VI
Expédition d'Irlande.
La pacification de la Bretagne et de la Vendée enlevait à l'Angleterre l'espérance de triompher de la République en s'appuyant sur les provinces de l'Ouest. Cette puissance voyait au contraire cinquante mille 30 hommes dispojiibl.es désormais pour quelque redoutable .,i.
* Voyez aux pièces ju.>tincatives Appendix C,
entreprise contre elle-même, et Hoche avait, depuis re;joque de sa brillante défense de Dunkerque, conçu la pense'e d'une descente sur les côtes d'Angleterre ou d'Irlande. Le moment d'exécuter ce grand projet 5 semblait venu, et c'était en Irlande qu'il voulait porter le premier coup à la puissance britannique.
L'Irlande alors opprimée était un foyer permanent d'insurrection, et l'association de difenders ou Irlandais wiis préparait un soulèvement général contre l'Angle-
10 terre. Cette association, appuyée d'une part sur la sympathie de toute la population catholique et d'autre part sur une armée française, pouvait atteindre son but, qui était de séparer l'Irlande de l'Angleterre : elle appelait les Français à son aide et promettait à l'expédition
15 projetée par Hoche de grandes chances de succès.
La France couvrait alors ses frontières de jeunes
républiques, et Bonaparte saisissait les imaginations par
ses merveilleux exploits en Italie. Hoche, retenu par
^^^'- les pénibles soins de la pacification de l'Ouest, avait
20 suivi de son ardente pensée le vainqueur d'Arcole à travers tous ses champs de victoire : " Glorieux jeune homme, s'écriait-il en se frappant le front, que je te porte envie !" Il brûlait de faire d'aussi grandes choses, et de trouver un champ de gloire digne de son génie : il
25 projetait donc de révolutionner l'Irlande, de la transformer en république ; puis de passer en Angleterre et de la frapper au cœur. Il fit adopter son projet par le gouvernement qui, après s'être concerté avec les chefs des révolutionnaires irlandais, prépara à Brest une
30 grande expédition dont Hoche eut le commandement.
Par suite du traité de Saint-Ildephonse, qui établissait
avec l'Espagne une alliance oftensive et défensive, la
marine espagnole unie à la marine française permettait
de disputer l'empire de l'Océan aux Anglais : mais les
35 forces maritimes de la France et de l'Espagne étaient dispersées dans toutes les mers : leur réunion demandait un temps considérable, et l'ardeur impatiente de Hoche n'admettait point de longs délais. Il redoubla d'activité, et puissamment secondé par le ministre de la marine
40 Truguet, il se hâta de combler les grands vides faits
dans le corps d'officiers de l'escadre de Brest par l'émigration et les désastres de Quiberon, et il réussit à mettre promptement la flotte sur un pied formidable.
Le corps expéditionnaire devait être formé de plusieurs divisions de l'armée de l'Océan, que rendait 5 disponibles la pacification de la Bretagne et de la Vendée, et qui furent dirigées sur Brest : Hoche y joignit deux légions, qu'il nomma légions des Francs : il composa la première des officiers et des soldats les plus résolus, audacieux jusqu'à la témérité; il forma la 10 seconde, il faut le dire, d'éléments indignes, et c'est un reproche pour sa mémoire. Détestant l'Angleterre, partageant de tristes préjugés et regardant, en haine du gouvernement britannique, le peuple anglais comme le i,J suppôt de ministres perfides et d'une odieuse aristo- 15 cratie, tous les moyens lui semblaient permis pour abaisser et pour désoler cette fière nation : il agit en conséquence et fit entrer dans cette seconde légion tout ce qu'il put ramasser de gens perdus, de bandits et de massacreurs, et il la mit sous le commandement d'un s. •chef étranger connu par sa sauvage énergie.* Cette légion devait aborder en Angleterre pour abuser l'ennemi sur la véritable destination de l'escadre portant le corps expéditionnaire : elle eut l'ordre de débarquer à l'embouchure de la Saverne, de se porter 25 de nuit sur Bristol, d'incendier cette ville et de semer la dévastation dans les campagnes environnantes : puis de se rembarquer pour jeter plusieurs détachements sur différents points du littoral en portant partout la mort, le ravage et l'incendie, attirant ainsi sur elle et 30
* La première pensée de la composition de cette légion infernale appartient au général républicain Labarrolière, qui en fit l'objet d'une note dont Carnot se servit plus tard dans une instruction rédigée par lui pour l'établissement d'une chouannerie en Angleterre. On en trouvera quelques extraits à la fin du volume, 35 Appendix D. Hoche en obtint communication et eut le tort d'en faire usage dans la composition de sa seconde légion des Francs et dans les instructions qu'il lui donna.
Voyez, pour de plus amples renseignements à ce sujet, un intéressant écrit de M. le général marquis de Grouchy, publié sous 40 ce titre : Le génital de Grouchy et V Irlande en 1 796.
retenant en Angleterre une partie considérable des forces britanniques, tandis que l'expédition cijiglerait '- ^*^. vers la côte irlandaise.
Le Directoire avait envoyé à Hoche de pleins pou- 5 voirs pour diriger à sa volonté l'expédition qu'il préparait avec tant d'ardeur et déjà vingt mille hommes de troupes étaient réunis à Brest, prêts à s'embarquer en novembre 1796. Mais l'état de la marine laissait beaucoup à désirer : le dévouement et l'activité du
10 nouveau chef donné à la flotte de Brest n'avaient pu suppléer à tout ce qui lui manquait encore. Les approvisionnements n'étaient pas faits : les vides énormes que l'émigration et ses suites désastreuses avaient ouverts dans les rangs des officiers,--' étaient
15 mal comblés ; beaucoup d'officiers nouveaux manquaient d'expérience et avaient à combattre, à leur bord, l'indiscipline et l'insubordination, et cet état de choses créait sans cesse de nouveaux obstacles.
Hoche, irrité de tant de délais, apprend que l'Irlande
20 est en pleine révolution, il entend dire que les insurgés ont expulsé de l'ile dix mille Anglais envoyés pour les soumettre. Son sang bouillonne, il ne mesure pas le danger : il a promis de secourir les defendcrs irlandais ; il n'attendra pas la flotte; il partira seul, et il écrit au
25 Directoire : " J'ai donné ma parole que j'irais trouver ce brave peuple, je dois la tenir. Permettez-moi de partir avec une frégate, vous m'enverrez, cet hiver, tel secours que vous jugerez convenable. Je demande une frégate, parce que l'escadre n'est pas prête à sortir et
30 que, tandis qu'un peuple généreux et confiant brise ses fers, on nous fait ici les scènes les plus désagréables... Les généraux Villaret et Morard de Galles ont bien voulu promettre de me seconder: je compte sur leur parole... "t
2^ * Lors d'une première visite que firent ensemble Hoche et l'amiral Villaret dans le port de Brest où mouillaient beaucoup de navires désemparés, Hoche s'informa de ce qu'étaient devenus les officiers qui les avaient glorieusement commandés. Villaret répondit : " Perdus pour la France, morts à Quiberon ! "
40 t Lettre de Hoche au Directoire, 3 novembre, 1796.
