SECONDE PARTIE
Guerre de la Vendce. — Chouannerie.
L'INSURRECTION de la Vendée avait gagné l'Anjou, ^ le INIaine et une grande partie de la Bretagne. Ces 5 contrées, très-boisées, privées de routes, étrangères à l'industrie et au grand commerce, avaient conservé leurs anciennes mœurs. Dans les campagnes que la noblesse n'avait point abandonnées pour les villes, les populations demeuraient soumises à leurs seigneurs et à leurs prêtres, i o L'antique loyauté s'y était perpétuée avec lafoi religieuse, et lorsqu'elles eurent vu leurs prêtres frappés dans leur conscience et dans leurs biens par les décrets de la Convention, l'ancien ordre social et politique renversé, les massacres de septembre, le roi détrôné et martyrisé, le 15 clergé proscrit, l'échafaud en permanence dans Paris, l'horreur commune unit plus étroitement encore l'aristocratie et le peuple. La Vendée se souleva la première et enfanta des héros. Parmi ses chefs, on vit confondus les roturiers et les nobles. Les principaux furent le 20 voiturier Cathelineau, le gardcjchasse Stofflet, l'officier de o.-, ,.vc--«^-/-'^-. marine Charette, Bonchamps, Lescure, d'Elbée, le prince de Talmont et Henri de Larochejaquelein, justement nommé l'Achille de la Vendée. Ils battirent fréquemment les troupes de ligne et les bataillons de la garde 25 nationale qui marchèrent contre eux. Tout pliait devant la fougue intrépide des paysans vendéens : sans armes, ils s'emparaient de l'artillerie en se précipitant sur les canons qui les foudroyaient. C'est ainsi que plusieurs
généraux républicains furent vaincus tour à tour. Maîtres de nombreuses places, les Vendéens formèrent trois corps de dix à douze mille hommes chacun : le premier, sous Bonchamp, occupa les bords delà Loire et recutle 5 nom <^ année d'Anjou; le second, sous d'Elbée, au centre, fut appelé la grande armée; le troisième forma l'armée dite des marais^ sous le redoutable Charette, qui, par son audace, son énergie, son activité prodigieuse, sa persévérance indomptable, et par l'étonnante fécondité
lo de ses ressources et de ses stratagèmes de guerre, fut le
plus grand chef de partisans qu'ait jamais eu la France.
Un conseil d'opérations fut établi, et l'on donna le
commandement général à Cathelineau, qui périt à
l'attaque de Nantes, après laquelle les Vendéens, repliés
ï5 derrière la Loire, battirent successivement les généraux républicains Biron, Rossignol et Canclaux. Enfin dixsept mille hommes de l'ancienne garnison de Mayence, réputés l'élite de l'armée, furent transportés en Vendée : Kiéber les commandait. Ils furent d'abord vaincus par
20 les Vendéens : mais ceux-ci éprouvèrent plusieurs défaites à Châtillon et à Chollet, et leurs principaux chefs, Lescure, Bonchamp, d'Elbée reçurent, dans ces sanglantes journées, des blessures mortelles.
Les insurgés se mirent alors en communication avec
25 l'Angleterre : pour obtenir d'en être secourus, ils voulurent s'emparer d'un port de la Manche, et la grande armée vendéenne, forte de quatre-vingt mille hommes, marcha sur Granville. Repoussée devant cette place, faute d'artillerie, mise en déroute au Mans, elle fut
30 presque détruite en essayant de passer la Loire à Savenay. La Vendée fut ainsi une première fois vaincue en décembre 1793. Sa population accablée, décimée et privée de presque tous ses chefs tués dans
35 les combats, semblait disposée à se soumettre, lorsqu'un effroyable système d'extermination fut mis en œuvre contre elle et lui fit trouver de nouvelles forces dans le désespoir. Ce système eut pour auteur le général
40 républicain Thurreau, qui entoura la Vendée de seize camps retranchés. Par ses ordres, douze colonnes naobiles, connues sous le nom de colonnes infernales, par-
coururent le pays en tous sens, portant de tous cotés - ''' ■ impitoyablement le fer et la flamme, semant partout la dévastation et la mort. Ils ranimèrent ainsi l'insurrection prête à s'éteindre : les habitants exaspérés reprirent les armes en 1794, et formèrent encore deux armées 5 redoutables sous leurs derniers chefs survivants, Charette et Stofiflet.
L'insurrection gagna la Bretagne, qui à son tour se souleva. Mais la guerre dans ce pays n'eut pas le même caractère que dans la Vendée, où les partis 10 avaient combattu en grandes masses et où s'étaient livrées de formidables batailles. En Bretagne, les insurgés firent aux républicains une guerre de partisans, guerre de surprises et d'embuscades, enlevant leurs postes, fondant à l'improviste sur leurs détachements et tirant sur eux de 15 derrière les haies, du fond des taillis et du creux des ■ ravins où ils se tenaient cachés. Cette guerre, généralement appelée chouannerie, tira son norn d'une famille de contrebandiers pour le sel ou faux^ sauniers, dont le chef sc^i-»^^-^'jjX^ se nommait Jean Cottereau. Celui-ci, habituellement 20 ' triste et taciturne comme la chouette Q-a l'oiseau des nuits, avait reçu des siens, pour cette cause, le nom de choïia7i. Il était d'une rare intrépidité, rusé, actif, infatigable. Il avait couru les bois en armes avec ses trois fils, dès l'époque de la grande réquisition de 1792, et il donna le 25 premier signal de la guerre qui prit, deux ans plus tard, des proportions redoutables, et désola la Bretagne, l'Anjou, le i\Iaine et une partie de la basse Normandie.
Un homme doué d'une grande énergie et aussi intelligent qu'habile, le comte Joseph de Puisaye, avait dès 30 l'origine fomenté l'insurrection en Bretagne. Ancien député de la noblesse du Perche à la Constituante, il embrassa d'abord avec ardeur les principes de la Révolution, et il avait plus tard, comme tant d'autres, été ramené à la cause royale par l'horreur du régicide et 3^' du régime de la Terreur. Peu d'hommes ont fait preuve d'une activité plus infatigable, d'autant de souplesse dans l'esprit, d'une volonté aussi persévérante, aussi ferme, aussi propre à triompher de tous les obstacles : il réussit à se mettre en étroite relation avec les paysans 40
bretons et à exercer un grand ascendant sur les chefs insurges dont les princii)aux survivants, après le grand désastre des Vendéens au Mans et à Savenay, étaient, nous l'avons dit, Stofflet et Charette. 5 Puisaye, présent partout, veillant à tout, fut le véritable organisateur de la chouannerie ; exhortant à attaquer les , postes isolés, à enlever les détachements républicains et les convois de vivres et de munitions, à s'emparer des iv.^-- y . caisses publiques ; créant sur une fouie de points, avec
10 le secours des prêtres, des moyens de résistance et nouant ^-^^ -}(^^.^ habilement toutes les trames de l'insurrection. Les armes
et les munitions faisant défaut, Puisaye se rendit à Londres dans l'automne de 1794, pour obtenir l'assistance et la coopération du gouvernement anglais, et il
15 reçut à la même époque des pouvoirs très-étendus de Monsieur^ comte de Provence qui, depuis la mort du son frère, prenait le titre de régent du royaume.--' Puisaye entretint de Londres une correspondance active avec les chefs insurgés de la Vendée, de la Bretagne et de l'Anjou,
20 et il eut, dans les pays insurgés, pour principal instrument Desotteux, baron de Cormatin, qui prit le titre de major général des armées catholiques dans l'Ouest.
Trois armées républicaines, après la révolution de thermidor, occupaient les départements où l'insurrection
2 5 s"était propagée, l'armée de l'Ouest en Vendée, sous le général Canclaux, celle de Brest en Bretagne et l'armée des côtes de Cherbourg disséminée dans le Maine et la basse Normandie. C'était celle-ci dont, en septembre 1794, le général Hoche avait reçu le commandement,
30 auquel le Comité de salut public ajouta plus tard celui de l'armée de Brest : ces armées réunies ne dépassaient pas quarante mille hommes, forces tout à fait insuffisantes pour occuper cent cinquante lieues de côtes le long d'un pays accidenté, coupé de ravins, privé de routes, hérissé
35 de forêts, et dont la population, tout entière hostile, était exaltée tout à la fois par la passion religieuse et par une haine inextinguible pour la cause révolutionnaire, celle-ci
* Ce prince, frère puîné de Louis XVI, fut appelé au Irône en 1814 et régna sous le nom de Louis XVIIL
étant inséparable à ses yeux d'un exécrable système de spoliation, de tyrannie sanglante et de terreur.
