‹ Lazare Hoche, 1793-1797; (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · QUIBERON ! QUIBERON · texte numérisé non relu

QUIBERON ! QUIBERON

^® Suite et fin des opérations de Hoche dans l'Ouest.

Pacification de la Bretagne et de la Venrée.

Charette avait repris les armes et occupait une grande partie de la basse Vendée et tout le littoral, lorsqu'il apprit le désastre des émigrés à Quiberon et le supplice

15 des survivants. A cette dernière nouvelle, la fureur s'empara de son âme, et comme représailles, il fit sans pitié fusiller, sous ses yeux, trois cents républicains qu'il tenait prisonniers. Il obtint, vers le même temps, des témoignages de la plus haute faveur du prince qui

20 résidait à Vérone et que les royalistes et les puissances étrangères avaient reconnu pour roi sous le nom de Louis XVIII.* Charette reçut le cordon rouge, le titre de lieutenant général et le commandement en chef des armées catholiques et royales. Tant de faveurs accu-

25 mulées sur sa personne stimulèrent encore davantage son zèle infatigable, et il redoubla d'énergie pour soulever le pays et tenir tête aux trois armées républicaines de l'Ouest, de Brest et de Cherbourg, dont les généraux se rendirent à Nantes pour y concerter un plan d'opéra-

30 tions.

* Le jeune prince nommé Louis XVII, depuis le 21 janvier 1793, était mort âgé de huit ans, à la suite de traitements affreux, en juin 1795. Ses droits au trône passèrent à son oncle Louis, Stanislas-Xavier, comte de Provence.

Cette conférence n'eut aucun résultat sérieux : Hoche en gémit, et, dans son rapport au Comité de salut public, il annonça la descente prochaine d'une nouvelle expédition anglaise sur les côtes et déplora la lenteur avec laquelle la guerre était conduite. "Verrai-je donc 5 toujours, dit-il, à la honte de nos armes, moisir nos troupes dans nos cantonnements? Prétend-on attendre la saison des pluies pour agir en Vendée? Ne voit-on pas que les rebelles cherchent à gagner du temps et attendent les secours qui leur sont promis pour agir? ro Dieux de mon pays, enflammez tous les cœurs. Fais, ô liberté, que tous nos soldats deviennent des héros ! et la patrie sera conservée indépendante."*

Peu de jours après l'envoi de ce rapport, Hoche fut nommé au commandement de l'armée de l'Ouest, en 15 remplacement du général Canclaux, et, dans son premier ordre du jour, il mit de nouveau en évidence les grands principes qui avaient, en toute circonstance, dirigé sa conduite ; obéissance au gouvernement, observation rigoureuse de la discipline, respect inviolable des lois de 20 l'honneur, compassion pour les malheureux, égards et protection aux habitants paisibles des campagnes, guerre sans trêve aux coupables et aux ennemis de la patrie. Hoche obtint que son armée, qui occupait le foyer même de l'insurrection royaliste, fût portée à quarante- 25 quatre raille hommes, et il fit sur-le-champ les plus habiles dispositions pour prévenir le débarquement de l'expédition de toute part annoncée.

Le danger en effet était imminent. Le désastre de Quiberon n'avait point découragé le gouvernement 30 anglais. Une nouvelle escadre cingla vers la côte de ' France dans les derniers jours de septembre : elle portait deux mille hommes d'infanterie, cinq cents cavaliers tout équipés, des cadres de régiments d'émigrés, des armes, des munitions, des vivres pour une 35 armée nombreuse, et enfin le prince depuis si longtemps attendu, le comte d'Artois, frère de Louis XVI, et qui devint le roi Charles X.

* Cor; cspon\a7ici de Hoche. — (14 fructidor) 31 août 1795.

Le prince descendit, au commencement du mois d'octobre, avec une partie des troupes de l'expédition, dans l'île Dieu, et il se proposait d'aborder en face sur la côte de la basse Vendée où Charette, en possession 5 du littoral, devait protéger son débarquement. Mais , ^ Hoche déjoua tous les plans de ce chef redoutable : il

le battit en plusieurs rencontres, l'obligea de se retirer dans l'intérieur du pays et se rendit maître de toute la côte. Le débarquement n'était plus praticable et la

10 haute marée rendait impossible une plus longue station kjCj.-^ de la flotte dans ces parages dangereux. Elle fut rap-

pelée. Après un séjour de six semaines sur le stérile rocher de l'île Dieu, le comte d'Artois revint en Angleterre, et tout le fruit de cette grande expédition fut perdu.