j-.e Directoire n'accorda point la permission demandée par le jeune et ardent général. Un mois s'écoula encore après lequel Hoche, perdant tout à fait patience, céda au découragement, et écrivit au ministre de la guerre : "Après bien des travaux, je me vois contraint 5 de renoncer à mon entreprise, notre détestable marine ne peut et ne veut rien faire. J'offre au gouvernement les seize mille hommes que j'ai réservés pour l'expédition ; attendre plus longtemps serait les exposer à périr de faim et de misère. Obtenez, je vous en supplie, 10 que je ne les quitte pas : je les conduirai où l'on voudra 2n qualité de général divisionnaire, et quel que soit l'homme sous lequel on me place, soyez convaincu que je remplirai mon devoir."'*'
Les directeurs à qui cette lettre fut soumise l'accueil- 15 lirent mieux que la précédente. Ils avaient peu de confiance dans le succès de l'expédition, quoiqu'ils eussent donné à Hoche tout pouvoir pour agir : en lutte avec les conseils législatifs, ils méditaient un coup d'Etat pour affermir leur autorité çhanaelante, et déjà ils avaient jeté 20 les yeux sur Hoche comme sur l'homme le plus propre à seconder leurs vues, osant compter sur son dévouement absolu à la cause républicaine et sur l'attachement de l'armée pour sa personne. Ils le virent donc avec une secrète satisfaction renoncer de lui-même à une entreprise 25 difhcile qui, selon toute apparence, le tiendrait éloigné au moment où ils prévoyaient qu'ils auraient besoin de lui, et après avoir hésité dix jours, ils décidèrent que l'expédition n'aurait pas lieu et appelèrent Hoche à Paris. Il était trop tard : lorsque l'ordre du Directoire 30 parvint à Brest, déjà Hoche s'était ravisé ; la confiance -' lui était revenue ; son cœur de flamme avait tout entraîné : la flotte avait appareillé depuis deux jours et faisait voile pour l'Irlande.
L'armée expéditionnaire était forte d'environ quinze 35 wiUe hommes. L'avant-garde était sous les ordres du général Lemoine : Grouchy, le plus ancien des généraux
* Lettre de Hoche au ministre de la guerre Petiet, 8 décembre
lOO BIOGRAPHIE
divisionnaires, commandait le corps de bataille, et le général Hurty l'arrière-garde ou la réserve. La flotte comptait dix-sept vaisseaux, treize frégates, treize bâtiments inférieurs, en tout quarante-trois voiles : ^^lorard 5 de Galles la commandait en chef, ayant sous ses ordres le major géne'ral Brueix et les trois contre-amiraux Richery, Bouvet et Nielly.
La baie de Bantry, en Irlande, fut le point de ralliement marque' à tous les capitaines dans des ordres
lo cachetés qui ne devaient être ouverts qu'en pleine mer, et l'ordre du jour du général en chef contint des instructions détaillées et précises pour opérer un débarquement immédiat. Hoche et l'amiral jNIorard de Galles montaient ensemble une frégate très-légère, la Fraternité,
15 afin d'être en mesure de se porter rapidement sur tous les points 011 leur présence serait nécessaire.
L'ordre d'appareiller fut donné dans la nuit du 15 au 16 décembre, par un temps sombre et favorable. A la sortie du port, quatre vaisseaux se heurtèrent et eurent
30 des avaries : l'escadre en fut retardée et contrainte de mouiller, cette nuit même, dans la rade extérieure, dite de Camaret. La nuit suivante, elle appareilla de nouveau, et son départ fut marqué par un premier et terrible sinistre : le vaisseau le Séduisant, de soixante-quatorze
25 canons, donna sur une roche, dans les ténèbres, au passage du Raz, et s'abîma sous les eaux. De treize cents hommes qui le montaient, quarante-cinq seulement furent sauvés et recueillis sur la côte. Les autres bâtiments réussirent à gagner le large, sans rencontrer les
30 croisières anglaises. Les ordres furent décachetés, et toute l'escadre se dirigea sur la baie de Bantry, en Irlande.
"Mais alors, comme toutes les fois que, depuis l'époque
de la conquête normande une invasion de l'étranger avait
-35 menacé l'Angleterre, son heureux destin détourna d'elle
le péril. Jamais ce fait n'a été plus saisissant que sous
fjL,, la Révolution et l'Empire ;* et, pour peu qu'on veuille
* Je ne connais rien de plus concluant ù cet égard que l'exposé fait par M. Thieis des causes, aussi nombreuses qu'extraordinaires, 40 qui firent échouer la fameuse expédition projetée à Boulogne.
DE LAZARE HOCHE. lOI
réfléchir, la raison demeure confondue devant les obstacles sans nombre et tout à fait indépendants de la volonté et du génie de l'homme, qui, à diverses époques et durant huit siècles, se sont interposés entre l'Angleterre et ses ennemis. Peut-être alors est-il permis de 5 demander s'il n'entrait pas dans les mystérieux desseins de cette Providence qui régit les destinées humaines, que la liberté fondée sur le respect des droits et de l'ordre légal, eût quelque part en Europe un inviolable asile. 10
A peine cette flotte formidable fut-elle arrivée à la hauteur de l'île d'Ouessant qu'une tempête souleva les flots et dispersa tous les navires. Le troisième jour, le vent tomba, et la plus grande partie de la flotte fut ralliée par le contre-amiral Bouvet et dirigée au point 15 désigné pour le débarquement, en face de la côte d'Irlande (comté de Cork) et à l'entrée de la baie de Bantry. Neuf navires manquaient, et parmi eux était la frégate qui portait les deux chefs de l'expédition. Hoche et l'amiral de Galles. 20
Cependant les circonstances étaient propices : les chefs de l'association irlandaise accouraient et promettaient leur puissant concours ; aucune force anglaise n'était proche et n'avait encore l'éveil : le temps était calme, tout enfin favorisait un débarquement pour lequel 25 Hoche avait laissé par écrit des ordres formels.
En l'absence de Hoche, le commandement appartenait au général de Grouchy, le plus ancien des généraux divisionnaires. Celui-ci ordonna au contre-amiral Bouvet, chef de la division navale, de mander à son 30 bord ses deux collègues, Richery et Nielly : il leur dit ,^^,^uJ. qu'il était dépourvu d'instructions spéciales, pour le cas ^ d'absence du général en chef; mais il ajouta qu'il se conformerait aux ordres reçus et qu'il ferait son devoir. Il commanda donc aux trois amiraux de pénétrer au 35 fond de la baie de Bantry avec leurs divisions, et d'y opérer sans retard le débarquement prescrit par le général Hoche.
Bouvet seul obéit : il entra dans cette baie, profonde de vingt-huit kilomètres, avec dix-sept bâtiments, portant 40
sept mille hommes d'excellentes troupes, et prit les premières dispositions nécessaires pour de'barquer.
