Mémoire manuscrit attribué au comte de Lamark
vie de secourir les malheureux qu'on n'en avait de le perdre. »
Dans une conférence secrète qu'il eut avec le régent , il lui donna ses derniers conseils sur la situation financière, et l'invita à choisir pour contrôleur général M. de La Houssaye, chanceUer de la maison d'Orléans. Celui-ci , pour obtenir cette charge , avait fait entendre à Law qu'il se conduirait par ses avis ; mais dès le lendemain de son mstallation, il proposa au prince, comme moyen de popularité , de faire mettre à la Bastille l'auteur du Système : le régent refusa.
Le 12 décembre, Law se montra à l'Opéra. D y fut l'objet d'une curiosité malveillante , à laquelle il opposa son flegme anglais. Retiré dès le lendemain à sa terre de Guermande , il y reçut la visite du duc de Bom'bon. Le 16, M"» de Prie lui envoya sa chaise de poste , avec un passe-port au nom du roi. Des 3 millions qu'il avait apportés en France , et des énormes richesses qu'il y avait acquises , Law possédait alors seulement 36,000 Uvres provenant d'un remboursement inattendu , et deux bagues de 10 000 écus, dont il en envoya une à jj^iue de Prie , en reconnaissance du service qu'elle venait de lui rendre. 11 partit enfin pour Bruxelles, où il fut honorablement accueilli. Sa femme vint l'y rejoindre après avoir réalisé suffisamment pour payer les petites dettes. Les biens-fonds furent ven-
dus plus tard à vil prix , et il n'en revipt rien au fugitif.
Le 17 décembre, le parlement fut rappelé à Paris.
Pendant que Law gagnait Bnixelles, blotti au fond d'une chaise de poste, une autre, chaise de poste poursuivait la sienne. Celle-ci était occupée par un sieur de Pressy, agent russe , qui ayant atteint enfin l'auteur du Système , lui remit des dépêches du czar, qui le priait de venir prendre la direction de ses finances.
Protégé par le titre de ministre de France en Bavière , et plus encore par la grande idée qu'on s'était faite en Europe de son génie et de sa loyauté, Law vécut honorablement à l'étranger. DCv Bnixelles , il passa en Italie , fit quelques excursions en Allemagne, en Danemark, en Angleterre , et revint enfin s'établir à Venise , où il résida jusqu'à sa mort, arrivée en 1729. On se figurait en France qu'il avait emporté un trésor. Dubois, qui était devenu son ennemi, envoya à Venise un certain abbé La Rivière , avec mission d'observer jusqu'aux moindres démarches de l'excontrôleur des finances. L'espion ne put rien découvrir qui fût défavorable à celui-ci. La vérité est que Law, reprenant le métier auquel il avait dû sa primitive opulence , vécut du jeu ; ce qui n'était pas à Venise une cause de déconsidération. Il ne
laissa en mourant que quelques tableaux , et la bague de 10000 écus qu'il mettait en gage, lorsque les chances du tapis vert lui avaient été défavorables.
Oraison funèbre du Système.
Le départ de Law ayant fait évanouir définitivement le Système , on en résuma l'histoire dans cette généalogie , qui fut affichée sur les murs de Paris.
Beizébut engendra Law ;
Law engendra Mississipi ;
Mississipi engendra le Système;
Le Système engendra le papier ;
Le papier engendra la banque ;
La banque engendra le billet;
Le billet engendra Taction ;
L'action engendra l'agio;
L'agio engendra le registre ;
Le registre engendra le compte ;
Le compte engendra le bilan général ;
Le bilan engendra zéro ,
A qui toute puissance d'engendrer fut ôtée.
APRË9 L£ SYSTÈME.
Les récriminations.
