Journal de Buvat à la date de décembre
L'agiotage renaît. — L'hôtel des Qualre-Provinces.
L'agiotage, que Ton croyait avoir été tué en même temps que le Système, trouvait au contraire un aliment dans la détresse publique. L'argent n'avait pas reparu assez vite au commandement de l'autorité pour que le papier cessât de jouer un rôle important dans la circulation. Beaucoup de personnes, ayant eu crainte de se dénoncer elles-mêmes à des juges passionnés en portant leurs titres au visa , étaient restées nanties de billets et d'actions, et cherchaient à s'en défaire à tous prix. Les rues, les cafés, les cabarets du quartier de la banque étaient encombrés de gens ayant en main, soit des papiers, soit des sacs d'argent, et débattant des échanges avec une animation fébrile. Ce fut en vain qu'on renouvela les anciennes ordonnances contre les attroupements et les assemblées tumultueuses ; qu'on fit balayer les rues par le guet à cheval; qu'on mit à l'amende des marchands de vin recevant les agioteurs; qu'on fit même murer la boutique d'un limonadier où l'on arrêta cent cinquante personnes trafiquant sur les billets : rien ne .put empêcher des gens à qui il ne restait plus que du papier, de chercher à tirer de ce papier quelques moyens d'existence.
En 1721, dans l'incertitude où on se trouvait pen-
dant les mystérieuses opérations du visa, on donnait de 6 à 10 livres pour un billet de 100 livres, et de 40 à 100 livres poui* \m^ action. Ces échanges donnèrent lieu à un trsrfîc où les gens habiles et remuants réalisèrent de gros bénéfices.
- Dès que les résultats du visa furent connus , les capitalistes, les courtiers et les joueurs recommencèrent à spéculer sur lès nouveaux titres. Les rendez-vous se donnaient alors dans le quartier Saint-Martin , dont les carrefours et les lieux de rafraîchissements étaient littéralement envahis. Ne pouvant ou ne voulant plus entraver les négociations, l'autorité chercha à les régulariser, en leur attribuant pour siège officiel un grand établissement situé rue Saint-Martin, et- connu sous le nom d'hôtel des Quatre-Provinces; Aussitôt les logements du voisinage furent transformés en bureaux/ Les actions de la nouvelle compagnie des Indes, fixées au nombre de cinquante-six mille par arrêt du 22 mars i 723 , étaient représentées par des certificats provisoires valant 500 livres : ces certificats se négocièrent presque aussitôt à 800 livres, qui étaient payées en or avec une étonnante facilité. Des louis de fabrication et de valeur très-diverses reparaissaient dans la circulation comme s'ils sortaient de terre ; chaque agioteur muni d'un trébuchet, pesait et évaluait immédiatement les pièces qui lui étaient offertes. Le jeu des primes redevint une fu-
reur. On achetait à prime du jour au lendemain , en avançant jusqu'à 100 francs sur ime action au capital de 500 livres! Ce manège fit monter promptement Faction à 1200 livres : elle atteignit 1500 lorsqu'on apprit que la compagnie avait recouvré le monopole des tabacs. Les joueurs assuraient chaque matin que le régent regrettait le Système et songeait à le rétablir. Les fripons promettaient aux dupes le retour de Law, qui; disaient-Us, avait imaginé dans son exil un papier de confiance^ destiné à faire revivre les plus beaux jours de la rue Quincampoix !
Ainsi, le terrible châtiment des folies du Système était déjà oublié! Qu'on ne s'en étonne pas! Rien ne démoralise aussi vite un peuple que la facilité du gain sans travail. La surexcitation du jeu était devenue si nécessaire à beaucoup de gens , qu'on inventa la roulette , à l'usage de ceux à qui ne suffisaient pas les primes quotidiennes de l'hôtel des Quatre-Provinces. La roulette, établie en 1723 dans les hôtels de Gesvres et de Soisspns, s'est perpétuée jusqu'en 1830. Qui pourrait compter ses victimes pendant les cent sept ans de son existence ?
