avoir laissé en chemin le domestique Joseph, qu'ils chargent de garder le cheval de Lavoisier, blessé par la maladresse d’un maréchal-ferrant. Le 19 octobre, jour où M"‘Punctis comptait les minutes à son tour, ils arrivaient à une heure à Champigny etle soir à Paris. Après les instants consacrés aux épanchements de famille, Lavoisier, fidèle au plan de conduite qu'il s'était tracé, ne manqua pas, avant de prendre le repos nécessaire après une longue journée de route, defaire, à onze heures et demie, une dernière observation barométrique. M'° Punctis ne jouit pas longtemps de la présence de son neveu; deux jours après, il rejoignait son père à Villers-Cotterets, où 1l était ardemment desiré par ses autres parents. Pendant son séjour à Villers-Cotterets, il ne perdit pas un instant, et augmenta la somme de ses observations météorologiques. Enfin il rentra à Paris avec son père dans le milieu du mois de novembre : la famille était reconstituée. |
Il rapportait de son voyage une masse considérable de documents qu'il s’occupa de mettre en ordre; il réunit ses nombreuses analyses d'eaux dans un mémoire étendu, qui
ne fut pas imprimé de son vivant’. En même temps il travaillait avec Guettard à utiliser leurs observations communes pour dresser l’atlas minéralogique de la France, dont seize cartes étaient déjà gravées en 1770. Guettard, rendant compte à l’Académie de l’état d'avancement de l’atlas minéralogique, s’applaudissait du concours précieux que lui avait prêté son collaborateur”. Celui-ci, du reste, malgré ses travaux ultérieurs, ne négligea pas cette œuvre et en poursuivit constamment la réalisation; en 1772, il signalait au ministre Bertin la difficulté de suivre le plan primitif, d’après lequel l’atlas devait contenir 230 cartes. Suivant un devis qu'il demandait à l'ingénieur-géographe Dupain-Triel, la gravure seule aurait coûté 85000 livres, et comme on projetait de faire en même temps un atlas géographique extrèmement exact, 1l s’'ensuivait que, les indications minéralogiques devant avoir la même exactitude, il était nécessaire de relever les fouilles, les carrières, les mines, au quart de cercle et à la planchette. Tel qu'il était projeté, l’atlas ne pouvait être établi qu'avec une dépense de 50000 louis et au bout de soixante à quatre-vingts ans. Lavoisier proposa donc à Bertin de borner l’atlas minéralogique à vingt-huit cartes, de la dimension de celles de Cassini; dans ces conditions, la publication serait terminée au bout de cinq ans, avec une dépense totale de 45000 livres. Il avait, à cet effet, réuni une société de capitalistes qui offraient de faire toutes les dépenses moyennant une subvention de 18000 livres, payable en quatre ans”. Déjà il avait préparé la réalisation du projet et adressait un appel aux naturalistes par une lettre publiée dans le Journal de physique; plein de déférence pour Guettard, et avec une modestie et une réserve qui nese sont
Œuvres complètes, t. III, 1864.
. Journal de physique de l'abbé Rozier, 1715. . Note autographe de Lavoisier.
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jamais démenties, il disait : « Vous avez eu la bonté d’annoncer au public les soins que M. Guettard venoit de donner pour compléter, autant que possible, l’atlas minéralogique de la France, et vous m'avez même attribué plus de part que je n’en mérite à cet ouvrage. » En outre, 1l faisait imprimer une sorte de questionnaire, tiré à sept cent cinquante exemplaires, et envoyé aux naturalistes et aux ingénieurs habitant les régions sur lesquelles on n'avait encore que des renseignements incomplets; de plus, il s’associait avec Dupain-Triel et faisait dresser à ses frais une carte d’ensemble de la France minéralogique
Un autre que lui devait recueillir l'honneur de cette publication. Malgré l'accueil favorable fait à son projet par Bertin, le manque de fonds en empècha d’abord l'adoption, puis des intérêts particuliers vinrent s'y opposer. Guettard se retira, et un nouveau collaborateur, Monnet, inspecteur général des mines, sut se faire imposer par le pouvoir. Gardant le plan primitif, ayant en main tous les documents réunis par Guettard et Lavoisier, 1l ajoula de nouvelles cartes à celles qui étaient déjà gravées, et publia, en 1780, un atlas minéralogique incomplet, qu'il signa avec Gucttard”, tout en s’attribuant la plus grande part du travail*. Il eita, ilest vrai, Lavoisier comme l’auteur des seize premières cartes, mais 1l utilisa sans son aveu et sans le nommer les matériaux préparés pour le reste du travail, et négligea
1. Lavoisier, fidèle à ses amitiés, fit, en 1793, un rapport au bureau de consultation sur les travaux de Dupain-Triel, et demanda pour lui le marimum des récompenses nationales.
. Allas descriptif et minéralogique de la France, rédigé par ordre du roi par MM. Guettard et Monnet. — Publié par M. Monnet, d' pres ses nouveaux travaux, in-folio, 1780.
3. « On regrette té voir que Monnet n'ait pu s'élever jusqu’à la hauteur des vues beaucoup plus larges que Guettard avait émises avant lui, et ait même tenté de les ridiculiser. » (DuFRÉNOY et EL1E DE BEAUMONT, Explication de la carte géologique de la France, t. I, p. 14.)
d'indiquer que les coupes placées en marge de chaque carte étaient le résultat des nivellements faits au baromètre par Lavoisier. Celui-ci en fut vivement froissé : « On ne rappelle ces détails, dit-il dans une note, que pour faire sentir avec combien d’impudence s’est conduit M. Monnet en s’emparant des planches qui appartiennent au roi, et sur lesquelles MM. Guettard et Lavoisier ont des dreits avant lui, ou pour ainsi dire sur lesquelles il n’en a aucun. » Il trouva toujours en Monnet un adversaire obstiné qui, en 1798, attaquait encore les doctrines nouvelles en publiant une soi-disant Démonstration de la fausseté des principes des nouveaux chimaistes.
