‹ Law, son système et son époqueChapitre 14 sur 29 · Forbonnais, Recherches sur les finances · texte numérisé non relu

Forbonnais, Recherches sur les finances

mettre d'accord. » Et là-dessus, le courtier, entraînant les champions dans son échoppe, leur donne du papier en échange du sac d'or. Ce beau trait fit tant d'honneur au généreux industriel , que l'histoire a conseiTé son nom : il s'appelait Véron. Des ruses inouïes, employées pour remuer les fonds, déterminaient des fluctuations imprévues et terribles, abîmant les uns , enrichissant les autres du matin au soir. Des émissaires , à la solde des grands agioteurs , se répandaient dans les groupes sous toutes sortes de déguisements pour jouer des rôles appris à l'avance. A des signaux convenus , tels qu'un coup de cloche , un coup de sifflet , une draperie déployée à une fenêtre , ils débitaient des nouvelles vraies ou fausses, affichaient la crainte ou l'enthousiasme, offraient d'acheter ou de vendre à tous prix. Ces manœuvres effrontées, coïncidant avec les efforts d'un gouvernement absolu pour provoquer la hausse, poussèrent et soutinrent pendant quinze jours à 20 000 livres, des titres dont la valeur nominale était de 500 livres. Tel qui, dans les derniers mois de 1718, aurait employé 20000 livres en espèces à acheter de ces billets d'État qui furent convertis en actions, aurait pu réaUser 2 millions en or à la fin de 1719.

Les Mississipiens.

Il n'est pas étonnant qu'au milieu d'un tel pillage , les gens à la main prompte et audacieuse aient acquis des fortunes extravagantes. La liste dés Mississipiens (c'est le nom qu'on donnait vulgairement aux actionnaires enrichis) a conservé les noms de plus de cent personnes qui ont gagné, pendant la durée du Système, au delà de 20 millions.

Une dame Chaumont , de î>Jamur , venue en solliciteuse pour un procès qui la menaçait de ruine, gagne plus de 100 millions dans la rue Quincampoix. Vincent Leblanc, spéculateur riche d'ancienne date, n'est pas moins heureux. André, flls d'un peaussier deMontelimart, abîmé de dettes en 1718, et tellement décrié qu'un de ses créanciers avait offert 10 000 livres de billets signés par lui pour un déjeuner, se trouve possesseur de 70 millions en 1720. Dupin, domestique du banquier Tourton, se relire avec 50 millions. Un Savoyard, commissionnaire et frotteur de son métier primitif, se faisant appeler Chambéry, du lieu de sa naissance, et suivant l'iisage de ceux qui n'avaient pas même de nom , amasse 40 miUions et prétend acheter une charge de secrétaire du roi; ce qu'il ne peut effectuer en raison de son

origine. Un garçon de cabaret, nommé Gabriel Bourdon, réalise 30 millions, passe en Angleterre, et revient après le Système jouer à Paris le rôle de milord, avec un équipage et des domestiques anglais. Moins bien avisé, un abbé Duval gagne 18 millions et se ruine en folies. Un changeur, nommé Lamothe , nanti de 20 millions , a la malheureuse idée de faire un trafic illicite sur les monnaies, et il est envoyé aux galères. Plusieurs Anglais, admis à l'intimité de Law, enlèvent à la France des sommes colossales.

Industries nouvelles.

Au-dessous de cette catégorie dont les bénéfices se comptent par dizaines de millions, une multitude de personnes réaUsèrent en peu de mois des gains supérieurs à ce qu'aurait pu leur procurer, dans lem^s professions respectives, une existence entière de travail et d'économie. Souvent des fortunes inespérées étaient le prix des plus humbles services. Par exemple , « un savetier, qui travaillait sous quatre planches dans la rue Quincampoix, s'avisa de métamorphoser sa petite hutte en bureau, qu'il garnit de plusieurs tabourets pour faire asseoir des femmes attirées par la curiosité. Voyant que cette idée lui réussissait, il abandonna son état pour fournir des plumes et

du papier dans des opérations qu'on venait faire dans sa boutique. Ce nouveau métier, joint à la rétribution de ses petites sellettes , lui a valu jusqu'à 200 livres par jour dans le fort des négociations *. »

