PREMIÈRE PARTIE
Première jeunesse. — Hoche aux gardes françaises.
LAZARE HOCHE naquit à Versailles, le 24 juin ^ de l'année 1768.* Son père, ancien soldat, remplissait les humbles fonctions de garde- chenil dans la vénerie du roi; sa mère mourut deux ans après sa 10^^° naissance. Une tante, marchande de légumes à Versailles, faubourg de Montreuil, prit l'enfant en affection et donna des soins à son éducation première. Le jeune Hoche se fit remarquer de bonne heure dans les exercices et les jeux de l'école, entre les enfants de son 15 âge et gagna, par sa gentillesse et sa vivacité, le cœur de son oncle maternel, l'abbé Merlière, curé à Saint- Germain en Laye. Celui-ci lui donna quelques leçons ; il ajouta des notions élémentaires de latin aux premières
* La maison où naquit Hoche est située rue de Satory, et porte aujourd'hui le no 18.
^ ''^1- connaissances acquises à l'école, et le fit enfant de chœur
dans son église.
Lazare Hoche avait quinze ans lorsqu'il obtint un '^Y'^'- purnumérariat dans le service des écuries royales : mais 5 il était soldat d'instinct, il avait l'esprit actif et entreprenant ; un livre de voyages éveilla en lui le goût des aventures et des entreprises lointaines, il voulut s'engager, à seize ans, dans les troupes coloniales, mais il fut trompé par un sergent recruteur; et lorsqu'il pensait lo avoir contracte un engagement dans un régiment destiné aux Grandes-Indes, il se trouva incorporé, sans le savoir, dans les gardes françaises.
Intelligent et adroit, il suffit d'un mois au jeune Hoche pour passer du maniement de l'arme à l'exer- 15 cice des manœuvres. Il fit des progrès aussi rapides dans l'estime de ses chefs et de ses camarades, il captivait déjà les cœurs par son caractère bienveillant, droit et généreux, en même temps qu'il attirait les regards par sa taille élégante et haute, par la beauté de ses traits ^<7^/ 20 que relevait encore un air noble et martial, et à peine comptait-il une année de service quand les grenadiers U>^,^jt:j. de son corps, caserne à Paris, exprimèrent le désir de l'avoir pour camarade. Leur demande fut accueillie et Hoche prit rang parmi eux.
25 On était en l'année 17S5, et déjà l'on sentait de toutes parts les approches du grand mouvement politique et social qui devint la Révolution française, et dont le premier, le meilleur et le plus durable résultat peutêtre, fut de détruire partout les privilèges, de renverser 30 les obstacles qu'opposait au mérite personnel l'obscurité de la naissance ou le défaut de fortune. Sorti des derniers rangs, mais digne de s'élever au premier par son intelligence et son grand cœur. Hoche salua avec enthousiasme les approches d'une révolution qui pro- 35 mettait de donner libre carrière pour se produire au talent et au génie. Il déplorait son défaut d'instruction, il savait tout ce que celle-ci apporte de secours et de force aux qualités personnelles, et il était en état de comprendre combien la culture de l'intelligence facilite 40 à l'homme ses progrès dans l'ordre moral et répand de
charme dans toute son existence : il brûlait donc de s'instruire, mais il manquait de livres, sa paye modique fournissait à peine à ses besoins mate'riels le strict nécessaire. Les ressources que ne lui fournissait point son pe'cule de soldat, il les trouva dans un usage 5 toléré au sein du corps d'élite auquel il appartenait ; le régiment des gardes françaises, créé en 1563 et formant depuis deux siècles la garde du roi, était considéré comme le premier régiment de France. Il jouissait de divers privilèges, ne recevait dans ses rangs que des 10 Français, et tenait garnison à Paris. Les soldats avaient la permission d'ajouter à leur paye en exerçant dans la ville divers métiers, et les rapports intimes et journaliers ti-'^"^^ qu'ils entretenaient ainsi avec les habitants contribuèrent puissamment à les gagner, dès le début de la 15 Révolution, à la cause populaire. Hoche, plus que tout autre, se montra ingénieux à multiplier les moyens d'employer utilement ses loisirs; en hiver il brodait des bonnets de police et des vestes ; en été il parcourait la campagne autour de Paris, demandant de l'emploi aux 2c ^-jardiniers, puisant de l'eau, arrosant et bêchant pour '^-//"^ eux. x\vec ses profits, il achetait des livres ; mais il lui était difficile de mettre beaucoup de choix dans ses acquisitions. Les histoires des républiques de la Grèce et de Rome ; les paroles et les actes de leurs grands 25 hommes, cités alors à tout propos dans les écrits du jour, et beaucoup d'ouvrages de polémique courante empreints de l'exaltation du moment lui tombèrent dans %^ les mains : ils ajoutèrent à ses connaissances d'une l^^^^LT^ £^ façon quelquefois plus indigeste que profitable et exci- 30»^ ^^^^^c^ tèrent encore davantage son enthousiasme pour les théories nouvelles et pour la cause révolutionnaire.
Cependant une louable ambition, secondée par une volonté ferme, par l'esprit d'ordre et de travail, et par un sens profond du devoir, stimulait son ardeur ; mais il 35 n'avait point acquis encore un suffisant empire sur luimême : violent et emporté, sa fougue du moins prenait 6f^ J^ le plus souvent racine dans des sentiments honnêtes et généreux qui plus tard mieux réglés devinrent des vertus, et c'était surtout en croyant défendre l'intcrèt de 40
la justice et de l'humanité' qu'il se laissait entraîner au delà des bornes. Hoche avait en horreur la délation et la perfidie : pour ces causes, un caporal de son régiment s'était rendu odieux à ses camarades, et il était en même 5 temps redoute de tous pour sa grande habileté a ^es- ^ ^»,.L, crime. Hoche le provoqua en duel, reçut de lui un . coup de sabre qui lui partagea le front, et lui enfonça son arme dans le corps jusqu'à la garde.
Une autre fois, un de ses plus braves camarades et
lo son ami ayant été tué dans une rixe populaire. Hoche,
brûlant de le venger, courut au logis du meurtrier, et ne
le trouvant pas, il saccagea sa maison. L'affaire fut
■^c/yu^ûjc- envenimée : Hoche, traduit en jugement et condamné à
une détention rigoureuse, fut tenu au cachot trois mois,
15 privé d'air et de jour, nourri au pain et à l'eau, sans
habits de rechange. Il en sortit, les vêtements en
yc^ji Icimbeaux, rongé de vermine, exténué, demi-mort. Il
dédaigna, un peu plus tard, de tirer une facile vengeance
de celui dont le rapport exagéré avait provoqué un
20 châtiment si cruel, et il se montra aussi prompt à oublier ses propres injures qu'à venger celles d'autrui.
Ces infractions à la discipline contribuèrent sans doute autant que sa grande jeunesse à rendre, au début, son avancement lent et difficile. Il comptait cinq ans
25 de services lorsque s'ouvrit la célèbre année 1789, et il était encore simple grenadier aux gardes françaises. Quelques mois plus tard, il fut fait caporal. Déjà il était remarqué de tous par sa démarche militaire et son air martial que relevait encore la cicatrice qui partageait
30 son front. Comme il défilait dans une revue, en tête de son escouade, une femme de haut rang, arrêtant sur lui ses regards, s'écria : Quel beau général on ferait de cet homme ! Les événements allaient faire, d'une exclamation irréfléchie, une parole prophétique, et ce qui eût
35 paru tout à fait improbable et même impossible lorsqu'elle fut prononcée, devint bientôt une réalité, un témoignage éclatant, entre tant d'autres signes extraordinaires, d'une révolution profonde accomplie dans les moeurs et d'une complète rénovation sociale.
Causes et préludes de la Révolution française. — La Bastille. — Journées d'octobre.
Pour bien apprécier, à cette époque et dans la suite, le caractère et la conduite de Hoche au début de la 5 Révolution, il est indispensable d'exposer brièvement, mais avec précision, le principal objet de cette grande crise qui transforma si profondément la société française, et dont les résultats se firent sentir dans les contrées les plus reculées de l'Europe. 10
Ses auteurs voulaient la réforme d'innombrables abus nés du régime féodal, du pouvoir absolu de la couronne et de l'inégale répartition des charges publiques* : ils demandaient l'égalité civile et la participation du pays à l'établissement des impôts et à la confection des actes 15 législatifs. Ces résultats étaient désirés de la portion la plus éclairée de la noblesse, de la majorité du clergé, et surtout de la bourgeoisie et des classes ouvrières : ils ne pouvaient cependant être obtenus sans h^euiter de nom- ^-f/^'^breux préjugés, sans blesser une foule d'intérêts, ni sans 20 déraciner violemment des habitudes invétérées et des usages séculaires dans lesquels le roi, sa famille, sa cour et une très-grande partie des privilégiés voyaient des droits acquis et les seules garanties possibles d'un gouvernement sage et régulier. 25
D'autre part, une multitude d'écrits célèbres avidement lus avaient fait pénétrer les nouveaux principes de régénération politique et sociale fort avant au sein des ^'^t^'-^'^' masses. Ces publications, tout en s'adressant à la raison publique et aux sentiments généreux, avaient éveillé 30 aussi de dangereux instincts, des passions aveugles et violentes, surexcitées par le souvenir de longues souffrances, et que les lumières de l'expérience ne pouvaient encore ni diriger ni contenir. À^force d'en ^ ^-^-ij tendre chaque jour déclamer contre les lois en vigueur, 35
* Les impôts onéreux ei vexatoires de la taille et des corvées ne tombaient que sur les non nobles ou roturiers.
contre les privilèges et les autorite's e'tablies, et reven- %^^d^ diquer pour tous, des libertés, des droits, des pouvoirs, il était impossible qu'une multitude d'hommes ne fussent bientôt porte's à confondre leurs droits avec leurs désirs, 5 la liberté avec la licence, l'horreur de l'oppression avec la haine de toute discipline, et il était à prévoir qu'il naîtrait d'une situation si complexe de grands périls et des difficultés sans nombre. Ces prévisions furent de beaucoup dépassées par les faits.
lo Des prétentions exagérées, des actes imprudents et des excès coupables provoquèrent de la part de la cour une réaction violente. L'Assem'olée nationale et constituante, formée des députés de tous les ordres et convoquée en mai 1789, avait été graduellement conduite à "^/"^'ïK s'emparer de presque tous les pouvoirs; après avoir beaucoup fait pour répondre aux vœux du pays et aux nécessités de la situation, elle prit plusieurs résolutions téméraires et funestes et voulut que tous ses actes fussent indistinctement acceptés et sanctionnés par la couronne.
20 Le roi Louis XVI. avait le premier donné l'exemple des sages réformes ; ses aspirations étaient pures, son cœur honnête et bon, mais il manquait de lumières, il était faible, irrésolu, et cédait facilement à des impulsions contraires. Après avoir fait beaucoup de concessions
25 qu'il jugeait opportunes et compatibles avec sa dignité, il s'effraya d'exigences nouvelles qui lui parurent en opposition avec son devoir de roi et essaya de lutter contre la violence du torrent révolutionnaire : il ouvrit l'oreille aux ressentiments et aux plaintes des membres
30 de sa famille, des courtisans et des privilégiés violemment dépossédés ; et croyant voir la France en péril avec son trône, il eut recours à la force militaire pour défendre les restes d'un pouvoir sapé déjà dans ses fondements ; des régiments furent appelés à Paris et à
35 Versailles.
£^^^^ La bourgeoisie et les meneurs de l'Assemblée
' nationale firent appel aux passions populaires et opposèrent à la menace des baïonnettes l'insurrection de la multitude. Les grandes questions qui agitaient les
40 esprits sortirent alors des débats pacifiques pour être
livrées à l'arbitraire, à la force aveugle et brutale : de là surgirent de grands excès, des crimes odieux, la guerre civile et toutes ses fureurs.
Le premier essai que la multitude fît de ses forces fut l'attaque de la Bastille, forteresse redoutable, située à 5 l'extrémité du faubourg Saint-Antoine : c'était là qu'étaient renfermés, depuis des siècles, sur un simple ordre royal, ou lettre de cachet, la plupart de ceux que^'^'^'^le roi ou ses ministres jugeaient opportun d'arrêter et de retenir captifs en les dérobant à la justice des tribunaux 10 ordinaires légalement institués. La Bastille, pour cette cause, était regardée, non sans raison, comme le monument d'un âge barbare, comme la citadelle du despotisme. Paris, dans les premiers jours de juillet 1789, avait été le théâtre de rixes sanglantes entre le peuple et la 15 troupe ; le peuple demanda des armes, pilla l'arsenal des Invalides, forgea, des piques et, dans la matinée du 14, au cri de: A la Bastille ! à la Bastille! une immense colonne populaire courut attaquer cette forteresse occupée par une faible garnison de Suisses et d'invalides. 20
L'attaque aurait échoué si trois cents gardes françaises f^ — *^ ne l'eussent secondée. Ils accoururent avec des canons et marchèrent à la tête des colonnes. La Bastille fut prise et des assassinats souillèrent la victoire populaire.