Un mois environ après le départ de Law, on se passait de main en main dans le public ime pièce manuscrite qui excita sans doute une vive curio- ^ site , car on en trouve encore plusieurs copies dans les papiers du temps *. C'était une espèce de procès-verbal d'un conseil de régence, tenu aux Tuileries, le 26 janvier 1721 , entre vingt-huit personnes, au nombre desqueUes figuraient le roi, le régent, les princes du sang et les plus grands dignitaires. Il s'agissait d'examiner la situation des finances. Le duc de Bourbon ayant dit que les bil* lets en émission étaient beaucoup plus nombreux qu'on n'avait osé l'avouer au public, le régent répliqua « que l'excédant des billets avait été fait par des arrêts du conseil rendus sous la cheminée ; que Law en avait fabriqué pour 600 millions sans arrêts même cachés ; que pour les valider, on avait été obligé de rendre un arrêt qu'il
1 . On apprit plus tard que l*auteur de cette nouvelle à la main était le duc de Saint-Simon, en la voyant reproduite presque littéralement dans ses Mémoires,
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dans les formes adoptées, en 1716, pour réduire les papiers créés par Louis XIV.
Le décret instituant le visa parut le 4 février 1721. Il obligeait les détenteurs de papiers à les soumettre au contrôle, en énonçant à quel titre ils possédaient ces effets, quelles valeurs ils avaient fourni pour- les obtenir, d*oii provenaient les sommes employées à lem- acquisition. Tous les effets non présentés avant le mois d'août devaient être déclarés sixpprimés et de nulle valeur.
L'annonce d'une pareille mesure répandit une consternation générale. Comme il y avait du papier dans toutes les mains, chacun avait en perspective une perte à subir. Les souvenirs de la Chambre de justice terrifiaient surtout les gros actionnaires. Mais, fcominë il n'est pas dans la nature des masses populaire^ de se passionner pour plusieurs choses à la fois , un incident nouveau lit ou- . blier momentanément le visa*
Les accapareurs.
Au moment où lés boutiquiers ne trouvaient plus à s'approvisionner, où la rareté de toutes les choses essentielles fcausait des inquiétudes jusqu'au sein des familles riches, on apprit que des accaparements considérables venaient d'ôtre découverts. Les maîtres et gardes de la communauté des épi-
avait fallu antidater ; que pour cela et autres choses, Law aurait mérité d'être cinquante fois pendu. »»
Cette explication, il faut le dire, était plus déshonorante pour celui qui la donnait que pour le fugitif, car elle portait le caractère du mensonge. Le duc de Bourbon releva longuement et avec beaucoup de vigueur l'invraisemblance de l'excuse alléguée par le régent pour se disculper, a Si Law avait fait fabriquer des billets sans vos ordres, ditil en terminant, vous ne lui auriez pas procjiré des passe-ports : vous n'auriez pas -couvert un crime capital de cette manière. » Il n'y avait pas de réponse possible à cet argument.
Le nouveau contrôleur des finances, M. de La Houssaye , mit fin à cette altercation , en donnant lecture du rapport qu'il avait préparé. Il présenta les choses sous l'aspect le plus sombre. Quatrevingt mille familles des plus honorables, dit-il, avaient été forcées d'échanger leurs biens contre du papier. Pour les préserver du désespoir, il fallait rendre à ce papier quelque valeur ; l'unique moyen pour cela était de soumettre à un examen sévère les actions et les billets dont la place était inondée , et de retrancher impitoyablement les titres dont l'origine ne serait pas pure des souillures de Vagiotage. Sur ces conclusions, le conseil décida que tous les titres de crédit subiraient un visa
dans les formes adoptées, en 1716, pour réduire les papiers créés par Louis XIV.
Le décret instituant le visa parut le 4 février 1721. Il obligeait les détenteurs de papiers à les soumettre au contrôle, en énonçant à quel titre ils possédaient ces effets, quelles valeurs ils avaient fourni pour- les obtenir, d*où provenaient les sommes employées à leur acquisition. Tous les effets non présentés avant le mois d'août devaient ôtre déclarés supprimés et de nulle valeur.
L'annonce d'une pareille mesure répandit une consternation générale. Comme il y avait du papier dans toutes les mains, chacun avait en perspective une perte à subir. Les souvenirs de la Chambre de justice terrifiaient surtout les gros actionnaires. Mais, fcommë il n'est pas dans la nature des masses populaire^ de se passionner pour plusieurs choses à la fois^ un incident nouveau fit oublier momentanément le visa*
Les accapareurs.