Hoche dans les départements de l'Ouest. — Amnistie et première
pacification. 5
Hoche trouva son armée des côtes de Cherbourg dans un état de désorganisation complète : les soldats, disséminés par détachements dans les villes et les gros bourgs, avaient perdu l'habitude de la discipline et des exercices militaires : ils se croyaient tout permis, vivaient lo de pillage et se répandaient dans les campagnes insurgées, beaucoup moins pour rallier leurs habitants au gouvernement républicain que pour s'y livrer à tous les désordres et y commettre les plus odieuses exactions. Hoche comprit que son premier devoir 15 sur les côtes de l'Océan, comme l'année précédente dans les Vosges, était de réorganiser l'armée, d'y réveiller le sentiment de l'honneur et du devoir, et pour cela de tenir les soldats réunis autour du drapeau, sous les yeux et sous la main de leurs chefs. Il les retira, 20 dans ce but, des villes et des bourgades où ils étaient cantonnés, obligeant celles-ci de veiller à leur propre sûreté, et il forma, dans les campagnes, un grand nombre de camps retranchés renfermant chacun deux ou trois cents hommes qu'il tint constamment en haleine. Il §'^^' les occupa, durant le jour, aux travaux de leurs retranchements, et la nuit à de fréquentes excursions pour dissoudre tout rassemblement armé, prévenir les surprises de l'ennemi et pacifier les campagnes. Lui-même donnait l'example, ne prenant aucun repos, veillant à 30 tout, marchant souvent à pied, le fusil sur l'épaule, à travers les forêts et les champs, comme un simple grenadier à la tête des colonnes. Il faisait observer,
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dans ces excursions comme dans les camps, la plus rigoureuse discipline, punissant la maraude sans merci, ordonnant de bien traiter les habitants inoffensifs ou soumis, compatissant à leurs misères et cherchant, par 5 tous les moyens, à faire passer les nobles sentiments de son âme dans celle de ses officiers et de ses soldats : ces sentiments se retrouvent tous dans l'ordre du jour qu'il publia, le 9 novembre 1794: on croit y entendre un écho du langage des hommes de l'antiquité : " A la voix
10 de la patrie, disait Hoche, l'homme libre s'arme et court défendre ses foyers, sans chercher à imiter l'esclave de la tyrannie qu'un vil intérêt ou la crainte du châtiment fait mouvoir ... Le républicain qui ne connaît pas de maître, mais qui chérit ses devoirs, et dont la discipline
35 sévère consiste dans l'ardent amour de son pays, les observe partout ; il protège les faibles contre l'oppression des forts, fait respecter rigidement les propriétés, console les malheureux et les aime tous. Il fuit la volupté et l'ivresse ; elles dégradent l'âme : il ne connaît pas
20 d'autre parure que l'entretien de ses armes et de son vêtement : il n'affiche pas les vertus, mais elles lui sont chères, il les pratique : il est vainqueur, ou il périt honorablement."*
On sent, dans ce langage mâle et fier, l'accent de la
25 vérité : ce ne sont pas là des phrases de convention, bonnes pour la circonstance et dont on ne se souvient plus après les avoir dites ; on y entend la voix du chef de guerre, du citoyen et de l'honnête homme ; Hoche est là tout entier. Il exhortait mieux encore par l'exemple
30 que par les paroles et pratiquait, en toute occasion, ce précepte dont il avait fait sa devise : Bcs von cerha. (Il faut agir et non discourir.) En se montrant à propos indulgent et sévère, toujours soigneux de la discipline, attentif à pourvoir aux besoins matériels des armées et
35 plus encore à soutenir et à relever leur sens moral, toujours cimple et toujours digne, il sut conquérir plus rapidement peut-être qu'aucun général le respect enthousiaste et l'amour de ses soldats, dont il était le
* Rousselin, Corresp. de Hoche, p. 109.
père, et il disait vrai lorsqu'il écrivait avec enjouement, à cette époque de sa vie : " L'armée de la Moselle était une grande fille que j'aimais comme une maîtresse : celle-ci est une entant chérie que j'élève pour en faire dommage à la patrie." 5
Hoche se trouvait, dans l'Ouest, au milieu de la chouannerie, dans cette guerre de haies, de chemins creux et de surprises nocturnes, faite par un ennemi le plus souvent invisible : il étouffait sur ce théâtre si triste et si étroit pour un homme d'un si grand cœur et lo d'un si beau génie. Il se faisait violence au dehors, mais il s'épanchait dans sa correspondance intime : on l'y voit tressaillir d'allégresse au bruit des succès de son ancienne armée de la Moselle, devenue armée de Sambre-et-Meuse. "Je désire, écrivait-il, qu'on s'y 15 souvienne qu'autrefois j'y servais aussi." En apprenant la grande victoire de Jourdan à Fleurus, il écrit avec une modestie charmante : " Si je ne craignais d'être importun, j'adresserais quelques lignes à Jourdan : mais l'écolier a-t-il en ce moment le droit de distraire le 20 maître? Continuez, braves et anciens amis, à soutenir votre nom : lorsque la postérité fouillera votre correspondance, peut-être une lettre de moi, qui se trouvera là par hasard, témoignera de votre amitié et me fera échapper au naufrage de l'oubli." 25
Cependant il ne néglige aucun de ses devoirs dans le champ épineux et restreint où il est condamné à agir : il s'y voue tout entier et il déploie, dans les instructions qu'il donne à ses officiers, les qualités du vigilant capitaine et les talents de l'homme politique. " Ne mettez, dit-il, 30 à la tête des colonnes que des homm.es parfaitement disciplinés, en état de se montrer aussi vaillants que modérés et d'être médiateurs autant que soldats;" il leur recommandait d'acquérir une parfaite connaissance des lieux, de s'a^ucher^et de se lier avec les paysans paci-' 35 tiques, de les rassurer, de gagner leur affection par des procédés bienveillants et sincères, tout en luttant de stratagèmes et de finesse avec les chouans. " Mettons en œuvre, dit-il, l'humanité, la vertu, la probité, la force, •la ruse même au besoin, et toujours la dignité qui con- 40
vient aux républicains." Il prêchait la tolérance à ses soldats, et il applaudit au décret de la Convention sur la liberté des cultes. Quoique très-indc-cis lui-même dans ses principes religieux, il respectait la religion, il 5 ne partageait point à ce sujet l'indifférence ou l'incrédulité de ses contemporains ; il sentait profondément les heureux eftets des convictions chrétiennespour la conduite dans la vie, pour la consolation dans les souffrances, et l'on voit, dans ses lettres intimes, com-
lo bien à cet égard il s'élevait au-dessus des tristes préjugés de son époque : * non-seulement il ordonnait par politique que les prêtres fussent tolérés dans les contrées malheureuses soumises à son commandement, il voulait encore que la République s'en fît des amis, et il ne voyait
15 aucune force en état d'être substituée à l'action du clergé, s'il se bornait à l'employer pour la paix et pour le bien des âmes. Il ordonnait donc qu'on laissât les prêtres en repos, qu'on ne troublât point les paysans dans leurs croyances et qu'on vînt en aide à leur misère.
20 " Beaucoup ont souffert, écrivait-il, beaucoup soupirent après le retour à la vie agricole : il faut donner à ceux-là quelques secours pour réparer leurs fermes." C'est ainsi qu'il savait mêler à propos l'indulgence à la sévérité et se montrer humain et juste sans rien relâcher de sa
25 vigilance et de sa fermeté.
Tant d'efforts et de persévérance produisirent d'heureux effets. Un nouvel esprit anima l'armée : les populations cessèrent d'avoir à se plaindre des soldats de la République : une portion considérable des habitants de
30 ces pays désolés aspiraient au repos : les chefs insurgés eux-mêmes ordonnèrent à leurs subordonnés de s'ab-
* Hoche se peint ainsi lui-même dans une de ses lettres : "J'estimerai toujours un homme pieux. La morale de l'Evangile est pure et douce et quiconque la pratique ne peut être un méchant.
35 Loin de moi le fanatisme, mais respect à la religion : elle console des maux de la vie. Je tolère toutes les croyances, la mienne n'est pas fixée : depuis longtemps je cherche la vérité : un jour viendra sans doute où ma raison plus éclairée me fera adopter les inspirations de ma conscience." {a)
40 (rt) Lettre de Hoche, communiquée par sa famille.
stenir de toute violence et, d'autre part, la Convention nationale, dont cette guerre fratricide était devenue la plus vive pre'occupation, jugea le moment arrive' d'accorder un pardon général aux Vendéens et aux chouans qui s'étaient armés contre le gouvernement de la 5 République : elle promulgua en conséquence un décret d'amnistie dans le dernier mois de l'année 1794, et une quinzaine de représentants furent envoyés par elle en mission dans les départements de l'Ouest, avec des pouvoirs très-étendus pour assurer l'exécution de ce 10 décret et pour pacifier le pays.
Le succès sembla d'abord répondre aux espérances de la Convention : les insurgés, obéissant au mot d'ordre de leurs chefs, parurent accepter l'amnistie de bonne foi, et beaucoup sans doute étaient sincères en l'acceptant. 15 Hoche lui-même se fia d'abord aux apparences et crut l'insurrection apaisée. Il se résigna au repos et, profitant de ses loisirs pour étendre ses connaissances, il fit venir des livres, s'appliqua à la lecture des anciens et reprit avec ardeur l'étude du latin dont un vieux prêtre 20 lui avait enseigne les premiers éléments dans son enfance. Une âme trempée comme l'était la sienne, nourrie dans le culte de la République et dans l'horreur de la tyrannie, ne pouvait manquer de se passionner pour Tacite, et il s'estimait heureux d'être parvenu, 25 après beaucoup d'efforts, à entendre cet auteur sans le secours de la traduction.