Une partie seulement des gardes françaises avait été 25 entraînée dans l'insurrection de la multitude : Hoche fut de ceux qui demeurèrent fidèles au drapeau. Caserne dans la rue Verte avec quelques conscrits formant le dépôt de son bataillon, il ferma la grille de son quartier, '''"'^'^^ fit de grands efforts pour empêcher qu'elle ne fût forcée 30 et défendit contre les assauts de la populace déchaînée, les canons confiés à sa garde.
Les gardes françaises furent licenciés après la chute '^^-"^'''^ de la Bastille et répartis dans les compagnies soldées de /**"-' ^/ la garde nationale pour servir sous les ordres du général 35 La Fayette. Hoche y entra, et il était sergent-major d'une de ces compagnies à l'époque des sinistres événements provoqués par l'arrivée de nouveaux régiments appelés à Versailles dans les premiers jours d'octobre 1789. Une fête avait été donnée aux officiers de ces 40
corps par leurs camarades dans la grande salle de spectacle du Château : le roi et la reine tenant le jeune dauphin dans ses bras, parurent dans cette réunion bruyante ; leur vue excita des cris d'enthousiasme : des 5 cocardes blanches furent distribuées et l'on prétendit que les emblèmes tricolores et populaires avaient été foulés aux pieds. Le bruit de ce banquet se répandit dans Paris et y produisit une fermentation extrême ; l'arrivée des régiments, leurs dispositions hostiles, la crainte des
10 complots de la cour et surtout la disette firent éclater un
^ soulèvement redoutable. Une fille sansJiuEiirs,Théroigne
de Méricourt, donne le signal, le 5 octobre, en parcourant
les rues avec un tambour ; une horde de femmes la suit
en demandant du pain et en poussant d'affreuses voci-
15 férations. Autour d'elles accourt de toutes parts une multitude furieuse ; c'est sur Versailles que veut marcher cette foule désordonnée et un nommé Maillard, ancien huissier, offre de l'y conduire. Retenue pendant sept heures par *>- La Fayette, elle part enfin et jette l'épouvante dans Ver-
20 sailles. Un premier engagement avait eu lieu entre les gardes du corps et cette foule désordonnée, quand La Fayette arrive pour la contenir, à la tête de la garde nationale parisienne ; sa présence ramène la sécurité et aux approches de la nuit le calme se rétablit. Tandis
25 que chacun se livre au sommeil, quelques hommes du peuple trouvent une des grilles du Château ouverte ; ils entrent en appelant leurs camarades; l'alerte est donnée et un combat s'engage entre eux et les gardes du corps de service, dont plusieurs se font tuer héroïquement à
30 leur poste en criant : Sauvez la reine ! Marie-Antoinette,
avertie du péril, s'élance de son lit et se réfugie auprès
du roi. La Fayette vole à leur secours ; il pénètre
avec ses officiers et quelques grenadiers de la garde
^^ nationale soldée dans la royale résidence çnvahie^: le
35 sergent-major Hoche était parmi eux, il contribua à repousser les envahisseurs : sa conduite fut remarquée, et le général lui donna des louanges.*'"
* MÙDwires de La Fayette, tome ii., second récit des événements d'octobre.
Hoche cependant, nous l'avons vu, avait embrassé avec ardeur les principes d'une re'volution qui supprimait les privilèges et abaissait les obstacles devant le mérite : mais son bon sens, ami de l'ordre et de la discipline, répugnait à l'anarchie et aux fureurs démagogiques : ses vives sympathies pour la cause de l'égalité civile et de la liberté ne l'avaient dépouillé ni de sa droiture, ni de son respect, ni de sa pitié, et il avait vu un abominable attentat dans la violation de la royale demeure par la populace. Hoche d'ailleurs avait un sentiment profond de l'honneur et du devoir : il se souvint, le 6 octobre comme au 14 juillet, que la vraie place du soldat est en face de l'émeute et non au milieu d'elle, que son honneur consiste à garder sa consigne et son drapeau, et que si, en des cas extrêmes, il peut briser son épée, 15 il lui est toujours interdit de la tourner contre ceux qui la lui ont confiée pour les défendre. Il se sentait la force de grandir par ses services, d'acquérir tous les grades par des voies légitimes ; il eût rougi de s'élever par la révolte ou par la trahison. 20
^iJi i^-w-i-Ta^.
Progrès de la Révolution. — Premières défaites et victoires. — Hoche à l'armée des Ardennes.
Louis XVI et sa famille avaient été conduits à Paris entre les piques de la m.ultitude qui avait envahi leur 25 palais à Versailles dans les journées du 5 et du 6 octobre: il vivait au palais des Tuileries, plus prisonnier que roi, sous l'étroite surveillance de la garde nationale parisienne, contraint à sanctionner une série de mesures en opposition avec sa conscience, et la Révolution suivait 30 son cours. Révolution sociale autant que politique, elle menaçait en Europe comme en France tous les intérêts liés à l'ancienne constitution féodale de la société. Les princes français et les émigrés répandus ■e^^w^i'dans les cours étrangères, les remplissaient de leurs 35 plaintes et aussi de leurs terreurs et de leurs
lO BIOGRAPHIE
J.^:uA. J.- espérances. Ils montraient tous les rois atteints ou menacés en la personne de Louis XVI et la France gémissant sous la tyrannie de quelques démagogues, et ils promettaient témérairement un soulèvement générai 5 de la nation en faveur du roi si les armées étrangères franchissaient les frontières du royaume.
Ainsi fut préparée en 1791 la première coalition entre
les souverains allemands qui compromirent Louis XVI
en proclamant la solidarité de leur propre cause avec la
10 sienne et rendirent sa situation plus périlleuse et plus
cruelle.
Après une malheureuse tentative de la famille royale pour gagner la frontière et son arrestation à Varennes, la déchéance du roi fut proposée : mais l'Assemblée 15 constituante repoussa la motion comme inconstitutionnelle : elle força le roi à garder sa couronne, elle le ,4xeJL. scella sur son trône, et, en même temps, elle lui enleva tout pouvoir, tout moyen de régner.
Déjà les Prussiens avançaient, nos armées reculaient 20 devant eux et la France était entamée. A chaque progrès de l'ennemi répondait, au sein de la multitude dans ■^j^^ Paris, un surcroît de fureur contre le roi et la reine, trop malheureux et trop menacés pour n'être pas soupçonnés de complicité secrète avec ceux qui s'annonçaient comme 25 marchant à leur délivrance, et accusés, non sans fondement, d'entretenir des relations avec les princes de leur famille armés pour leur cause. Déjà la populace, dont d'ardents démagogues entretenaient la fureur, faisait la loi à la Commune ou municipalité de Paris, et dominait 30 l'Assemblée : au 20 juin 1792, elle fit irruption aux ^-7.**-JL- Tuileries et abreu,Ya le roi d'outrages; au 10 août, elle renversa le trône en égorgeant ses défenseurs : Louis XVI et sa famille furent incarcérés au Temple. Cependant l'ennemi avançait toujours : Longvvy fut pris et wvrv^vtt. 35 A^erdun investi. Le courroux populaire ne connut plus de bornes ; il s'enflamma contre les nobles et les prêtres suspects de forrner des vœux pour le succès des armées étrangères. Plusieurs milliers d'infoitU'iés, appartenant aux anciens ordres privilégiés, lurent 40 arrachés de leur domicile et entassés pêle-mêle dans
les prisons de Paris. Le 2 septembre enfin, jour d'exécrable mémoire, la plus vile populace, encouragée par le concours des autorités municipales et par la complicité tacite du ministre de la justice Danton, se rua sur les prisons et massacra presque tous les prisonniers avec 5 une épouvantable barbarie.
Mon but n'est pas de raconter ici les scènes sanglantes de nos troubles civils auxquels Hoche, à cette époque, demeura complètement étranger : il m'a fallu cependant rappeler en peu de mots ce qui était indispen- 10 sable à dire pour faire comprendre la situation générale du pays au moment où son héroïque figure commence à paraître dans la grande lutte entre l'Europe et la France envahie.
Les armées étaient alors l'asile de toutes les gloires de 15 la patrie. Dans aucune autre classe de la nation le sentiment de l'égalité ne fut plus pur, parce qu'il n'y en avait aucune où ii s'unît mieux à la plus stricte équité, et qu'il était naturel et juste que la patrie se montrât reconnaissante et généreuse envers ceux qui donnaient 20 leur sang pour elle."' Là, le pur enthousiasme de la liberté était entretenu dans les cœurs comme aux premiers jours, parce qu'aux armées l'idée de la liberté s'alliait heureusement avec celle de raâ"ranchissement du sol national : cette idée, réveillant les sentiments les 35 plus généreux, n'avait encore rien perdu de son prestige, et elle fit sur nos frontières ce qu'elle a fait partout, elle enfanta des prodiges d'héroïsme et de dévouement. L'amour de la liberté ainsi confondu avec le patriotisme, fut exalté encore davantage dans l'âme des soldats par 30 l'abolition des servitudes féodales qui avaient pesé d'un poids si lourd sur leurs familles, et, lorsqu'au chant terrible de la Marseillaise, ils se ruaient sur les armées de l'Europe so'idO''ées par les rois, ils croyaient bie.i ^«i véritablement courir, non-seulement au secours de la 3patrie menacée, mais aussi à la délivrance des peuples encore soumis au joug féodal et qu'ils nommaient leurs
* Avant la Révolution, le brevet d'ofiîcier n'était accordé, sauf de très-rares exceptions, qu'au privilège.
frères. Voilà pourquoi la Révolution, malgré tant de
violences et de crimes, demeura toujours populaire dans
^ nos armées rajeunies composées de volontaires ; et c'est
ainsi, qu'après de premiers échecs, elles devinrent invin-
5 cibles."'-'
Ces échecs étaient inévitables au début de la Révolution. Les officiers, appartenant alors, la plupart, à l'ancienne noblesse, ils formaient une classe distincte de celle des soldats, et il y avait dans l'armée deux castes
lo divisées d'intérêts et d'opinions : le chef se défiait des soldats, le soldat n'avait aucune confiance dans ses chefs, de là une complète désorganisation en face de l'ennemi et de nombreux revers. Beaucoup d'officiers avaient déjà quitté leurs régiments pour suivre les princes dans
15 l'émigration : une foule d'autres les imitèrent dans la suite ou furent expulsés par leurs soldats : ils furent remplacés dans tous les grades, depuis le sous-lieutenant jusqu'au général, par des hommes sortis des rangs, et ceux des anciens officiers généraux, nobles la plupart,
20 qui conservèrent leurs commandements, La Fayette, Beurnonville, Custine, Biron, Dumouriez,t Kellermann, avaient tous adopté les principes de 17S9, et continuèrent à servir avec ardeur et dévouement la cause révolutionnaire. L'harmonie commença donc à se rétablir
25 entre les chefs et les soldats, et nos armées remportèrent alors leurs premières victoires.
Elles avaient vaincu sous Kellermann à Valmy, sous Custine à la frontière du Rhin, sous Dumouriez à Jemmapes ; la Belgique était conquise et l'ennemi repoussé
30 sur tous les points, lorsque le supplice de Louis XVI, l'un
des princes les plus vertueux qui aient honoré le trône,
et que la constitution déclarait inviolable, excita au plus
^ haut degré l'horreur publique, ênleïâ à la Révolution
* La Révolution leur criait : "Volontaires, 35 JNIourez pour délivrer tous les peuples vos frères."
Contents, ils disaient oui ?
" Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes ! " Et l'on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes
Sur le monde ébloui, g^r:::^" — V. HuGO.
40 f Dumouriez était d'une ancienne famille parlementaire.
une foule de cœurs qui lui étaient jusque-là demeure's dévoués, et décupla, le nombre de ses ennemis en Europe ^e^î^s^^^ • et en France. Ce funeste résultat de l'attentat du 21 'v.^^^-. janvier est selon moi le plus irrécusable argument contre une doctrine perverse qui pose en principe que les actes 5 violents et criminels des terroristes étaient indispensables pour assurer le triomphe de la Révolution française : on n'a jamais fait à celle-ci un tort plus grave, une plus cruelle insulte qu'en supposant que les grandes idées et les nobles sentiments dont s'inspirait à son début 10 l'Assemblée constituante aient été, quatre ans plus tard, sans cause sérieuse, complètement éteints dans les âmes, et à ce point oubliés, qu'il fût nécessaire de suppléer en 1793 par la Terreur à l'élan et à l'enthousiasme généreux de 1789. S'il est vrai cependant, s'il est impossible 15 de nier qu'on obtint par elle des ressources que le dévouement n'aurait plus données, il n'est pas moins vrai et il importe de dire que la cause de la Révolution avait été déjà compromise et perdue aux yeux de la masse des honnêtes gens par beaucoup d'excès et de crimes 20 commis en son nom et entre lesquels le supplice de Louis XVI fut le plus odieux. L'indignation qu'il inspira multiplia les dangers autour de la Convention nationale, et elle fut ainsi entraînée dans une voie nouvelle de violences et de tureurs où il lui devint chaque 25 jour plus difficile de s'arrêter.^' La coalition précédente
* La Révolution prit un caractère nouveau après les massacres de septembre et le supplice du roi, et lorsqu'on songe que le Comité de salut public, créé en 1 793, fut conduit de violence en violence et de crime en crime, jusqu'à menacer indistinctement de la hache 30 révolutionnaire tout le monde sans distinction de classe, de sexe et d'âge, jusqu'à trancher les tètes le plus illustres et les plus vénérées, jusqu'à immoler les vieillards, les femmes, les jeunes filles, les plus pauvres comme les plus riches, les amis de la Révolution comme ses ennemis, charriés en masses à l'échafaud, ces beaux vers de Racine, 35 adressés par Burrhus à Néron, reviennent à la mémoire :
. . . Il vous faudra courir de crime en crime.
Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés,
Et laver daas le sang vos bras ensanglantés :
Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteiadre, /q
Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre,
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets,
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.
— Bnianniciis, acte IV., scène iii.
n'avait rallié contre nous que deux ou trois puissances ; mais, après l'attentat du 21 janvier, l'Europe indigne'e prit les armes d'un accord unanime. La Révolution compta pour ennemis déclarés l'Angleterre, la Hollande, 5 l'Espagne, toute la Confédération germanique, Naples, le Saint-Siège, puis la Russie, et presque en même temps la Vendée se leva menaçante et terrible : il fallut combattre, outre l'ennemi intérieur, trois cent cinquante mille hommes des meilleures troupes de l'Europe qui
10 s'avançaient sur toutes les frontières de la France.
Le premier effort de cette coalition formidable tomba sur l'armée des Ardennes dont le général en chef, Dumouriez, était alors en Hollande : elle était, en son absence, commandée ainsi que l'armée du Nord, par le
15 général Miranda, et elle occupait des cantonnements
<l(-^.^. d'hiver sur la rive droite de la Meuse au-dessus de Liège.
Les Autrichiens avaient repris l'offensive : ils surprirent
et attaquèrent en mars 1793, à Altenhowen, les divisions
françaises qui, sous les ordres du général Le Veneur,
20 investissaient Maëstricht, les mirent en déroute et les forcèrent à lever le siège de cette place : c'est alors que Hoche apparaît pour la première fois dans Thiscoire. Nommé lieutenant, puis bientôt après capitaine au 58- régiment d'infanterie, il s'était déjà fait remarquer par le
25 général Le Veneur, qui avait su apprécier son activité, son intelligence et son courage, et il fut chargé de protéger dans cette journée désastreuse, l'évacuation des magasins et de l'artillerie sous le feu de l'ennemi. Hoche exécuta cette opération avec audace et bonheur. Grâce
30 à lui, tout le matériel fut sauvé et les Autrichiens ne
i'uj^/]^-, purent s'ernparer d'un seul canon. Le général Le
Veneur donna les plus grands éloges au jeune capitaine
qui avait si vaillamment et si heureusement exécuté ses
ordres : il le prit pour aide de camp et se l'attacha pour
35 la vie.
Dumouriez cependant était accouru de Hollande et avait arrêté la retraite de son armée : reprenant à son tour l'offensive, il marcha aux Autrichiens, livra bataille et fut battu, le 18 mars, à Nerwinde. Hoche se distingua
40 entre tous dans cette journée et dans les suivantes, à
Vertrich et à Blaiigen. Couvrant la retraite au passage de la Dyle en avant de Louvain, il lutta sans relâche avec une obstination indomptable. Il eut deux chevaux tués sous lui et continua de combattre, ralliant à pied les troupes et les ramenant sans cesse à l'ennemi, ^^-"^"i' Il rejoignit ensuite son géne'ral, qui s'établit sur la frontière, au camp de IMauIde. En récompense de sa glorieuse conduite. Hoche fut nommé adjudant général, chef de bataillon, avancement bien mérité, mais que sa modestie refusa pour rester aide de camp du général Le lO Veneur, qui lui témoignait autant d'estime que d'amitié.
Le général comte Le Veneur était du nombre de ces hommes d'élite qui, appartenant à l'aristocratie française, avaient adopté, par conscience et avec conviction, les principes fondamentaux de la Révolution. 15 L'état politique de la France aux approches de 1789 ne lui avait paru en rapport ni avec sa civilisation ni avec ses lumières : l'autorité royale, durant plusieurs siècles, avait renversé ou considérablement affaibli toutes les barrières que lui opposaient les Etats généraux et pro- 20 vinciaux, les parlements et les libertés communales : le pouvoir du monarque, limité en principe, était de fait devenu absolu, et le gouvernement de la France, contenu seulement par les mœurs, était devenu presque semblable à celui des sultans. 25
Après le règne déplorable de Louis XV, durant lequel le pays fut humilié devant l'Europe et ruiné à l'intérieur, le comte Le A^'eneur crut, avec les hommes les plus éclairés de son temps, que l'heure était venue pour la nation d'intervenir dans la conduite de ses affaires ; il 30 reconnaissait d'autre part qu'il y avait de grands abus à réformer ; il trouvait peu équitables les obstacles opposés par les institutions traditionnelles et par les privilèges à . la libre concurrence, à Fessor des forces mdividuelles, l.'^'C' et son cœur fut d'accord avec son intelligence pour 35 adhérer au grand principe de l'égalité de tous devant la loi. Le privilège de la naissance et la voix de l'intérêt personnel n'étouffaient pas dans son âme le cri de l'équité naturelle et du patriotisme ; il applaudit au mouvement généreux qui entraîna les députés d'une partie de la 40
ï6 BIOGRAPHIE
noblesse et du clergé à faire, le 4 août 1789, dans l'Assemblée constituante, le sacrifice de leurs privilèges et de leurs droits féodaux, et les crimes commis plus tard au nom de la liberté, les forfaits qui déshonorèrent 5 la cause de la Révolution, tout en pénétrant son âme de la plus vive douleur, n'altérèrent jamais son inébranlable conviction dans l'équité des grands principes proclamés au début de cette crise redoutable. Après la déchéance du roi, au 10 août, après son supplice même
10 en janvier 1793, le comte Le Veneur ne déserta point son poste sur la frontière, en face des Autrichiens, et il crut de son devoir, aussi longtemps que l'épée ne serait pas arrachée de ses mains, de la conserver pour la tourner contre les envahisseurs de son pays.
15 Tels étaient aussi les sentiments de son jeune aide de camp ; mais, dans l'âme ardente et toute républicaine de Hoche, ils existaient avec l'eftèrvescence de la jeunesse, avec l'exaltation et l'emportement de la passion. Hoche aimait avec transport une cause au triomphe de laquelle
20 tout son avenir semblait attaché, et une transformation sociale qui lui permettrait d'atteindre aussi haut qu'il se sentait appelé par ses talents. Le comte Le Veneur avait noblement et courageusement fait le sacrifice de ses privilèges sur l'autel du patriotisme et de la liberté,
25 et le même feu qui avait consumé tous ses titres avait allumé toutes les espérances de Hoche et donné des ailes de flamme à son génie. De là, dans ses manières comme dans son langage, une fougue, un emportement de républicanisme dont aurait pu quelquefois s'ofténser
30 un chef appartenant à l'ancien ordre de la noblesse, s'il eût été moins bienveillant ou moins sage ; mais le comte Le Veneur, à travers toute cette effervescence de jeune homme, avait reconnu le héros : la loyauté de Hoche, sa probité, son désintéressement et son ardent patriotisme
35 avaient captivé son général et touché son cœur: l'ambition lui vint d'aider la nature à former un grand homme pour la patrie, d'achever l'éducation de son jeune aide de camp, de lui donner tout ce qui lui manquait en expérience, en usage du monde et dans l'art difiîcile de gou-
40 verner les hommes en se possédant soi-même. C'est
ainsi qu'il l'initia aux délicatesses d'une société choisie que Hoche n'avait jamais connue, il polit ses manières, épura son langage, dirigea ses lectures, et fit naître pour lui-même dans le cœur du jeune homme une affection reconnaissante et filiale qui ne s'éteignit qu'avec sa vie. 5 Deux ans plus tard, au milieu de ses premiers succès et lorsque l'aide de camp eut été élevé au-dessus de son ancien général et commanda nos armées, les mêmes relations subsistèrent entre eux : Hoche continua de prêter une oreille docile à celui qu'il nommait son second 10 père, qui blâmait le ton soldatesque de sa correspondance, de ses ordres du jour et de ses rapports, et l'exhortait à donner à son langage ce caractère de dignité simple et naturelle empreint dans son attitude et dans toute sa personne. Ainsi s'établit entre ces deux hommes un 15 commerce touchant qui ne fait pas moins honneur à l'élève qu'au maître : celui-ci avait l'âme trop haute pour donner accès à la jalousie ; une déférence tendre et respectueuse ne coûtait rien à l'autre, et la reconnaissance n'était pas un fardeau pour son cœur magna- 20 nime.
Ils étaient ensemble au camp de Maulde, lorsqu'on y apprit la défection de Dumouriez (mars 1793). Celui-ci imputait aux jacobins ses derniers revers ; il avait en horreur les violences de la Convention et la tyrannie de 25 la Commune de Paris, et parlait hautement de se rendre dans la capitale et d'y rétablir le gouvernement monarchique. La Convention cita Dumouriez à sa barre, et envoya dans son camp quatre députés pour le sommer d'obéir et de se rendre à Paris. Dumouriez refusa ; il 30 les livra tous les quatre aux Autrichiens, et prit des dispositions pour marcher sur Paris à la tête de son armée, avec les Impériaux pour auxiliaires. Mais les sol s virent une trahison dans la conduite de leur général , ils l'abandonnèrent, et Dumouriez passa dans le camp des 35 Autrichiens. L'exemple de sa défection jeta le désordre dans son armée et la désorganisa devant l'ennemi. Hoche fut alors choisi par son général pour aller rendre compte à Paris, au gouvernement exécutif, du véritable état des choses, et pour indiquer les remèdes les plus propres à 40
l8 BIOGRAPHIE
'■■ conjurer les dangers de la situation. L'état aftVeux oîx il trouva la capitale le remplit de tristesse. Le Comité de salut public inaugurait son règne ; toutes les têtes e'taient menace'es ; les suspects remplissaient les prisons ; le 5 tribunal révolutionnaire, composé d'éléments exécrables, jugeait sans appel. La lutte enfin, une lutte mortelle, était engagée entre les viontagjîards, tout-puissants à la Commune et aux jacobins, et les girojidins, encore en majorité dans la Convention.* lo Hoche fut accueilli avec empressement par les montagnards qui l'exhortaient à désigner, entre les girondins, ceux qui avaient récemment correspondu avec Dumouriez ; ils espéraient trouver ainsi une arme pour les frapper et pouvoir les dénoncer comme complices de sa 15 trahison. Hoche s'y refusa ; il n'était pas venu, dit-il, pour remplir l'office de délateur, mais pour éclairer le gouvernement sur la situation critique où se trouvait
•'^ l'armée. Son cœur fut navré du spectacle qu'offrait Paris à la veille du 31 mai, jour néfaste où succombèrent 20 les girondins;! i^ exhala son indignation et sa douleur dans sa correspondance avec son général : "Le véritable champ de bataille, disait-il, n'est pas sur la Lieuse et le Rhin entre les Autrichiens et nous, il est ici dans la Convention entre les hommes de la Gironde et ceux de la 25 Montagne." Il se hâta de quitter Paris où la liberté, la fraternité, l'égalité n'étaient plus que de vains sons, des paroles vides de sens et complètement dérisoires, où les
* Les girondins étaient ainsi nommés parce que les membres les
plus célèbres de ce parti politique, Vergniaud, Guadet, Gensonné,
20 avaient été envoyés à l'Assemblée par le département de la Gironde:
ils siégeaient à droite dans l'Assemblée. Les montagnards, leurs
^ adversaires, occupaient la crête du côté gauche, d'où leur vint le
nom sous lequel its furent désignés. Les premiers désiraient un
régime légal et les formes d'un gouvernement constitutionnel dans
3 c la république qu'ils voulaient établir. Les seconds, moins éclairés
que les girondins, étaient beaucoup plus audacieux : la démocratie la
plus extrême leur semblait le meilleur des gouvernements : ils avaient
pour chefs principaux, Danton, Robespierre et IMarat.
(Vovez mon Histoire de France — [i2« édition] Tome IL, pages 40 276.27S.)
t Ihid., pages 293-294.
meilleurs citoyens tremblaient devant une populace féroce, et où la terreur se substituait aux lois. Il revint à l'armée, au milieu de ses braves compagnons d'armes, à qui n'arrivait qu'un faible écho des crimes commis au loin, et dans le cœur desquels le pur enthousiasme de S 1789 et l'amour de la liberté se confondaient encore avec le saint amour de la patrie et de l'indépendance nationale.