Au moment où lés boutiquiers ne trouvaient plus à s'approvisionner, oii la rareté de toutes les choses essentielles bausait des inquiétudes jusqu'au sein des familles riches , on apprit que des accaparements considérables venaient d'être découverts. Les maîtres et gardes de la communauté des épi-
ciei's, avertis que des individus nouvellement admis dans leur corps faisaient des opérations suspectes , avaient exercé une surveillance et constaté que leurs infidèles confrères tiraient leurs marchandises du couvent des Grands-Augustins. Ayant donc requis l'assistance d'un commissaire au Châtelet et d'un peloton d'archers , ils se présentèrent, le 13 février, à la porte du couvent, avec pouvoir d'y faire perquisition. Parvenus dans la grande salle où avait siégé, en 1716, cette Chambre de justice si redoutable aux -concussionnaires, ils trouvèrent en quantité considérable des marchandises appartenant à leur spéciaUté , comme sucre , café, épices, savons, suif, chandelles, cire, bougies; d'autres salles, transformées en magasins, renfermaient de l'étain, du plomb, du cuivre, des cmrs, du charbon de terre. Il y avait enfin dans les caves cent cinquante grandes pipes d'eau-devie.
A qui apparlenaient ces approvisionnements? En interrogeant les religieux, on apprit que les achats avaient été dirigés par un sieur Bénard, avocat au parlement et homme d'affaires du duc de La Force, par le maître d'hôtel, et par plusieurs valets de chambre du même duc; que les acquisitions remontaient à une époque antérieure au discrédit des billets de banque, et que plusieurs millions y avaient été employés.
Une fois sur la trace des accapareurs, on découviît de divers côtés des amas de , même genre. Le grand couvent des Cordeliers, de môme que celui des Augustins, avait été transformé en entrepôt. On saisit, assure-t-on, plus de soixante magasins d'épiceries dans des maisons particulières. Deux bateaux chargés d'eau-de-vie furent déclarés de bonne prise. Piquées d'émulation par l'exemple des épiciers, d'autres corporations firent des trouvailles : les chandeliers apprirent qu'un grand magasin de suif existait. Les faïenciers mirent la main sur vingt-deux caisses de belles porcelaines. Le 27 mars, on saisit, dans une cave de la montagne Sainte-Geneviève pour plus de 500000 livres de vins d'Espagne et deux cents tonnes de tabac de Virginie en feuilles. Des perquisitions faites dans plusieurs villes de province, et notamment à Orléans et à Toulouse, amenèrent des découvertes semblables.
L'indignation puWique éclata avec tant de force dès le premier jour, que personne n'osa réclamer la propriété des valeurs saisies : le silence des accapareurs confirma la sévérité des juges. Les soupçons planaient sur les seigneurs mississipiens, et notamment sur le duc d'Antin, le duc de Guichc et le maréchal d'Estrées. On ne mit en cause que le monopoleur du couvent des Augustins : c'était déjà une bien grosse affaire que d'appeler en jus-
lice le sieur de La Force , duc et pair de France , président du conseil des finances et du commerce , membre du conseil suprême de la régence.
Dès le 15 février, le parlement s'assembla extraordinaircmcnt, et, sur la requête des épiciers, déclara la saisie des marchandises bonne et valable , en adjugea la moitié aux hôpitaux de Paris et l'autre moitié aux dénonciateurs, condamna à une amende et déclara déchus de la maîtrise les épiders qui achetaient clandestinement de ces marchandises pour les débiter. Quant au duc de La Force , cité devant le parlement et obligé de quitter son épéc avant de subir l'interrogatoire, il rejeta toute la faute sur son intendant qui , dit^il , avait agi de son propre mouvement* Il étaît difficile d'admettre, qu'un intendant eût acheté pour plusieurs millions d'épiceries sans Tordre de son maître. On n'en condamna pas moins ce trop zélé serviteur aux galères. La peine fut dommuée un peu plus tard.