Ses loisirs furent de courte durée. Le calme apparent qui se faisait autour de lui était dû surtout à la lassitude des partis : les haines étaient encore trop vives, les 30 plaies trop récentes, et les souffrances trop grandes : le souvenir enfin des forfaits du gouvernement révolutionnaire soulevait encore trop d'indignation et d'horreur pour qu'une pacification sérieuse fût possible. Le plus grand nombre des chefs vendéens et chouans ne cher- 35 chaient qu'à gagner du temps, guettant l'occasion favorable et la prochaine arrivée des secours promàs par le gouvernement britannique.
58 EIOGKAPHIE
Traites de la Jaunaye et de la Mabilais. — Reprise des Iiostilités.
Parmi les chefs qui pre'paraient activement et sous i„ rnain un soulèvement nouveau avec la coopération de ^ ' 5 l'Angleterre, le plus autorisé comme le plus habile e'tait le comte Joseph de Puisaye, qui de Londres, où il s'e'tait rendu depuis six m.ois, tenait dans ses mains tous les fils de la trame ourdie par lui avec la plus infatigable persévérance en ÎBretagne, en Anjou, dans le Maine et
10 la basse Normandie. Il avait réussi à organiser dans ces provinces cinquante divisions de mille hommes chacune ; toutes recevaient de lui le mot d'ordre et n'attendaient qu'un signal pour recommencer la guerre à outrance.
15 Puisaye se bornait alors à interdire toute prise d'armes, toute manifestation intempestive qui pût faire soupçonner avant l'heure aux républicains un soulèvement prochain, et plus loyal que d'autres chefs, il refusait de prêter son concours aux négociations d'un traité dont il ne se sen-
20 tirait pas disposé à observer les clauses, et d'une paix illusoire, propre seulement à exciter la défiance du gouvernement anglais ou à rendre son assistance moins efficace. Cormatin était moins scrupuleux : cet homme, à force d'intrigues, était parvenu à acquérir de l'impor-
25 tance ; tous les moyens lui étaient bons pour endormir la vigilance des républicains, et il croyait ne pouvoir mieux les abuser qu'en traitant avec eux. Subordonné d'abord en toute chose à Puisaye, et accrédité par lui auprès des principaux chefs vendéens et chouans, il
30 parvint à s'emparer de l'esprit de Monsieur^ comte de Provence, qui tenait, en qualité de régent du royaume, une petite cour à Vérone et correspondait à Paris avec une agence royaliste composée de quelques affidés. Cormatin réussit à fasciner les personnes de l'entourage
35 du prince et les membres le plus influents de l'agence
royaliste ; il se fit reconnaître par elle comme major général des armées catholiques et en obtint des pouvoirs très-étendus et indépendants de l'autorité de Puisaye. Il se dit dès lors hautement autorisé à négocier une paix sérieuse avec le gouvernement républicain. Il vit 5 les généraux Canclaux et Hoche, et leur demanda l'autorisation de conférer librement avec les chefs insurgés pour les disposer à se soumettre. I\Iais Hoche, dont le caractère droit et ouvert présentait tant de contrastes avec celui de Cormatin, ne l'écouta point sans 10 méfiance; il apporta une réserve digne et hautame dans ses rapports avec lui, et exigea que Cormatin fût accompagné d'un des principaux officiers de l'armée républicaine dans ses relations avec les insurgés ; il désigna pour cette mission Humbert, jeune général plein 15 d'avenir, qui devait comme lui tout ce qu'il était à la Rév^olution, et qui joignait un cœur droit à un esprit fin et pénétrant.
Humbert conçut bientôt des soupçons sur la sincérité de Cormatin et les fit partager à Hoche, qui insista 20 pour qu'en traitant avec les insurgés vendéens on obtînt leur désarmement et des gages d'une soumission durable. Mais la Convention et ses nombreux commissaires dans l'Ouest avaient hâte de voir finir cette guerre dévorante : ils ajoutèrent aveuglément confiance aux assurances de 25 Cormatin et, sans céder à toutes les exigences des chefs insurgés, ils négligèrent de prendre conseil de la prudence en traitant avec eux. Ils accordèrent, avec la liberté des cultes, des indemnités pour les dévastations commises, l'exemption de service militaire pour les 30 jeunes gens de la présente réquisition, afin de repeupler les campagnes, et l'acquittement des bons signés par les chefs jusqu "à concurrence de deux millions. A ces conditions équitables les représentants en ajoutèrent quelques autres que Hoche jugea, non sans raison, très-dan- 35 gereuses. Non-seulement ils laissèrent aux insurgés leurs armes, mais ils consentirent à ce qu'ils formassent une garde territoriale, peu nombreuse il est vrai, mais répartie dans les campagnes, au foyer même de l'insurlection, sous les ordres des autorités locales. 40
6o BIOGRAPHIE
Telles furent les principales bases d'un premier traité qui fut signé le 17 fe'vrier 1795 ^^ château de la Jaunaye, près de Nantes, par les repre'sentants en mission dans l'Ouest, pour le gouvernement républicain d'une part, 5 avec Cormatin, Charette, Sapinaud et leurs officiers agissant au nom de l'arme'e vende'enne. Ils se soumirent, reconnurent les lois de la République, et, peu de jours après, Charette fit à côté du général Canclaux une entrée solennelle dans la ville de Nantes, où il lui fut
10 fait une réception magnifique en signe d'espérance et de joie pour la fin d'une guerre si désastreuse.
Deux mois plus tard, en avril, une seconde paix, une paix simulée, fut signée, par les soins de Cormatin, avec les principaux chefs chouans de la Bretagne, à La Ma-
15 bilais, entre Rennes et La Prévalaye quartier général de l'armée royaliste : elle le fut aux mêmes conditions à peu près que le traité précédent conclu pour la Vendée à La Jaunaye, Stofflet, dirigé par l'abbé Bernier, luttait encore en Anjou : se voyant abandonné à lui-même,
20 battu par les républicains, presque seul et sans ressources;, il se soumit à son tour à Saint-Florent, et l'on put croire complète alors la première pacification de la Bretagne et de la Vendée.
Elle avait été faite sans la participation de Hoche, qui
25 ne la crut pas durable. Cormatin et les chefs chouans connaissaient trop ses justes méfiances, et, redoutant le perçant regard du jeune général de l'armée de Brest, ils avaient exigé qu'il fût exclu des conférences dans lesquelles cette paix trompeuse avait été préparée. Les
30 représentants ne tinrent aucun compte de ses avis et apportèrent, nous l'avons vu, une précipitation aveugle dans leurs transactions avec les chefs chouans. Hoche avait prévu les fâcheuses conséquences de leur conduite imprudente : on a traité, dit-il, avec les individus et
35 point avec l'insurrection, et l'on trouve écrites, dans ses notes, le jour même de la signature du traité de La Mabilais, les lignes suivantes, expression remarquable de ses pressentiments : "Pendant la conférence d'aujourd'hui, j'ai fait remarquer à Chérin deux bandes de corbeaux
40 qui voltigeaient dans les airs au-dessus de La Mabilais.-
DE LAZARE HOCHE. 6l
Bientôt elles se séparèrent; l'une d'elles resta unie, l'autre se divisa. Bons anciens, n'eussiez-vous pas vu là un présage significatif de ce qui doit arriver après la pacification ? "
La situation de Hoche devint alors très-pénible. La 5 paix, dictée en quelque sorte par les insurgés et par Cormatin, représentant de l'agence royaliste en Bretagne et en Vendée, donna au parti qui voulait continuer l'insurrection et la guerre une confiance exagérée en ses forces... " Il n'y eut pas, écrivait alors l'adjudant général 10 Savary, un seul insurgé des deux côtés de la Loire, qui ne s'imaginât avoir fait grâce à la République." * Une telle présomption engendra le mépris pour les autorités républicaines et pour les forces du gouvernement, et de graves excès furent commis en beaucoup d'endroits avec 15/^'" l'audace que donne la certitude de l'impunité.
Les nombreux représentants en mission dans l'Ouest, la plupart gens médiocres, faibles et vaniteux, n'étaient d'accord que pour s'attribuer le mérite d'avoir délivré la République d'un fléau exterminateur 20 et pour se donner comme les principaux auteurs de la pacification; ils étaient divisés sur les moyens de la consolider : les uns voyaient ces moyens dans des mesures rigoureuses, les autres dans des concessions nouvelles. Ils agissaient en conséquence, et chacun à son point de 25 vue particulier, donnant des ordres contraires et sub- "tituant partout leur autorité à celle des généraux, disposant des troupes à leur fantaisie, incapable d'organiser rien de durable, également impuissants à combattre l'anarchie et à contenir la rébellion. Déjà de 30 toutes parts s'élevaient des plaintes contre les généraux et les fonctionnaires hors d'état de réprimer les désordres et de prévenir les actes violents et audacieux d'une foule d'insurgés qui, au mépris de la pacification, parcouraient en armes les campagnes,! et souvent même 35
* Lettre au général de Grouchy.
t Sous prétexte de calmer les esprits encore agité-, les chefs parcourant les paroisses, mettaient en réquisition les homnnes depuis seize jusqu'à quarante ans. L'heure de la messe était
pénétraient jusque dans les bourgs et clans les villes l)our s'y porter à d'odieuses cruautcs, soit sur les ofliciers municipaux, soit sur les hommes connus pour leur attachement à la République. Hoche, dont l'énergie 5 était paralysée par les représentants qui enchaînaient ses mains et disposaient de ses soldats, était cependant rendu partout responsable des maux qu'il ne pouvait prévenir : il se voyait ainsi de tous côtés en butte à d'injustes attaques et dénoncé au Comité de salut
lo public comme coupable par les représentants dont il avait lui-même tant à se plaindre.