Plusieurs individus, incapables de spéculer pour leur propre compte, offraient du papier et des crayons , et tendaient leur dos à ceux qui avaient des calculs à faire. Parmi ces pupitres ambulants, quelques r uns acquirent de la vogue, soit .pour la jovialité de leur esprit, soit pour les facilités qu'offrait leur conformation. Un petit bossu gagna 150 000 livres à ce métier. Un soldat, d'une ampleur d'épaules extraordinaire, reçut assez de petits billets pour se libérer du service et se retirer dans un joli domaine. Un gentilhomme, nommé de Nanthia , vécut fort largement de la même industrie , en dépit de sa noble famille.

Beaucoup de petits marchands et d'ouvriers quittaient le comptoir ou l'atelier pour faire le courtage : c'est ainsi qu'ont commencé bon nombre de ceux qui sont devenus des capitahstes. Les variations étaient si brusques et si tranchées, qu'un agent envoyé sur la place pour réaUser 10000 livr. pouvait fort bien en trouver 11 000 ou 12 000, et profiter de la différence, puisqu'il ne restait aucune

i. Duhautchamp.

trace de ces transactions faites entre des inconnus.

Un des plus étranges caprices de la fortune s'adressa à un homme qui ne le méritait guère. Il se nommait Dalesme , et était fils d'un conseiller au parlement de Bordeaux. Sans ressources à Paris, après une jeunesse pleine des plus sombres orages, il capta la confiance d'un banquier qui lui remit des papiers dont il devait rendre 17 000 livres. Dalesme traita avec le fils d'un limonadier chez qui se rassemblaient les principaux agioteurs; mais celui-ci, brouillé avec la justice, disparut sans payer. Le banquier soupçonnant son mandataire de connivence avec le voleur, menaça de le faire pendre. L'affaire était d'autant plus grave pour Dalesme, qu'il travaillait sous un faux nom, ayant été condamné à mort à Bordeaux pour avoir fait assassiner son père. Le Bordelais prend la fuite en désespéré, et, chemin faisant, rattrape le premier fugitif. Il remet la main sur les papiers, revient à Paris, profite d'une hausse de 100 pour 100, qui s'était déclarée pendant un intervalle de quelques jours, rentre d'une façon triomphante chez le banquier en lui rendant ses 17 000 livres, et reste enfin possesseur d'une pareille somme avec laquelle il travaille pour son propre compte. Ce Dalesme s'enrichit dans le Système et mourut possesseur des plus belles terres du comtat d'Avignon. On

ne découvrit son histoire qu'après sa mort, bien que la ville de Bordeaux eût fait élever une pyramide pour appeler Texécration publique sur le parricide.

Pluie d'or à la cour.

Une entreprise comme celle de Law, dans un pays tel qu'était alors la France, avait besoin d'appuis nombreux et puissants. Au milieu de ces mendiants dorés et titrés qu'on appelle des courtisans, l'auteur du Système, dit Saint-Simon, avait pour tout le monde l'abord gracieux et la main facile. « Il tenait par son papier un robinet de finances qu'il laissait couler à propos sur qui le pouvait soutenir. »> Il enrichissait les grands personnages en leur apprenant à manœuvrer dans la rue Quincampoix; il gratifiait le vulgaire des seigneurs par des largesses directes. Dans le grand coup de main qui suivit l'afTaire du remboursement des rentes, le duc de Bourbon gagna une vingtaine de millions, avec lesquels il paya ses dettes et se remit à flot ; et on assure que le total de ses bénéfices en deux ans dépassa 60 millions. Le duc d'Antin eut pour sa part 12 millions. Le prince de Conti, que Law n'admettait pas à ses confidences, n'ayant tiré que 4 millions et demi, montra de l'humeur et se jeta dès lors dans une opposition qui devint trèsnuisible au Système. Les favoris du régent, notam-

ment le marquis de Lassé , le maréchal d'Estrées , le duc de Laforee, M*"' de Vérue, recueillirent force millions. Ce que Dubois s'adjugea, personne ne le sut jamais : il puisait à discrétion dans les caisses. Bref, tout le monde, à la cour, demanda, joua, gagna et gaspilla : la fureur d'amasser et de jouer fut une sorte de contagion à laquelle résistèrent seulement, parmi les grands personnages, le chancelier d'Aguesseau, les maréchaux de Villeroy 'et de Villars, les ducs de Saint-Simon et de La Rochefoucauld.