Bien que la flétrissure de ce jugement retombât
sur le duc de La Force ,, la plujiart des ducs et pairs ne le trouvaient pas assez puni : ils poursuivaient la dégradation de leur collègue, lorsqu'un arrêt d'évocation, enlevant l'affaire au parlement, commit quatre princes du sang, quatre ducs et pairs et quatre conseillers pour juger le noble prévenu. La communauté des épiciers , sur un ordre
formel du roi, s'étant désistée de ses poursuites, le duc en fut quitte pour une réprimande , et pour la perte de ses marchandises qui demeurèrent confisquées.
Le visa; méthode et résultats.
Comme on était alors en pleine réaction contre le Système, on se hâta d'empêcher le peu de bien que le Système promettait. Toutes les réfonnes administratives et fiscales furent suspendues. On rendit aux traitants la perception des impôts. On rétablit presque tous les droits de péage et d'entrée sur les denrées de nécessité première, ainsi que la plupart de ces offices dont la suppression momentanée avait été si profitable au commerce parisien.
Sans titres officiels, les frères Paris avaient en ce moment la haute main sur les affaires. Leur influence haineuse se manifesta surtout dans la décision qui fut prise à l'égard de la compagnie des Indes. Bien qu'elle n'eût jamais agi que sous l'impulsion du gouvernement, puisque Law luimôme était un agent du pouvoir, on déclara les actionnaires responsables de tous les engagements pris, de tous les billets émis (arrêt du 7 avril 1721). On mit le séquestre sur toutes ses valeurs , et on la fit gérerj provisoirement par des délégués de l'autorité.
Cet acte, sévère jusqu'à l'injustice, était un des préliminaires du visa. A l'exception de l'infime prolétariat, il n'y avait pas de familles qui n'eussent des valeurs provenant du Système, soit qu'elles eussent spéculé sur les effets publics, soit qu'elles eussent été soumises à un remboursement forcé de rentes, d'offices ou de créances. Classer tous ces titres , en établir la filiation pour en apprécier l'origine plus ou moins morale , c'était un travail gigantesque. Les frères Paris y déployèrent im grand talent et ime grande fermeté. Ils employèrent 9 millions à solder une armée de commis : armée, c'est le mot propre, car il paraît qu'on plaça dans les bureaux un certain nombre de bretteurs, dont la spécialité administrative était de tenir en respect les justiciables de mauvaise humeur. Comme il fallait que le coup d'œil d'un calculateur hors Ugne planât sur cet océan de papiers et de chiffres , on fit choix du célèbre Barème !
On soumit à l'examen sept espèces d'effets, comprenant : les rentes perpétuelles , viagères , provinciales; les billets de banque; les créances diverses sur la banque et la compagnie des Indes. De tous ces effets , on établit cinq catégories déterminées par leiu* origine , savoir :
V Remboursements faits par le roi ;
a'» Remboursements de particulier à particulier ;
3^ Ventes d'immeubles ;
4* Ventes de meubles, marchandises, appointements , gages , salaires , et dons manuels ;
5** Origines non déclarées.
Des subdivisions nombreuses furent encore pratiquées dans chacune de ces catégories.
n fut décidé que les valeurs ainsi classées perdraient plus ou moins , selon leur origine plus ou moins suspecte. Les rentes provenant des remboursements faits par le roi n'étaient pas réduites. Les autres valeurs devaient subir une perte progressive depuis im sixième jusqu'à dix-neuf vingtièmes.
Non- seulement les déclarations devaient être faites sous la foi du serment, mais on donna ordre aux notaires, sous peine d'être destitués de leurs offices et poursuivis exlraordinairement , de fournir les extraits de tous les actes translatifs de propriétés telles qu'immeubles, meubles, renies, charges et offices, depuis le 1*' juillet 1719 jusqu'au 31 décembre 1720. Les seuls actes de la vie intime, comme contrats de mariage, testaments, inventaires après décès, furent exemptés du contrôle. Une pareille inquisition était sans précédents. On la jugea nécessaire pour découvrir le mouvement des fortunes et la moraUté des transactions.