Le vent s'éleva de nouveau, le 23 décembre, et fit craindre à la flotte une tempête dans un mouillage peu ^x^- 5 sûr. L'amiral Bouvet crut ses bâtiments en danger et jugea le débarquement difficile, avec des troupes trop peu nombreuses d'ailleurs pour obtenir dans l'île aucun résultat sérieux : voyant en outre les amiraux Richery et Nielly se tenir, avec leurs dix-neuf voiles, en dehors de
To la baie et plus disposés à les ramener en France qu'à les débarquer en Irlande, présumant enfin que la frégate qui portait Hoche et l'amiral en chef avait été capturée ou engloutie. Bouvet changea de résolution et suivit l'exemple de ses collègues. Bravant les commande-
15 ments, les menaces mêmes du général Grouchy qui, dans son ordre du jour du 24 décembre, prescrivait un débarquement immédiat, l'amiral Bouvet donna l'ordre de couper les câbles, sortit de la baie et mit, avec ses collègues, le cap sur la France. La flotte fut de nouveau
20 dispersée par les vents, et le i^'' janvier enfin, quinze jours après avoir quitté le port de Brest, remplie d'audace et d'espérance, elle y rentra, battue de la tempête et désemparée.*
Ce jour-là même, Hoche et l'amiral, après avoir couru
25 les plus grands dangers pour échapper aux croisières ennemies, entraient enfin eux-mêmes dans la baie de Bantry. Hoche n'y trouva ni la flotte, ni son armée, et lorsqu'il apprit qu'elles étaient venues, que l'armée n'avait débarquée, et que la flotte
30 l'avait ramenée en France, il fut saisi d'un aftreux désespoir et voulut la suivre pour revenir avec elle en Irlande : mais son bâtiment fut de nouveau assailli oar
* Tous ces faits, appuyés de pièces irréfutables, ont éié mis en lumière avec une parfaite clarté, dans la brochure écrite par le
35 général marquis de Grouchy, pour défendre la mémoire du général de Grouchy son père, à la conduite duquel M. Bergounioux et d'autres historiens ont trop légèrement imputé l'insuccès de l'expédition d'Irlande. Le général de Grouchy, ramené en France malgré lui, dénonça au Directoire la conduite de l'amiral Bouvet, et
40 provoqua sa destitution.
DE LAZARE HOCHS. I03
de furieuses tempêtes durant trois semaines, et ne rentra à Brest qu'après une absence de plus d'un mois : il trouva la flotte hors d'état de reprendre immédiatement la mer et ajourna à d'autres temps sa grande entreprise d'outre-Manche.*
Ainsi furent détruites par la destinée toutes les espérances que Hoche avait conçues d'une expédition préparée avec tant de soin et à si grands frais. Il en conçut la plus amère douleur : mais bientôt il obtint du Directoire un commandement sur le Rhin, à la hauteur de son ambition et de son génie, et fut nommé, en janvier 1797, général en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse.
Hoche général en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse. Campag^ne de 1797 sur le Rhin.
Sambre-et-j\Ieuse ! nom glorieux et cher aux cœurs français ! que de souvenirs il rappelle ! combien d'exploits fameux, combien de victoires ! ! Wattignies, Wissembourg, Fleurus ! la Belgique conquise, le Rhin soumis, le Danube menacé ! L'armée de 20 Sambre-et-Meuse, dans laquelle l'armée de la Moselle avait été fondue, avait fait toutes ces grandes choses : elle était composée d'hommes héroïques, endurcis aux fatigues, aguerris à tous les périls, en état de défier l'Europe. L'enthousiasme ne s'était pas étsint dans leurs 25 cœurs, l'amour désintéressé de la liberté enflammiait
* La seconde légion des Francs commandée par le colonel Taie, après avoir débarqué en Angleterre, selon les instructions qu'elle avait reçues, fut bientôt enveloppée par des forces supérieures et faite prisonnière de guerre. Le gouvernement anglais, ayant appris 30 de quels indignes éléments elle était composée, pensa qu'il rendrait service à la France en la retenant sur ses pontons ; il la fit donc rembarquer et la rendit tout entière à la France d'où elle avait été vomie sur la coLe britannique.
encore l'âme des soldats et de leurs chefs, et ces chefs étaient Le Fèvre, Grenier, Richepanse, Ney, Championnet, et beaucoup d'autres, pre'destinés comme ceuxci à une glorieuse renommée. Cette armée avait été 5 conduite l'année précédente (1796) par Jourdan au cœur de l'Allemagne jusqu'aux frontières de la Bohême; puis elle avait été refoulée en arrière, avec celle de Moreau, par les habiles manœuvres de l'archiduc Charles, et, après avoir perdu deux batailles, elle s'était repliée sur
10 le Rhin. Jourdan, à qui ses revers n'enlevaient rien de sa gloire, mais pour qui l'heure du repos était venue, avait demandé sa retraite et avait été remplacé par Beurnonville : c'est à celui-ci que Hoche fut donné pour successeur.
15 L'armée de Sambre-et-Meuse occupait alors, sur le Rhin, les positions avancées de Dusseldorf et de Neuwied et s'appuyait à droite sur l'armée du Rhin commandée par Àloreau, tandis que Bonaparte ayant en face Alvinzi, se préparait à détruire, à Rivoli, la dernière
20 armée qu'eût l'Autriche en Italie. Telle était, en janvier 1797, la situation des armées françaises à la veille de tenter un effort décisif pour dicter la paix à l'Autriche.
Le nom de Hoche, du brillant vainqueur de Wissembourg, avait été reçu par l'armée de Sambre-et-Meuse
25 comme le présage de nouvelles victoires, et elle accueillit avec transport son nouveau général. Un grand changement s"ctait opéré en lui depuis trois années. Il avait encore le même dévouement à la révolution et à la République, et son cœur de flamme brûlait toujours pour
30 la gloire et pour la patrie : mais mûri avant l'âge par l'habitude du commandement, à la fougue impétueuse, à la brillante parole du général de l'ancienne armée de la Moselle avait succédé une dignité froide et un langage laconique : il avait senti le besoin d'imposer davantage
35 le respect à des chefs plus anciens que lui et déjà illustres, devenus ses subordonnés, avec lesquels il se ^y..^^ montrait digne, froid, réservé, et ne s'épanchait plus que "^ dans l'intimité.
Une disposition nouvelle et dangereuse, trop habitu
40 elle aux chefs militaires, le mépris de l'autorité civile
et de la bourgeoisie, trouvait momentanément accès dans son cœur ; d'autre part, pour établir en France un gouvernement libre et stable, il avait peu de confiance dans l'intervention de la multitude par le suffrage universel : ••' en perdant beaucoup d'illusions il 5 sentait aussi parfois s'affaiblir son respect pour le régime légal, et les faits qu'il avait alors sous les yeux étaient peu propres à lui inspirer d'autres pensées. Son armée manquait du nécessaire dans un pays conquis oii des commissaires nommés par les conseils législatifs se 10 gorgeaient de la substance des populations administrées par eux. Hoche obtint que le Directoire se mît audessus de la loi pour destituer, sans le secours des deux conseils, ces commissaires prévaricateurs. Il prit en main de sa propre autorité, la direction suprême sur 15 tout le territoire occupé par son armée, et il en rendit l'administration directe à ceux qui l'avaient avant la conquête, aux baillis et même aux chapitres diocésains : Hoche institua, pour les surveiller, une commission supérieure composée d'hommes d'une grande probité, 20 qu'il déclara inamovibles et il afterma les impôts dont elle était chargée d'assurer le recouvrement. Les services publics furent dès lors assurés : le soldat fut nourri, babillé, chauss^ aux dépens des provinces conquises. Hoche remonta sa cavalerie et son artillerie : il offrit 25 même des vivres à son collègue Moreau dont l'armée en manquait et il mit la sienne en état de remporter de nouvelles victoires.
Renforcée par trente mille hommes de l'armée de l'Océan, elle présentait un effectif magnifique de quatre- 30 vingt mille soldats. Hoche divisa son infanterie en trois corps : il confia la droite à Le Fèvre, la gauche à Championnet, le centre à Grenier. Il rassembla sa cavalerie en grandes masses groupées selon les armes. Il mit à l'aile droite les chasseurs sous Richepanse : 35 Klein commanda les dragons à l'aile gauche ; Ney les
*"Le peuple qui souffre, écrivait-il au Directoire, est toujours désireux d'un mieux quelconque, et il croit le trouver en changeant sans cesse." Voyez à la fin du volume les notes E et F.