Que Law, étranger à la cour , en butte à des machinations perfides, sans autre appui que son propre génie , ait fait de grands sacrifices pour conquérir une clientèle , cela se conçoit : mais les prodigaUtés du régent sont inexcusables. Elles ont contribué notamment au discrédit du Système. Quelle confiance les gens sensés pouvaient-ils prendre en ces feuilles de papier qu'on voyait voltiger au souffle capricieux de la faveur? « On n'entend plus parler que de millions, dit dans ses curieuses lettres la princesse palatine, mère du régent; mon fils m'a donné 2 millions en actions que j'ai distribués dans ma maison. Le roi a pris aussi pour sa maiion quelques millions; toute la maison royale en a reçu, tous les enfants de France, les petits-enfants de France et les princes du sang. » Au départ pour la guerre d'Espagne, une large distribution

d'actions et de billets est faite aux officiers supérieurs et secondaires. Le régent augmente de 130000 livres la pension de sa mère : il accorde 60 000 livres de pension au comte de La Marche, fils du prince de Conti, âgé à peine de trois ans. Comme s*il avait enfin trouvé ce secret de faire de l'or, qu*il avait cherché dans sa jeunesse, il ne sait résister à aucun de ceux qui sollicitent de lui une augmentation de traitement ou de pension. Outré de ces désordres , le duc de Saint-Simon exhale sa vertueuse indignation dans une page qu'il termine ainsi : « Voyant tant de déprédations et nulle vacance à espérer , je demandai à M. le duc d'Orléans d'attacher 12 000 livres en augmentation d'appoin^ tcmentB à mon gouvernement de Senlis, qui ne valait qtie 1000 écus, et je l'obtins sur-le-champ. «

Le luxe.

A quoi servirait la richesse si ce n'est à jouir él à paraître? Le débordement de valeurs, les unes réelles, les autres fictives, mais ayant toute la puissance de l'argent , développa un luxe effréné. 11 y eut un moment où les Parisiens semblaient être les acteurs d'une immense féerie. Comme par des changements à vue incessamment renouvelés , on voyait des gens de peu ou de rien pourvus tout à coup de palais magnifiques , de terres titrées , de

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charges importantes, avec les accompagnements ordinaires de la grande opulence , laquais et parasites, chevaux et maîtresses. Les maisons neuves sortaient de terre ; les vieilles maisons se rajeunissaient comme par enchantement. A rintérieur, les ameublements étaient splendides. L'or et l'argent , relevés par le travail des meilleurs artistes, y étaient prodigués d'une manière éblouissante. Pour s'en faire une juste idée, il faut hre la déclaration royale du 18 février 1720 qui, pour mettre un terme à l'inutile consommation des matières précieuses, défend aux orfèvres de fabriquer, vendre ou exposer « aucuns balustres , bois de chaises, cabinets, tables, bureaux, guéridons, miroirs, brasiers, chenets, grilles, garnitures de feu et de cheminée, chandeliers à branches, torchères, girandoles, bras, plaques, cassolettes, corbeilles, paniers, caisses d'orangers, pots à fleurs, urnes, vases, pelotes, buires, seaux, cuvettes, carafons, marmites, tourtières, casseroles, flacons ou bouteilles, surtouts pour mettre sur les tables, pots à huile , plats par étages inventés pour servir les fruits , et tous autres ouvrages de pareille qualité , en argent , ou auxquels il y aura de l'argent appliqué. >» En entrant dans un salon meublé de la sorte, ne devait-on pas se croire transporté au Mexique , sous le règne de Montézuma ?