Le vampire*
Quoique tout le monde eût tendance à jouer, les joueurs étaient assez mal vus. Une aventure qui réveilla le souvenir sanglant du comte de Hom, augmenta les préventions. Il n'était pas fort rare que des négociants, imprudemment nantis d'effets au porteur, fussent enlevés et assassinés; c'était •comme une tradition de la rue Quincampoix : mais dans le nombre des cadavres qu'on retrouvait, quelques-uns étaient dépecés avec la dextérité d'une main infernale. En novembre 1723, des tronçons humains qu'on ramassa de divers côtés ayant été rapprochés, on reconnut les restes d'un nommé Prévost, habitué de l'hôtel des Quatre-Provinces, où il avait été vu quelques jours auparavant muni d'un riche portefeuille. Plusieurs crimes semblables étant restés impunis depuis quatre ans, on avait peu d'espoir de découvrir l'insaisissable vampire.
Un petit Savoyard, à qui on avait donné des souliers pour son usage, résolut de les vendre. Il y avait à Paris plusieurs milliers de boutiques où il aurait pu les offrir. Par un hasard providentiel, il présenta les souliers au marchand qui les avait faits, et qui les reconnut pour ceux du malheureux Prévost. Le Savoyard déclara qu'il les avait reçus
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d'un homme riche et généreux dont il faisait les commissions : c'était un sieiir de La Perrelle, valet de chambre chirurgien, ou, comme on dirait de nos jours, docteur spécialement attaché à la personne du maréchal de Puységur, président du conseil des armées. Le maréchal était un persomiage imiversellement respecté, et ajuste titre. Un homme qui vivait depuis très-longtemps dans sa familiarité pouvait-il être Fauteur d'un crime abominable? Après un peu d'hésitation, on se décida à l'arrêter. On le surprit dans un café, éclatant de parure, et faisant grande dépense au milieu des agioteurs qu'il éblouissait. L'affaire se présentait avec quelque obscurité : le Parlement chercha de l'éclaircir en faisant donner au prévenu la question ordinaire et extraordinaire. La Perrelle, qui était fort et résolu, soutint les plus atroces tortures d'une façon si gaillarde , que la conscience des juges en fut ébranlée. On n'osa pas le déclarer convaincu ; on se contenta de le condamner, comme véhémente^ ment suspect^ à être roué vif. Sur le lieu du supplice, et se voyant perdu sans ressource , le monstre fit des aveux complets. Il avait coutume d'endormir ses victimes avec un narcotique, [et de les dépecer après les avoir égorgées.
Dispersion des Misstssipiens.
La mort subite du régent (3 décembre 1723) consterna les agioteurs, en dissipant leurs illusions. Les actions tombèrent précipitamment à 900 livres. On remarqua néanmoins que les gens en position de voir le dessous des cartes jouaient à la hausse avec plus d'entrain que jamais. Au mois de mars 1724,. on eut le secret de cette manœuvre. Un arrêt du conseil conféra à la compagnie des Indes le privilège de mettre en loterie des actions rentières : la combinaison, qu'on attribuait à Law , était 'très-séduisante pour le public, en promettant de gros bénéfices aux entrepreneurs. Il y eut tout d'abord un. tel élan d'enthousiasme que les actions bondirent jusqu'au delà de 3000 livres. Mais , tout à coup des arrêts venant modifier la valeur légale des monnaies*, mirent en désarroi le camp des agioteurs de profession. Une baisse foudroyante se
1» L*eniienii implacable de Law, Paris Duverney, qui rëgeniait aiors les finances, Youlait ramener les monnaies au niveau qu'elles avaient avant le passage de Law. Â partir du mois d*août J723, une «érle d'arrêts fit passer le marc d'argent fin de 75 livres, à 69, 61 , 60 et 40 livres, c'est-à-dire que dans l'espace de treize mois, on appela successivement du nom de livre la 69*, la 61*, la 50*, la 40* partie d'un marc d'argent. Ces variations causèrent un grand trouble dans le commerce et des résistances qui allèrent jusqu'à la sédition.
prononça et jeta la désolation parmi ceux qui avaient acheté dans les hauts prix.