Le général Le Veneur commandait alors, par intérim et en l'absence de Custine, l'armée du Nord ; il chargea lo son aide de camp de reconnaître la ligne de défense que l'armée avait à garder. Hoche parcourut le pays, et quelques jours suffirent à l'investigation de son coup d'œil rapide. Il rapporta de son excursion sur la frontière des informations lumineuses. Quelle fut sa douleur 15 lorsque, de retour au camp, il vit son chef et son ami, le général Le Veneur, entouré de gendarmes, dénoncé comme suspect et sous le coup d'un mandat d'amener qui presque toujours, à cette époque, était l'équivalent d'un arrêt de mort. Emporté à ce triste spectacle, par 20 l'indignation et la colère. Hoche s'écria : " Est-ce donc Pitt et Cobourg qui gouvernent la France, puisqu'on enlève à la République ses plus braves défenseurs ? " Paroles imprudentes, et qui faillirent coûter la vie à celui qui les avait prononcées. Oubliant l'orage qu'il avait 25 ainsi attiré sur sa tête, Hoche mit par écrit les observations qu'il avait faites, et rédigea plusieurs mémoires militaires justement considérés comme des chefsd'œuvre.
Son attention ne s'était pas uniquement portée sur la 30 frontière qu'il avait parcourue, mais sur tous les points où la République lui paraissait vulnérable. La Vendée, qui se soulevait alors, attira aussi ses regards. Déjà toute cette contrée était en armes : elle avait livré ses premiers combats, et les généraux républicains reculaient 35 devant les La Rochejaquelein, les Bonchamp, les d'Elbé, les Lescure. Hoche reconnut les fautes qu'ils avaient faites : il devina la tactique toute particulière que réclamait la guerre dans ce pays qu'il n'avait jamais vu, mais qu'il étudiait dans les relations militaires et sur la 40
carte. Il démontra la nécessité d'y établir des camps retranchés, d'y former des colonnes mobiles,* d'imiter, dans sa manière de combattre, un ennemi presque insaisissable; et dans le jeune capitaine de vingt-quatre 5 ans s'annonça déjà le général en chef des armées de l'Ouest et de l'Océan.
Dans un autre mémoire qu'il écrit sur la conduite de la guerre dans le Nord, Hoche révèle d'instinct le génie de l'art militaire des temps modernes, et les conseils
lo qu'il donne sont les préludes de la révolution opérée plus tard par Bonaparte dans la tactique et dans la stratégie. " La routine nous perd, disait-il : l'art de la guerre est à
/Lc^^ régénérer Rasons les places fortes que nous ne
pouvons défendre sans nous disséminer, et plaçons-nous
15 hardiment au centre des armées ennemies: plus forts réunis que chacune d'elles séparées, marchons de l'armée que nous aurons vaincue à celle qui est à vaincre." Il indique ensuite les noms des places qu'il faut raser, celles dont la garnison doit être réduite, les
20 positions qu'il faut faire occuper par les armées des Ardennes et de la Moselle ; il donne enfin, dit son biographe déjà cité, tous les détails du plan qui fut suivi dans la campagne de 1794, sur laquelle repose la réputation de Carnot, et dont la conclusion fut la
25 victoire de Fleurus.f
c..^^./..-^ Hoche achevait la rédaction de ce mémoire lorsqu'on
vint l'arrêter : l'ordre était donné de le traduire devant
le tribunal révolutionnaire de Douai comme suspect
pour son dévouement au général Le Veneur, et accusé
30 d'avoir dit que Pitt et Cobourg gouvernaient la France. Hoche, sans s'émouvoir, adressa son dernier mémoire à Couthon, membre du Comité de salut public, et qu'il avait eu l'occasion de voir à Paris, et lui écrivit cette noble lettre oii il se peint tout entier: " Ainsi que je vous
35 l'ai promis, citoyen, je vous fais passer mon travail sur la défense de la frontière du Nord : ce travail est sans doute le fruit d'un patriotisme plus ardent qu'éclairé,
* Lettre au citoyen Audouin, adjoint au ministre de la guerre, i" Bergounioux, Vie de Lazare Hoche, p. 14.
mais pourriez-vous croire qu'il est d'un jeune homme traduit devant le tribunal révolutionnaire ? Quel que soit mon sort, que la patrie soit sauvée, et je demeure content. Mais à chaque instant le danger augmente... Vos généraux n'ont aucun plan : il n'y a point aujour- 5 d'hui parmi eux un homme capable de sauver la frontière. Je vous demande donc d'être entendu, soit au Comité, soit par les représentants près des armées. Qu'on me laisse travailler dans une chambre, les fers aux pieds, jusqu'à ce que les ennemis soient hors de 10 France. Je suis sûr d'indiquer les moyens de les chasser avant six semaines. Ensuite, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra."*
Couthon lut cette lettre au Comité, devant lequel il plaida la cause de Hoche avec succès, et l'ordre fut 15 donné de l'élargir sur-le-champ. Hoche fut nommé adjudant général, chef de bataillon, dans l'armée du Nord :f trois mois plus tard, il fut mis en cette qualité sous les ordres du général Souham,^ à Dunkerque, et particulièrement chargé de la défense de cette place. 20
Dunkerque. — Wissembourg.
Deux armées ennemies cernaient Dunkerque, l'une de ^*^^^^'vingt et un mille Anglais et Hanovriens sous le duc d'York, assiégeait la ville du côté de l'Océan ; l'autre 25 armée, d'environ seize mille hommes, sous le maréchal Freytag, couvrait le siège du côté de Lille en avant des marais de manière à empêcher la place d'être secourue. Dunkerque semblait hors d'état de soutenir un long siège 3 l'enceinte très-étendue et les forts détachés 30
* Lettre de Hoche, citée par Bergounioux. + 15 mai 1793.
î 23 août 1793.
auraient demandé pour leur défense quinze mille soldats ; la garnison en comptait à peine la moitié ; elle était abattue et démoralisée par une série presque non interrompue de revers. Hoche trouva les fortifications 5 dans un état déplorable, les fossés en partie comblés et .ciuu. sans revêtements ; aucun secours enfin n'était à attendre des habitants que la Convention s'était aliénés: une flottille avait été chargée de couvrir Dunkerque; les équipages s'insurgèrent à la vue de Tennemi et- les
lo bâtiments rentrèrent dans le port.
Une résistance sérieuse paraissait donc tout à fait impossible : Hoche seul ose espérer le succès : il n'a que vingt-quatre ans, n'occupe encore dans l'armée par son grade, qu'un rang subordonné, et déjà il parle, il
15 agit en maître, en homme sûr de lui-même et qui commande à la fois la confiance avec l'obéissance. II correspond avec le Comité de salut public et avec l'adjoint du ministre. Il écrit au premier : " La place sera brûlée avant d'être rendue."* Il écrit au second :
20 " Si la garde citoyenne entreprend de nous forcer, elle doit s'attendre à voir tourner contre elle les armes destinées à combattre les tyrans et les traîtres."! Cette résolution, dit un de ses derniers biographes, il la fait passer dans le cœur des soldats et les ranime, il rétablit
25 la discipline dans leurs rangs et les mène au travail avant de les mener à l'ennemi. En même temps il fait chasser de la ville les étrangers et les gens suspects, casser et emprisonner le commandant temporaire de la place qui commandait avec mollesse, rétablit la Société
30 populaire qui s'était dissoute, parle, écrit, excite, échaufte, électrise les âmes, ramène par ses exhortations autant que par la menace les matelots à leur devoir et les fait retourner à la station qu'ils ont abandonnée. Enfin, au bout de quelques jours, il peut écrire à Audouin : " On
35 nous promet des secours prompts et puissants, mais tarderaient-ils quinze jours à arriver, dans l'état où, à
* Rousselin, Corr. de Hoche, 29 août 1793. f Ibid., Lettre au citoyen Audouin, i" sept.
force de travail, la place se trouve actuellement, on peut les attendre."*
Les secours attendus approchaient : une partie de l'armée du Nord accourait guidée par les généraux Houchard et Jourdan : elle attaque, le 5 septembre, les 5 positions du maréchal Freytag, force celui-ci à se replier sur Furnes, et le 8 septembre 1793, Houchard force Freytag à s'arrêter et lui livre bataille à Hondschotte, à quelques lieues de Dunkerque. Au bruit du canon. Hoche fait une sortie vigoureuse, attaque sous les murs 10 de la place les lignes anglaises et hanovriennes ; il empêche le duc d'York de venir en aide d'une manière efficace au maréchal Freytag et il contribue puissamment à la victoire de Houchard. Freytag est rejeté sur Furnes : le duc d'York voit l'armée française victorieuse à Hond- 15 schotte prête à fondre sur lui ; il se hâte de sortir de la position dangereuse où il se trouve, en face de Dunkerque, entre les marais de la Longmoor et l'Océan, il abandonne artillerie et bagages et lève le siège. C'est à Hoche surtout qu'appartient l'honneur de ce résultat 20 glorieux, à lui qui se montrant tout à la fois chef et soldat, administrateur et tribun populaire, a fait passer le feu électrique de son âme au cœur d'une garnison divisée et découragée, a mis, en quinze jours, une place délabrée en état de résister à un ennemi formidable et a 25 su le contraindre à la retraite.
La belle défense de Dunkerque avait attiré sur le jeune Hoche l'attention du Comité de salut public et fait concevoir de grandes espérances de ses talents : dans l'espace de six semaines, il fut l'objet de trois nomi- 30 nations successives et promu, du grade de chef de bataillon, au rang de général de brigade, de général de division, et enfin le 23 octobre 1793 (2 brumaire an H), il fut nommé général en chef de l'armée de la Moselle.
Pour cette armée aussi bien que pour l'armée du Nord 35 et l'armée du Rhin, de premiers succès avaient été suivis de grands revers. Les Français, après s'être avancés jusqu'à Liège sous Dumouriez, et avoir pris Mayence et
* Desprez, Vie de Lazare Hoche.
Francfort sous Custine, avaient reculé du cœur de la Belgique jusqu'à Valenciennes et des bords du Rhin jusque dans les Vosges, derrière les lignes de la Lauter. " Grâce aux talents et à l'e'nergie de Hoche, Dunkerque 5 avait résisté, dit un de ses biographes, mais les deux autres barrières de la France étaient tombées : Mayence était au pouvoir des Prussiens, Valenciennes et le Quesnoy voyaient flotter les étendards impériaux ; l'armée du Nord s'était retirée derrière la ligne de la
lo Scarpe, entre Arras et Douai, et Hoche avait trouvé
l'armée de la Moselle sans consistance et sans force,
ê,*'wU-,v> répandue sur une lisière d'environ vingt-cinq lieues. En
face de cette armée dont Hoche venait de prendre le
commandement, cent mille soldats sous les ordres des
15 meilleurs généraux de la Prusse et de l'Autriche, occupaient les lignes de Yfissembourg, tenaient Landau bloqué ; et, retranchés au poste de Kayserslautern, avançaient leurs colonnes sur la Sarre et au delà de la Elise. Ils étaient aguerris, disciplinés, bien vêtus, bien payés,
20 bien nourris. Encouragées par nos revers, ces armées avaient l'audace que donne la victoire, et en face de nos troupes sans pain, sans habits, pieds nus, elles nous étaient h la fois supérieures par l'organisation et par le moral*
•25 A peine Hoche est-il nommé que, rappelant les récentes victoires de Houchard à Hondschotte, et de Jourdan à Wattignies, il dit aux soldats : " Français, de toutes parts nos armées sont triomphantes : nous sommes les derniers à vaincre, mais nous vaincrons. Ues
30 patriotes tels que vous, s'ils sont disciplinés, n'ont qu'à entreprendre. Nous allons propager la liberté, mais ce n'est point assez ; il faut la faire aimer. Cette fois, vos conquêtes ne seront pas vaines ; combattre et profiter du triomphe est votre partage... Nous allons entrer dans la
35 terre promise pour ne la plus quitter." f
Bientôt la discipline se rétablit, la confiance renaît ; la fîère attitude de Hoche, l'énergie de son langage et de
* Bergounioux, Vie de Lazare Hoche, p. 26 et 27 t Corr, de Hoche, Rousselin, p. 25.
ses actes réchauffent l'enthousiasme ; il veille avec une sollicitude toute paternelle aux plus pressants besoins du soldat, et dans l'extre'mité où il se trouve en face d'ennemis très-supérieurs en nombre, il a recours à des moyens extrêmes, très-dangereux sans doute en des temps 5 ordinaires, et que pouvait seule rendre légitimes l'impérieuse nécessité de vaincre sous peine de mort. Hoche donna une organisation nouvelle à son armée, sans tenir compte ni de la hiérarchie, ni des droits de l'ancienneté ; l'ardeur guerrière et patriotique, le talent, le courage lo tiennent lieu des années ou des grades ; il forme de nouvelles divisions, tire des rangs des officiers subalternes et leur subordonne leurs supérieurs ; des sergents deviennent capitaines, des lieutenants sont faits colonels. Une commotion électrique passe ainsi dans tous les rangs, et 15 une fièvre d'ambition que rien ne modère s'empare des chefs et des soldats ; l'exaltation est à son comble. Hoche, qui l'a excitée, la partage : son langage s'en ressent, et elle communique à ses paroles fortement accentuées une certaine erffiure imitée du jargon des 20 clubs, qui est le cachet du style officiel de cette époque. C'est ainsi que le 12 novembre 1793 (21 brumaire), après avoir réorganisé son armée prête à agir dans les Vosges, de concert avec l'armée du Rhin, commandée par Pichegru, Hoche écrit à l'adjoint du ministre de la 25 guerre : " Veuille le génie de la liberté être propice à nos armes ! Les mesures sont prises, et, si j'en crois mes pressentiments, la meilleure cause triomphera. Je survivrais avec peine à un revers. Si j'avais ce malheur, j'enverrais à Paris nos dépouilles sanglantes. Patriotes, 30 montrez-les au peuple ; qu'il batte son arrière-ban, et que son dernier effort soit le coup de grâce des tyrans."