Indépendamment des voitures pubhques, dont le

nombre dut être augmenté de plus de douze cents, il y avait dans les rues, surtout dans celles qui aboutissaient au quartier Quincampoix, un encombrement de beaux équipages. Il est vrai qu'assez souvent ces équipages étaient remplis par ceux qui avaient couturpe de monter devant ou derrière. Plusieurs anecdotes à ce sujet ont égayé le public. La mère du régent parle d'un laquais enrichi qui de temps en temps montait derrière sa propre voiture par distraction. Le cocher de Law présente un jour à son maître deux garçons de bonne mine, en disant : « Je vous quitte, monsieur; il vous faut un cocher pour me remplacer. En voici deux que je connais et dont je vous réponds. Choisissez , je prends l'autre pour moi. » Ces nouveaux maîtres qui se connaissaient en livrées, tenaient à bien faire les choses. On en peut juger par l'ordonnance du 25 décembre, qui fait défense aux domestiques, sous peine de carcan et de prison, de porter des galons trop larges, ni vestes de soie, ni velours, ni boutons d'argent massif.

Quant au luxe des habits , il faut laisser parler Duhautchamp. « La rue Saint-Honoré , dit-il, qui ci-devant aurait fourni de quoi vôtir superbement la France et ses voisins , se trouvait alors comme épuisée. On n'y voyait plus de velours ni d'étoffes d'or. Le commencement de l'hiver avait emporté tout ce qui s'en était trouvé dans les magasins.

Cette saison , si triste d'ailleui's , avait du temps du Système plus d'éclat et de brillant que le plus beau printemps d'aujourd'hui , soit par les habits de velours de toutes les couleurs , doublés de tissus d'or et d'argent, soit par les galons et les broderies magnifiques; quant aux pierreries, leur éclat éblouissait les yeux aux cours et aux spectacles. » L'usage des diamants , des pierres précieuses et des perles devint en effet tellement immodéré qu'on crut devoir interdire d'en porter, si ce n'est en vertu d*unc permission spéciale, sous peine de confîsca* tion et de 10 000 livres d'amende.

Les fêtes , les spectacles , les plaisirs se multi-^ plièrent de manière à enivrer cette société frivole* « Croira-t-on, dit Duliautchamp, qu'il y a eu des agioteurs qui jouaient familièrement au piquet les billets de 10 COO livres, tout comme s*ils badinaient aux pièces de 10 sous? » Un Mississipien mélomane, nommé Denis Leriche*, épouse une artiste , et tient constamment table ouverte pour les

chanteurs et les chanteuses de l'Opéra. Le munitionnaire Fargès se mariant en secondes noces, en même temps que ses deux filles et sa nièce , célèbre ces quatre unions par une fête princière dont son château de Montfermeil est le théâtre. Pendant huit jours, les mets les plus rares, les vins les

1 . C'est probablement le même qui a acquis depuis une sorte de fcélébrité sous le nom de La Popiinièrc.

plus exquis sont servis avec une profusion extraordinaire : des chœurs composés des plus habiles musiciens , des symphonies pour inviter à la danse, se succèdent incessamment ; et pendant les nuits, les appartements, les jardins, le parc sont illuminés par une quantité prodigieuse de flambeaux de cire blanche.

Un Mississipien qui, sans être le plus riche, éclipsa tous les autres par le charme du bon goût et des belles manières , fut un ancien artiste peintre en paysage. Duhautchamp , qui Ta connu, en parle sans le nommer, comme par une sorte de respect. « Il porta la magnificence si loin, que la plupart des faits qu'on en raconte paraissent fabuleux. Son hôtel à Paris, ses jardins, ses meubles précieux, ses équipages, la multitude de ses domestiques de tous degrés et professions, l'égalèrent aux plus grands princes.... Certain joaillier assure lui avoir fourni pour plus de 3 millions de pierreries , non compris le beau diamant du comte de Noce , qu'il paya 500 000 livres, et une boucle de ceinture , qu'un juif lui vendit pour la môme somme.... A l'égard des meubles précieux , étant connaisseur et de bon goût , il avait si bien choisi le tout que , pour se faire une idée de la magnificence de ses appartements , il faudrait avoir recours aux descriptions qu'on fait des anciens palais des fées. Peu content de 4000 marcs de vaisselle d'argent et de 24 g

vermeil qu'il avait fait faire d'abord, il trouva le setret d'enlever de chez Forfévre celle qu'on y achevait pour le roi de Portugal , sous prétexte que les agents de ce prince avaient manqué d'exactitude pour le payement. Outre cette prodigieuse vaisselle de table, il se meubla en guéridons, miroirs, brasiers, caisses d'orangers, pots à fleurs, etc. Enfin, toute sa batterie de cuisine n'était que d'argent, sans en excepter les pots de chambre. Quant aux tapisseries, on doit se figui-er que tout ce qu'il y a de plus précieux en ce genre , il l'enleva. Il n'avait pas moins de quatre-vingts chevaux dans ses écuries : ses équipages égalaient ceux du grand sultan.