Les contemporains ont cru que ces mouvements, concertés dans le plus profond secret, avaient été dirigés au profit de quelques grands seigneurs qui, entrevoyant dans la nouvelle administration des tendances peu favorables à l'agiotage , avaient demandé qu'on provoquât un dernier mouvement de hausse afin de pouvoir réaliser dans de bonnes conditions. A l'appui de ce soupçon, on racontait qu'un domestique de la maison de Rohari avait gagné 900000 livres en jouant à la hausse d'une manière qui aurait été folle, s'il n'eût pas surpris le secret de ses maîtres.
Les actions étaient tombées de 3000 livres à 1500 du jour au lendemain, lorsque parurent, à vingt jours d'intervalle (24 septembre et 14 octobre), deux arrêts du conseil portant établissement d'une bourse de commerce *, en dehors de laquelle aucune opération ne pouvait avoir lieu, et conférant à soixante agents de change le monopole des ventes et des achats. A en juger d'une manière absolue, c'était un progrès. Mais fermer sans avertissement préajable le foyer ordinaire des transactions, gêner la liberté des contrats , rompre des habitudes déjà
1. Cette véritable bourse fut installée rue Vivlenne. Les règlements qui lui furent donnés , ainsi qu'aux agents de change , ne diffèrent pas beaucoup de l'organisation en vigueur aujourd'hui.
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invétérées , n'était-ce pas déplacer la base de la spéculation et placer bien des gens de bonne foi dans l'impossibilité de faire honneur à leurs engagements? Le pouvoir resta som*d aux représentations de cette nature. On donna plus vivement que jamais la chasse à ceux qui s'obstinaient à se passer du ministère des agents de change. Quelques entêtés, se réunissant dans les lieux retirés comme les disciples d'un culte proscrit, agiotaient entre eux en attendant le martyre , c'est-à-dire les rudes corrections de la police. Bref, l'action tomba au-dessous de SCO francs pour ne plus se relever, et il ne fut pas donné suite à la loterie qui avait enflammé tant d'imaginations.
Ainsi finit la période financière sur laquelle plane le génie de Law.
Que doit-on penser de Law ?
Le passage de l'aventurier écossais a-t-il été utile ou nuisible à la France? On ne saurait résoudre ce problème par une réponse nette et absolue. Un mouvement si complexe, un bouleversement si profond, des phénomènes si étranges autorisent les sentiments les plus contradictoires. Les impressions changent avec le point de vue. Pour formuler un jugement strictement impartial et parfaitement motivé , les considérants deviendraient un livre aussi gros que le récit des faits.
On a le cœur brisé à voir les horribles effets d*un ti^emblement de terre. Peu d'années après ^ oh retrouve à la même place une ville plus belle , plus riante, plus riche que celle qui a été détruite. On oublie les victimes disparues pour applaudir à répanouissement de la génération qu'on a sous les yeux; Telles sont les impressions qu'on subit suc^cessivemènt quand on examine, non pas le rapide épisode de Law, mais le xviir siècle dans son en* semble.
Comme financier, Law a presque toujours été jiigé sur les pièces produites par son. ennemi mor*tel, Paris Duverney. C'est d'après cette autorité qu'on a dit si souvent que le trésor se trouvait endetté, au départ de Law, de 686 millions de plus qu'après la mort de Louis XIV. Mais Paris Duverney, si bon calculateur qu'il fût, s'est laissé aveugler par la passion. Dans le compte du déficit créé par Louis XIV, il Tï'a*pas fait entrer l'énorme ?dette flottante que le Système a absorbée. Quant à la dette consolidée, il est clair que l'intérêt en a été amoindri, puisqu'il est passé de 4 pour 100 à 2 et demi poiu* 100; puisque certains offices, pour lesquels le trésor devait servir des rentes; ont été suppritnés. . •
Mais , pensera-t-on , si l'État débiteur a gagné , les sujets ei^éanciers ont donc perdu ? La conclusion' serait juste* pour notre époque, où l'État paye
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religieusement ses dettes. Il n'en était pas de même SOUS Tancien régime. Avant le Système, les rentes étaient constituées à 4x)u 6 pour 100; mais elles étaient si mal payées, qu'on eût perdu moitié en réalisant le capital. Après le Système , l'intérêt abaissé a été servi beaucoup plus exactement. En droit, le remboursement forcé de 1719 était .une ^ banqueroute ; en fait, les rentiers ont eu plus de peur que de mal réel. La banqueroute véritable est résultée de l'afTaiblissement des monnaies, qui, de 1716 à 1726, a amoindri la livre monétaire de 80 pour 100 ; mais, dans cette opération qu'excusait l'ignorance du temps, Law n'a pas été le seul coupable.