Le Comité, jugeant de la situation sur les rapports erronés de la plupart des représentants en mission dans l'Ouest, et entretenu par eux dans une dangereuse
15 illusion sur les dispositions des esprits en Bretagne et en Vendée, accueillit leurs plaintes contre Hoche et lui adressa plusieurs dépêches remplies de remontrances et de reproches amers. Profondément blessé et consumé de chagrin, Hoche répondit cependant au Comité d'un
20 ton calme et digne : " La position d'un général dont
a,k.^?' l'armée est divisée en pelotons de soixante, quatre-vingts
ou cent hommes sur une surface de quatre mille lieues
carrées, n'est assurément pas brillante : elle est bien
malheureuse si, en redoublant tous les jours d'eftbrts
25 pour bien servir son pays, il est accusé de faiblesse et de négligence par le gouvernement auquel il est dévoue, tandis que ses ennemis l'accusent hautement de mettre trop de rigueur dans sa conduite... Je n'ai pas craint jusqu'à ce jour de dire la vérité ; vous avez
30 pu vous en convaincre par les ennemis que je me suis faits : je pourrais répondre à ceux-ci ; mais je ne donnerai pas aux ennemis de ma patrie le spectacle d'une lutte avantageuse pour moi, il est vrai, mais scandaleuse pour la République."
35 Cette lettre, à laquelle le Comité ne répondit pas, fut
celle du railliement. On se rendait en armes à l'église, on y passait des revues avec cocardes et panaches blancs au cri de : •' Vive le roi." (a)
(a) Rapport du représentant Jarry au Comité.
suivie pour Hoche de quelques jours d'une anxie'tc douloureuse et qui se révèle dans sa correspondance intime avec le général Le Veneur, son ancien chef et son ami. '• ... Je suis las, écrit Hoche, d'être ainsi ^^
ballotte'... Je ne puis rester plus longtemps soumis au 5 caprice des événements. Sachez quels reproches on me fait. Est-ce d'avoir dit la vérité? Je la dirai toujours. Hélas ! il y a un an, j'étais au fond d'un cachot bien humide pour l'avoir dite : cela ne m'a pas corrigé... Que m'importe, après tout, que les homm.es 10 n;e rendent justice, si ma conscience ne me reproche rien. Heureux habitant du Morbihan, qui ne vis que pour adorer Dieu, j'envie ton sort ; que ne suis-je à ta place ! ..." Hoche apprend alors que le général Jourdan, le vainqueur de Fleurus, est comme lui me- 15 nacé d'une disgrâce ; il en frémit d'indignation et de douleur, "Eh quoi! dit il, l'intrigue l'emportera toujours ! Jourdan, le plus pur de nos généraux, Jourdan est méconnu ! " A cette nouvelle, le découragement s'empare de son âme, il songe à résigner son commande- 20 n:ient. Il aspire à vivre loin des intrigants, loin des hommes, dans la retraite, auprès de sa compagne. Mais bientôt il se relève, il songe à sa patrie et redevient luimême : "Je me dois à elle tout entier, écrit-il à son beau-frère ; ah ! puissé-je la servir autant que je l'aime ! 25 ... Va, quoi que fasse l'envie, elle ne nous abattra point. Nous avons pour défense le souvenir de ces belles journées dans lesquelles nos armes fixèrent la victoire. Nos juges sont les soldats de Fleurus et de ■Wissembourg. La gloire ne m.et pas à Fabri de la pro- 30'^-^^-^^ scription, mais elle immortalise le proscrit, et monter les degrés de l'échafaud, c'est parfois gravir ceux du Panthéon ! " "'•' " ""
Hoche ne fut pas destitué : mais il perdit le commandement des côtes de Cherbourg, qui fut donné au 35 général Aubert du Bayet. Il ne commandait plus alors en titre que l'armée de Brest, mais ses collègues du Bayet
* Lettre citée par M. Bergounioux, Vie de Lazare Hoche, p. 140.
et Canclaux s'accordèrent pour témoigner à ses avis une déférence puisée dans le sentiment intime qu'ils avaient tous deux du mérite de Hoche et de la supériorité de ses talents.
5 La situation des armées républicaines en Bretagne devenait très-critique : tandis que, d'une part, les chouans, dans la prévision d'une insurrection nouvelle, s'entendaient pour accaparer les subsistances et pour rendre fort difficiles les approvisionnements des troupes
fo du gouvernement; d'autre part, les ordres les plus sévères interdisaient à celles-ci les réquisitions forcées et le maraudage : la djsette se fit sentir, les chouans en i^"^' profitèrent pour embaucher les soldats, qui désertèrent AW en grand nombre.
15 Hoche redoubla d'efforts et de vigilance, tout en se renfermant strictement dans ses instructions : il sut, à l'aide des prêtres qu'il traitait avec beaucoup d'égards et de bienveillance, organiser sur tous les points une police très-active, et prévenir ainsi par la rapidité de son action
20 beaucoup de désordres. Il acquérait en même temps chaque jour davantage la certitude d'un soulèvement prochain et général. Il se contenait cependant, résolu à ne donner aucune prise à ses adversaires et à s'abstenir à l'égard des chouans de tout acte hostile jusqu'à
25 ce qu'il eût en main des preuves irrécusables de leurs projets agressifs. Il ne perdait jamais de vue Cormatin, l'infatigable instrument de l'agence royaliste : il le croyait aussi faux que présomptueux et il avait, en plus d'une occasion, répondu par le mépris à son insup-
30 portable jactance. Cormatm humilié se vengea en dénonçant Hoche aux représentants qu'il intimidait, et se posa comme arbitre de la paix et de la guerre : " Je n'ai qu'à faire un signe, disait-il, et toute la Bretagne est à moi et debout."
35 Hoche enfin obtint la preuve écrite et ardemment (lésirée du danger qu'il avait pressenti et de la conspiration flagrante de plusieurs chefs insurgés contre la République. Une lettre adressée au baron de Solilhac et à deux autres ofticiers chouans, fut interceptée, elle
40 portait pour signature le nom de Cormatin et celui de
Bois-Hardi, qui s'était acquis dans la guerre civile une
grande réputation de vaillance et d'audace. Elle re'vélait
leurs projets ultérieurs et annonçait la prochaine reprise
de la guerre contre la République : aucun doute n'était
plus possible. Hoche envoya cette lettre au Comité de 5
salut public, et obtint, de quelques-uns des représentants
en mission, Tordre d'arrêter Cormatin et Bois-Hardi,
signataires de la lettre, ainsi que les trois chefs à qui elle
était idressée. .^..^Luj^
Instruit par Hoche, le Comité prÊScrivit de ramener 10 les liommes égarés, de protéger les hommes paisibles et d'exécuter la pacification à l'égard des chefs royalistes soumis de bonne foi, mais il ordonna aussi de poursuivre sans relâche les chefs qui l'auraient violée et de désarmer les communes.* Le Comité donna en même 15 temps à Hoche les pouvoirs nécessaires pour agir et pour disposer seul des troupes placées sous ses ordres.
Cormatin et Solilhac furent arrêtés, Bois-Hardi et les deux autres chefs compromis résistèrent et périrent bravement les armes à la main. Les chouans com- 20 prirent que la République ne se contenterait plus d'une paix simulée. Ainsi avertis, ils reprirent leurs armes et se tinrent prêts à combattre : on annonçait la prochaine apparition d'une e^caxlre anglaise portant le secours depuis si longtemps attendu, et déjà sur plusieurs points, 25 dans le Morbihan surtout, les partis en étaient venus aux mains et s'étaient livré de sanglants combats.
