Voir les Mémoires de Beugnot
ture, en tout six paires de draps seulement. Delahante, forcé de choisir, désigna ses amis les plus intimes avec les fermiers généraux les plus âgés, auxquels les draps de lit furent donnés. La plus petite des pièces fut occupée par Lavoisier et son beau-père, Paulze, pour lequel il paraît avoir eu une affection filiale. Ce fut la seconde nuit passée à la Conciergerie. Le matin du 18 floréal (7 mai), à sept heures et demie, tous furent amenés au greffe, rigoureusement fouillés, pour s'assurer qu'ils ne portaient aucune arme, et conduits dans une salle attenante au tribunal, puis ils furent interrogés séparément.
Lavoisier comparut devant Claude-Emmanuel Dobsen, juge au tribunal, assisté du greffier Ménot, en présence de l’accusateur public. La brièveté de l’interrogatoire prouve que c'était là une vaine formalité, destinée à satisfaire à la loi et à constater simplement l'identité de l'accusé :
« Est aussi comparu Antoine-Laurent Lavoisier, âgé de cinquante ans, né à Paris, cy-devant fermier général et membre de la cy-devant Académie des sciences, demeurant à Paris, boulevard de la Madeleine; section des Piques.
« À lui demandé de quel département 1l était chargé?
« À répondu qu'il n’était chargé en chef que des départements de la Lorraine et des évèchés et du domaine de Flandre.
« S'il ne s’est point rendu coupable de dilapidations des finances du gouvernement, d’exactions, de concussions et de fraude envers le peuple?
« Répond que, quand il a connu quelques abus, il les a annoncés au ministre des finances, notamment relativement au tabac, ce qu'il est en état de prouver par pièces authentiques.
« S'il a fait choix d’un défenseur?
« Répond qu'il n'en connaît pas, et nous lui avons nommé le citoyen Sézilles.
« Lecture faite, a signé avec nous et le greffier.
« Dosex. — A. Fouquier. — Lavoisier. — Ménotr'.»
Ramenés à la Conciergerie, les fermiers généraux, qu'on avait dépouillés de leurs assignats, n'avaient pas les moyens de payer leur diner. [ls réclamèrent le pain des prisonniers, mais la femme du concierge avait reçu l’ordre de leur servir un bon repas, accompagné de vins de choix. Quel ami inconnu veillait sur eux pour adoucir leurs derniers moments? Était-ce le juge Dobsen, qui s’efforçait alors de sauver Delahante, Sanlot et Delaage de Bellefaye, en s'appuyant sur ce qu'ils avaient été seulement adjoints à la ferme et n'avaient jamais eu le titre de fermiers généraux? Était-ce M° Lavoisier, qui risquait sa liberté et peut-être sa vie en multipliant les démarches en faveur de son père et de son mari?
Aucun indice ne faisait connaître aux accusés le jour de leur comparution devant le tribunal révolutionnaire; tous pensaient cependant que leur dernière nuit allait s’écouler. C'est à ce moment, sans doute, que Lavoisier écrivit à son cousin Augez de Villers la lettre suivante, monument précieux de sa pensée suprême, où se montrent le légitime orgueil du savant qui a renouvelé la science, la tristesse amère du juste frappé d'une condamnation inique, le calme profond d’une conscience sûre d’ellemême :
« J'ai obtenu, écrit-1l, une carrière passablement longue, surtout fort heureuse, et je crois que ma mémoire
L'Archinat.; We 8028180.
sera accompagnée de quelques regrets, peut-être de quelque gloire. Qu'aurais-je pu désirer de plus? Les événemens dans lesquels je me trouve enveloppé vont probablement
m'éviter les inconvéniens de la vieillesse. Je mourrai tout
entier, c'est encore un avantage que je dois compter au nombre de ceux dont j'ai joui. Si j'éprouve quelques sentimens pénibles, c'est de n'avoir pas fait plus pour ma famille, c'est d'être dénué de tout et de ne pouvoir lui donner ni à elle ni à vous aucun gage de mon attachement et de ma reconnaissance.
« Il est donc vrai que l'exercice de toutes les vertus sociales, des services importans rendus à la patrie, une carrière utilement employée pour le progrès des arts et des connaissances humaines ne suffisent pas pour préserver d’une fin sinistre et pour éviter de périr en coupable!