Io6 BIOGRAPHIE
hussards au centre, et d'Hautpoul la grosse cavalerie formant la réserve.
Hoche voulait franchir le fleuve à la fin de mars en combinant ses mouvements avec ceux de l'armée du 5 Rhin commande'e à sa droite par JNIoreau. Cette armée n'était pas prête encore. Moreau, fidèle à ses habitudes, ne voulait agir que lorsque ses troupes seraient parfaitement approvisionnées et pourvues de tout le matériel de guerre indispensable en campagne. Elles ne l'étaient
lo pas et manquaient aussi de bateaux pour passer le Rhin.
Hoche, impatient et brûlant de combattre, envoya à
^■«'vVa /-vV^.jj^^jQi-eau un éc[uipa gej3e pont, et le fit avertir que, le 17
avril, il opérerait le passage du fleuve, avec ou sans son
concours, et qu'il attaquerait les Autrichiens.
15 Ceux-ci, sous les ordres des feld- maréchaux Warneck
et Kray, avaient accumulé de formidables moyens de
défense entre Mayence et Dusseldorf : la tête du pont
^v."' . ' ' devant Neuwied était hérissée de batteries et d'obstacles:
, / .//. dans les environs, toutes les maisons étaient crénelées et
20 de distance en distance, des redoutes armées de pièces de gros calibre défendaient la position que Hoche se disposait à enlever.
Le 17 avril, Championnet reçoit l'ordre de sortir de Dusseldorf, de passer la Sieg et de prendre à revers les
25 Autrichiens. Il obéit : Warneck, instruit de ses manœuvres, concentre ses forces à Dierdorf, pour l'écraser; mais il affaiblit ainsi, en face de Hoche, le corps du maréchal de Kray, qui défendait Neuwied. Le gros des forces françaises, dans la nuit du 17 au i S,
50 se massa à Andernach, et avant le jour, l'armée franchit le fleuve à Neuwied et se forme dans la plaine. Sur le point d'être attaqué, Kray parlemente et demande une amnistie. Hoche exige que la célèbre forteresse d'Ehrenbreitstein lui soit rendue, et que l'armée
35 autrichienne se retire derrière la Lahn, conditions qu'une armée vaincue pouvait seule accepter. Kray les rejette, ordonne le feu et couvre la plaine de boulets et d'obus. L'armée française s'ébranle alors ; rien ne résiste à son choc : les lignes de l'ennemi sont forcées, ,i.Tî,;, 40 sa cavalerie culbutée, ses formidables redoutes sont
DE LAZARE HOCHE. lO'J
tournées et enleve'es à la baïonette. Hoche poursuit vivement les Autrichiens jusque dans les montagnes : puis il marche sur Dierdoif pour porter secours à Championnet : celui-ci avait passe' la Sieg la nuit précédente et enlevé les hauteurs d'Ukerath et d'Altenkirchen. 5 Hoche rencontre sur son chemin, près Dierdof, un corps autrichien de réserve d'environ huit mille hommes: il l'attaque et le met en fuite, tandis que, sur la droite, Le Fèvre enfonçait aussi l'ennemi et le poursuivait l'épée dans les reins jusqu'à Montabauer. 10
Telle fut la journée du 18 avril (29 germinal), dans laquelle les Autrichiens, forcés dans leurs retranchements, furent refoulés au delà de la Lahn et sur le Mein, après avoir perdu huit mille hommes, sept drapeaux, vingt-sept bouches à feu et soixante canons. Les 15 Français prirent aussitôt position à Dierdorf, Altenkirchen et Montabauer.
La victoire n'était pour Hoche qu'un stimulant, elle l'excitait à courir à de nouveaux triomphes : vainqueur à Neuwied à la tête d'une armée de 86,000 hommes, il se 20 sentait de force à repousser les Autrichiens jusqu'au Danube. Déjà, refoulant Warneck devant lui, :1 lui avait livré plusieurs glorieux combats et prenait les dispositions nécessaires pour lui couper la retraite et le séparer de l'Autriche. Son avant-garde, commandée 25 par Le Fèvre, marchait rapidement sur Francfort : elle avait franchi la Nidda et se préparait à attaquer la place et à charger l'ennemi quand un courrier arriva, porteur des préliminaires de paix signés par Bonaparte à Leoben. 30
Hoche suspendit sur-le-champ sa marche victorieuse, renonçant à la gloire presque assurée de contraindre une armée autrichienne à déposer les armes : il ne laissa percer que la satisfaction de voir arrêtée l'effusion du "■": sang, et il écrivit au Directoire pour la lui témoigner : 35 "Après avoir fait, dit-il, trente cinq lieues en quatre jours et triomphé dans trois batailles et cinq combats, l'armée de Sambre-et-Meuse a accueilli la nouvelle de la paix avec la plus vive émotion."
Hoche adressa en même temps à sa femme ces 40
simples lignes, pure expression d'un cœur affectueux et dans lesquelles, avec le héros, se rencontre l'époux et le père : " La paix est faite, ma bonne amie ; ton mari vainqueur se porte bien et t'embrasse : prends bien soin 5 de notre petit enfant,"*"
Les hostilite's étant suspendues entre la France et l'Autriche, Hoche reporta sur l'Irlande son ardente pensée : c'est là qu'il veut atteindre et frapper le gouvernement anglais dans lequel il voit toujours le plus
lo redoutable ennemi de la France. D'accord avec ramir<^l Truguet, il prend toutes les dispositions nécessaires pour créer un nouvel armement plus formidable encore que le précédent. Les travaux du port de Brest sont activés, les vieux vaisseaux sont réparés, de nouveaux sont con-
15 struits. Hoche, quoique à distance, remplit toutes les âmes du feu de la sienne : il envoie au ministre de la marine les épargnes qu'il a pu faire sur les contributions des pays conquis ; puis il court en Hollande pour s'entendre avec le gouvernement de la république batave,
20 alors alliée de la république française, et se concerte avec les principaux officiers de terre et de mer pour une descente simultanée des troupes françaises et hollandaises sur les côtes d'Irlande. De retour dans son cantonnement du Rhin, Hoche dirige sur Brest un
25 nombreux détachement de l'armée de Sambre-et-Meuse et se rend enfin à Paris pour hâter les préparatifs de l'expédition nouvelle, et aussi, il faut le dire, pour seconder la conspiration de la majorité du Directoire contre les conseils législatifs et préparer avec eux le
30 coup d'Etat du 18 fructidor.
* Lettre communiquée.
Coup d'état de fruclidor. — Maladie et mort du i;;éncral Hoche.