Les papiers arrivèrent par ballots de toutes les parties du territoire. Les dossiers, déposés au
nombre de 611 009, représentaient un capital de 3122 236436 livres. Dans cette somme, les actions de la compagnie, au nombre de cent vingt-cinq mOle vingt-quatre, étaient évaluées par les détenteurs à 900 millions. Les contrats de rentes et les comptes en banque figuraient pour près d'un milliard ; les billets de banque pour 1200 à 1300 millions ^
La première séance des juges commissaires eut lieu le 16 décembre 1721, et le travail fut poussé avec une telle vigueur que , dès le mois de mars suivant , il avait été prononcé sur trois cent mille affaires. Les opérations furent terminées en juin 1722, mais ne furent closes définitivement qu'en septembre 1728.
On avait distribué les détenteurs de papiers en deux classes : d'une part ceux dont les dépôts dépassaient 10 OOÔ livres et , d'autre part , ceux qui possédaient de 10000 livres à la plus faible somme. Ce second groupe comprenait quatre cent soixante mille chefs de famille, presque tous petits bourgeois, artisans ou domestiques. Pour ceux-ci, on atténua autant que possible les pertes. Dans le groupe des gens réputés riches , on compta envi-
1. L*enseinble des émissions de billets de banque faites par rÉtat, légalement ou frauduleusement, paraît s'être élevé à 3 milliards 71 millions; somme à laquelle il faut ajouter une trentaine de millions de billets contrefaits à l'étranger.
ron cinquante et un mille individus. Les rentiers remboursés malgré eux, et encore nantis de leur capital en papier, ne subirent aucune réduction : seulement ils furent obligés de reclasser leurs fonds en rentes d'un taux désavantageux. Restaient enfin, au nombre d'environ quarante mille, les spéculateurs heureux que l'on croyait flétrir par le nom à'hommes nouveaux. Les valeurs présentées par ceux-ci furent classées dans les catégories suspectes et annulées en grande partie.
En résumé , suivant Paris Duverney, le principal directeur de l'opéralion, les retranchements se seraient élevés à 522 millions en billets et contrats , et à 498 millions en actions supprimées. Les effets conservés représentèrent donc encore 17C0 millions qui, transformés en rentes perpétuelles à 2 et demi pour 100 ou en rentes viagères à 4 pour 100, procurèrent 31 millions des premières et 16 millions des secondes. Ces chiffres font connaître le montant de la dette publique , après la grande liquidation qui suivit le Système.
Quant à la compagnie des Indes, le nombre des actions jugées dignes d'être conservées étant de cinquante-six mille , on reconstitua la société dans ces limites, par arrêt du 22 mars 1723. Elle devint une entreprise particulière, vouée à l'exploitation de plusieurs monopoles commerciaux, et on calcula que, dans ces conditions, elle pouvait
fournir iin dividende de 150 livres à chacune des cinquante-six mille actions conservées.
La capitation extraordinaire.
Un sacrifice d'un milliard venait d'être imposé aux hommes nouveaux. On jugea qu'ils n'étaient pas suffisamment frappés par des réductions portant sur des papiers déjà avilis. On résolut de les atteindre plus directement. Un arrêt du "conseil ordonna qu'il serait fait un rôle de capitation extraordinaire sur ceux qui avaient réalisé des bénéfices considérables. Une chambre royale fut installée à l'Arsenal, avec mission de taxer arbitrairement les spéculateurs signalés comme millionnaires , soit par la notoriété de leur opulence , soit par des dénonciations secrètes. Quatre cents noms figurèrent bientôt sur une liste provisoire.
Ces préliminaires répandirent la terreur parmi les parvenus. Chacun s'agita pour se faire exempter par la protection des grands , ce qui donna lieu à des scènes parfois tristes, parfois comiques, toujours scandaleuses. Les célibataires se mirent en quête de ce qu'on appelait alors des filles de protection^ c'esl-à-dire des filles de naissance, mais pauvres, et n'apportant en dot que l'influence de leurs familles. D'autres, n'étant plus à marier, marchandèrent le crédit de quelques intrigantes.