Le grand objet de Hoche et de son armée était la délivrance de Landau et la reprise des lignes de Wissembourg qui sont, sur son extrême frontière au nord-est, le 35 principal boulevard de la France. Ces lignes fameuses sont formées par la Lauter et la Sarre, qui descendent des deux versants des Vosges pour couler, la première à droite dans le Rhin, la seconde à gauche vers la Moselle : Wissembourg est derrière la Lauter ; Landau, plus au 40
26 î:iocraphie
nord, est derrit^re la Queich, autre affluent du Rhin. Les Vosges, couvertes d'épaisses forêts, ne sont praticables que sur un petit nombre de points : leur chaîne rocheuse ne peut être pénétrée et traversée qu'à Saverne, 5 Bitche, Pirmasens et Kayserslautern : Wurmser, sur leur versant oriental, bloquait Landau et occupait Wissembourg, faisant face, avec cinquante mille hommes, à l'armée du Rhin, commandée par Pichegru. Brunswick et l'armée prussienne étaient sur l'autre versant, vis-à-vis
10 de Hoche et de son armée de la ]^.Ioselie : la Sarre séparait les Prussiens des Français.
Le plan d'opérations imposé à Hoche par le Comité de salut public était de franchir la Sarre, de pousser vivement devant lui l'armée prussienne, retranchée sur
15 la droite de cette rivière, de longer les Vosges jusqu'à Kayserslautern, d'emporter cette position pour aller prendre à revers les Autrichiens sur le versant opposé. Hoche devait combiner ses opérations avec celles de l'armée de Pichegru, de telle sorte que Wurmser, pris
20 entre le feu des denx armées françaises, serait forcé d'évacuer Wissembourg et de débloquer Landau.
Le 17 novembre 1793 (27 brumaire an H), l'armée s'ébranle en trois colonnes et fond sur les Prussiens. Ceux-ci abandonnent la Sarre et se replient derrière la
25 Blise, sur les hauteurs de Blise-Castel. Hoche les y force ; après un combat acharné, l'ennemi fuit vers Deux-Ponts, puis sur Kayserslautern, où Brunswick rassemble ses divisions et concentre de formidables moyens de défense. Si cette position est forcée, Hoche
30 tournera les Vosges et débloquera Landau. Des deux parts, quarante mille hommes et cent bouches à feu sont en présence. L'ennemi, fortement retranché, occupe une position supérieure ; mais l'élan des soldats républicains semble irrésistible : Hoche donne le signal en
35 jetant son chapeau en l'air au cri tonnant, mille fois
répété, de: Vive la République! et la bataille s'engage
avec fureur. Hoche est au centre ; ses lieutenants,
Ambert et Taponnier, attaquent l'ennemi sur les flancs.
.Jl.\I'I^^^- Les Prussiens, adossés aux Vosges et à couvert dans
:• voleurs retranchements, ouvrent un feu épouvantable sur
les Français qui, décimés et arrête's par la mitraille, reviennent à la charge, livrent plusieurs assauts et sont repoussés. Enfin, après une lutte sanglante de deux jours, leurs munitions s'épuisent et l'ennemi reçoit du renfort. Hoche voit la victoire lui échapper :' il donne 5 l'ordre de sonner la marche rétrograde, déguisant sous ce mot la retraite, et il se replie derrière la Elise dans une attitude si fière et en si bon ordre, que l'ennemi n'ose l'inquiéter.
L'audace et la vigueur dont Hoche avait fait preuve 10 dans l'exécution d'un plan d'attaque qui était l'œuvre du Comité de salut public, et qu'il avait moins accepté que subi, lui firent trouver grâce auprès des membres de ce Comité redoutable qui imposait la victoire aux çénéraux sous peine de mort et dont il reçut, après son 15 échec, des paroles d'encouragement et des éloges.*
Hoche cependant, pour prendre une éclatante revanche, avait d'autres obstacles à surmonter, d'autres adversaires à vaincre que ceux que lui opposaient les difficultés du sol et les armées étrangères. Pichegru 20 était jaloux de la gloire naissante et de la popularité de son jeune rival ; il le secondait avec répugnance, et ne lui avait prêté son concours qu'avec lenteur et d'une façon incomplète. Hoche se répandit à ce sujet contre Pichegru en récriminations amères : il se plaignit égale- 25 ment de n'avoir pas eu pour ses mouvements une liberté d'action suffisante, il se montra résolu à ne prendre à l'avenir conseil que de lui-même, et refusa de mettre dans le secret de ses opérations prochaines les représentants Saint-Just et Le Bas, envoyés à l'armée du 30 Rhin par le Comité avec des pouvoirs extraordinaires et l'un et l'autre ardents protecteurs de Pichegru. Il s'appuya contre eux de l'assentiment qu'il trouva en deux de leurs collègues, Lacoste et Baudot, envoyés par la Convention à l'armée de la Moselle et investis de 35 pouvoirs illimités. Ceux-ci transmettent à Hoche toute l'autorité ; ils provoquent ainsi l'inimitié de Le Bas et de Saint-Just qui, prenant aussitôt parti pour Pichegru
* Rousselin, Corrcsp., p. 134.
contre Hoche, entretiennent le premier dans ses dispositions malveillantes et jalouses, et cherchent, dans les rapports qu'ils adressent au Comité de salut public, à lui faire partager leurs préventions et leurs ressentiments. 5 Au sein même de ce Comité, Hoche s'était fait un non moins redoutable adversaire en la personne de Carnot, chargé des opérations militaires, et qui en les dirigeant d'ensemble et à distance avec les lumières de l'expérience et l'instinct du génie, obtint de grands résultats,
lo mais qui eut souvent le tort de substituer, pour l'exécution de ses plans, sa propre initiative à celle des généraux. Voyant Hoche résolu, après l'échec de Kayserslautern, à n'écouter que son inspiration personnelle et à dérober ses plans au Comité, il n'osa point le destituer
15 en face de l'ennemi, et il ajourna l'explosion.
C'est maintenant, par les défilés de Pirmasens, entre les lignes de la Queich et de la Lauter, que Hoche a résolu de percer la chaîne des Vosges et d'opérer sa jonction avec l'armée du Rhin, qui doit agir de concert avec lui, et il
20 ordonne, avec autant d'énergie que de prudence, toutes les mesures nécessaires pour frapper un coup décisif. Il veille à tout lui-même, ne prend aucun repos et n'en donne aucun à ses soldats : " Le repos, dit-il, est la rouille du courage." Il soutient par sa confiance dans
25 le succès, par le patriotisme, par le sentiment de l'honneur, par l'enthousiasme républicain, le moral de ses soldats : on est en hiver, le froid est rigoureux, et il supprime les tentes comme un bagage inutile dans une armée républicaine ; les régiments bivouaquent en plein
30 air, les forêts des Vosges les abritent et alimentent leurs feux. Un régiment murmure et demande des quartiers d'hiver ; Hoche fait mettre à Tordre du jour que ce régiment n'aura point l'honneur de participer à l'action dans le premier combat. Les soldats de ce corps le
35 conjurent de révoquer un ordre où ils voient un intolérable affront : ils font serment d'expier leur faute par leur bravoure, et ils tiendront parole. Hoche trompe l'ennemi sur ses projets, il coupe les chemins et brise les ponts dans les endroits où il médite de passer, et il fait
40 préparer, à la dérobée, des ponts de bois pour les substi-
tuer à ceux qu'il a détruits. Il garde, avec les siens mêmes, un secret impénétrable : " Si je pensais, disait-il, que mon bonnet connût mes plans, je le jetterais au feu." Enfin, quand il a tout préparé et qu'il s'est assuré du concours de l'armée du Rhin, il ordonne la marche à 5 travers les Vosges à la hauteur de Pirmasens, pour tomber sur le flanc droit des Autrichiens, tandis qu'ils sont déjà aujc^prises avec l'armée de Pichegru sur le versant oriental.
Deux redoutes formidables établies à Reischoffen et à 10 Freischwiller défendent le passage, et leurs batteries vomissent la mort sur l'armée républicaine : Hoche, sous le feu de leurs canons, imagine de mettre ceux-ci à ren-y':.v'«j can : " Camarades, s'écrie-t-il gaiement, à six cents livres la pièce ! — Adjugez !" répondent ses braves, et ils fon- 15 dent sur les redoutes au pas de charge, y pénètrent, tuent les canonniers et s'emparent de leurs pièces. Le défilé est franchi : les Autrichiens reculent sur Wert, où ils se rallient : Hoche accourt, livre un nouveau combat, les chasse devant lui, et s'établit à Wert dans la position 20 que l'ennemi abandonne. Wurmser se voit débordé, il quitte la ligne de la Molter et attend les Français sur le plateau de Suitz. Hoche le suit de près et se rencontre de nouveau en face de lui le 23 décembre. Un marais séparait les deux armées : Hoche le traverse, fait attaquer 25 par le canon et à la baïonnette, culbute les Autrichiens, les refoule sur la Lauter et dans Wissembourg, et opère sa jonction avec l'armée du Rhin.
L'unité dans le commandement et dans l'action était maintenant devenue indispensable ; Hoche, étouffant son 3*^ ressentiment contre Pichegru qui a mis beaucoup de lenteur à le seconder, exprime le vœu que les deux armées soient réunies sous un même chef et que ce chef soit Pichegru. Sa demande est appuyée par les représentants Saint-Just et Le Bas. Mais leurs collègues Lacoste et 35 Baudot ont reconnu dans Hoche des talents trèssupérieurs : en vertu des pouvoirs illimités qu'ils ont reçu de la Convention, c'est à lui qu'ils décernèrent le commandement en chef des armées de la Moselle et du Rhin, et Pichegru, son ancien et son égal en grade, 40
descend au second rang, et devient son inférieur et son lieutenant.
Hoche disposa tout sur-le-champ pour reprendre Wis-
sembourg et ses lignes fameuses garde'es par les
5 Autrichiens sous Wurmser et par l'armée des émigre's
français sous le prince de Conde' : celle-ci est à Lauter-
bourg, les Autrichiens se portent en avant de Wissem-
bourg et occupent dans un camp retranche' les hauteurs
de Geitsberg, défendues sur le front de la position par
-^rùiù^^ lo un château-fort, hérissées de batteries, et que protègent
, des haies, des abatis d'arbres et des ravins profonds.
I J. armée prussienne, sous Brunswick, a tourne les Vosges
et seconde, les efforts de V/urmser. Hoche détache sur
sa gauche trois divisions pour contenir les Prussiens ; il
15 ordonne à l'armée du Rhin de fondre sur la gauche de l'ennemi et d'enlever Lauterbourg: lui-mûme dirigera en personne l'attaque du centre sur le Geitsberg, et il montre à ses soldats la délivrance de Landau comme l'infaillible résultat de la victoire du lendemain. Ses lettres au
20 ministre de la guerre, comme les ordres qu'il transmet à
ses généraux, respirent, dans un style bref et plein
d'énergie, la confiance, l'enthousiasme, un républicanisme
exalté, le mépris des ennemis, qu'il traite de vils esclaves
^.^ des tyrans. On sent une force entraînante, un je ne sais
'25 quoi d'irrésistible dans l'impulsion qu'il donne à ses lieutenants, et parmi ceux-ci nous voyons Le Fèvre, Championnat, Andreossy, Desaix, Soult, Moreau, la plupart obscurs encore, tous appelés à une haute illustration, et qui font sous lui l'apprentissage de la
3° gloire.