Libre enfin d'agir et maître de ses mouvements, Hoche annonça la reprise de la guerre dans son ordre du jour à l'armée. " Braves camarades, dit-il, votre courage n'est 30 plus enchaîné. Vous pouvez désormais combattre ceux de vos ennemis qui ont insulté à votre longue patience et repoussé le bienfait de la clémence nationale... Marchez avec votre valeur accoutumée sur les rassemblements des rebelles : dissipez-les, désarmez-les ; mais 35 épargnez le sang, il a déjà trop coulé... Scrupuleux observateur de l'acte de pacification, j'accueillerai avec humanité et fraternité ceux qui se soumettront de bonne
* Arrêté du 20 juin 1795.
foi... je poursuivrai les parjures sans relâche jusqu'à ce qu'ils aient rais bas les armes : c'est aux chefs des révoltés que je m'en prendrai particulièrement : ceux-là seront frappés sans pitié." ■^' 5 Ce fut le signal d'une nouvelle guerre : des colonnes mobiles parcoururent la contrée en tous sens et fondirent sur les rassemblements armés qu'elles dispersèrent; mais il s'en formait partout; en peu de jours la Bretagne fut en feu : les chouans accouraient se ranger 10 autour de leurs chefs : ils se dirigeaient en masse vers les côtes du Morbihan, et bientôt l'escadre anglaise, portant plusieurs régiments d'émigrés et de grands secours d'armes et de munitions, vint mouiller en face de la côte bretonne, dans la baie de Quiberon.
Quiberon.
Le comte de Puisaye avait enfin décidé le gouvernement britannique à armer une expédition formidable pour tenter un débarquement et pour seconder les
2o efforts des chouans sur les côtes de Bretagne. Plusieurs régiments émigrés de l'armée de Condé, après les défaites consécutives de la coalition sur le continent, étaient déjà passés, depuis la campagne précédente, à la solde de l'Angleterre : le gouvernement anglais en forma
25 cinq corps réguliers et plusieurs cadres d'autres régiments appelés à se compléter en Bretagne à l'aide des chouans. Les cinq corps enrégimentés étaient : 1° le régiment d'Hervilly ou Royal-Louis, qui avait pour colonel le comte d'Hervilly, appelé à un commande-
30 ment supérieur ; 2° la légion de la marine, commandée par le comte d'Hector, ancien chef d'escadre, et presque
* Ordre à l'armée du l*'' juin 1795. — Rousselin, Corresp., p. 177.
DE LAZARE HOCHE. 6j
toute composée d'officiers émigrés de l'ancienne marine royale ; 3° la légion du Drenay, sous les ordres du marquis de ce nom : 4° le régiment de Loyal-Émigrant ou de la Châtre ; 5° enfin un régiment d'artillerie commandé par M. de la Rotalie, et formé presque en entier 5 des officiers et sous-ofiiciers de cette arme qui avaient défendu Toulon contre la Convention. Les principaux chefs de cette petite armée, d'environ cinq mille hommes, étaient les comtes de Puisaye, d'Hervilly, de Vauban, Dubois, Berthelot, et le chevalier de Tinténiac; 10 l'évêque de Dol, avec une suite de prêtres missionnaires, accompagnait l'expédition. Cette première division d'émigrés portait la cocarde blanche afin de conserver -< à leur entreprise un caractère national. Ces régiments et ces cadres furent seuls embarqués d'abord, avec un 15 matériel assez considérable en armes et en munitions.
Ce premier convoi devait être promptement suivi d'un second, porteur des débris de plusieurs autres régiments d'émigrés réunis en Hanovre pour être transportés en Bretagne. Ces corps, cruellement éprouvés et décimés, 20 étaient les restes des corps de Béon, de Rohan, de Périgord et de Salm : ils formaient, sous le commandement du jeune comte de Sombreuil, un total de quinze cents hommes : ils descendirent l'Elbe, furent transportés sur une escadre anglaise à Portsmouth, et de là dirigés sur 25 Quiberon. Enfin, lorsque les deux premières expéditions auraient réussi à opérer un débarquement, si la Bretagne se soulevait, comme l'avait annoncé Puisaye, et s'il pouvait prendre possession d'un point important sur la côte, une nouvelle expédition, portant une armée anglaise, 30 un matériel considérable et un prince français, le comte d'Artois, devait sur-le-champ mettre à la voile.
Ce fut une première faute d'avoir partagé l'entreprise en trois expéditions sans les destiner à agir simultanément ; c'en fut une autre de ne pas avoir mis le prince à 35 la tête de la première ; une troisième faute, et qui eut des conséquences très-funestes, fut d'avoir divisé le commandement entre le comte de Puisaye dont le gouvernement britannique redoutait l'esprit d'aventure et d'audace, et le comte d'Hervilly, chef du premier régiment d'émi- 40
grés, homme méthodique, strict observateur des règles de l'art, beaucoup plus propre à commander une armée régulière en rase campagne qu'un corps de volontaires dans une guerre d'invasion où le succès dépend de la 5 rapidité des mouvements et de l'audace de l'attaque.
Puisaye exigeait avec raison qu'on débarquât tandis que la côte était encore faiblement gardée, et qu'on se portât rapidement en avant, appelant à soi toutes les bandes armées des chouans qui parcouraient le pays, et
lo en se hâtant de les enrégimenter : il voulait enfin qu'on s'emparât, sur-le-champ, d'une ville importante du littoral et qu'on y proclamât Louis XVII en annonçant la prochaine arrivée d'un prince français. Ainsi conduite, Tentreprise avait des chances réelles de succès, dans
15 l'état où étaient en France les esprits et au plus fort de la réaction thermidorienne contre les terroristes et la Convention. Mais le prince qui aurait pu rallier toutes les fractions du parti royaliste ne parut pas ; les démêlés entre les chefs, leurs longues hésitations pour le
2c débarquement firent perdre un temps précieux. Enfin l'avis de Puisaye l'emporta : le commodore Warren décida la descente : elle eut lieu le 27 juin 1795 dans la baie de Quiberon, formée d'un côté par la côte de Bretagne, de l'autre par une presqu'île longue d'environ
25 deux lieues et dont la largeur varie sans dépasser trois kilomètres. C'est la fameuse presqu'île de Quiberon, jointe à la côte bretonne par une bande de sable étroite et d'une lieue de longueur, nommée la Falaise. Le fort Penthièvre, occupé par sept cents républicains et con-
3c struit au centre de la presqu'île, défendait les approches de celle-ci du côté du continent.
L'expédition débarqua au fond de la baie au village de Carnac. Au même moment, des bandes de chouans accoururent, conduits par leurs principaux chefs,
•35 Dubois, d'Allègre, Mercier, George Cadoudal ; ils dispersèrent sur la côte quelques détachements républicains et se rendirent au rivage au nombre de quatre ou cinq jnille hommes ; les paysans du voisinage se réunirent à eux au cri de : Vive le roi ! et Puisaye crut à l'insurrec-
40 tion prochaine de toute la Bretagne. Mais bientôt de
fâcheuses querelles éclatèrent entre les chouans et les émigrés. Ceux-ci, qui avaient servi dans les armées régulières du continent, n'ouvraient leurs rangs qu'avec inquiétude et répugnance à des hommes indisciplinés, déguenillés, dépourvus de toute instruction militaire, 5 beaucoup plus aptes au métier de guérillas qu'au service dans des corps d'élite. L'antipathie devint promptement réciproque : il en résulta des rixes, il fallut les tenir séparés et perdre à s'organiser un temps qui aurait dû être employé à marcher en avant. icx
Des ordres arrivèrent enfin de Londres pour confère:;: à Puisaye seul la direction suprême de l'expédition,-. Puisaye prit sur-le-champ d'habiles dispositions^ or-donna une impétueuse attaque contre le fort Penthièvre, qui se rendit presque sans combat. Puisaye s'y établit 15 fortement, et, par un ouvrage solidement construit en pierre, il relia la forteresse avec un rocher de soixante pieds de hauteur qui flanquait la presqu'île à l'ouest du côté de la pleine mer, de telle sorte qu'elle était entièrement coupée et que tout passage était fermé d'un 20 rivage à l'autre. Il fit en même temps débarquer dans la presqu'île tout le matériel apporté par l'escadre anglaise et distribua aux chouans des habits et des armes. Dix mille d'entre eux occupaient déjà la ligne importante de Lorient à Auray. L'intention de Puisaye était 25 de s'emparer de Brest, de Lorient ou de Saint-Malo, où il avait des intelligences, et de marcher ensuite sur Rennes; ses émissaires parcoururent toute la Bretagne avec la rapidité de l'éclair, réveillant les populations» stimulant leurs prihcipaux chefs, Charette, Stofflet, 30 Scépeaux, etc., et leur annonçant la prochaine arrivée d'un prince du sang royal de France et d'une armée anglaise.