Il était impossible qu'un régime aussi aftreux que celui de la Terreur ne provoquât point une violente réaction d'une longue durée, et que les hommes qui 5 l'avaient établi ne fussent bientôt en butte à la haine publique et à l'horreur générale. Cette réaction, commencée le 9 thermidor 1794, continua durant les années suivantes avec une violence toujours croissante, entre- «^^ '•"'-*-'? tenue par une cause dont les historiens n'ont pas tenu 10 suffisamment compte. Le régime de la Terreur était tombé, mais la plupart de ceux qui l'avaient intronisé ne -■■ ' tombèrent pas avec lui : quelques scélérats avaierit péri, mais le plus grand nombre des conventionnels qui les avaient soutenus de leurs votes restèrent debout et 15 maîtres de la situation. La Convention survécut une année à Robespierre, et lorsque enfin elle se retira de la scène, elle réussit à vivre de nouveau sous d'autres noms. Elle dit et parvint à faire croire à une foule de républicains ardents et honnêtes, au général Hoche entre autres, 20 que la Révolution était incarnée dans les conventionnels, et elle fit violence à l'opinion publique en déclarant, par les décrets de fructidor an III, que les deux tiers de ses membres feraient partie des nouveaux conseils législatifs dont ils formeraient ainsi la majorité.* 25
Après la promulgation de ces décrets et la journée du 13 vendémiaire, t où la Convention mitrailla la bourgeoisie parisienne qui les avait rejetés et qui protestait contre eux à force ouverte, les deux conseils législatifs, celui des Anciens et celui des Cinq- Cents, formés pour les 30 deux tiers d'anciens conventionnels, cherchèrent une garantie contre la réaction en choisissant les cinq mem-
* Voyez mon Hisloire de France, 12° édition, t. II, p. 323 à 324. t lb:d.
IIO BIOGRAPHIE
bres du Directoire chargé du pouvoir exécutif parmi les hommes les plus compromis aux yeux des royalistes, parmi les re'gicides.*
L'Opposition, vaincue en vendémiaire., attendit son 5 succès des élections nouvellesf et de la marche légale des événements : elle dominait dans le corps électoral, mieux composé alors qu'il ne l'a été peut-être à aucune époque de notre histoire. Les élections étaient à deux degrés, et les électeurs unissaient à l'autorité du nombre
lo l'autorité non moins nécessaire de la capacité présumée. Leurs choix lurent, en ra.n IV, comme l'année précédente, l'expression fidèle de l'opinion dominante, celle de l'esprit de réaction contre les terroristes et les montagnards, et du parti constitutionnel et
15 modéré, ami des principes de 1789 et qui voyait avec effroi le pouvoir exécutif toujours entre les mains des conventionnels et des révolutionnaires.^
Les deux conseils législatifs, après l'élection du second tiers de leurs membres, furent donc composés,
20 en grande majorité, d'hommes qui, sans vouloir une contre-révolution, voulaient cependant, avec la paix, l'abolition des lois révolutionnaires encore en vigueur, § une liberté réelle et l'épuration successive et légale d'un Directoire héritier de la Convention. |1
25 Les noms de quelques ardents royalistes étaient sortis, il est vrai, des dernières élections. Ceux-ci, fidèles à la tactique constante des minorités, faisaient cause commune dans l'opposition avec la majorité constitutionnelle et modérée, et cherchaient, par toutes
30 sortes de moyens, à faire du bruit et à grossir leur im-
* On nommait ainsi ceux dont les votes avaient envo} e Louis XVI à l'échafaud.
t Les conseils se renouvelaient par tiers tous les ans.
X De Barante, Histoire du Directoire, t. III.
35 ^^ Ces lois fermaient les (églises et proscrivaient les prêtres, elles décrétaient la peine de mort et la confiscation contre les émigréj, et beaucoup d'autres mesures draconnieunes.
Il Voyez de Barante, Histoire du Directoire^ t. III, et mon Histoire de France, t. 1 1, p. 346-347.
portance. Ils n'étaient en cela que trop bien secondés par trois directeurs, Barras, Rewbel et La Reveillère- Lepeaux,* et par leurs amis montagnards qui disaient hautement et publiaient dans leurs journaux, que l'opposition tout entière était monarchique, que le 5 pouvoir allait passer aux royalistes, qu'on allait voir reparaître les Bourbons et les aristocrates, et que c'en était fait de la Révolution, f
Ces bruits menaçants, grossis par la peur, étaient crus, surtout à distance, par beaucoup d'honnêtes gens 10 sincèrement dévoués à la Révolution, enthousiastes pour la liberté qu'ils voyaient presque exclusivement dans l'égalité civile, dans le maintien du régime républicain et dans l'indépendance nationale. Le général Hoche, nous l'avons dit, était de ce nombre. 15 Parvenu rapidement, par son mérite, des derniers échelons jusqu'aux premiers, il avait toujours devant les yeux l'ancien ordre de choses où il risquait de végéter dans un rang obscur, les liens qui eussent arrêté son essor et tous les obstacles qu'il eût rencontrés dans une 20 société constituée comme elle Tétait sous le régime détruit.
Semblable en cela à la plupart des hommes qui n'ont dû leur élévation qu'à eux-mêmes, il n'aimait pas, en principe, et tenait pour suspects les privilégiés, quels 25 qu'ils fussent, rois ou gentilhommes 4 il voyait,
* Ces trois directeurs formaient la majorité au sein du Directoire, où ils eurent pour opposants Carnot et Bartliélemy : ce dernier avait été récemment élu par le parti modéré à la place de Letourneur. 30
t Dans son impartiale Histoire du Directoire, M. de Barante a présenté sous son véritable jour cette époque qui a été obscurcie par des historiens appartenant aux partis extrêmes les plus opposés.
X Dans la pratique de la vie, cette disposition fit souvent place 35 en lui à une affection très-réelle pour des hommes appartenant à la classe des anciens privilégiés, surtout pour ceux qui servaient sous ses ordres, et nous avons vu aussi qu'il garda constamment une amitié reconnaissante au général comte Le Veneur dont il avait été l'aide de camp. Il eut même le bonheur, dans les derniers 40 temps de sa vie, de rendre un service considérable à son ancien général et à son ami.
dans les premiers, des tyrans, dans les seconds leurs soutiens naturels ou leurs complices, dans les privilèges qui les avaient faits ce qu'ils étaient le plus grand obstacle à la liberté, et dans l'abo- 5 lition de ces privilèges la liberté même. Hoche confondait ainsi l'égalité avec la liberté : il ne s'était pas suffisamment rendu compte des véritables conditions d'existence de liberté politique, seule garantie de toutes les autres: il paraissait ignorer que la représentation d'un
I G peuple ne saurait être vraiment nationale qu'autant qu'elle est l'expression libre et vraie de la volonté publique : il oubliait enfin que la liberté ne subsiste qu'autant que la loi règne, et que la loi n'est souveraine que si le législateur est inviolable.