Cependant, sous le poids d'une immense responsabilité, au milieu des préoccupations d'un vaste commandement en face de l'ennemi, et en proie à la double fièvre d'une exaltation militaire et républicaine, il se
35 souvient de son ancien chef le général Le Veneur ; il sent le besoin d'épancher dans un cœur digne de le comprendre les divers sentiments qui l'agitent, de s'affermir enfin, et de s'élever davantage à ses propres yeux, en prenant pour témoin de ses pensées et de ses actes
40 devant la postérité un homme de bien et un ami. La
veille de la bataille de'cisive, et dans le silence de la nuit, il se recueille et il écrit ces lignes :
'' Les voilà revenus, ces transports que nous avons vus éclater autrefois en présence de l'ennemi. Le découragement et l'épouvante ont fui loin de nous ; je ne 5 " suis entouré que de braves gens marchant à l'ennemi sans rompre d'une semelle. Auprès des feux allumés sur toute la ligne, j'ai surpris, dans tous les groupes, la témérité et l'audace qui annoncent la victoire. Pas un murmure contre ce vent si froid qui souffle avec violence, 10 pas un regret pour ces tentes qu'un des premiers j'ai fait supprimer. Il en est peu qui se piquent d'imiter le vainqueur de Rocroi et qu'il faudra réveiller pour la bataille ; mais l'air est glacial, et j'aime mieux les conduire à l'ennemi, irrités par l'insomnie, que reposés par un sommeil 15 toujours fatal à l'entraînement avec cette température. Reconnu par le plus grand nombre, j'ai partout été salué de ce cri : " Landau sera libre ! " Oui, mon général. Landau sera libre... Les jours de douleur et de honte sont passés. Avec des soldats si bien préparés, une 20 autorité aujourd'hui sans entraves, et l'appui des repré- sKo^c^kU^. sentants, je dois vaincre ou mourir. C'est une alternative que j'ai acceptée; oui, mon général, si cette lettre n'est que l'annonce trop présomptueuse d'un succès que je crois infaillible, elle doit vous porter mes derniers 25 adieux : je suis à la veille du plus beau ou du dernier de mes jours*..."
Le lendemain, 26 décembre 1793 (nivôse an II), toute l'armée est debout avant l'aurore, et s'ébranle au cri mille fois répété de: Landati ou la mort! Elle 30 rencontre sur le Geitsberg l'armée ennemie, qui se préparait elle-même à une attaque générale, protégée par le château de ce nom, occupé par plusieurs bataillons. Rien ne peut arrêter l'impétuosité des Français. Le château est emporté après une lutte acharnée, et les 35 Autrichiens se retirent dans leur camp retranché du Geitsberg. I^es Français s'avancent au pas de charge à travers le feu le plus meurtrier; tous les obstacles sont
* Corresp. de Hoche, citée par Bergounioux.
surmontés et forcés; le combat n'est bientôt plus qu'une déroute. Brunswick et l'armée prussienne couvrirent la retraite de l'ennemi. Wurmser fut refoulé dans Wissembourg, qu'il évacua durant la nuit. Les Français entrent 5 dans la place : les alliés se replient sur le Rhin en s'accusant mutuellement de leurs défaites, et Landau est délivré aux acclamations de l'armée et de la France entière.*
10 Mariage de Hoche. — Son ck'part pour l'armée d'Italie.
En aimonçant au Comité de salut public la prise des lignes de Wissembourg et le déblocus de Landau, Hoche termina son rapport par ces simples lignes : " Maintenant que le but est atteint, je désire n'avoir
15 plus charge que du commandement de l'armée de la
Moselle. Les deux ensemble sont un trop pesant
fardeau pour une tête de vingt-six ans." Ce vœu qu'il
exprimait fut exaucé ; mais la modestie de Hoche ne le
<U:^i:" . ï'i'^ ^^ couvert ni des ombrageux soupçons de Robes-
20 pierre et de la majorité du Comité, ni du ressentiment
particulier des ennemis redoutables qu'il s'y était faits,
de Carnot et de Saint-Just, à l'avis desquels il avait
refusé de subordonner ses plans et ses actes. Saint-Just
gtcu. et Le Bas, toujours en mission auprès de l'armée du
25 Rhin, ne pouvaient d'ailleurs pardonner à Hoche d'avoir été préféré à Pichegru pour le commandement général des deux armées réunies, et dans leurs rapports au Comité, ils revendiquèrent pour Pichegru l'honneur principal des opérations militaires dans les Vosges, et
30 entre autres la victoire de Wert et la délivrance de Landau.
En apprenant ce déni de justice. Hoche ne peut
* Victoires et CoiquéUs des Français, tome viLi.
contenir ni son indignation ni sa colère qui éclatent dans un langage violent et dédaigneux pour son collègue. Le Comité ne lui répondit point, et songeait déjà à le frapper. On était arrivé au paroxysme de la Terreur : Robespierre et ses collègues du Comité avaient 5 immolé à leur ombrageuse jalousie et à leur haine tout ce qui était le plus éminent par le rang, par la vertu, par le talent et la science, par l'éclat des services, par la grâce et la beauté : la reine, Madame Roland, Bailly, Barnave, Malesherbes, les plus célèbres constituants, et 10 avec eux les girondins, avaient suivi Louis XVI sur l'échafaud : les persécuteurs de la Gironde, les plus redoutables montagnards, Danton lui-même avaient été frappés à leur tour, lorsqu'ils montrèrent une tardive horreur pour tant de meurtres et de sang: les premiers 15 chefs des armées républicaines, Biron, Custine, Luckner, Houchard, le vainqueur de Hondschoote, étaient tombés sous la hache inexorable du Comité, qui ne pardonnait pas plus à l'orgueil de la victoire qu'à la honte des défaites. La popularité de Hoche dans les armées de 20 l'Est faisait ombrage au Comité ; il s'irritait de la fierté, de la rudesse même de son langage, et il résolut de punir ce jeune et superbe vainqueur : mais il n'osa le frapper au milieu de l'armée dont il était l'idole, et avant de l'abattre, il l'abreuva de dégoûts, sans jamais lasser 25 ni sa fidélité, ni sa constance. Il le laissa, sans instructions, sans direction, à la tête de l'armée de la Moselle, et quelquefois il lui imposait des ordres rigoureux dont l'exécution était impossible. Hoche réclamait, ne recevait point de réponse, et s'il prenait l'initiative, 30 ses actes les plus simples étaient interprétés contre lui. Ayant un jour secouru un bataillon dans la détresse, privé d'habits et de chaussures, il fut averti qu'il empiétait sur l'administration militaire et que sa responsabilité était gravement compromise. Le Comité lui 35 cachait avec soin ses vues à son égard ; mais Hoche se sentait menacé par un pouvoir muet et invisible : l'épée de Damoclès était sur sa tête. Il reconnaissait le danger de sa situation ; il en souffrait cruellement et s'en indignait : parfois le découragement entrait dans 40
son cœur avec de tristes pressentiments : il ne s'en cachait pas, et les lignes suivantes, adressées à son ami Dulac, peignent bien l'état de son âme : " Les cartes que tu m'annonces me serviront-elles ? Je l'ignore, mon 5 ami. Abreuvé de dégoûts, ce n'est plus l'homme que tu as connu qui t'écrit : c'est un malheureux qui se fuit lui-même et qui ne peut trouver nulle part le repos... Je désire qu'une démission, que je vais présenter incessam.ment, soit acceptée sans aigLeur, comme elle sera
lo donnée. Ardent ami de la Révolution, j'ai cru qu'elle changerait les mœurs. Hélas ! l'intrigue est toujours l'intrigue, et malheur à qui n'a pas de protecteurs ! Tiré des rangs par je ne sais qui, ni pourquoi, j'y rentrerai comme j'en suis sorti, sans plaisir ni peine... C'est
15 assez t'entretenir de mes misères... J'envie ton sort." *
Fatigué du commandement et paralysé ou contrarié
sans cesse par le Comité, rebuté par tant d'obstacles que
la malveillance semait sur ses pas, Hoche demanda au
foyer domestique le calme et le contentement qui le
20 fuyaient dans la vie publique et dans les camps. Il avait remarqué à Thionville, dans une fête, une jeune fille aussi distinguée par la décence de son maintien que par sa beauté. Son père, nomm.é Dechaux, était directeur des vivres : mais Hoche ne cherchait, dans celle
25 qu'il voulait faire la compagne de sa vie, ni le rang ni la fortune. Son choix est fait : il écrit à son ami Privât, il le charge de demander pour lui cette jeune fille en mariage : " Je demande le cœur, dit-il, et point la richesse ; ne l'oublie pas." et il termine par ces mots, où
30 se peignent l'amour, la ferme confiance et le dévouement sérieux d'une grande âme : " La femme que j'aime peut être assurée qu'il ne lui manquera que ce qu'elle ne demandera point."
Cette alliance dépassait de beaucoup les plus
35 ambitieuses espérances des parents de la jeune fille; mais Hoche voulait surtout l'obtenir d'elle-même, et, pour s'assurer de son cceur, il lui écrivit ces lignes, inspirées par le sentiment le plus délicat et le plus
* Lettre de Hoche; citée par Eergounioux.
tendre : " Ma chère Adélaïde, le nœud qui va vous unir à moi est saint et sacré : ce n'est pas pour un moment que nous serons lie's l'un à l'autre, c'est pour toujours ; pour toujours, songez-y bien. Peut-être n'avez-vous point assez re'fléchi à cet engagement. Ne voyez en 5 moi qu'un simple citoyen : qu'un nom trop prôné par les gazettes ne vous fasse point désirer de devenir l'épouse d'un homme dont l'unique ambition est de vous rendre heureuse. Il est encore temps : si quelque objet avait pu vous frapper, dites un mot, je retire ma 10 parole ; je me borne à rester votre ami et ne désire plus que votre estime. Faites librement cette confidence à un homme assez généreux et juste pour ne se plaindre que du sort. Si, au contraire, votre cœur n'a pas encore été touché, accordez-le à mon amour : en devenant mon 15 épouse, devenez mon amie. Ne jurons point ; promettons à la face de l'Etre créateur de ne jamais nous séparer. Je ne mentis jamais ; votre cœur me répondra de votre sincérité."*
Hoche savourait à peine depuis quelques jours les 20 joies de son heureuse union, lorsque le Comité, sous l'impulsion de Robespierre, de Saint-Just, et il taut le dire aussi, de Carnot, jugea le moment venu d'abattre dans ce jeune héros un des plus grands hommes de guerre de la République. Toutefois il dissimula encore, 25 et, avant de le frapper, il voulut l'arracher à son armée. Il écrivît à Hoche qu'en reconnaissance des éminents services qu'il avait rendus, il lui donnait, à titre de ré- ■compense, un commandement plus important et le chargeait de continuer à l'armée d'Italie l'œuvre de 30 régénération qu'il avait si bien accomplie à Tannée de la Moselle : c'est à lui qu'il confiait de préférence cette mission difiîcile comme au plus capable, étant seul en état de la bien remplir. Hoche fut ainsi enlevé à l'amour de ses soldats : il obéit, fit à son armée de touchants 35 adieux et annonça son départ (en mars 1794), dans un ordre du jour remarquable par sa simplicité : " Citoyens, le service de la République, notre mère commune,
• Lettre de Iloche, citée par Bergounioiix.
m'appelle ailleurs. Continuez à bien mériter d'elle : le nom du nouveau chef que vous avez (Jourdan) a déjà frappé votre oreille. Avec lui, vous ne pouvez qu'anéantir les tyrans coalisés contre notre sainte liberté. Vive 5 à jamais la République une et indivisible ! — Lazare Hoche."
Il ne s'abusait pas cependant sur les intentions véritables du Comité : il confia ses pressentiments au représentant Lacoste, et, prêt à partir pour Tltalie, il lui lo envoya ses adieux avec une copie de sa correspondance. " Je désire, dit-il, qu'elle serve à faire luire la vérité et à retracer à nos neveux ce qu'il en a coûté à leurs pères pour conquérir la liberté."*
15 Disgrâce et captivité.
Le vainqueur de Wissembourg avait été devancé ,par sa brillante renommée à l'armée d'Italie : elle apprit avec joie qu'il lui avait été donné pour chef, et elle se préparait à lui faire un accueil enthousiaste.
20 Le quartier général était à Nice. A peine arrivé. Hoche, avant de prendre un instant de repos, fît déployer la carte de la Haute-Italie, l'étudia longtemps ; puis il dit, montrant les Alpes, ce mot fameux, répété plus tard par son heureux rival de gloire : " C'est de
25 l'autre côté de ces montagnes qu'est le véritable champ de bataille où la victoire décidera entre nous et l'Autriche.'t
Sobre, selon son habitude, il s'était fait servir du pain, des olives et de l'eau, et il commençait à peine son frugal
30 repas lorsque entra le vieux général Dumerbion, émis-
* Rousselin, T. II. — Corresp. de Hoche, p. 76. + Lettre de Mermet, citée par Bergounioux.
saire du Comité de salut public et porteur de ses instructions. Hoche, sans défiance, se leva devant ses cheveux blancs, lui offrit une chaise et l'invita à partager un souper dont le seul mt'rite, dit-il en riant, était de rappeler les repas de Pythagore avec ses disciples.* 5 Dumerbion, après avoir montré quelque embarras, tira de sa poche un papier et lut d'une voix rude un arrêté du Comité conçu en ces termes : " Le Comité de sal'Jt public arrête que l'expédition d'Oneille, qui devait être faite par le général Hoche, sera confiée au citoyen Petit 10 Guillaume, général à l'armée des Alpes, auquel il a donné des ordres à cet effet. Les représentants du peuple près l'armée d'Italie feront mettre sans dc-lai le général Hoche en état d'arrestation et l'enverront à Paris sous bonne et sûre garde.f — Carnot, Collot 15 d'Herbois."