Quinze jours s'étaient écoulés depuis la première apparition de l'escadre à Quiberon. Hoche accourut de Rennes avec toutes ses forces disponibles et se montra 35 supérieur aux périls de sa situation. Il était arrivé à Auray avec cinq mille hommes seulement, et les généraux des armées de Brest et de Cherbourg s'empressant de répondre à son appel, de toutes parts des détachements républicains étaient en marche pour le rejoindre. 40
Vers le 6 juillet, dix ou douze mille hommes ayant
rejoint son quartier géne'ral, il se crut assez fort pour
attaquer les chouans qui, sous le commandement de
Vauban et de George Cadoudal, au nombre d'environ
5 dix mille, occupaient, en avant de la presqu'île, toute la
ligne entre Saint-Michel, Carnac et Sainte-Barbe. Hoche
et Vauban avaient compris tous deux l'importance du
^ poste de Sainte-Barbe, qui maintenait ouvertes les com-
i/-.-*<C.v2.,. munications de la presqu'île avec le littoral. C'est sur
lo ce point que tous les efforts de Hoche furent dirigés. Vauban de son côté mit tout en œuvre pour le défendre, appelant à son aide les émigrés du régiment d'Hervilly ; ceux-ci firent une charge malheureuse, après laquelle d'Hervilly ordonna la retraite. Une plus longue résist-
15 ance devenant impossible ; Vauban, pour éviter de voir son armée coupée en deux et rejetée dans les flots, fit rapidement replier son centre et sa droite derrière la gauche toujours en possession de Sainte-Barbe, qu'il abandonna ensuite pour couvrir la retraite des chouans
20 dans la presqu'île. Ils y rentrèrent avec une multitude de femmes et d'enfants et dans le plus effroyable désordre, serrés de près par les baïonnettes républicaines. Ils étaient tous en danger de périr et furent sauvés cette fois par les chaloupes canonnières de l'escadre anglaise
25 qui, embossées des deux côtés de la Falaise, firent pleuvoir une grêle de boulets sur les républicains et arrêtèrent la poursuite. Mais déjà les émigrés et les chouans se trouvaient tous enfermés dans la presqu'île. Hoche les considéra comme ses prisonniers et il établit son
30 quartier général à Sainte-Barbe.
Hoche cependant était lui-même dans une situation très-critique : derrière lui et autour de lui tout le pays était hostile à son armée et à sa cause : il fallait faire venir des vivres de loin sous escorte ; les arrivages
35 étaient lents, et plus ses troupes grossissaient en nombre, plus les difficultés de les nourrir étaient grandes. Les soldats se répandirent de nouveau dans les campagnes pour y vivre à discrétion et s'abandonnèrent au pillage et à toute sorte de crimes.* Hoche exaspéré les con-
* Rousselin, Correspondatice de Hoche,
DE LAZARE HOCHE. 7î
signa dans le camp dont il leur interdit de franchir l'enceinte. Poussés alors par les privations au murmure et à la révolte, les soldats se mutinèrent : Hoche accourut, et marchant rapidement à l'un des plus mutins, il le frappa de son sabre et comprima la sédition. 5
Il était revenu pensif à Sainte-Barbe dans la grange --'^• où il avait établi son quartier général et d'où il observait avec une longue-vue les mouvements de ses propres troupes dans le camp, lorsqu'il reçut la visite de deux représentants, Blad et Tallien, que la Convention 10 nationale envoyait sur les lieux avec des pouvoirs étendus ; ils étaient accompagnés de Rouget de l'Isle, l'auteur du chant célèbre de la Marseillaise, et qui a laissé du sanglant épisode de Quiberon une relation détaillée et fidèle. Il y raconte cette première entrevue 15 dans laquelle Hoche, loin d'accuser ses soldats, dépeignit vivement leurs souffrances, et lui inspira tout d'abord la plus vive sympathie fondée sur le respect et sur l'admiration. " Pendant qu'il parlait, dit Rouget de l'Isle, je ne me lassai pas d'admirer son imposante stature, son 20 air guerrier, quoique gracieux et sans forfanterie, ses traits doux et fiers, embellis par une superbe cicatrice qui, sans les altérer, lui traversait le front dans toute sa hauteur et venait expirer à la naissance du sourcil droit. J'admirai son héroïque simplicité, l'heureux accord de 25 ses paroles et de ses manières, du son de sa voix avec ses expressions : tout en lui me révélait un homme supérieur."*
Les deux représentants employèrent pour approvi-» sionner l'armée les procédés révolutionnaires par les- 30 quels la Convention pourvoyait, avec succès, il est vrai, aux besoins du moment ; mais en semant au cœur des populations spoliées et terrifiées d'impérissables germes de haine et de fureur. Le danger de la petite armée répubHcaine isolée au milieu de populations exaspérées 35 s'en accrut et, d'autre part, Hoche voyait en face de lui un ennemi nombreux et très-redoutable, occupant, dans
* Rouget de l'Isle, Relation historùjue et souvenirs de Quiberon, p. 45-46.
l'étroite presqu'île ou il était enfermé, sous la protection du fort Penthièvre et de l'escadre anglaise, une position très-forte et en apparence inexpugnable.
Puisaye conçut un plan d'attaque qui, bien exécuté, 5 aurait eu pour l'armée républicaine de désastreuses conséquences. Il résolut d'envoyer sept mille chouans divisés en deux corps hors de la presqu'île, avec l'ordre de se joindre aux chefs et aux populations soulevées de l'intérieur du pays, pour fondre ensemble sur les der-
lo rières du camp de Sainte-Barbe tandis qu'il l'attaquerait
de front. Quatre mille chouans, commandés par le
comte de Tinténiac et sous lui par Mercier et d'Allègre,
„-, furent débarqués le ii juillet sur des chasse-marée
anglais à Sarzeau, près de l'embouchure de la Vilaine.
15 Une seconde division de trois mille hommes, sous deux chefs éprouvés, Jean-Jean et Lantivy, débarqua un peu au-dessus de Quimper. Ces deux divisions avaient ordre de se réunir, le 14 juillet, à Bard, en arrière des républicains, pour attaquer ensemble, le 16, et prendre à revers
20 le camp de Sainte-Barbe.
L'agence royaliste de Paris, toujours hostile à Puisaye,
u^^.;„,Lciz^ fit échouer ce plan savamment combiné. Cette agence,
^^ qui aurait voulu agir indépendamment des Anglais, et
s'assurer, sans leur concours, d'une place du littoral,
25 après avoir échoué dans une tentative pour enlever Saint- Malo, projetait maintenant de s'emparer de Saint-Brieuc, et lorsqu'elle eut appris que Tinténiac et Lantivy étaient heureusement débarqués, avec leurs divisions, ces deux chefs furent sommés par elle, au nom du roi, de marcher
30 sur cette place et de s'en rendre maîtres. Ils cédèrent à regret à cette injonction royale et, deux jours plus tard, Tinténiac fut tué à l'attaque du château de Coétlogon. Puisaye, ignorant son sort et confiant dans l'exécution des ordres qu'il avait donnés, fit embarquer
35 Vauban avec douze cents chouans, et lui prescrivit de faire une fausse attaque par la gauche des républicains à Carnac en essayant de se lier sur les derrières de kjo^^m.-^ ^eur camp à Tinténiac. Une première fusée devait être tirée par Vauban s'il réussissait à débarquer, et une
40 seconde dans le cas oîi il serait repoussé et ne pourrait
tenir sur le rivage. Vauban débarqua et tira sa première fusée ; mais bientôt l'ennemi accourut en force supérieure: Vauban, contraint à se rembarquer, tira sa seconde fusée, mais celle-ci ne fut pas aperçue.
Puisaye demeura persuadé qu'il était parvenu à prendre 5 position et à rejoindre Tinténiac : il eut le tort de ne pas s'en assurer d'une manière précise, et il sortit de la presqu'île avant le jour avec toutes ses troupes régulières, marchant fièrement en colonnes d'attaciues au nombre d'environ cinq mille hommes. Le régiment 10 de Loyal-Émigrant était en tête ; à droite s'avançaient les régiments de Royal-Marine et de du Drenay, soutenus par six cents chouans sous les ordres du duc de Lévis. Le régiment d'Hervilly, avec mille chouans, formait la gauche; l'artillerie enfin, 15 dans laquelle étaient incorporés les canonniers toulonnais, marchait sous les ordres du colonel Rotalie. L'armée royale s'avança ainsi par la Falaise sur le camp de Sainte-Barbe.
Puisaye, entendant au loin un feu de mousqueterie, 20 s'écria : " C'est Tinténiac ! " et il fondit sur les avantpostes républicains commandés par le général Humbert : celui-ci ne soutint pas ce choc impétueux et se replia dans le camp.
Hoche, impassible, attendit les royalistes dans ses 25 retranchements qu'ils attaquèrent avec fureur. Faisant alors démasquer sur leur flanc de redoutables batteries, il les accable sous une pluie de mitraille, d'obus etde boulets. Le massacre est épouvantable ; les plus héroïques efforts des royalistes sont impuissants contre une armée trois fois plus nombreuse, commandée par un général aussi habile qu'infatigable. Des files entières tombent fauchées par la mitraille ; la plupart des chefs sont tués ou blessés : mais personne ne recule, et les survivants combattent avec un acharnement sans pareil. 35 Cependant le feu de la mousqueterie a cessé sur les derrières du camp républicain : il devient évident que Tinténiac et Lantivy ne se sont point trouvés au rendezvous assigné, et que la petite armée royaliste est seule engagée dans l'attaque. Il faut dès lors renoncer à 40
vaincre : Puisaye ordonne la retraite. Ceile-ci s'exe'cute
avec une extrême confusion sous un feu terrible. Hoche
poursuit les royalistes, et sa cavalerie se déploie dans la
plaine pour les rejeter dans la mer avant qu'ils n'aient
5 atteint le fort Penthièvre. Pour comble de malheur,
d'Hervilly qui luttait avec le plus grand courage, reçoit
j^^^f^ <;n pleine poitrine un biscai^n qui le met hors de
'^ -• combat, et l'armée aurait encore une fois péri tout
entière si l'amiral Warren n'eût fait avancer ses cha-
lo loupes. Celles-ci avaient recueilli Vauban et ses douze cents hommes rejetés du rivage où ils avaient d'abord débarqué. Ils s'élancent sur la Falaise dont ils protègent l'entrée : ils couvrent ainsi la désastreuse retraite de l'armée royale, et tiennent en échec les républicains,
15 tandis que les chaloupes ouvrent sur eux un feu épouvantable : ils s'arrêtent, reculent à leur tour et rentrent au camp.