Si quelques individus ont été broyés dans le bouleversement, il est incontestable que le remue* ment profond des capitaux a fécondé le sol national. Presque tous les débiteurs, et notamment les propriétaires grevés d'hypothèques, ont liquidé leur situation. On a relevé les ruines de beaucoup d'anciens domaines, et construit un grand nombre de bâtiments nouveaux. Le sol a reçu des améliorations durables. L'industrie, vivement surexcitée,, a fait surgir beaucoup de manufactures. L'exemple des spéculations maritimes a été donné par la compagnie des Indes. Enfin, malgré cette exportation des métaux précieux, dont elle s'eflrayait, la France* s'est bientôt retrouvée plus riche en or et
en argent qu*âucun autre pays de l'Europe. Le régent laissa en mourant 91 millions en écus dans les caisses publiques ; et on assure qu'à la grande refonte des monnaies de 1726» la seule généralité de Paris apporta plus d'or que n'en possédait toute la Grande-Bretagne.
Comment des résultats favorables ont-ils pu sortir d'une douloureuse catastrophe? Un juge impartial, parce qu'il est très-éclairé *, va le faire comprendre. « La conception de Law, malgré les vices originaires qui en rendaient le succès impossible, malgré la témérité aveugle et les fautes graves qui rendirent sa chute si soudaine et si terrible, n'en atteste pas moins chez son auteur, outre un génie puissant et inventif, la perception distincte des trois sources les plus fécondes et jusque-là les plus ignorées de la grandeur des nations : le commerce maritime, le crédit et l'esprit d'associatioli. »
Dans l'obscurité de son exil, Law écrivait encore au régent : « N'oubliez pas que l'introduction du crédit a plus apporté de changement entre les puissances de l'Europe que la découverte des Indes; que c'est au souverain à le donner et non ^ le recevoir, et que les peuples en ont un besoin si absolu, qu'ils y reviennent malgré eux, et quelque
défiance qu'ils en aient. » Dans ce peu de mots,
1. M. Gautier, sous-gouverneur delà Banque, dans son beau travail sur les tNinques, extrait de VEncyclopëdie du droit»
mélange d'erreurs et de vérités , les yeux exercés liront le secret de la force et de la faiblesse de Law, de ses succès et de sa chute. Non» TÉtat n'a pas la fonction de distribuer le crédit par lui-même; mais son devoir serait de le procurer à tous, en abaissant les obstacles, en détruisant les . monopoles qui s'opposent à sa plus large distribution. Le crédit est tellement fécond de sa nature, que, même lorsqu'on le pousse à des exagérations désordonnées, comme dans l'expérience de Law, il laisse un progrès durable après des souffrances passagères.
Le Système, en enflammant la cupidité, a contribué à la démoralisation de notre pays. Il serait pourtant injuste d'en accuser personnellement Law qui s'est montré plus honnête, et surtout plus désintéressé que la plupart de ceux avec qui il s'est trouvé en contact. Ne fallait-il pas d'aillem*s que les germes de corruption existassent partout, pour que lem* éclosion fût si rapide et si générale ? On n'a voulu soulever ici qu'un coin du voile , autant qu'il était nécessaire pour mettre à jour le mouvement financier des premières années du xvni* sièclç , et le peu qu'on a laissé voir donnera une triste idée de cette époque. L'avidité sordide, les abus de pouvoir, les extorsions, les violences, la perversité monstrueuse de quelques natures, composent un ensemble tel, que, soit dit à l'hon-
iieur de notre temps, beaucoup de lecteurs trouveront le récit qui précède invraisemblable. A quoi attribuer cet incontestable progrès de la moralité publique , si ce n*est à Finstruction plus généralement répandue, à un sentiment de dignité puisé dans des institutions plus judicieuses et plus équitables ? Appliquons-nous donc à améliorer le présent, qui sans doute laisse beaucoup à faire, en nous aifranchissant de ces regrets que Tignorance seule accorde au passé.