Lavoisier s’intéressa toute sa vie aux recherches géologiques. En 1767, il rédigeait des instructions pour un voyageur qui devait accompagner le gouverneur de Saint-Domingue; en 1771, il s’occupait du classement du cabinet d'histoire naturelle de Bertin. La même année, il invitait Borda et Pingré à faire des observations d'histoire naturelle dans les pays où ils séjourneraient pendant le voyage qu'ils devaient faire sur la frégate la Flore, en vue d'examiner les meilleurs moyens de déterminer les longitudes‘. Plus tard, à l'Assemblée provinciale de l'Orléanais, il poursuivait encore le projet de l'établissement de l’atlas minéralogique.
D’autres travaux de la jeunesse de Lavoisier ne furent publiés que longtemps après : une note sur une espèce de stéatite, sur une mine de charbon de terre en collaboration avec Guettard, et enfin un long mémoire de géologie qui parut seulement en 1789 dans les Mémoires de l’'Académie?.
1. Lettre de Lavoisier à Borda, du 5 octobre 1771. — La Flore, commandée par le lieutenant de vaisseau de Verdun, appareilla de Brest le 29 octobre 1771 et y rentra le 8 octobre 1772. ;
2. Observations générales sur les couches modernes horizontales qui ont élé déposées par la meriet sur les conséquences qu'on peut tirer de leurs dispositions relativement à l'ancienneté du globe terrestre.
L'ENTRÉE À L'ACADÉMIE. y
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Les amis que Lavoisier comptait à l’Académie des sciences attendaient avec impatience le moment d'introduire dans leur compagnie le jeune savant dont ils avaient apprécié les premiers travaux. Dès 1766, lors de la nomination de Cadet, ils l'avaient fait mettre sur la liste des candidats avec Monnet, Sage, Baumé, de Machy, Jars et Valmont de Bomare'. Pendant le voyage des Vosges, l’astronome Maraldi et Duhamel du Monceau entretenaient souvent Lavoisier père des bonnes dispositions de l’Académie ; aussi, quand le chimiste Baron” mourut, au commencement de 1768, le jeune savant avail des chances sérieuses de succès ; mais il se trouvait en présence d'un concurrent redoutable, le métallurgiste Gabriel Jars. Celui-ci, attaché au service des mines, avait d’abord dirigé l'exploitation des mines de plomb argentifère de Poullaouen en Bretagne, les mines de houille d'Ingrande en Anjou, puis, chargé de diverses missions par le gouvernement, il avait visité les mines de Saxe, d'Autriche, de Carinthie, de Bohème, du Harz, de Suède, de Norvège, les manufactures de Hollande et celles d'Angleterre, d’où il rapporta les procédés, encore inconnus en France, de la fabrication du minium*. Jars avait trente-six ans; il était soutenu par
1. L'élection de Cadet eut lieu le 23 avril 1766; il remplacait comme adjoint chimiste Macquer, promu à la place d’associé. (Archives de l’Académie des sciences.)
2. Baron, mort à l’âge de cinquante-trois ans, était connu par de bonnes recherches sur le borax, sur le chlorure de potassium ; il avait donné en 1745 une nouvelle édition annotée de la Chimie de Lémery.
3. Éloge de Jars, par de Fouchy, secrétaire perpétuel de l’Académie. (Mémoires de l'Académie pour 1769.)
Buffon, trésorier de l’Académie, et par le ministre Saint- Florentin, qui désirait vivement que l'Académie reconnûtles services importants rendus à l’État par le savant ingénieur.
L'Académie, d’après le règlement de 1699, modifié en 1716, était composée de membres de diverses catégories, jouissant de droits inégaux : douze honoraires, choisis parmi les grands seigneurs, el qui seuls pouvaient être présidents ou vice-présidents; dix-huit pensionnaires; douze associés et douze adjoints répartis en géomètres, astronomes, mécaniciens, chimistes et botanistes; de plus, elle comptait des associés libres, des associés étrangers’, des pensionnaires vétérans et des associés vétérans. Les honoraires et les pensionnaires seuls avaient voix délibérative dans les élections ou dans les affaires intéressant l’Académie. Les deux associés de la classe dans laquelle se présentait une vacance étaient cependant appelés à dresser avec les trois pensionnaires la liste des candidats. La position des adjoints, du reste, était encore inférieure; pendant les séances, ils s’asseyaient sur des banquettes placées derrière les fauteuils des associés, mais avaient le droit de se mettre à côté de ceux-ci, si quelque place était libre *.
Lors de la vacance produite par la mort de Baron, la liste des candidats fut dressée par les pensionnaires chimistes La Condamine, Bourdelin et Malouin, et les associés Rouelle et Macquer. Les votants comprenaient, comme honoraires, les ministres Maurepas, Bertin, de Saint-Florentin et de Machaut, le maréchal duc de Richelieu, le comte de Maille-
1. Les associés étrangers comprenaient, en 1769, Morgagni, Daniel Bernouilli, Van Swieten, Haller, Euler, Linné, etc. Comme associés ordinaires, il y avait de La Lande, Bezout, Tenon, Tillet, Rouelle, Macquer; parmi les adjoints, le comte de Lauraguais, le docteur Portal, le botaniste Adanson, l'abbé Bossut, l'abbé Chappe d'Auteroche, Bailly, etc.
2. Sur l’organisation de l’ancienne Académie des sciences, voir E. Maindron, l'Académie des sciences, 1 vol. in-80.