Les pertes des émigrés étaient énormes, et, dans Je seul régiment de Royal-Marine, sur soixante-quatorze
20 officiers, cinquante-trois avaient été tués ou mis hors de combat : mais en même temps il leur arrivait du renfort. La seconde division, celle d'Allemagne, formée de régiments au service de l'Angleterre, était entrée le 16 juillet dans la rade de Quiberon, au moment même du combat,
25 mais trop tard pour prendre part à l'action : l'ardent Sombreuil qui la commandait avait seul obtenu de l'amiral la permission de descendre à terre : il avait combattu en volontaire, et c'est lui que d'Hervilly, blessé à mort, désigna pour lui succéder dans le com-
30 mandement, sous la direction supérieure de Puisaye :
c'est lui Sombreuil qui disputera le dernier à Hoche ce
r ^j ^ lambeau sanglant de terre, tombeau de tant de braves.
Sombreuil unissait aux dons extérieurs, à toutes les
grâces de la personne, des sentiments chevaleresques et
35 un bouillant courage, exalté encore par le souvenir d'un père et d'un frère morts sur l'échafaud, et d'une famille entière fatalement entraînée dans la misère, dans l'exil ou dans la tombe. Il avait tout dernièrement épousé, à Londres, une jeune personne éperdument aimée et, le
40 jour même de ses noces, il s'était arraché à sa jeune
fiancée pour rejoindre l'escadre anglaise et cingjer vers Quiberon,
Sombreuil avait reconnu toute l'importance du fort Penthièvre qui, flanqué de retranchements construits par les émigrés du côté de la pleine mer, coupait en- 5 tièrement la presqu'île d'un rivage à l'autre : de la conservation de ce fort dépendait le salut de l'armée royale. Sombreuil insista pour que la garde en fût exclusivement confiée à sa division : Puisaye refusa, craignant d'offenser les émigrés des autres divisions. Mais dans 10 toutes se trouvaient incorporés beaucoup de prisonniers républicains, qui, pour échapper aux souffrances qu'ils avaient endurées ou qui les attendaient sur les . ■ pontons anglais, avaient consenti à s'engager parmi les royalistes, acceptant leurs offres jusqu'à l'heure où 15 ils pourraient s'échapper et trahir leurs nouveaux compagnons. Déjà un grand nombre, profitant de la marée basse le long des murs, s'étaient jetés dans l'eau qui recouvrait les sables de la Falaise et avaient rejoint l'armée républicaine, en remarquant, à droite et à gauche 20 du fort Penthièvre, les passages guéables qui condui-r^-" saient au camp. Chaque nuit y amenait ainsi de nouveaux déserteurs : l'un d'eux, David Goujon, offrit à Hoche de conduire une colonne par la pleine mer jusqu'au fort : Hoche accepta et résolut d'attaquer la près- 25 qu'île sans délai. >. .
Dès le lendemain, 19 juillet, il rédigea un ordre du ' '"^^ .--«'"■': jour remarquable entre tous par sa précision et sa terrible énergie. Le fort Penthièvre sera attaqué de trois côtés à la fois dans la nuit suivante à la basse mer, à 30 gauche par le général Humbert, à l'extrême droite par le général Valletan, et par l'adjudant général Ménage qui, avec trois cents hommes d'élite, tentera d'escalader le rocher relié au fort par le retranchement des émigrés : Hoche lui-même dirigera l'attaque au centre. 35
Dans la nuit du 20 juillet, par un temps sombre, Hoche mit en mouvement ses colonnes, marchant à leur tête, avec les représentants Blad et Tallien. Sa marche est suspendue par un orage épouvantable mêlé de grêle et d'une pluie glacée qui tombe à torrents. 40
tandis que les vents de'chaînés avec fureur soulèvent le sable en e'pais tourbillons : les soldats ne distinguent plus ni leur direction ni la voix des chefs, et s'arrêtent dans un désordre affreux. Enfin ils reprennent leur 5 marche et parviennent, après beaucoup d'efforts et sans être aperçus, au pied des remparts, au centre de la position ; là ils s'arrêtent et attendent des nouvelles de l'attaque de gauche. Celle-ci e'choua ; Humbert, arrêté par la fureur des e'ie'ments, ne put atteindre la forteresse
lo qu'aux premières lueurs du jour, au moment même où
la division centrale e'tait découverte par les assiégés.
Les canonniers toulonnais firent feu sur elle et donnè-
i,.^Ul rent réyeil à une chaloupe anglaise qui accabla la
division d'Humbert, sous les boulets et les obus. Il
15 fallut se retirer : et Hoche rallia les républicains et commença la retraite. La journée semblait perdue : l'unique chance de succès dépendait maintenant de l'attaque de droite, commandée par Ménage et entreprise sous la direction du transfuge David. Elle présentait d'im-
20 menses difficultés. La mer en fureur battait le roc bastionné au pied duquel David amena la colonne républicaine, protégée par le bruit des flots furieux et par les ténèbres. " Ménage et sa troupe escaladent le .j^,,^itt.- roc, s'accrochant aux ronces, aux arbrisseaux, se faisant ;^^C>«. 25 des échelons de leurs baïonnettes qu'ils enfoncent dans „u^ a/^y,. w les crevasses, et s'aidant, se poussant les uns les autres^
ils parviennent au sommet. Le parapet restait à gravir et, au cri d'une sentinelle, ils pouvaient tous être précipités dans la mer. Mais ils entendent des paroles
30 amies : David avait des complices dans le fort, et ceuxci tendent la main aux républicains qui s'élancent sur la plate-forme. Les royalistes, qui s'étaient crus vainqueurs, sont surpris et massacrés, les canonniers toulonnais pris à revers sont tués sur leurs pièces : tout ce
35 qui résiste est égorgé, et Ménage plante sur la muraille le drapeau tricolore. Hoche l'aperçoit et rebrousse aussitôt chemin ; il entre sans résistance dans la forteresse, embrasse Ménage, le nomme général de brigade et dispQse tout pour compléter sa victoire."*
* Rouget de l'Isle, Souvenirs de Qttiba-on. — De la Tousche,
Au premier bruit de la prise du fort, Puisaye comprit que tout e'tait perdu. Il ne s'agissait plus de de'fendre la presqu'île ouverte au flot toujours grossissant des troupes républicaines, mais d'arrêter celles-ci assez longtemps pour permettre aux débris de l'armée royaliste de se 5 rembarquer. Sombreuil et lui prirent à la hâte, dans ce but, au milieu d'une confusion épouvantable, d'urgentes et vaines dispositions. Toute l'artillerie était prise ou détruite; aucun retranchement n'était élevé dans l'intérieur de la presqu'île, encombrée par la foule des 10 blessés et par une multitude de paysans, vieillards, femmes, enfants, courant tous en désespérés vers le rivage, rompant et entraînant avec eux les valeureux bataillons qui essayaient de se former et qui n'avaient que leur poitrine à opposer aux feux violents de la 15 mousqueterie et des canons. Sur divers points, ralliés par Sombreuil, ils parvinrent à se former et, se précipitant sur les républicains avec toute la furie du désespoir, ils les firent reculer : vains efforts ! que pouvait l'héroïque valeur de trois ou quatre mille hommes contre un ennemi 20 quatre fois plus nombreux et enivré par la victoire ! A chaque moment les royalistes perdaient du terrain et se rapprochaient de la mer ; mais la marée était basse, la flotte anglaisse était à l'ancre à une lieue du rivage, et la tourmente soulevait encore les vagues et rendait très 25 difficile l'approche des embarcations. Le ciel était fort sombre, et l'amiral n'aperçut pas le drapeau tricolore flottant sur la forteresse ; il ignorait qu'elle fût prise. Puisaye envoya successivement à bord un pilote intrépide et un aide de camp, le marquis de la Jaille : puis 30 voyant tout désespéré, il s'embarqua lui-même, au fort Haliguen, sur un frêle esquif, pour hâter l'arrivée des secours et aussi, dit-il, pour mettre en sûreté sa correspondance, qui eût compromis toute la Bretagne. L'honneur militaire exigeait qu'il restât pour mourir avec 35 ceux qu'il avait entraînés dans le péril, mais sa fuite fut à tort considérée comme une trahison.
Relation du désastre de Quiberon. — Villeneuve la Roche- Barnaud, Mémoire sur V expédition de Quiberon.