15 Hoche considérait le sort de la République comme lié à la politique du Directoire qui tendait à révolutionner l'Europe et à maintenir les lois révolutionnaires qui proscrivaient les émigrés et qui armaient le gouvernement de pouvoirs extraordinaires : à ses yeux, les vrais patriotes,
20 les seuls défenseurs de la Révolution et de la liberté, étaient les trois directeurs et leurs partisans qui voulaient conserver à tout prix ces lois exceptionelles ; tandis que ceux qui désiraient les abroger et y substituer un régime légal et modéré étaient pour lui des royalistes, des adver-
saires de la liberté, des ennemis à écraser.*
Hoche vint à Paris, il fit part au gouvernement de ses appréhensions touchant les progrès du royalisme au sein des conseils législatifs, et dit qu'il était indispensable d'en triompher au besoin par la force. Il se con-
•70 certa particulièrement avec Barras et s'oftrit avec son armée pour seconder toute entreprise violente des directeurs contre la majorité électorale et la puissance législative. Il dirigea, de concert avec lui, deux de ses divisions commandées par Richepanse, sur Brest, sous pré-
o - texte de les faire concourir à une nouvelle expédition d'Irlande : il les fit passer à peu de distance de Paris et les cantonna à La Ferté-Alais, en deçà des limites fixées par la constitution aux troupes qui ne seraient point
* Voyez aux pièces justificatives la note F.
appelées dans la capitale par l'autorité le'gislative même.* L'arrivée de ces troupes aux environs de Paris, et à une distance prohibée, coïncida avec un remaniement ministériel dans lequel Hoche fut désigné comme ministre de la guerre. 5
Le conseil des Cinq-Cents s'en émut: il se crut en péril, et déclara la constitution violée, si les troupes ne rétrogradaient jusqu'aux limites qu'elle avait fixées. Il s'éleva en même temps contre la promotion projetée de Hoche au ministre de la guerre, alléguant qu'il n'avait 10 point l'âge légal pour les fonctions ministérielles, et il exigea que le Directoire rendit compte de sa conduite.
Sur les cinq directeurs, trois seulement voulaient un coup d'État contre les conseils ; les deux autres, Carnot et Barthélémy, s'y montraient contraires et persistaient à 15 vouloir demeurer dans la légalité. Carnot avait alors la présidence du conseil directorial : il somma le général Hoche de justifier, devant les directeurs réunis, son absence de son armée, sa présence à Paris et les ordres donnés aux troupes qui avaient franchi la limite consti- 20 tutionnelle. Hoche allégua son ignorance : il dit que le général Richepanse avait reçu l'ordre de conduire sa division à Brest, et qu'il ignorait sans doute aussi que La Ferté-Alais fût dans le rayon prohibé. Il avait compté sur Barras pour le défendre, et Barras garda le 25 silence. La Reveillère intervint et fit cesser cet interrogatoire sévère et périlleux. Hoche n'étant pas soutenu par le gouvernement, voyant en outre le Directoire incertain et le coup d'État ajourné, fit rétrograder ses divisions jusqu'en Alsace, quitta Paris et revint dans son 30 quartier général, à Wetzlar.
Mais l'alarme avait été jetée dans la majorité législative qui redoutait avec raison un coup d'État, et les adversaires de Hoche eurent recours à tous les moyens, même aux plus odieux, pour ruiner son crédit et détruire 35
* En vertu de la constitution, il était interdit aux troupes de s'approcher, dans un rayon de douze lieues, de l'endroit où siégeaient les conseils législatifs, si elles n'étaient appelées par une loi.
sa popularité. Le général Willot, son ennemi personnel, le dénonça ouvertement dans le conseil des Cinq-Cents comme aspirant au rôle de Marius ; un autre membre, Dufresne Saint-Léon, l'accusa de n'avoir versé dans le 5 Trésor public qu'une faible partie des sommes prélevées sur les territoires que son armée occupait, par la commission financière qu'il avait arbitrairement instituée, et il fit entendre que Hoche avait sans doute gardé le reste pour lui et pour son état-major. Hoche, il est vrai,
10 n'avait versé qu'une partie de ces sommes dans les ,<KU>y«-A«,*4- caisses de l'État; il en avait réservé une autre partie pour les besoins éventuels du Gouvernement, et, avec le reste, il avait nourri et entretenu ses soldats, préférant user de ces ressources plutôt que de recourir aux avides 4^1: Mi. 15 fournisseurs et spéculateurs qu'il avait chassés de son armée.
L'illustre général Jourdan, membre des Cinq-Cents, ne put entendre de sang-froid l'accusation calomnieuse dirigée contre celui qu'il considérait comme l'honneur
20 des armées françaises, et, bien qu'appartenant lui-même à la majorité menacée, il se leva indigné et dit : "Souvent les armées auraient péri de misère si les généraux en chef n'avaient usé des contributions faites en pays conquis. J'ai commandé cent cinquante mille
25 hommes, et j'ai la preuve que le gouvernement pa)^ait à des fripons cent cinquante mille rations par jour, et que l'armée n'en recevait que dix mille. Il fallait donc que les généraux s'occupassent de faire vivre le reste de l'armée. Il n'est au pouvoir de personne de me faire
30 croire que le général Hoche ait commis un autre crime, et les coupables de son espèce ont droit aux remerciements de la patrie reconnaissante."
Cet éclatant témoignage, donné de si haut à son intégrité, rendit pour Hoche moins amère une calomnie
35 contre laquelle il protesta soudain en demandant un jugement public. Mais les reproches injustes auxquels il s'était vu en butte dans le sein des conseils législatifs dont il avait excité les alarmes, l'irritèrent profondément. Il crut que la majorité avait résolu sa perte pour être
40 plus libre d'accompHr ses projets contre-révolutionnaires:
il voulut rendre à ses adversaires menace pour menace et, ayant re'uni ses généraux dans un banquet patriotique pour fêter l'anniversaire du lo août, dernier jour de la monarchie, il but à la République, et dit : " Amis, la paix va être signée : mais, je ne dois pas vous le dissimuler, 5 vous ne pouvez vous dessaisir encore de ces armes terribles par lesquelles vous avez tant de fois fixé la victoire. Avant de le faire, peut-être aurons-nous à assurer la tranquillité intérieure que des rebelles aux lois de la R,épublique essaient de troubler." 10
Hoche n'alla pas plus avant dans cette voie : déjà- la mort était dans son sein, cette mort prématurée qui met les belles actions des gens de bien en sûreté et à couvert des revers de la fortune.*-" Il avait senti à Brest, l'année précédente, les premières atteintes d'un mal inconnu qui 15 redoubla d'intensité à Wetzlar : il tomba bientôt gravement malade, et le bruit se répandit qu'on l'avait empoisonné. Il était, aux yeux des royalistes le plus résolu et le plus vaillant champion du gouvernement républicain : comme tel, il était en butte à de criminelles attaques et 20 il avait précédemment échappé, comme par miracle, à un assasin soudoyé par ses ennemis :f on savait sa vie trèsmenacée, et dans chaq^ue nouvelle crise d'un mal qui semblait inexplicable, on croyait voir les indices d'un attentat contre sa personne. 25
Déchiré par une toux sèche, brûlé d'un feu intérieur et ■■'"?■ dévorant, il était en proie à une irritation nerveuse et tombait dans des spasmes dont il sortait épuisé. Il languissait dans cet état si douloureux lorsqu'il apprit l'acte violent du 18 fructidor exécuté contre les conseils légis- 30 latifs par les trois directeurs, Barras, La Reveillère- Lepeaux et Rewbell. Cette nouvelle impatiemment attendue et dont il ne prévit point les suites, lui causa
* Plutarque, Pélopidas.
t Revenant un soir du spectacle à Rennes, comme il rentrait dans 35 son hôtel, un coup de feu fut tiré sur lui presque à bout portant et ne l'atteignit pas. On saisit l'assassin qui avoua son crime et désigna pour son complice un ancien chef de chouans. Hoche sollicita inutilement leur gruce, ils périrent sur l'échafaud.
