LES PREMIERS TRAVAUX
prise du plâtre, en montrant que le gypse, par l’action de la chaleur, perd une certaine quantité d’eau qu'il reprend pendant le gâchage, ce qui est la cause de sa solidification. Les qualités maîtresses de son esprit apparaissent déjà dans ce travail d’un jeune homme de vingt et un ans : il n'avance que les faits de l'expérience, et se garde de toute hypothèse prématurée. Ayant constaté que le plâtre très fortement calciné ne peut plus s’unir à l’eau, il ajoute : « Je pourrais hasarder ici quelques conjectures ; peut-être même parviendrais-je à les rendre probables, mais je les regarde comme déplacées dans un mémoire de chimie, où l’on ne doit marcher que l'expérience à la main. »
Après ce travail, il fut quelque temps détourné des recherches de chimie par des études d’un autre genre. L'Académie, sur la demande du lieutenant de police de Sarlines qui offrait une récompense de 2 060 livres, avait proposé, en 1765, comme sujet de prix à décerner l’année suivante : Le meilleur moyen d'éclairer, pendant la nuit, les rues d’une grande ville, en combinant ensemble la clarté, la facilité du service et l’économie. Lavoisier résolut de concourir; dans son mémoire très détaillé, il étudia successivement les lanternes simples à chandelle et à huile, les lanternes à réverbère elliptiques et hyperboliques, la nature des différents combustibles, la forme des mèches, etc., et termina par des expériences relatives à l’intensité de la lumière, comparée à la consommation. Pour rendre sa vue plus sensible aux faibles différences d'intensité lumineuse, il eut la volonté de s’enfermer pendant six semaines dans une chambre tendue de noir, sans voir un seul instant la lumière du jour. Telles étaient déjà sa puissance de travail, sa ténacité dans la poursuite de la vérité, sa précision dans la recherche scientifique. « L’unique
objet que je me propose, dit-il, étant de concourir au bien de mes concitoyens, le terme fixé par l'Académie ne sera pas celui de leur être utile. » Enfin, dans ses calculs sur le prix de revient de l'éclairage de Paris, le jeune savant déploie déjà les qualités d'ordre et de méthode qui le placeront au premier rang des financiers et des économistes. |
L'Académie partagea le prix de 2000 livres entre trois fabricants, Bailly, Bourgeois et Leroy, qui avaient surtout fait des essais publics avec des lanternes de diverses formes; mais elle distingua spécialement le mémoire de Lavoisier, dont l’épigraphe était un hémistiche de Virgile : Signabit viam flammis, et, sur le rapport élogieux des membres de la commission, résolut de décerner à l’auteur une médaille d’or donnée par le roi. Elle lui fut remise dans la séance du 20 août 1766, et les journaux signalèrent au public ce jeune savant qui méritait les récompenses de l’Académie avant d’avoir accompli sa vingtiroisième année !, Quoique de nombreuses occupations eussent semblé le détourner plus tard des questions de l’éeclairage, Lavoisier faisait encore des expériences, en 1767, sur les réverbères de la rue des Prouvaires; en 1783, il proposait un nouveau mode d'éclairage des salles de spectacle.
Sa jeunesse, comme son âge mûr, ne connut Jamais une heure inoccupée; à peine avait-il été récompensé par l'Académie, qu'il reprenait l’œuvre à laquelle Guettard l’avalt associé; ce même mois d'avril, il parcourait de nouveau les environs de Paris, déterminant le relief du sol à Corbeil, Arpajon, Rueil, ete., et, à la fin de l’année, il recom-
L. «Le public a vu avec plaisir cette distinction si flatteuse pour un jeune auteur, et dont il n’y avait pas eu d'exemple à l'Académie des sciences. » (Journal des Sçavans de septembre 1766.)
mençait ses excursions géologiques dans la Brie. Entre temps, il lisait, étudiait et notait les réflexions que lui sugoéraient ses lectures. Aïnsi, à propos de deux mémoires parus dans les volumes de l'Académie de Berlin, 1l se demande ce qu'est la matière du feu, de quelle nature sont les éléments; d’abord il s'imagine que l’air n’est que de l’eau réduite en vapeur, ou plutôt de l’eau combinée à la matière du feu; puis, au même instant, il modifie cette première conception; il rend une existence propre à l'air atmosphérique, qui contient en dissolution le fluide igné et de l’eau. Déjà il médite sur les grands problèmes dont il lui est réservé de donner la solution.
Sa grand mère, M"° Punctis, étant morte au commencement de l’année 1766, Lavoisier père, pour simplifier les formalités de la succession, décida de faire émanciper son fils, qui ne devait atteindre sa majorité légale qu’à l’âge de vingt-cinq ans; l'acte d'émancipation fut passé Le 7 février *.