« Le nombre de ses domestiques était de près de quatre-vingt-dix, parmi lesquels il faut comprendre intendant, secrétaires, maître d'hôtel, chirurgien , valets de chambre , tapissiers , quatre demoiselles en qualité de femmes de chambre , et pour ses écuyers quatre laquais d'une naissance bien au-dessus de celle du maître.... Même quand il allait manger hors de chez lui, il faisait servir sa table aussi somptueusement que s*il eût été présent...*. Elle fut des plus exquises, princîipalement pendant toute l'année 1720. Il y fut servi des nouveaux pois qui avaient coûté cent pistolesle litron.... Rien n'y manquait de tout ce que le gourmet le plus voluptueux pourrait imaginer; Les desserts

qu'on y seiTait étaient de nature à surprendre les plus experts machinistes. De gros fruits qui auraient trompé les yeux les plus clairvoyants étaient si artistement travaillés , que , quand quelqu'un , étonné de voir un beau melon en hiver, s'avisait de le toucher, il en rejaillissait sur-le-champ plusieurs petites fontaines de différentes sortes de liquem's spiritueuses, qui charmaient l'odorat, pendant le temps que le maître du logis, appuyant le pied sur un ressort imperceptible , faisait faire à ime figure artificielle le tour de la table pour y verser du nectar aux dames devant qui il la faisait ari'éter. Enfin, dit en terminant Duhautchamp, je doute fort que les fameux festins d'Antoine et d'Auguste, si vantés dans l'histoire, eussent quelque chose de plus recherché que ceux que se faisait un plaisir de donner notre heureux milUonnaire. »

La bombance^

Les gains faciles avaient généraUsé les habitudes de bombance. On mangeait beaucoup plus ; et chacun suivant sa classe apportait plus de prétentions dans le choix des aUments. Les Parisiens étaient peu disposés à la mortification lorsque vint le carême de 1720. Jamais la consommation de la viande ne fut plus considérable : elle manqua dans les boucheries, où son prix courant s'éleva de 10 à

14 SOUS la livre. « Le nombre de ceux qui mangeaient de la viande sans nécessité et par abus scandaleux, dit Buvat à la date du 27 mars, était si excessif, qu'en huit jours il s'était consommé plus de huit cents bœufs, sans compter quatre fois autant de moutons, sans compter les veaux, les volailles et le gibier, comme si l'on eût été dans le temps du carnaval. » Chez quelques parvenus on faisait des repas homériques. La dame Chaumont recevait tant de monde dans son château d'Ivry, qu'on y consommait par jour un bœuf , deux veaux, six moutons, et le reste à proportion.

Sur les instances du clergé, ordre fut donné à la police de redoubler la surveillance qu'elle exerçait sur les marchands de comestibles pendant les joui's d'abstinence. Ceux-ci, ne pouvant exploiter leur industrie chez eux, s'entendirent avec les domestiques des grandes maisons, qui n'étaient pas expo-^ sées aux visites domiciliaires. Ils préparaient les mets défendus dans les cuismes des hôtels particuliers, et les faisaient porter en ville par les valets en livrée ou par les soldats de garde à la porte des grands seigneurs. La ruse ayant été découverte, on prit des mesures sévères pour la réprimer. Par ordre du lieutenant de police en date des derniers jours de février 1720, « défense est faite aux marchands traiteurs de se réfugier dans aucune maison royale ou privilégiée, ni dans aucun hôtel, pour y

SON SYSTÈME ET SON ÉPOQUE. JOi

apprêter, vendre ou débiter aucune sorte de viande, sous peine de six mois de prison, de déchéance de la maîtrise et de ^000 livres d'amende , payables solidairement par eux et par les cuisiniers ou autres qui leur auraient donné retraite dans lesdits hôtels ou maisons royales; et peine de galères est prononcée à l'égard des soldats surpris avec de la viande qu'ils transporteraient en fraude. >» L'ardeur du gain n'en dérouta pas moins la vigilance du pouvoir.