Après avoir entendu cette lecture, Hoche dit froidement, avec une indignation contenue : " Pardon, général, j'ignorais que vous fussiez un gendarme ; j'allais me mettre au lit, j'ai besoin de repos, et ma conscience 20 me permet de dormir : demain matin je serai à vos ordres. "1
Dumerbion lui demanda son épée et posta des gendarmes à la porte de son appartement, où entrèrent aussitôt plusieurs officiers supérieurs qui, voyant prison- 25 nier celui qu'ils venaient saluer comme leur général, firent éclater, au péril de leur vie, une indignation chaleureuse : plusieurs même exhortèrent Hoche à se soustraire par la fuite à l'exécrable tribunal devant ^j^y^
lequel tout prévenu était d'avance un condamné. Hoche 30 ""'^ s'y refusa. "Il répondit qu'il se devait à lui-même de paraître devant ses accusateurs et qu'il ne voulait point •donner un exemple qui pût servir d'excuse aux traîtres, dans l'avenir ou dans le passé. Il leur parla longtemps avec un sang-froid et une tranquillité qui ne se démen- 35 --
t Cet arrête, conservé dans la famille du général Iloche et communiqué par elle, est écrit tout entier de la propre main de Carnot.
X Rousselin, Fie de Hoche.
3b BIOGRAPHIE
tirent pas. Après avoir exposé de quelle manière iî croyait que la guerre allait être conduite en Italie, il les pria, s'ils étaient de nouveau témoins de quelques grandes injustices sans doute inévitables, de ne pas 5 suivre les conseils d'une irritation toujours funeste. Tous ceux qui étaient présents, ses aides de camp surtout, fondaient en larmes ; mais lui, le front serein, le regard toujours fier et doux, s'efforçait de les rassurer. . On eût dit Socrate au milieu de ses disciples avant de
lo boire la cigué.'"'^'
Hoche demanda qu'il lui fût permis d'écrire. Sa première lettre fut pour sa femme, sa chère Adélaïde, à laquelle il avoua qu'il allait à Paris, mandé par ordre du Comité de salut public, tout en lui cachant qu'il était
15 arrêté. Il écrivit, le lendemain, à M. Dechaux, son beaupère, et lui apprit la triste vérité. " Quels que soient les motifs de mon arrestation, lui dit-il, sans reproche je suis sans crainte, quoiqu'il y ait sans doute tout à craindre... Je ne me plains pas. C'est toi, c'est Adélaïde, c'est
2c vous que je plains. Je ne souffre que de ce que par moi vous allez avoir à souffrir... Cache-lui longtemps, s'il est possible, que je suis devenu suspect et privé de ma liberté... Dans les Républiques, je le sais, le général trop aimé des soldats qu'il commande, inquiète les
25 citoyens ombrageux; mais moi, devait - on me soupçonner? Je ne vois cependant pas d'autres griefs contre moi que le dévouement et l'aflection de l'armée. Eh bien ! que l'on me fasse rentrer dans la classe des autres citoyens; je serai heureux, si mon exemple peut servir à
30 la chose publique. Après avoir sauvé Rome, Cincinnatus alla labourer son champ; je suis loin de prétendre égaler ce grand homme ; mais, comme lui, j'aime ma. patrie, et si mon abaissement peut être utile, je ne <lemande qu'à rentrer dans les rangs d'oii le hasard et
■55 mon travail m'ont fait sortir trop tôt pour ma tranqu!llité."t
La fierté d'un cœur patriotique et d'une conscience
* Andréossy, Eloge de Hoche.
t Lettre de Hoche, communiquée par sa famille.
sans tache respire à chaque ligne dans cette lettre qu'on dirait écrite par un héros des plus beaux temps de la Grèce ou de Rome : on s'étonne d'y trouver aussi la confiance, ou du moins un vague espoir, qu'en allant paraître devant le tribunal révolutionnaire, il ne marchait pas à la 5 mort, et l'on pourrait conclure de ce fait et de beaucoup d'autres semblables qu'il n'arrivait alors aux armées qu'un faible bruit des horreurs commises dans la capitale depuis la chute des girondins.
Hoche partit pour Paris, prisonnier, escorte' par des 10 gendarmes. A peine arrive' (12 avril 1794), il se fait conduire au Comité de salut public qui avait signé l'ordre de l'arrêter. Il rencontre Saint-Just dans l'antichambre, s'adresse à lui et demande justice. " On vous fera tout à l'heure, répond sèchement Saint-Just, la justice que 15 vous méritez."''' Et il ordonne aux gendarmes de conduire le prisonnier aux Carmes, où il languit cinq semaines dans un cachot fétide. Hoche fut transféré le 16 mai à la Conciergerie, d'où on ne sortait que pour monter au tribunal et du tribunal à l'échafaud. 20
La Conciergerie et les autres prisons de la capitale, Paris tout entier et les principales villes de France, présentaient alors le plus affreux spectacle : l'anarchie, la terreur et le meurtre étaient partout. " De tous les coins de la France on charriait des victimes à la Conciergerie, 25 dit un écrivain, ami des girondins et longtemps prisonnier avec eux, la progression des assassinats était effrayante..." D'abord on avait mis quinze personnes dans les charrettes meurtrières (appelées aussi bières roulantes), bientôt on en mit trente, ensuite quatre-vingt-quatre, et 30 tout fut disposé pour en envoyer cent cinquante à la fois à la place du supplice. Un aqueduc, destiné à contenir le sang, fut creusé à la place Saint- Antoine, où la guillo- ''^"•ftine avait été transportée. C'était vers les trois heures de l'après-midi que les longues processions de victimes 35 descendaient du tribunal, passant lentement sous de longues voûtes entre les prisonniers... "J'ai vu, dit Riûuffe, quarante-cinq magistrats du parlement de Paris,
* Rousselin, Vie de Hoche.
trente-trois du parlement de Toulouse, allant à la mort du même air qu'ils marchaient autrefois dans les cérémonies publiques. J'ai vu trente fermiers généraux passer d'un pas calme et ferme ; les vingt-cinq premiers 5 négociants de Sedan, plaignant, en allant à la mort, dix mille ouvriers qu'ils laissaient sans pain... J'ai vu tous ces généraux que la victoire venait de couvrir de lauriers qu'on changeait soudain en cyprès : aucune plainte ne sortait de leur bouche ; ils marchaient en silence
lo comme frappés de stupeur, et ne savaient que mourir... Dans ces boucheries d'hommes qu'on appelait fournées, plusieurs fois des générations entières ont été absolument détruites en un jour : le respectable Malesherbes, âgé de plus de quatre-vingts ans, fut traîné à la mort, à la tête de
15 sa famille entière^ il périt avec sa sœur, sa fille etsongendre, et la fille et le gendre de sa fille. Quatre Brienne furent tués à la fois. Dans d'autres fournées, on voyait réuni ce que la nature avait de plus aimable : quatorze jeunes filles de Verdun,*-' d'une candeur sans exemple, et qui
co avaient l'air de jeunes vierges parées pour une fête
publique, furent menées ensemble à l'échafaud. Elles
disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur
' printemps : la cour des femmes avait l'air, le lendemain
de leur mort, d'un parterre dégarni de fleurs par un
25 orage... Vingt femmes du Poitou, pauvres paysannes, furent également assassinées ensemble... Il y avait, dans les prisons de Paris, une foule d'artisans, d'ouvriers agricoles, d'hommes insignifiants et nuls, arrêtés dans les départements et confondus à la Conciergerie avec ce
30 qu'il y avait de plus illustre : l'obscurité de leur vie, leur misère ne les protégeaient pas ; pour un aristocrate, on comptait dix patriotes." f L'affreuse loi des suspects enveloppait comme d'un réseau toute la population de la France ; les amis des suspects, leurs parents, leurs
35 * Elles étaient accusées d'avoir dansé dans un bal donné à Verdun par les Prussiens. La plus âgée avait dix-huit ans.
t Mémoires de Riouffe. Voyez aus^i aux pièces justificatives, Appendix A, le tableau du régime de la Terreur tracé par M. de Lamartine dans son Histoiredes Girondins, t. VIII., p. 121-123.
serviteurs étaient eux-mêmes suspects; on bénissait alors les maladies les plus cruelles et les blessures qui donnaient au moins une chance d'échapper, fût-ce par la mort, à l'e'chafaud ; le beau-père de Hoche fut arrêté et jeté en prison comme coupable de lui avoir donné 5 sa fille; son beau-frère, le général Debelle, déclaré suspect pour lui appartenir de trop près, se lança au milieu des ennemis à Fleurus, et tomba dans son sang, atteint de sept blessures: "Dieu soit béni! s'écria Hoche en l'apprenant, ces blessures sont un 10 bienfait du ciel ! "
Il cherchait à la Conciergerie un adoucissement à ses peines et l'oubli de ses maux personnels dans le commerce d'une société choisie, dans les entretiens d'hommes et de femmes distingués à divers titres, 15 attendant comme lui leur arrêt de mort, et qui, divisés d'opinion, étaient unis par le sentiment de leur commune misère. C'est là que Hoche connut l'aimable duchesse d'Aiguillon, Madame de Fontenay, qui bientôt après fut Madame Tallien, et Joséphine de Beau- 20 harnais, appelée à de si grandes destinées, et avec laquelle il s'était déjà rencontre à la prison des Carmes. Hoche demandait aussi au travail des distractions forcées ; il rédigeait des mémoires, et avait trouvé le moyen de correspondre avec sa femme, à laquelle il 25 ne cessa de prodiguer les témoignages de l'amour le plus délicat et le plus tendre. C'est pour elle qu'il souffre et qu'il s'inquiète. Apprenant l'arrestation de son beau-père, il lui écrit : '•' Pourquoi un hasard funeste m'a-t-il placé sur ton chemin? Si je ne t'avais pas 30 rencontrée, tu serais heureuse au sein d'une famille honorable. Pardonne-moi : je ne prévoyais pas ce que je t'apportais de tourments et d'ennuis."* Il ne tremble pas pour lui-même, et jamais peut-être il ne montra plus de véritable grandeur qu'à l'époque ou il 35 se voyait ainsi dans tout l'éclat de sa gloire, précipité jusqu'au fond de l'abîme. Il conserva dans les fers et <lans l'attente du supplice toute la liberté de son esprit,
* Lettre citée par Bergounioux. — Vie de Lazare Hoche, p. 68.
une parfaite scrénité d'âme, et toujours le même dév^ouement à son pays et à la cause qu'il avait si bien servie. Il s'était fait une religion des grands principes au nom desquels la Révolution avait été faite, et dont elle 5 s'était si prodigieusement écartée ; il leur avait voué un culte au plus profond de son cœur ; et de même que les vrais fidèles ne rendent pas leur Église responsable des crimes souvent commis en son nom par des prêtres égarés ou barbares, de même Hoche refusa toujours
lo d'imputer aux principes immortels de 17S9, aux grandes idées d'où la Révolution était sortie, les forfaits des monstres qui les avaient si indignement travestis, et qui les déshonoraient en les invoquant. La Révolution l'avait porté tout jeune dans ses bras puissants ; elle
15 avait tout fait pour lui, elle était sa mère, et toujours il fut pour elle un fils reconnaissant : il ne voulut se souvenir que de ses bienfaits, et, victime résignée, il refusa de la maudire lorsqu'elle allait l'immoler.
Il essayait de faire passer, dans le cœur de sa jeune
20 femme, la fermicté du sien : " Ne te laisse pas abattre, lui disait-il, sois ma digne épouse par le courage : tu le dois à mon amour, à tes parents, à ta patrie : ce n'est pas elle qui est ingrate."''' La perspective d'une mort prochaine n'altère ni son patriotisme ni sa vertu répub-
25 licaine, et réveille les plus tendres affections de son cœur ; il écrit à sa femme : " Témoigne à ceux de mes amis qui me sont restés fidèles combien leur affection m'est précieuse ; dis-leur surtout que, dans le malheur, mon amour pour ma République ne se dément pas, et 30 que si ma mort est utile, je suis tout prêt pour le sacrifice."t
Dans le mémoire qu'il rédigeait, et où il rendait compte de ses opérations militaires sur le Rhin, Hoche descend au fond de sa conscience; il s'examine, il 25 recherche en quoi il a pu être coupable, et les motifs de son arrestation : " Sauf le bon plaisir du Comité, écrivait-il, ma mémoire ne peut m'en fournir d'autres que
* Jâi(^., p. 67
mon refus de conférer avec les représentants quand j'ai cru qu'il était urgent d'agir. Est-ce là de l'insubordination? Quoi qu'il puisse m'en coûter, je resterai convaincu du mot d'Eugène : que tout général qui tient conseil de guerre n'a point envie d'entreprendre. En 5 présence de l'occasion qu'il fallait saisir, je n'ai jamais craint d'engager ma responsabilité. J'ai toujours pensé que la plus terrible, c'est d'avoir à rendre compte un jour à l'Etre suprême du sang humain qu'on aurait répandu sans nécessité et, je dois le dire, celle-là, mais 10 celle-là seule, m'a toujours fait trembler."*
La pensée d'un Dieu juste et rémunérateur le soutient: il espère ea sa providence, en sa bonté ; il écrit à son beau-frère : " Le juste Ciel m'a protégé jusqu'à présent : je compte beaucoup sur lui; la pensée d'un crime 15 n'entra jamais dans mon cœur." Et à sa femme : "Celui qui préside à tout soutiendra mon courage ... Tous nos rnaux seront bientôt terminés. C'est dans le sein de l'Eternel que nous nous reverrons : puisse du moins sa justice nous y réunir."f 20
Une nouvelle et poignante douleur lui était encore réservée.