Averti du désastre, l'amiral Warren fit faire force voiles vers le rivage et ouvrit ua feu terrible sur les re'publicains : quelques coups mal dirigés portèrent 7L«,/~<;-i sur la foule des fuyards et sur leurs défenseurs. Le plus 5 affreux spectacle s'offrait alors aux regards. La mer agitée sous un ciel toujours sombre écartait les embarcations vers lesquelles une multitude de malheureux de tout sexe et de tout âge tendait les mains en poussant des cris. Beaucoup s'avançaient jusque dans la mer pour ne plus
ïo reparaître, ou retombaient, roulés et brisés, sur le rivage, au bruit de la fusillade et des canons de l'escadre, qui vomissaient une pluie de fer autour d'eux et sur eux.*
Un petit fort tout démantelé, le tort Neuf, autrement appelé fort Saint-Pierre, était à l'extrémité sud de la
15 presqu'île et à un quart de lieue du fort Haliguen : là fut le dernier refuge des légions royalistes. Ce fort n'avait aucune défense du côté de la terre ; huit cents émigrés environ s'y trouvaient réunis, tournant le dos à la mer : le rivage, à droite et à gauche, était désert à cause du feu
20 continuel des chaloupes qui rendaient de chaque côté les
approches très-dangereuses : mais en face des émigrés,
les grenadiers républicains. Hoche à leur tête, avançaient
1 toujours, criant : "Bas les armes, à nous les patriotes;"
plusieurs voix criaient aussi : " Rendez- vous, on ne vous
25 fera rien." A trois cents pas environ ils s'arrêtèrent, et Hoche se porta en avant des siens. Sombreuil sortit du fort à sa rencontre pour capituler : il dit à Hoche qu'il offrait sa vie en sacrifice pour celle de ses malheureux compagnons, et demanda que ceux-ci fussent traités en
30 prisonniers de guerre. Mais les lois étaient précises et, dans l'état désespéré où étaient les émigrés, Hoche ne crut pas pouvoir accéder à la demande de Sombreuil. Il admira son noble dévouement, et répondit que les vaincus devaient s'en remettre à la clémence de
35 la Convention. Cependant il tira sa montre et accorda une demi - heure pour le rembarquement.
* Des reproches injustes ont été adressés, dans cette circonstance, à l'escadre anglaise. Il était impossible que, dans cette épouvantable mêlée, un certain nombre de royalistes ne fussent atteints par 40 les boulets destinés à les protéger.
Sombreuil revint au fort et, selon quelques versions, il fit espérer à ses compagnons qu'ils seraient traités comme prisonniers de guerre. Mais, selon le récit d'un écrivain royaliste, présent à cette scène, et qui entendit les paroles de Sombreuil, celui-ci dit aux émigrés : " Une demi- 5 heure vous est accordée pour vous embarquer." * Et il ordonna de déposer les armes. Un murmure s'éleva : on obéit en frémissant, et chacun coucha son arme devant soi. Deux fois alors le comte de Sombreuil lança son cheval sur la pointe des rocs en se dirigeant vers la 10 flotte anglaise, et deux fois il fut rejeté par les vagues furieuses sur la côte ; l'égarement du désespoir était dans ses yeux, dit l'auteur de la relation déjà citée ; il cherchait la mort, et xorame il s'élançait une troisième fois, un officier arrêta son cheval : Sombreuil alors mit pied à 15 terre et parut résigné.
L'escadre anglaise, arrêtée par des signaux répétés, avait cessé son feu ; mais avant qu'elle eût mis ses embarcations à la mer, la demi-heure accordée par Hoche était écoulée. Hoche se retira; son armée marcha en 20 avant, enveloppa les royalistes et les fit prisonniers : on dit que plusieurs émigrés se percèrent de leurs épées ; d'autres se précipitèrent dans les flots pour échapper au sort fatal qui les attendait. t
Après les combats acharnés vinrent les massacres 25 juridiques. Les huit cents prisonniers faits au fort Neuf, réunis à ceux du fort Penthièvre, formaient environ trois mille hommes qu'on envoya à Auray, sous la conduite du général Humbert et du représentant Blad. Tallien se rendit à Paris, 011 il exalta la récente victoire des 30 armées de la République, en se glorifiant lui-même, et il se montra impitoyable envers les vaincus. Hoche avait intercédé pour eux et pensait avoir ému Tallien en leur faveur :l mais Tallien appela sur leur tête la vengeance
* De Corbehem, Dix ans de ma vie. Récit de l'affaire de Qui- 35 beron.
+ De Corbehem, ibid.
X Selon Rouget de l'Isle, Tallien avait promis à Hoche d'intervenir pour les prisonniers.
8o BIOGRAPHIE
nationale ; il fit plus, il les calomnia, et avant d'immoler ses victimes, il essaya de les flétrir, les accusant de porter des armes empoisonnées. Les malheureux prisonniers, conduits à Auray, furent entassés dans les 5 églises et dans les prisons de cette petite ville : avec eux était l'évêque de Dol, et tous les prêtres qui avaient, comme lui, fait partie de l'expédition de Quiberon. Les chouans furent ensuite séparés des émigrés. Ceux-ci furent livrés à une commission militaire devant laquelle
ïo ils invoquèrent une capitulation dont il leur fut cependant impossible de démontrer l'existence, ayant pris pour une convention régulière les paroles de clémence sorties, dans le feu de l'action, des rangs républicains.*
15 Le sentiment public se prononçait avec énergie en faveur de cette multitude d'infortunés, les uns dans la fleur de l'âge, les autres blanchis dans les combats, criblés de blessures, mornes et fiers, égarés sans doute, mais tous victimes de leur loyauté chevaleresque, de leur
20 dévouement héroïque à leur cause, et dont un grand nombre avaient été, sous le régime précédent, l'honneur de la marine française. Le représentant Blad ne vit pas la tache indélébile que le sang de tant de braves, froidement versé par le gouvernement républicain, allait
25 imprimer sur la République tout entière : les soldats eux-mêmes préposés à leur garde étaient émus et attendris : deux fois la commission parut faiblir et fut renouvelée : Blad fut inexorable, et la Convention nationale, avant de se dissoudre, offrit encore au
30 démon des guerres civiles cet immense holocauste.
Les émigrés appartenant aux divers régiments furent conduits successivement et par corps au lieu du supplice. Ceux du régiment de Béon furent appelés les
* La question de savoir s'il y avait eu ou non une capitulation 35 verbale a donné lieu à d'interminables controverses. L'étude attentive des faits et le caractère loyal de Hoche, ne permettent pas d'admettre qu'une capitulation ait été consentie par lui. Cette question a été examinée avec impartialité dans la Biographie de Hoche, par M. Desprez ; j'en ai inséré un court extrait aux pièces 40 justificatives. Voyez Appendix B.
premiers : " Je les vis défiler devant moi, allant à la mort, dit un émigré échappé au massacre ; un tambour les devançait, battant l'air de route : venait ensuite un peloton d'infanterie ; une troupe de paysans, la bêche sur l'épaule, fermait cette marche funèbre... Les officiers 5 marchaient deux à deux : le calme et la résignation se peignaient dans leurs traits, la fierté dans leur maintien."* Ils furent tous conduits dans un champ attenant à la ville d'Auray. Là on les fusilla : plus de sept cents de leurs compagnons eurent le même sort, et 10 les exécutions durèrent plusieurs jours.
Le comte de Sombreuil avait été transféré, quelques jours auparavant, d'Auray à Vannes, avec l'évêque de Dol, et le lendemain ils furent conduits au supplice. " Un général républicain s'approcha de Sombreuil et le 15 pria de permettre qu'on lui bandât les yeux. — '"Non, répondit Sombreuil, je veux voir mon ennemi en face jusqu'au dernier moment." Invité à se mettre à genoux, il dit : " J'y consens ; mais je fais observer que je mets un genou en terre pour mon Dieu, et l'autre pour mon 20 roi."t II mourut en soldat et en chrétien : l'évêque de Dol périt après lui, fusillé avec ses prêtres.
Vingt ans plus tard, les restes des braves morts à Auray furent précieusement recueillis, et un monument funèbre leur fut élevé dans le champ même où ils avaient 25 péri et qui, aujourd'hui encore, est consacré par le sentiment populaire sous le nom de champ des martyrs.
On frémit au souvenir de tant de cruautés commises de sang-froid. Hoche eut lui-même à souffrir de l'horreur générale soulevée par cet épouvantable sacrifice qu'il eut 30 le désir, mais non le pouvoir d'empêcher, et dont la responsabilité tout entière appartient à Tallien, à Blad, au Comité de salut public et à la Convention.
La cause royale reçut, à Quiberon, un échec irréparable, mais la France y reçut aussi, par l'immolation 35 de tant de victimes, une incurable blessure : elle donna
* De Corbehem, Sonvcnirs de Quiberon.
+ Villeneuve la Roche- Barnaud, Mémoire sur V expédition de Quiberon.
plus tard un douloureux souvenir aux valeureux compagnons des d'Estaing, des de Grasse et des Suffren, si cruellement immolés à Auray, lorsqu'elle voulut, après ces guerres fratricides, disputer l'empire des mers aux 5 Anglais, et plus d'une fois depuis cette époque, dans ses désastres maritimes, elle entendit sortir du fond de l'abîme qui engloutissait ses 'flottes, ce cri vengeur :