Les mariages.

Un des effets les plus surprenants du Système fut d'ouvrir à des parvenus à peine décrassés les rangs de la plus haute noblesse. Le duc de La Vrillière, secrétaire d'État et membre du conseil de régence, donne W' de Sainte - Hermine, sa parente, à un Lyonnais nommé Panier, qui change de nom en achetant une terre. Une des inventions de l'époque est le mariage à réméré , dont un piquant exemple est raconté en ces termes dans le journal manuscrit de l'avocat Marais : « Le marquis d'Oise, de la maison de Villars-Brancas, est entré en proposition de mariage avec une petite fille de deux ans, qui est celle d'André le Mississipien. La promesse est faite du consentement des deux familles. Le marquis doit jouir de 20000 livres

de rente jusqu'à ce que le mariage se fasse, et nr)6me en cas qu'il ne se fasse pas. S'il se fait , la dot sera de 4 millions. Les petites filles ne veulent plus avoir de poupées, et demandent des marquis d'Oise pour jouer. » Le marquis toucha la rente , et trouva sans doute dans la décadence d'André un prétexte pour faire manquer le mariage, qui n'eut pas lieu.

L'opinion publique se montra sévère poiu* un des membres de la maison de Bouillon, le comte d'Evrcîux, engagé dans une affaire de ce genre. Ce seigncîur, en pressant besoin d'argent, avait épousé la tille de Crozat l'alné, âgée de douze ans. Après la cérémonie nuptiale , la jeune épouse avait été reconduite au couvent, et le mari avait reçu 2 millions en attcîndant mieux. Vint le Système, grâce auquel le (îomte d'Évrcux gagna plus de 6 millions. 11 s'empi'essa d'aller rendre au père les arrhes qu'il en avait reçues, et il poursuivit la nullité de son mariage sous prétexte de mésalliance. Crozat, il est vrai, avait été laquais ; mais c'était un homme d'un incontestable mérite, honorablement enrichi, trèsgénéreux, et l'un des deux ou trois citoyens qui avaient offert quelques millions au milieu des embarras qui suivirent la mort de Louis XIV ; sa fille était devenue au couvent une femme accomplie : on félicita le père' et la fille d'avoir évité l'aUiance du comte d'Évreux.

Les solliciteuses.

Aux yeux de la foule ébahie, l'auteur de tant de prodiges fut pendant quelque temps un être fantastique, surhumain, im demi-dieu, en l'honneur duquel on professa une sorte de culte. L'Académie des sciences le choisit pour l'un de ses membres. On criait sur son passage : Vivent le roi et monseigneur Law !

Il était accablé de flatteries suppliantes en prose et en vers : on flattait jusqu'à ses laquais. On vit des gens prendre sa livrée pour s'introduire à la banque, ou avoir plus de crédit à la rue Quincampoix. « L'antichambre de Law , dit l'historien Duhautchamp, ne désempUssait pas de seigneurs et de dames qui paraissaient uniquement occupés du désir de faire leur cour. Rien ne paraît plus incroyable, et quiconque n'en a pas été témoin oculaire semble être en droit de regarder tout cela comme un rêve. Je me souviens à ce propos, qu'un jour, la demoiselle de Law (qui n'avait tout au plus que cinq ou six ans) s'avisa de donner un bal : tout ce qu'il y avait de distingué s'y rendit et l'on vit niême avec quelque surprise le nonce y venir des premiers, tirer sa révérence et féliciter la petite reine du bal par un baiser gracieux. » Les femmes, chose triste à dire, se distinguèrent dans ce con-

cours d'adulation et de bassesses. Duclos affirme avoir vu des femmes de qualité, montées sur le devant du carrosse de celle que TÉcossais avait présentée pour son épouse, bien qu'il ne fût pas marié*. Plusieurs traits de même genre sont rapportés dans les lettres de la douairière d'Orléans. M Law, dit-elle, est poursuivi au point qu'il n'a de repos ni jour ni nuit. Une duchesse lui a baisé la main devant tout le monde. Or, si les duchesses agissent ainsi, que lui baiseront donc les autres femmes? »