«Je vous écris aujourd hui, parce que demain il ne me serait peut-être plus permis de le faire, et que c'est une douce consolation pour moi de m'occuper de vous et des personnes qui me sont chères dans ces derniers momens. Ne m'oubliez pas auprès de ceux qui s'intéressent à moi, que cette lettre leur soit commune. C’est vraisemblablement la dernière que je vous écrirai.
Ce LAVOISIER 2)
Pendant son séjour à la Conciergerie, 1l reçut un dernier hommage de la part de modestes savants, impuissants à le sauver. Le Lycée des arts, établissement libre d'instruction fondé en 1793 par Charles Désaudray, enyoya à la Conciergerie une députation chargée de remettre
1. Cette lettre a été publiée pour la première fois en 1818 par le littérateur Dusaulchoy : Mosaïque littéraire et poétique, 2 vol. in-12. Elle à été réimprimée dans l’'Amateur d'autographes 1863, p. 162, et dans les Mélanges bibliographiques du bibliophile Jacob, p. 141.
à Lavoisier, le plus illustre de ses membres, un témoignage d’admiration. Était-ce une couronne, une palme? aucun document ne le précise, rien ne nous fait connaître les noms des citoyens qui venaient courageusement s’incliner devant le proserit; mais le fait, mis en doute par quelques biographes, est attesté par les publications du Lycée des arts de l’an IV et de lan VI, et le rapport de Lakanal du 4 vendémiaire an IV”.
Les prisonniers étaient réintégrés dans leurs chambres depuis une heure environ, quand un guichetier, les appelant individuellement par leurs noms, remit à chacun d'eux une copie de l'acte d'accusation, d'une écriture fine, peu lisible : ils s’efforçaient en vain de la déchiffrer, l’ordre leur fut donné d'éteindre leur lumière. Sur les trentedeux fermiers généraux incarcérés, vingt-huit dormirent leur dernière nuit : moins de vingt heures après ils auront cessé de vivre.
À peine le jour était levé, le 19 floréal an IT (8 mai 1794), que tous les prisonniers furent réunis au greffe, fouillés avec rigueur et: dépouillés de tout ce qu’on leur avait
1. Il n’est cité ni par Fourcroy, ni par Lalande, ni par Cuvier. Le premier des biographes de Lavoisier qui en parle est Desessarts dans ses Siècles littéraires. Néanmoins il est prouvé par les documents émanés du Lycée des arts. Dans son Annuaire pour l’an VI, on lit : « Ce n’étoit pas assez” pour le lycée d’avoir porté à Lavoisier dans les fers, les consolations de l'amitié et de n'avoir pas craint d'aller couronner sa tête vénérable au moment où elle alloit tomber sous la hache des bourreaux... (p. 89) » et plus loin, la liste des membres décorés porte le nom de Lavoisier aveccette mention : « Couronné par le Lycée, la surveillé de sa mort, à la Conciergerie. » Un rapport de Lakanal du 4 vendémiaire an IV, fait en faveur du Lycée des arts, renferme les phrases suivantes : « Lorsque le sang de l'innocent couloit par torrents débordés, il osoit rappeler les cœurs à l'humanité, il consoloit publiquement et adoptoit les enfans des victimes, il couronnoit Lavoisier dans les fers et refusoit une palme aux décemvirs. »
Enfin une cantate de Charles Désaudray de l’an IV, sur la mort de Lavoisier porte cette note : « Le Lycée des arts lui a décerné une couronne trois jours avant sa mort, et la lui a portée à la Conciergerie. »
laissé la veille : montres et bijoux. Dans la liste des objets remis le lendemain au greffe du tribunal révolutionnaire par le concierge Richard, on peut lire : « Plus une montre d'argent du nom de Berthoud, n° 2433, et une petite clef d’or qu'il a déclaré appartenir à Lavoisier, condamné à mort. » Déjà condamnés avant le jugement, préparés pour l’échafaud, ils furent conduits au nombre de trente et un dans une salle attenante à la salle du tribunal. L'un deux, Verdun, protégé par Robespierre, avait été emmené dans l’intérieur de la Conciergerie. Fouquier, d’un trait de plume, avait rayé son nom sur la liste annexée au décret du 16 floréal et l'avait supprimé dans Pacte d'accusation’. Les défenseurs officieux furent introduits ; ils étaient au nombre de quatre; un quart d’heure seulement leur fut accordé pour conférer avec les accusés d’une affaire qui leur était inconnue; ils reçurent bientôt l’ordre de se retirer, le tribunal venait d’entrer en séance.