Les plus heureux furent ceux qui, découvi'ant qu'un homme puissant avait envie de leur hôtel, d'une de leurs terres, ou d'une charge acquise à grands frais, trouvaient moyen de leur en faire agréer l'hommage.
Ces manœuvres réussirent à bien des gens. Cinquante-neuf des plus gros millionnaires échappèrent à la taxe, et dans le nombre, on en cite nominativement quatorze auxquels on attribuait une fortune collective de 330 millions ^ Les autres, en général moins riches, payèrent pour tous. Les listes de capitation du 15 septembre 1722, comprenant des taxes échelonnées depuis quelques dizaines de mille livres jusqu'à huit millions (c'est la dame Chamnont qui atteint ce chiffre), produisirent un total de 187 893 000 livres. Les" personnes ainsi frappées venaient de perdre dans le visa la plus grande partie de leurs valeurs de portefeuille. On ne les poursuivit pas moins rigoureusement pour le payement de leurs capitations , à tel point que plusieurs furent obligés, pour se libérer, de vendre leurs immeubles à vil prix. Ce n'est pas tout. L'aristocratie regrettait amèrement les beaux hôtels et les belles terres dont elle s'était dessaisie : pour la consoler, on donna aux anciens
vendeurs le droit de racheter leurs fonds patri-
l; La liste de capitation du 15 septembre 1722 se trouve dans VHistoire du Visa, de Duhautchamp.
2i6 LAW,
moniaux en les payant soit en contrats de rentes au pair, soit en effets consolidés par le visa. Toutes ces mesures accablèrent ceux qui n'étaient pas soutenus par la faveur. Beaucoup de Mississipiens , habitués d'ailleurs à un luxe extravagant, retombèrent dans le néant dont ils s'étaient tirés par leur industrie.
Dès que les vérifications du visa furent achevées, on fit construire dans la cour de la banque une grande cage en fer, dans laquelle on entretint un feu ardent, et pendant plusieurs jours on y jeta les registres , bulletins , requêtes , feuilles de liquidation , en un mot tous les matériaux du travail. De cette manière, sous prétexte d'étouffer dans les flammes le secret des familles, on coupait court aux réclamations.
Prévarications.
A peine les premiers certificats de liquidation furent-ils délivrée, qu'ils se négocièrent à 60 pour 100 de bénéfice. Mais tout à coup la place en fut tellement inondée, qu'ils tombèrent au-dessous du pair. On soupçonna quelque fraude, et l'on découvrit que deux juges-commissaires , le sieur de Talhouet, maître des requêtes, et l'abbé Clément, conseiller au Grand Conseil, s'entendaient avec des commis pour débouter certains solliciteurs de leurs
demandes, et qu'ils vendaient les certificats pour leur propre compte. Il fallut créer à l'Arsenal une espèce de chambre ardente pour juger les prévaricateurs de la chambre royale. Talhouet et Clément, étant de qualité, furent condamnés à avoir la tête tranchée, et leurs deux principaux complices à être pendus comme des petites gens qu'ils étaient. Heureusement pour ces quatre voleurs , le frère de l'abbé Clément était accoucheur de la reine des Espagncs. Le roi Philippe V sollicita si vivement la grâce de l'abbé , qu'on fut obligé , pour sauver la tête de celui-ci , de commuer la peine des trois autres. Les deux juges en furent quittes pour la prison, et les deux commis pour le bannissement. Quant aux familles dépouillées , elles ne purent obtenir aucune indemnité. On évalua à 30 millions la perte qu'elles subirent.