Un jeune homme d'environ vingt ans, appelé Thoiras, adjudant au régiment de son beau-frère, et ami de sa famille, avait été arrêté à Thionville où Adélaïde était 25 restée près de son père captif, lui prodiguant ses soins et ^<ftremblant pour ses jours et pour ceux de son mari. Thoiras, aux yeux du gouvernement, était suspect à cause de son dévouement pour cette famille infortunée, et coupable d'une admiration enthousiaste et non 30 déguisée pour son général. Il fut envoyé prisonnier à Paris et enfermé avec lui dans la même prison, à la Conciergerie. Hoche trouvait un plaisir amer et doux à s'entretenir avec ce jeune homme des objets si chers à son cœur ; il écrivit à sa femme: "Thoiras m'a donné 35. de tes nouvelles : chacune de ses paroles a pénétré mon urne d'attendrissement." Et il espérait que son jeune
* Citation He Bergouiiioux, Vie de Lazare Ilochc, p. 63. + Id. ibid., p. 64.
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ami trouverait une protection contre la fureur des tyrans dans son âge et dans son obscurité. Vaine espérance ! Le quatrième jour au matin, le ginchetier pourvoyeur quotidien de l'échafaud entra dans la prison 5 et lut à haute voix, selon sa coutume, la liste des prisonniers traduits ce jour-là au tribunal révolutionnaire. Hoche entendit nommer plusieurs de ceux dont il faisait sa société intime et il attendait son tour qui ne vint pas : le dernier nom inscrit sur la liste funèbre était celui de
ïo Thoiras. Hoche pâlit à ce nom plus qu'il n'eût fait sans doute s'il eût entendu le sien : et il demeura muet, jDartagé entre un sombre courroux et une pitié sans espérance. Thoiras ne changea point de visage ; il tira sa montre et, la donnant à Hoche, il le pria de la garder
15 toujours,* et lui demanda en échange une Heur d'un bouquet de roses que Hoche tenait à la main et qu'il avait reçu le matin même d'une personne demeurée inconnue. Tous les autres prisonniers appelés au tribunal avec Thoiras en demandèrent aussi : tous furent con-
20 damnés et montèrent les degrés de l'échafaud portant une rose à la boutonnière. On mourait ainsi alors, avec une fermeté insouciante et un dédain de la vie énergiquement exprimé par Hoche lorsque, dans une lettre d'adieu adressée à sa femme, il disait : " La mort
-5 n'est plus un mal quand la vie a cessé d'être un bien."
On dit cependant qu'après la mort de Thoiras, un
changement notable apparut dans les manières de Hoche
à la Conciergerie et dans son langage à l'égard de ses
geôliers et de ses juges, et qu'à une froide indifférence
30 succéda une colère, un emportement hautain dont il ne pouvait plus contenir l'expression méprisante et irritée. Qu'aurait-il pensé, s'il eût pu savoir qu'un jour viendrait ou ce régime affreux qui avait dévoré tant d'illustres défenseurs de la Révolution et de la patrie, qui allait le
35 frapper lui-même, et qui avait implanté, pour un siècle
* La montre de Thoiras est aujourd'hui en la possession de la fille de Hoche, Madame la comtesse des Roys, et elie marque encore l'heure où elle s'arrêta dans la journée qui vit ce jeune oliîcier arraché des bras de son général.
peut-être, au sein d'innombrables familles, la haine et l'horreur de la République, serait préconnisé comme ***^^'^' l'ayant sauvée ! De quelle stupéfaction, de quelle douleur indignée sa grande âme eût été saisie, si on lui eût dit qu'une telle doctrine ferait école en France et 5 deviendrait populaire ! Ah ! semblable à une noble et touchante victime qui l'avait précédé dans son cachot, à cette femme héroïque (Madame Rolland) qui, durant le jour, ramassait ses dernières forces pour exhorter ses compagnons d'infortune, et qui, la nuit, 10 pleurait de longues heures en silence,* lui aussi il eût versé d'intarissables larmes, il eût pleuré sa République, '•^'^^<="''''*-^^*^" il eût désespéré d'une génération capable d'ouvrir à de si monstrueux sophismes ses oreilles et son cœur.t
* La femme qui ]a servait me dit un jour : Devant vous elle 15 rassemble toutes ses forces ; mais, dans sa chambre, elle reste quelquefois trois heures appuyée sur sa fenêtre à pleurer. {Mcmoùcs de J\iiniffd.)
t Un patriote, l'illustre Daunou, prisonnier lui-même à cette époque, a tracé un tableau horrible et vrai des prisons sous le 20 régime de la Terreur et du sort affreux oii furent réduits en France les deux cent mille prisonniers du Comiic de salut public: "Ce Comité, dit-il en terminant, une fois investi du pouvoir suprême, fit égorger, dans Paris consterné, plus de deux mille victimes en quatre mois. Un supplice inventé pour abréger les souffrances, devint, 25 entre ses mains dictatoriales, un moyen d'extermination rapide ; on était tenté de regretter les anciennes tortures, parce qu'il semblait qu'elles eussent été moins dévorantes. Pans l'immensité de leurs fureurs, les décemvirs ont promené leur glaive homicide sur tous les sexes, sur toutes les fortunes, sur toutes les opinions ; ils l'ont dirige 3^ de préférence sur les talents distingués, sur les caractères énergiques ; ils ont moissonné, autant qu'ils l'ont pu, la fleur et l'espérance de la nation... J'ai vu arracher d'auprès de moi des infortunés que l'on traduisait soudainement au tribunal, que l'on entraînait trois heures après à la mort avec quarante complices 35 qu'ils n'avaient jamais vus. On taxait à l'avance chaque prison à un nombre déterminé de victimes : le sang était mis en réquisition, et il suffisait aux juges d'avoir le temps, non d'interroger, mais d'insulter chacun des proscrits... Disons toutefois qu'en ce déchirant spectacle, une chose au moins consolait l'humanité en 4*^ l'honorant, c'était le courage des victimes. Tant d'injustices et d'atrocités faisaient jaillir avec éclat la fierté naturelle à l'homme : un dévouement magnanime s'y revêtait de formes assorties aux âges, aux sexes, aux caractères : l'innocence périssait avec une sensibilité douce ou avec une calme sérénité, et la vertu s'abîmait 45
L'heure de la de'livrance approchait enfin : la discorde régnait parmi les terroristes. Robespierre, peu de jours après avoir, à l'apogée de sa puissance, présidé la fête consacrée à l'Être suprême, avait fait décréter par la 5 Convention épouvantée la loi de prairial plus sanguinaire que toutes les autres et qui, dans la plupart des cas, supprimait comme inutiles, devant le tribunal révolutionnaire, les témoins et les défenseurs, tenait le couteau suspendu sur la Convention tout entière, et
10 enlevait à celle-ci le droit de livrer comme de protéger ses propres membres dont la vie demeurait à la discrétion des implacables Comités de salut public et de sûrecé générale.'^' Tous alors se sentirent en péril : la plupart des membres des comités tremblèrent eux-mêmes
15 devant le redoutable triumvirat de Robespierre, Couthon
et Saint-Just f : ils comprirent que ceux-ci, après avoir
JZoJjÀ assouvi leur fureur sur leurs ennemis, au sein de la
Convention, les immoleraient à leur tour s'ils n'étaient
devancés, et qu'il fallait ou les tuer ou périr. Collot
20 d'Herbois, Biilaud-Varennes, Barrère, Cambon, membres du Comité de salut public, se liguèrent avec leurs collègues de la Convention les plus compromis, Tallien, Amar, Bourdon de l'Oise, Lecointre et beaucoup d'autres : Tallien fut l'âme et le bras de cette conjuration,
2^ qui se termina par la défaite des triumvirs et de leurs plus sanguinaires acolytes, dans la mémorable journée du 9 thermidor.j"
avec orgueil dans ce gouffre de carnage." M. Daunou n'a jamais pensé qu'un si effroyable régime ait eu pour résultat la conservation 30 tiu territoire ou ait rendu à la patrie un service quelconque. Il était au contraire profondément convaincu que, si ce régime de sang se fut prolongé, la nation courait à sa ruine la plus complète (Taillandier, Dociiinents biographiques sur Daicnou, p. 58-61).
* En entendant la lecture du projet de loi, un représentant, 35 nommé Ruamps, osa dire à haute voix : " Si ce projet passe, il ne nous reste plus qu'à nous briller la cervelle."
t Ceux-ci formaient au sein du Comité du salut public un triumvirat qui avait longtemps concentré en lui la toute-puissance et duquel émanaient directement les résolutions les plus atroces. 40 + Voyez la relation de cette iournée dans mon Histoire de France, tome II, pages 311 et 312.
Mais avant ce premier jour d'affranchissement, la veille encore, l'échafaud était en permanence, et le * couteau fonctionnait : on vit marcher à la mort plusieurs membres des plus illustres familles de France, avec eux les deux Trudaine, modèles d'amitié fraternelle, et André 5 Chénier, le chantre immortel de la jeune Captive, moissonné dans tout l'éclat du génie, et son ami Roucher, auteur du poërae des Mois et qui, près de motirir, envoya à ses enfants son portrait et ces vers :
Ne vous étonnez pas, objets charmants et doux, lO
Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage ; Lorsqu'un cravon savant dessinait mon image, On dressait l'échafaud, et je pensais à vous.
Hoche les vit monter dans la charrette funèbre : déjà l'orage de la réaction thermidorienne grondait avec 15 fureur; quelques heures plus tard ils eussent été sauvés; mais ils ne revinrent pas ; ils furent, dans Paris, les dernières et trop regrettables victimes de ce régime de sang.
Le lendemain, une immense rumeur mêlée d'impréca- 20 lions et de cris de joie retentit autour de la Conciergerie : ces cris annonçaient la victoire des conjurés et la chute des tyrans. Bientôt s'ouvrirent les portes de la Conciergerie : on y vit entrer garrottés Robespierre et avec lui 6j-</ j^f""*-. Couthon, Saint-Just et leurs principaux afhdés. Tous 25 allaient occuper ces mêmes cachots qu'ils avaient peuplés d'innocents. Saint-Just se rencontra, dans la prison, face à face avec Hoche, qui ne se vengea que par son silence d'un ennemi vaincu.
Les montagnards, pour sauver leur propre tête, avaient 30 abattu Robespierre : ils avaient enrayé un moment, mais ^i^i/î"'^ non renversé le régime de la Terreur, et ils tentèrent d'abord de le maintenir contre le flot soulevé de l'horreur publique. Ils n'y purent réussir : cependant les prisons ne rendirent d'abord que ceux des prisonniers dont la 35 Convention ordonna la mise en liberté à la requête et en quelque sorte sous la caution des représentants. Hoche fut du nombre, le représentant Lacoste, témoin de ses exploits à Wissembourg, le fît relâcher. Hoche sortit de prison le 17 thermidor, an II, pauvre, 40
dénué de tout, à ce point qu'il lui fut impossible de payer sa place et de monter en voiture pour rejoindre sa femme à Thionville. Son premier soin avait été d'e'crire à son ami Lacoste et à sa femme deux lettres où se peint son 5 caractère reconnaissant, chaleureux et austère.
Il dit au premier : " Je ne puis me plaindre de mes malheurs, puisqu'ils m'ont appris à connaître quel ami j'avais en toi, toi mon libérateur ! " Il écrit à sa femme: "Je suis libre, rendons grâces au Ciel ! Je vais te re-
lo joindre à pied, comme il convient à un républicain."
Douze jours plus tard (29 thermidor), Hoche obtint un commandement: il fut chargé d'étouffer, dans l'Ouest, la rébellion des chouans ; et ce même Comité de salut public qui, trois mois auparavant, avait déclaré Hoche, à
15 l'unanimité, traître à la patrie, lui donnait maintenant mission de la défendre et le nommait général en chef de l'armée des côtes de Cherbourg.
DE LAZARE HOCIIC. 4g