Il était dix heures. Les accusés, libres et sans fers, dit ironiquement le formulaire imprimé du procès-verbal du jugement, furent conduits dans la salle du tribunal et prirent place sur les gradins. L’audience était présidée par Coffinhal, vice-président du tribunal, assisté de deux juges, Étienne Foucault et François-Joseph Denizot; chacun était assis à une table particulière sur laquelle se trouvaient une bouteille et un verre; près d’eux, Gilbert Liendon, substitut, remplissait les fonctions d’accusateur public ; le greffier était Anne Ducray. Devant les gradins des accusés, le banc des jurés, où siégeaient Leroy, autrefois marquis de Montflabert, aujourd’hui affublé du nom de Dix-Août, le coiffeur Pigeot, le luthier Renaudin, le
1. D'après la Biographie des contemporains d'Arnaud, Billaud-Varennes avait épousé une fille naturelle de Verdun.
joaillier Klispis, le vinaigrier Gravier, Auvray, employé aux diligences, avec Desboisseaux, Thoumin, Garnier,. Gemond, Devèze et Ganey ‘. En face des juges, les défenseurs officieux : Chauveau-Lagarde, Guesde, Guyot et La Fleutrie. Le défenseur de Lavoisier, Sézilles, ne parut pas à l’audience. Des gendarmes, baïonnette au bout du fusil, entouraient les gradins des accusés ; une foule nombreuse assistait aux débats.
A l'ouverture de l'audience, Coffinhal fit subir aux accusés un bref interrogatoire, semblable à celui de la veille; de plus, il demanda à chacun s'il était noble et ce qu'il avait fait depuis la Révolution : « Les jurés, les juges eux-mêmes se permirent de tourner en dérision plusieurs réponses et de donner à d’autres l'interprétation la plus cruelle et la plus fausse ?. » Les interrogatoires durèrent une heure et demie. La séance fut suspendue pendant vingt” minutes. À la reprise, le greffier donna lecture de l'acte d'accusation, puis le substitut Liendon posa une question qui ne fut pas comprise des accusés. Sanlot, interpellé par le président, répondit qu'ayant été seulement adjoint et ayant quitté la ferme depuis plus de dix ans, 1l n'était pas en mesure de répondre; Delaage déclara s’en référer au mémoire justificatif. Coffinhal s’adressa alors à Saint- Amand : « Voyons si M. de Saint-Amand, qui gouvernait si despotiquement la ferme générale, se trouvera plus en état de répondre. » Saint-Amand fit remarquer qu'il ne comprenait pas la question posée par l’accusateur public; alors Liendon déclara l’abandonner et reprocha aux fermiers généraux d’avoir présenté au ministre de faux états
L.,Denizot et Desboisseaux furent mis à mort le 11 thermidor comme complices de Robespierre. Dix-Août, Renaudin, et Garnier, compris dansle procès de Fouquier-Tinville furent exécutés avec lui; Ganey fut acquitté et mis en
liberté. Coffinhal fut guillotiné le 18 thermidor an II. 2. Mémoires de E.-M. Delahante.
des produits du dernier bail pour servir de base au prix de celui qu'ils proposaient à l'État. A cette inepte accusation il était facile de répondre, comme le fit Saint-Amand, que le prix des baux se réglait d’après les états dressés dans les bureaux du ministère, et non d’après ceux qu'établissait la ferme. Coffinhal l’interrompit violemment, et signifia aux accusés d’avoir à répondre par out et par n0n ; le tribunal était décidé à juger sans désemparer et ne leur permettrait pas d'entrer dans des détails qui leur feraient gagner du temps. Toute défense personnelle ou collective était interdite; les financiers comprirent qu'aucun d’eux n échapperait à la mort. Un seul, Didelot, conserva l’espoir jusqu’au dernier moment. Chargé de la liquidation de la régie des domaines, il sortait chaque matin de l'Hôtel des fermes et n’y rentrait que le soir à neuf heures; un gardien l’accompagnait. Didelot n'avait pas été compris dans le transfert des prisonniers et aurait pu facilement se soustraire à la surveillance de son gardien. Il eut la paiveté de consulter Dupin, qui lui avait assuré qu'il serait acquitté et ainsi débarrassé de toute surveillance; il vint donc, tout confiant, se constituer prisonnier à la Conciergerie; depuis quatorze ans, il avait cessé d’appartenir aux fermes. | |
Au moment où Coffinhal enlevait la parole à Saint- Amand, Liendon se leva pour donner lecture d’un décret de la Convention rendu le jour mème; trois accusés, Delahante, Sanlot et Delaage de Bellefaye, étaient mis hors des débats, comme n'ayant qu'été adjoints et n'ayant signé aucun des baux incriminés. Ce décret avait été provoqué par Dobsen. Après s'être en vain adressé à Fouquier-Tinville, qui refusa de les rayer de son acte d'accusation, quoiqu'ils ne fussent pas compris dans le décret du 16 floréal, Dobsen avait couru chez Dupin, l'avait entraîné au comté
de sûreté générale, qui rédigea rapidement son rapport. Dupin en toute hâte, et c’est le seul acte qui lui fasse honneur, avait présenté à la Convention, obtenu sans discussion et transmis au tribunal le décret sauveur. Les trois adjoints furent emmenés, pâles, défaits, tremblants d’émotion, partagés entre la joie de vivre et la douleur de laisser sur les bancs leurs amis, leurs parents. Delahante y comptait ses beaux-frères, les Parceval, et de Bellefaye était séparé de son père, qui, en ce moment, eut la joie dernière de voir son fils échapper à la mort *.