Il6 BIOGRAPHIE
la joie la plus vive et lui rendit des forces. Le Directoire cependant avait eu recours à d'odieux moyens pour réussir dans son entreprise* et s'était condamné à une longue série d'actes tyranniques, sans pouvoir s'arrêter 5 jamais dans la légalité, jusqu'au jour peu éloigné où, à son tour, il tomba, victime méprisée du coup d'État de brumaire.t Hoche ne pressentit point cela, et salua avec enthousiasme la liberté qu'il croyait sauvée par la journée de fructidor, tandis qu'elle était irrévocablement perdue.
lo Peu de jours après, le Directoire destitua le général Moreau, qui avait perdu sa confiance, et donna son armée au général Hoche, qui réunit ainsi le commandement des deux armées de Sambre-et-lNIeuse et du Rhin. Mais ses forces l'abandonnèrent de nouveau : en proie
15 au feu qui le dévorait, il se disait revêtu, comme Hercule, de la robe empoisonnée du Centaure. Son médecin, Poussielgue, lui ordonnait un repos nécessaire : mais, pour cette nature ardente, dont l'action était l'élément naturel, le repos était une fatigue plus qu'un soulagement.
20 II parut cependant s'y résigner et se rendit à la foire de Francfort pour se distraire : il y fit connaissance avec un empirique fameux qui promit de le guérir sans le condamner au repos : Hoche prit en secret ses remèdes, et son état fut bientôt désespéré. Il lut son arrêt dans les
25 yeux de Poussielgue, se vit mourir et accepta doucement son sort.
Il voulut revoir une dernière fois ses amis, ses compagnons d'armes, et les reçut d'un air serein, tandis qu'au pied de son lit sa jeune femme étouffait ses sanglots.
30 II s'entretint une heure avec eux, les remerciant de lear
* Les principaux moyens auxquels les trois directeurs eurent recours pour prolonger leur autorité furent : la déportatioa à Cayennede leuis deux collègues, Carnot et Barthélémy, de cinquanteneuf membres des deux conseils législatifs et de quarante journalistes,
35 lîi suspension de la liberté de la presse, et la remise en vigueur des mesures révolutionnaires contre les émigrés et les prêtres.
fCe jour-là, 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799), le général Bonaparte, récemment revenu d'Egypte, expulsa le con?eil des Cinq-Cents à t'f.int-Cloud, mit en arrestation trois directeuis et
40 cassa la Constitution de l'an III. Il se fit élire ensuite premier consul. Voyez mon Histoire de France, t. II, p. 365, 366.
affection, et s'efforçant même de sourire. Il parla aussi des affaires publiques et revint sur le coup d'État de fructidor qu'il jugeait toujours indispensable. Toutefois, mieux éclairé au moment suprême, il reconnut qu'il était heureux qu'aucun des généraux commandant en chef les 5 armées de la République n'eût participé de sa personne à cet acte de violence, et qu'Augereau, en l'exécutant, , par l'ordre des trois directeurs, eût paru obéir aux pouvoirs civils : une république, dit-il, devait toujours être servie et non protégée par l'epée. 10
Ce dernier effort l'avait épuisé ; il congédia ses lieutenants, et vers le soir il s'endormit. Après quelques heures de repos, il s'éveilla en suffoquant. Il ne parlait plus : il eut une crise terrible et, le 19 septembre 1797, il expira doucement entre les bras de sa femme et du 15 général Debelle, son beau-frère.*
Hoche avait à peine atteint vingt-neuf ans et sa renommée comme celle de son jeune et brillant rival, le vainqueur d'Arcole et de Rivoli, remplissait l'Europe. Qui pourrait dire la désolation de ses compagnons 20 d'armes, le désespoir de ses soldats ! L'armée entière fit à son chef de magnifiques et touchantes funérailles. On décida qu'il serait enseveli à Pétersberg dans le camp retranché de Coblentz, à côté d'un jeune héros enlevé comme lui à la fleur de son âge, au milieu d'une glorieuse 25 carrière et qui laissait un grand nom, le général Marceau.
Le convoi funèbre quitta Wetzlar le 21 septembre et se dirigea vers Coblentz. Les aides de camp de Hoche, les généraux et tout l'état-major escortèrent le char, devant lequel étaient portés les étendards et les drapeaux 3° en deuil. Le cortège s'avança ainsi au son lugubre des tambours voilés et au glas funèbre des cloches mises en • ^ branle par les habitants des villes et des bourgs qu'il traversait. Les paysans des environs accoururent en foule et firent cortège aussi au général dont ils avaient 35
• On ouvrit son corps et l'on trouva, dans l'estomac, quelques taches où l'on crut reconnaître des indices de poison, suffisants peut-être pour légitimer des soupçons, mais trop faibles pour les confirmer.
Il8 BIOGRAPHIE
reçu des témoignages de commisération et qui avait allégé pour eux les charges de la guerre.
Le corps fut reçu avec honneur à Braunfels par le prince souverain, qui l'attendait sur la place publique à 5 la tête de toute sa maison. Lorsqu'il passa au pied des remparts fameux de la citadelle d'Ehrenbreitstein gardée par les Autrichiens, il fut salué par toutes les batteries de la pîace et par le feu de la garnison rangée en bataille sur les glacis. Le gouverneur sortit des portes pour le
lo recevoir et conduisit le corps jusqu'aux bords du Rhin, entre une double haie formée par les soldats de France et d'Autriche. Le convoi traversa ensuite Coblentz, puis se dirigea vers les hauteurs de Pétersberg où une partie de l'armée était sous les armes pour le recevoir.
15 Là un simple monument, qu'un grand poëte a célébré dans des vers immortels, renfermait les restes de IMarceau.'* Cette tombe modeste pour laquelle Hoche avait souscrit de ses deniers quelques jours avant sa mort, réunit les deux héros. Le corps de Hoche y fut
20 descendu après avoir reçu les adieux de ses compagnons: Le Fèvre, Championnet. Grenier rendirent hommage à leur général dans un langage militaire, simple et vrai : après eux un grenadier s'avança, présenta l'arme devant le cercueil, y déposa une couronne de chêne, disant :
25 " Hoche, au nom de l'armée, reçois cette couronne;" et il pleura. Ses larmes exprimaient mieux qu'aucune parole les sentiments de tous.
Hoche n'était plus, mais il vivait dans le cœur de ses soldats et de ses concitoyens : toute la France se sentit
30 * Ce que lord Byron a dit de Marceau peut a beaucoup d'ëçards être appliqué à Hoche à qui le poëte a également rendu hommage. " Prés de Coblentz, sur une riante colline est une pyramide simple et modeste couronannt le sommet d'un monticule verdoyant : sous sa base repose un héros Rapide et triomphant fut son jeune essor.
35 Tous l'ont pleuré, amis et ennemis, et l'étranger, qui s'arrête ici pour méditer, peut à bon droit prier pour le repos de son esprit généreux, car il fut le meilleur champion de la liberté. 11 fut de ceux, trop peu nombreux, hélas, qui n'ont point franchi les justes bornes qu'elle assigne aux guerriers qu'elle arme de son glaive. Son
40 âme demeura sans tache ; c'est pourquoi les hommes ont pleuré sur lui." (Lord Byron, Child-Earold, chant III, LVI, LVII.)
frappée en lui, et la douleur publique se fit jour au milieu des honneurs funèbres que le gouvernement rendit en grande pompe à sa mémoire, le i"'' octobre suivant, à Paris. Tous les corps de l'État, le peuple et l'armée furent conviés par le Directoire au Champ de INIars pour 5 cette fête funèbre dans laquelle l'illustre Daunou prononça l'oraison funèbre du héros, et fut l'éloquent interprète des douleurs de la patrie.
