Moniteur du’21 floréal an III (10 mai
projetait avec Tavernier de Boulogne de se soustraire par la mort volontaire aux angoisses d’un supplice ignomimieux, aux injures d'un peuple abusé; ils s'étaient procuré de l'opium et proposèrent à Lavoisier, leur ami le plus cher, de partager leur sort. Il les dissuada du suicide et sauva ainsi les jours de Mollien : « Pourquoi aller audevant de la mort? leur dit-il. Serait-ce parce qu'il est honteux de la recevoir par l’ordre d’un autre, et surtout par un ordre injuste? Ici l'excès même de l'injustice efface la honte. Nous pouvons tous regarder avec confiance et notre vie privée et le jugement qu’on en portera peut-être avant quelques mois; nos juges ne sont ni dans le tribunal qui nous appelle, ni dans la populace qui nous insultera; une peste ravage la France, elle frappe du moins ses victimes d'un seul coup, elle est près de nous atteindre, mais il n’est pas impossible qu’elle s'arrête au moins devant quelquesuns de nous. Nous donner la mort, ce serait absoudre les forcenés qui nous y envoient. Pensons à ceux qui nous ont précédés, ne laissons pas un moins bon exemple à ceux qui nous suivront. » Sans doute, en rappelant ceux qui avaient déjà gravi les degrés de l’échafaud, Lavoisier pensait à ses amis : Bailly, son collègue à Académie, son collaborateur à la commune de 89; Bochard de Saron, le magistrat-académicien; Malesherbes, exécuté quinze jours auparavant.
Il avait à peine terminé, que des gendarmes à cheval pénétraient dans la cour de l'Hôtel des fermes, suivis une demi-heure après de quatre grands chariots couverts. Les officiers municipaux chargés de diriger l'opération du transfert buvaient et riaient dans la chambre du concierge, tandis que celui-ci appelait lentement les prisonniers suivant l’ordre du registre d’écrou; aussitôt que quatre prisonniers avaient répondu, les gendarmes les entraînaient dans les
chariots qu'on refermait sur eux. Les guichetiers, qui avaient appris depuis cinq mois à les aimer, ne craignaient pas de montrer leur douleur et fondaient en larmes. L’appel et l'enlèvement durèrent plus d’une heure. Il faisait nuit quand on se mit en marche; une double haie de gendarmes à cheval formait l’escorte, des hommes à pied portant des flambeaux éclairaient le cortège; les prisonniers entassés dans les chariots, souffraient horriblement; la route fut longue, on n’atteignit la Conciergerie qu’à onze heures”.
Arrivés à la Conciergerie, les fermiers généraux, après la longue formalité de l’écrou, furent placés, les uns dans ces cachots dont Beugnot nous a fait connaître l'horreur”, les autres dans la chambre qu'avait occupée Marie-Antoinette. La nuit fut affreuse. Quelques-uns seulement avaient pu obtenir des lits de sangle sans matelas ni couvertures, la plupart avaient dü s'asseoir sur des bancs ou même sur le sol; tous étaient transis de froid quand, à sept heures du matin, le 17 floréal (mardi 6 mai), on ouvrit les portes des cachots. Ils purent alors se réunir dans la chambre de la reine; à une heure et demie on y dressa deux tables où s’assirent les trente-deux prisonniers. Grâce à la protection de Dobsen, juge au tribunal révolutionnaire et parent de Delahante, la femme du concierge offrit à celui-ci, pour la nuit suivante, trois chambres pouvant contenir dix-sept prisonniers; pour chacun d’eux, un matelas et une couver-
1. Mollien, emprisonné avec les fermiers généraux, était le trente-troisième sur le registre d'écrou; il s'attendait à être emmené avec ses compagnons de captivité; mais quand l'appel des financiers fut terminé, le concierge le repoussa dans l’intérieur de la prison en lui disant à voix basse : « Vous n'avez rien à faire ici. » Ce brave homme, dont Mollien a eu le tort de ne pas citer le nom, s'appelait Nécard. Il eut soin de ne pas parler de Mollien au comité de sûreté générale : « Il fallait bien, disait-il, se consoler par quelque bonne action de tant d’autres. »