Quelques anecdotes racontées par la même princesse vont donner une idée des ruses qu'on imaginait pour parvenir jusqu'au dispensateur de la richesse. Une dame n'ayant pu se faire inviter chez M»"» de Simiane, où Law devait dîner, « passa en voiture devant la maison, et fit crier au feu par son cocher et ses laquais ! Soudain , tout le monde quittii la table pour savoir où le feu s'était manifesté. Law se présenta aussi. Dès que la dame l'aperçut , elle sauta hors de son carrosse pour lui parler. Mais Law qui devina la ruse, disparut adroitement. — Une autre dame s'étant fait conduire dans un carrosse devant l'hôtel de Law, avec intention d'y verser , criait à son cocher : Verse donc ,

1. Elle s'appelait Catherine Knowel, et était sœur du comte de Bambury.

coquin, verse! Law étant accouru pour la secourir , elle lui avoua qu'elle avait agi ainsi pour se procurer une entrevue avec lui. » Semblable au roi Mîdas, que le don de changer tout en or exposait à mourir de faim, le financier ne trouvait plus le temps d'exister. Harcelé dans les salons où il se montrait, pom'suivi dans la rue, traqué dans ses appartements par des femmes qui s'y introduisaient par force ou par ruse, et qui y restaient jour et nuit jusqu'à ce qu'elles eussent rencontré leur vietime, le pauvre Law voyait tout à coup surgir aujjrès de lui des comtesses et des marquises, même dans les instants où l'isolement lui était le plus nécessaire. La mère du régent raconte à ce sujet des choses qu'elle pouvait mander confidentiellement à ses amis d'Allemagne , mais qui ne s'écrivent pas dans un livre français.

La plus grande preuve de l'admiration inspirée par Law et de l'influence qu'il exerça sur ses contemporains, ressort des tentatives qu'on fit de toutes parts pour l'imiter. Les autres nations industrielles s'inoculèrent volontairement le vertige qui agitait la France. En Allemagne, en Hollande , et surtout en Angleterre , il se trouva des gens qui découvrirent le secret d'enrichir les particuliers en exonérant l'Etat de ses dettes, et partout on fit de cette mystification le prétexte d'un jeu effréné. Mais il serait injuste de ne pas signaler

une différence essentielle entre Law et ses imitateurs étrangers.

En Angleterre , par exemple , Tagiotage n'eut d'autre caractère que celui d'une cupidité féroce et aveugle*. Law et quelques amis qui formaient école autour de lui eurent autant de générosité que de bonne foi. Les innovations financières n'ont jamais été dans leur pensée qu'un moyen d'arriver à des améliorations politiques. Il y eut chez Law un pressentiment des réformes à accomplir, une sympathie pour la multitude qui l'élèvent, du moins par l'intelligence et la bonne intention, bien au-dessus des hommes d'Etat de son temps.

1. Londres avait en 1720 sa rue Quincampoix : c'était une longue rue appelée Exchange'Alley (l'allée du change). Dès qu'une valeur avait été cotée dans cette bourse en plein vent , des courtiers l'allaient offrir de porte en porte , non-seulement dans les villes, mais dans les campagnes, de sorte que la fureur du jeu était communiquée à la population entière. Anderson, l'historien du commerce anglais , parle en ces termes de cette frénésie contagieuse : « Des personnes de qualité des deux sexes étaient passionnément engagées dans ces duperies. Les hommes donnaient rendez-vous dans les cafés et les tavernes à leurs courtiers et brocanteurs d'actions; les dames allaient pour le même motif chez leurs mercières ou leurs marchandes de modes. Il suffisait au premier venu de louer une chambre ou une salie de café à proximité de la ruelle et d'ouvrir un livre de souscription pour quelque chose que ce fût, touchant de près ou de loin au commerce, aux manufactures, à des plantations ou à quelque invention supposée , en ayant soin de les faire annoncer la veille dans les journaux, et il avait chance de placer en peu d'heures pour

Law réformateur.