Telle fut la brillante et trop courte carrière de Lazare Hoche, qui excita l'admiration de tous, même de ses 10 ennemis, et qui obtint la gloire la plus enviable à l'âge où les plus illustres commencent à peine à attirer sur eux l'attention. Il eut à un degré éminent ce caractère particulier aux grands hommes de paraître toujours supérieurs à leur situation : plus il montait plus il semblait 15 grand, et l'on est d'accord pour reconnaître que sa fortune, s'il eût vécu, n'aurait eu d'autre limite que celle que le devoir lui eût tracée et qu'il se fût marquée à luimême. Sa vie entière porte le cachet de la vraie grandeur : en la contemplant, l'âme s'élève et se sent portée 20 à l'oubli de soi, au dévouement, aux grandes actions. Ses traits les plus saillants furent la loyauté, la magnanimité, l'ardent patriotisme, le culte de l'honneur, et une activité dévorante pour laquelle le repos était une intolérable souffrance. A ces grands traits il faut joindre le dé- 25 sintéressement d'une ambition qui n'eut jamais pour but que l'avantage de son pays, une bonté compatissante aux maux des malheureux, une intégrité qui ne comprenait pas qu'il fût possible de n'en pas avoir. ''■ Tu me recommandes, écrivait-il à sa jeune femme, de songer à la for- 3c tune de notre enfant : je lui laisserai un nom sans tache: c'est tout ce que je lui dois." "^
Jamais général ne posséda mieux le cœur de son armée : " Aime, disait-il souvent, si tu veux être aimé : " c'est ainsi, c'est en aimant ses soldats qu'il en 35 était devenu l'idole. Son bien était le leur, et sa générosité n'avait point de bornes : " Tu aurais dans ta
* Lettre communiquée par sa famille.
bourse 200,000 francs de plus, lui dit un de ses pioches, si tu ne donnais au tiers et au quart tout ce que tu possèdes. — J'aurais un million de moins, répondit Hoche, dans celle de mes amis, si j'en avais besoin." Pour 5 rencontrer à cet égard, parmi les he'ros de l'histoire, un capitaine digne de lui être comparé, il faut remonter à du Guesclin dont j'ai raconté la vie avant la sienne, et avec qui Hoche eut de nombreux traits de ressemblance : on admire en eux même générosité, même
10 héroïsme, même commisération pour les misérables, égale horreur des fripons et des sangsues du pauvre peuple. Ils eurent l'un et l'autre, devant l'ennemi, la parfaite possession d'eux-mêmes, le coup d'œil rapide et l'inspiration soudaine ; ils firent voir un mélange égal de
15 circonspection pour préparer, de fougue pour accomplir, et, méprisant la routine, ils firent avancer l'art militaire et montrèrer4 l'instinct des grandes innovations, mères de la tactique et de la stratégie modernes. Tous deux enfin eurent la bonne fortune de vaincre chaque fois
20 qu'ils commandèrent en chef et l'amer regret de mourir dans leur lit, après avoir passé leur vie au milieu des périls, et sur les champs de bataille.
Hoche eut sur Bertrand du Guesclin le grand avantage de naître à une époque de civilisation plus avancée, et
25 comprit la supériorité que donne la culture des lettres et les jouissances qu'elle procure. Bertrand ne savait pas lire et ne s'en mit jamais en peine : Hoche, au contraire, regretta toujours de n'avoir reçu dans son enfance qu'une instruction trop insuffisante, et il fit tout ce qui
30 était en son pouvoir pour en combler les lacunes. Il lisait, il étudiait dans les camps : les auteurs anciens et surtout les historiens de la Grèce et de Rome eurent pour lui un puissant attrait : il trouvait dans leurs écrits une sève de vertu républicaine dont son âme intègre et ■35 fière se nourrissait avec délices, et il se sentait puissamment attiré par ces figures héroïques, par ces grands chefs qui, en déposant leur glorieuse épée, s'honoraient de conduire la charrue. Il gagna beaucoup au commerce de l'antiquité : on s'en aperçoit surtout au style
40 de ses proclamations et de ses ordres du jour dégagés
peu à peu de ce ton déclamatoire fort en usage alors dans le langage ofticiel, pour atteindre, dans des formes pures et sévères, à une éloquente précision. Hoche arrive au goût par l'application d'un esprit délicat et d'un rare bon sens à l'étude des grands modèles, et après avoir, dans sa première jeunesse, beaucoup lu sans règle et sans choix, il apprit à distinguer, à choisir, et à donner d'excellents conseils à sa jeune femme pour la guider dans ses lectures : il cherchait à former son goût '. en éclairant son esprit, et dans un temps oîi l'enthousi- j. asme pour Rousseau était à son apogée. Hoche ne donna point une médiocre preuve de bon sens en se préservant de la contagion générale : il sut découvrir l'exagération, le paradoxe, le mensonge môme à travers la magie d'un style trop séduisant, et il prit soin de ,prémunir sa femme contre les périls de cette lecture. Plusieurs lettres de lui sont remplies de détails délicats et charmants ; toutes respirent la fierté d'une âme droite, forte, indépendante, et l'on voit dans quelquesunes l'extrême importance qu'il attachait, pour l'éduca- ^q tion des femmes comme pour celle des hommes, à tout " ce qui tend à développer de bonne heure dans les caractères la vigueur, l'énergie et la sincérité.* Tout en lui tendait au même but : les paroles, les écrits et les actes. Son caractère offre au regard attentif, un type har- g^ monieux et grand dans chaque partie comme dans l'ensemble.
On y trouve aussi quelques ombres : Hoche eut toujours beaucoup de peine à faire violence à sa nature ardente, impétueuse, ennemie de toute contrainte : im- ,^ pressionnable autant que passionné, il passait rapidement d'une résolution à une autre quelquefois opposée, comme à l'époque de l'expédition d'Irlande qu'il abandonna un jour pour l'entreprendre le lendemain. Il était sujet à des abattements d'esprit et à des défaillances ^h temporaires ; mais celles-ci provenaient tantôt d'une erreur de son jugement, tantôt d'une irritation excessive ou d'une déception douleureuse, jamais d'aucun vice:
* Voyez aux pièces justificatives la note G.
bientôt sa haute raison, son cœur ferme et loyal reprenaient l'empire et le ramenaient, dans le droit chemin, à son but véritable. Il eut quelques-uns des pre'jugés de son temps et de sa situation personnelle : il fit des 5 fautes, il risqua de mettre lui-même en péril la liberté de son pays en croyant la servir: il se trompa, mais de bonne foi ; ses intentions restèrent pures. La liberté qu'il aimait d'un amour plus sincère qu'éclairé lui demeura chère, et les grands principes de 17S9 lui
10 furent toujours sacrés. Mais l'expérience lui manquait comme à tous : avec le temps, il aurait reconnu les véritables conditions d'existence de la liberté au sein d'un grand peuple : Hoche eût compris qu'elle ne peut avoir d'autre fondements que le respect des droits de
15 tous, de l'ordre légal et de l'opinion publique sérieusement exprimée : jamais il n'eût préféré son propre avantage au bien de sa patrie, jamais non plus il n'eût élevé sa fortune sur les ruines de la liberté. Il était de la race de ceux qui revivent, pour l'honneur de
20 l'humanité, sous la plume de Plutarque, il appartenait à la grande famille des Ciraon, des Phocion, des Paul- Emile, des hommes par qui les Républiques subsistent ou qui meurent avec elles.