À peine les adjoints étaient-ils éloignés (il était une heure) queLiendon, après quelques questions insignifiantes, prononça son réquisitoire, tout empreint de la rhétorique violente et ampoulée de l’époque. Après avoir rappelé les différents genres d’exactions et de concussions, les avoir démontrés, dit le Bulletin du tribunal révolutionnaire, d'une façon succincte et touchante, il conclut que la mesure des crimes de ces vampires était au comble, qu’ils réclamarient vengeance, que l’immoralité de ces êtres était gravée dans l'opinion publique, et qu'ils étaient les auteurs de tous les maux qui pendant quelque temps avaient affligé la France”. Ensuite les défenseurs furent entendus : vaine apparence de légalité! Que pouvait être la plaidoirie de ces quatre défenseurs qui avaient à parler pour vingt-huit. accusés, avec lesquels ils avaient pu s’entretenir à peine un quart d'heure! Hallé fit mettre sous les yeux du tribunal le rapport qu’il avait rédigé au nom du bureau de consultation, le tribunal dédaigna d’en prendre connaissance; c'est peut-être alors que Coffinhal prononça ces paroles
1. Les mémoires de E.-M. Delahante, qui nous ont fourni les principaux éléments de ce récit, ne donnent plus aucune indication sur la fin de cette journée; pour le reste de l'audience, nous n'avons d’autres sources que
les pièces officielles et le Bulletin du tribunal révolutionnaire. 2. Bulletin du tribunal révolutionnaire, 4e partie, nos 78 à 81.
tristement célèbres : « La République n’a pas besoin de savants, 1l faut que la justice suive son cours ‘ .»
La condamnation n’était pas douteuse; les jurés, disonsle pour l'honneur de l'humanité, étaient sans doute convaincus de la culpabilité des fermiers généraux, proclamée par le rapport de Dupin et par le décret de la Convention après un examen de comptes qui avait duré plus de cinq mois. Mais le tribunal révolutionnaire n'avait pas le moyen de frapper des crimes de concussions commis avant la Réwolution. Quel article de loi pouvait être invoqué contre les fermiers généraux, à quel titre demander une condamnation? Le génie retors de Coffinhal, ancien procureur au Châtelet, suppléa au silence de la loi par la forme qu'il donna aux questions posées au jury :
« A-t-1l existé un complot contre le peuple français tendant à favoriser par tous les moyens possibles les ennemis de la France, en exerçant toute espèce d’exactions et de concussions sur le peuple français, en mêlant au tabac de l’eau et des engrédiens nuisibles à la santé des citoyens, en prenant 6 et 10 pour 100, tant pour l'intérêt des différents cautionnements que pour la mise des fonds nécessaires à l'exploitation de la ferme générale, tandis que la loi n’en accorde que quatre, en retenant dans leurs mains des fonds qui devaient être versés au trésor national, et en pillant et volant par tous les moyens possibles le peuple et le trésor national, pour enlever à la nation des sommes immenses et nécessaires à la guerre contre les despotes soulevés contre la République et les fournir à ces derniers? »
Ainsi Coffinhal avait l’infamie d’accuser, sans aucun indice, les fermiers généraux de complicité avec l'étranser, crime digne de la mort; il inventait des accusations nouvelles dont ne parlaient ni le rapport de Dupin ni le