« La pensée dominante de Law, dit le comte de La Mark, fut de supprimer les frais et les iniportunités de la maltôte, qui gênaient la communication d'une province à l'autre , et de substituer à la place une liberté qui encouragerait le commerce en soulageant le peuple. »

Il entreprit donc d'établir l'unité et l'égalité de l'impôt , en remplaçant les taxes multiples et arbitraires par un denier royal , proportionnel aux facultés de chacun. Ce programme , inspiré par la dîme royale de Vauban, eut un commencement

plusieurs millions de ses actions imaginaires. La confusion était si grande dans la foule ù'ExcUange-AUey ^ que souvent une même valeur variait de dix pour cent d'un bout de la rue à l'autre. »

Le principal aliment de l'agiotage, c'étaient les titres de la compagnie de la mer du Sud, qui, indépendamment de son commerce, spéculait sur ramortissement d'une partie des dettes de l'État. Son capital d'émission s'éleva à 950 millions de francs (38 millions sterling), somme énorme, que le charlatanisme décupla, puisque certaines actions de 100 livres sterling montèrent jusqu'à 1000 livres. Le liaut prix de ces actions les rendant inabordables pour les petites bourses, on imagina une foule d'opérations secondaires. La seule année 1720 vit éclore à Londres plus de deux cents compagnies , dont la moitié parvint à s'accréditer et à lancer son papier. Quelques entreprises allèrent au delà des nues. Par exemple, une compagnie d'assurances contre rincendie, pour vulgariser ses actions, les abaissa à 2 schellings 6 deniers (environ 3 francs). Elles montèrent à 8 livres (200 francs).

d'exécution dans FÉlection de Saintes, où deux cent soixante-dix paroisses furent inventoriées par l'intendant de la Rochelle. On trouva moyen d'entraver l'expérience. Law égalisa du moins les charges pubhques, autant que possible, en faisant rembourser par la compagnie des Indes les sommes reçues pour affranchissements d'impôts; après quoi on put révoquer, par arrêt du 19 février, toutes les immunités existantes. Remise fut faite, en même temps, aux contribuables nécessiteux, de 80 millions de taxes arriérées.

Le ministre Pontchartrain disait à Louis XIV : « Quand il plaît à Votre Majesté de créer un office. Dieu crée un sot pour l'acheter. » C'est en vertu de* cette maxime qu'on avait battu monnaie pendant trente ans, en vendant au premier venu le droit d'intervenir dans les transactions privées. Les offices de commerce étaient peut-être aussi nombreux à Paris que les commerçants. Il y avait par centaines des jurés auneurs de toile , des contrôleurs de toutes sortes de suifs , des visitem^s de toutes sortes d'huiles, des jurés botelem^s de foin, des mesureurs de charbon, des commissaires aux empilements de bois, des visiteurs, marqueurs et mesureurs de bois ouvrés et à bâtir, des marqueurs de papier, des chableurs de ponts et pertuis , des jurés hongrieurs , des jurés crieurs d'enterrement, des vérificatem's de franc-salé, des

langueyeurs de cochons, des inspecteurs pour le bœuf, pour le veau, pour le mouton, pour la volaille, pour la marée, ayant chacun leur spéciaUté. Il y avait , surtout pour le commerce des boisr sons , une innombrable phalange de visiteurs , de jaugeurs, de gourmets, de déchargem-s, de rouleurs de tonneaux, de débàcleurs, etc., avec des contrôleurs pour inspecter ceux qui dégustaient, jaugeaient, déchargeaient, roulaient et débâclaient. Au fond, tous ces officiers n'étaient pas autre chose que des rentiers qui intervenaient d'autorité dans les ventes et achats, afin de recouvrer Tintérêt de la somme qu'ils avaient avancée au gouvernement.

Du mois de septembre 1719 au mois d'avril 1720, Law dicta une série d'ordonnances tendant à l'abohtion , avec indemnité , de toutes ces taxes vexatoires. Par exemple, la suppression des charges et offices créés sur les ports, quais, halles et marchés de Paris ^ fit baisser immédiatement de 30 à 40 pour 100 les prix des bois, charbons, foins, grains, farines, viande, gibier, volaille, poissons, œufs, beurre, sels et fromages.

Diverses combinaisons*, auxquelles se prêta généreusement la compagnie des Indes, déterminèrent des diminutions de droits sur les cuirs, les

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