De pareils faits, qui soulèveraient aujourd'hui l'indignation pubUque, semblaient beaucoup moins révoltants en 1722, tant la démoralisation était générale et profonde. Le bouleversement de toutes les existences , le luxe effréné au milieu de la misère affreuse, l'habitude du gain sans travail, la fureur du jeu, la débauche sans honte, les abus de pouvoir, et surtout les mauvais exemples venant d'en haut , avaient troublé toutes les consciences , et confondu les notions du bien et du mal. Tant de gens avaient été dépouillés si impitoyablement ,
qu'un bon nombre, et de toutes classes, en étaient venus à considérer la société comme un coupegorge, et croyaient n'exercer que des représailles en s'appropriant de force le bien d'autrui. A aucime époque, les vols et les assassinats n'ont été aussi nombreux que pendant la période qui s'écoula depuis le départ de Law jusqu'à la mort du régent; et comme les peuples ont coutiune de fcâre à leur manière la synthèse des événements qui les frappent, et de concentrer sur une seule tète les sentiments qui les animent, on attribua tous les crimes à l'influence d'un coupe-jarret, lequel est devenu une espèce de mythe sous le nom de Cartouche.
Des anecdotes comme celle qui va suivre, offrant à la curiosité un de ces aliments dont elle est avide, propagèrent la contagion de la terreur dès les derniers mois de 1721.
Les complices de Cartouche.
On était au commencement de l'hiver. Un vieux gentilhomme , passant dans la rue des Mathurins- Saint- Jacques , fut arrêté par deux voleurs qui, en quelques tours de main, lui enlevèrent son chapeau, sa perruque, sa montre, son épée, et sa bourse, garnie de douze louis d'or. 11 était neuf heures du soir, le quartier était sombre et désert ,
et quand on frappait à une porte en demandant secoui-s, on entendait les locataires se barricader à l'intérieur. Le gentilhomme détroussé, cherchant vainement im asile de maison en maison, aiTiva, transi de peur et de froid, à l'hôtel de Cluny, habité alors par M. de Vcrthamont, président du Grand Conseil. Ce magistrat ayant reconnu dans le suppliant un homme de qualité , l'accueillit gracieusement, répara le désordre de sa toilette, et lui fit accepter une invitation à souper, en lui promettant de le faire reconduire chez lui dans son carrosse. Amve l'heure du souper. Le gentilhomme, présenté à la compagnie par son hôte, prend place à la table , et pour satisfaire la curiosité des convives, recommence le récit de sa mésaventure. Peu à peu son visage pâlit, sa voix tremblotte et s'éteint; on n'entend bientôt plus d'autre bruit que celui de ses dents qui claquent. Il fait enfin comprendre qu'étant incommodé, il désire se retirer. Le président lui offre son bras pour le conduire dans une chambre de repos. Dès qu'ils y sont seuls, le gentilhomme déclare que ses deux voleurs sont au nombre des convives ; qu'il les a parfaitement reconnus , bien qu'ils eussent changé d'habits. Se croyant dupe d'un intrigant ou victime d'un fou , le président prend le front sévère d'un juge et dit : «« Vos paroles sont bien graves , monsieur; y-^vcz-vous suffisamment réfléchi? Les
deux [personnes que vous accusez, sachez-le bien , sont de ma maison.» Le gentilhomme insistant sur sa déclaration, M. de Verthajmont « manda un serrurier pendant que la compagnie achevait de souper, et fit ouvrir les chambres des individus désignés , où Ton trouva tous les objets dérobés. Sur quoi, un commissaire étant venu avec des archers, les deux voleurs furent arrêtés à table et conduits au Châtelet, au grand étonnement de la compagnie*. >»
Pendant plus de deux ans, il ne fut bruit en France que de Cartouche et de ses compUces. Ce démon incarné passait 'pour avoir pratiqué des affiliations dans toutes les parties du royaume, dans toutes les classes de la société , et l'épouvantable affaire du comte de Horn, présente à tous les esprits , excusait la créduUté des peureux. Soit que beaucoup de brigands appartinssent en effet aux classes distinguées, soit qu'ils prissent des déguisements assortis aux rôles qu'ils voulaient jouer, on signala , dans le nombre des arrestations mentionnées au jour le jour par les chroniqueurs , des gens de quahté, des prêtres et des moines, des cent-suisses , des personnes attachées à la maison du roi et des princes, deux sergents , quatre soldats jaux gardes françaises , un exempt de la malt Journal manuscrit de Buvat. Décembre 1721.
réchaussée, le suisse de la bancpie, plusieurs bourgeois , et notamment des orfèvres recélevrs , le fils d'un libraire très-connu, plusieurs clercs de notaires. On pendit une jolie bouquetière fort en vogue auprès des habitués de l'Opéra , et , peu de jours après, une femme logée près de l'église Saint-Paul, et regardée comme une sainte dans sa paroisse. Celle-ci, prêtant l'oreille pendant la nuit aux signaux des voleurs , desrendait de sa fenêtre une corde qu'elle retirait lorsqu'on y avait attaché un panier plein d'objets précieux. « On assure , dit encore Buvat , qu'une femme qui est à la Conciergerie a déclaré aux juges que s'ils voulaient lui assurer la vie dans une prison perpétuelle, elle dénoncerait plus de six cents personnes de distinction, qui ont équipage ou sont de bons bourgeois. » Cartouche lui-même fut saisi sur la dénonciation d'un de ses principaux complices, Louis Duchatelet, lequel, ajoute Barbier sans y mettre aucune malice, «< était fort bon gentilhomme. »
Les provinces n'étaient pas plus rassurées que Paris. Sur les routes , on arrêtait les voitures. Les forêts, disait-on, étaient pleines de brigands dont on racontait des choses atroces. Le Cartouche du midi fut un certain Pellissier, de Lyon , qui se faisait appeler marquis, passait pour grand capitaliste, et menait une vie splendidc. Ses relations avec la haute société et les gens d'affaires le met-
taient à môme de renseigner les brigands qui agissaient sous ses ordres. Cet homme redoutable fut amené de Lyon à Paris dans un de ses carrosses, auquel on attela six de ses chevaux. Le cortège était complété par deux autres carrosses et deux charrettes, dans lesquels on avait entassé ses complices, hommes et femmes. Es furent tous pendus en place de Grève le 10 et le 11 juillet 1722. On remarqua , dans le nombre, une femme de la plus rare beauté, qu'on disait fille d'un banquier de Lyon. Ce ne fut pas la . seule fois qu'on amena à Paris les malfaiteurs par charretées.
Le public demandant à grands cris qu'on exterminât au plus vite l'engeance de Cartouche, les juges y mirent une précipitation et un emportement de sévérité qui peut-être occasionnèrent de cruelles méprises. On n'entendit parler que d'arrestations, de tortures et d'exécutions pendant le cours de l'année 1722. Les condamnés, offrant tous de faire des révélations pour prolonger leur agonie, compromirent un nombre considérable de personnes. On apphquait les prévenus à la question ordinaire et extraordinaire. On pendait les simples voleurs; on rouait ceux qui avaient assassiné. Les précautions qu'on paraissait prendre pour que certains criminels ne fussent pas reconnus, donnent à penser qu'on avait souvent à craindre de flétrir des noms honorables. Barbier écrit dans son
journal : « C'est la mode à présent de pendre les voleurs aux flambeaux : en voilà deux qui ont passé devant ma porte à dix heures du soir ; il y avait à chacun deux douzaines de flambeaux. »
Détresse publique.
La dépravation des peuples, comme celle des individus, amène la misère. Il y eut pour la multitude d'horribles souffrances pendant cette triste année 1722. On craignit la disette au commencer ment de l'hiver, et on n'essaya d'y remédier qu'en violentant le commerce des denrées. L'autorité détournait l'irritation populaire contre les marchands de comestibles , sous prétexte qu'ils vendaient trop cher et à faux poids. C'était comme un soulagement pour la foiUe affamée , que de voir un commissaire, suivi d'une escouade de maçons, allant faire murer les magasins dont les chefs s'obstinaient à ne pas baisser leurs prix conformément aux ordonnances. « Il y eut un boulanger du faubourg Saint- Antoine qui fut muré avec sa femme dans sa boutique , et on leur donnait du pain et de ' l'eau pour leur subsistance, par un trou qu'on avait fait entre les soliveaux ^du plancher de la chambre qui était au premier étage *. »>