15 Le départ de l'escadre jeta les royalistes dans la consternation : Charette en conçut une irritation profonde. Il voyait toutes les forces républicaines attirées maintenant en Vendée : il lui fallait désormais lutter presque seul et sans espérance, et il résolut de vendre chèrement

20 à ses adversaires la victoire et sa vie.

Hoche, malgré ses succès, se trouvait encore une fois dans une situation très-difficile : toute la basse Vendée, comprenant le pays entre la Sèvre Nantaise et l'Océan, était acquise moralement à la cause royale : la popula-

25 tion avait gardé ses armes, et, quoique paisible en apparence, il eût suffl d'une victoire pour la soulever de nouveau tout entière. Un chef habile, Sapinaud, avait repris l'épée et emporté la ville de Mortagne ; Stofflet, jaloux des faveurs accordées à Charette, avait refusé de

30 se rendre à son appel, mais il n'attendait qu'une occasion favorable, et toujours dirigé par l'abbé Bernier, il exerçait une influence absolue en Anjou et dans la haute Vendée, où, entouré d'une cour d'officiers et d'émigrés, il était le maître du pays. Puisaye, d'autre

35 part, avait reparu en Bretagne, et attirait à lui tous les chefs chouans, organisait l'insurrection, et servait, avec la plus indomptable énergie, la cause des princes qui n'avaient su apprécier ni son dévouement ni ses talents : l'Ouest tout entier, au premier

40 signal, pouvait être de nouveau en feu.

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En face de tant de périls, Hoche conçut un nouveau plan : il vit bien que ce n'était plus par les armes qu'il fallait vaincre un ennemi que l'on ne pouvait atteindre nulle part. " L'habitant de la Vendée, dit l'historien de la Révolution, était paysan et soldat 5 tout à la fois. Au milieu des horreurs de la guerre civile, il n'avait pas cessé de cultiver ses champs et de soigner ses bestiaux. Son fusil était à ses côtés, caché sous la terre ou sous la paille. Au premier signal de ses chefs il accourait, attaquait les républi- lo cains, puis disparaissait à travers les bois, retournait à ses champs, cachait de nouveau son fusil, et les républicains ne trouvaient qu'un paysan sans armes dans lequel ils ne pouvaient reconnaître un ennemi. Tandis que les Vendéens avaient toujours les moyens 15 de vivre et de se recruter, les armées républicaines qu'une administration ruinée ne pouvait plus nourrir, manquaient de tout et se trouvaient dans le plus horrible dénûment."''"

Hoche, sans détruire le pays, imagina un moyen 20 ingénieux de le réduire en lui enlevant ses armes, et en > ■^"■'^ prenant une partie de ses subsistances pour l'usage de l'armée républicaine. " Il forma une ligne circulaire qui s'appuyait à la Sèvre et à la Loire, et qui tendait à envelopper progressivement tout le pays. Cette ligne était 25 composée de postes assez forts, liés entre eux par des patrouilles, de manière qu'il ne restait pas un intervalle libre à travers lequel pût passer un ennemi assez nombreux. Ces postes étaient chargés d'occuper chaque bourg et chaque village et de désarmer tous les habitants : 30 ils devaient s'emparer des bestiaux et des grains ejutasscs :;-''dans les granges : ils devaient aussi arrêter les habitants les plus notables et ne restituer les bestiaux, les grains, ni élargir les habitants pris en otage que lorsque les paysans auraient volontairement déposé leurs armes... 35 Il leur était recommandé d'exiger un nombre de fusils égal au moins au quart de la population mâle. Après avoir reçu les armes, on devait rendre fidèlement les

* Thiers, Histoire di la Rivolutioji J. amiaise.

Otages, les bestiaux et les grains, sauf une partie prélevée à titre d'impôt et déposée dans les magasins de l'armée. Hoche avait recommandé aux officiers de traiter les habitants avec vine extrême douceur, de s'entretenir avec 5 eux, de les bien traiter, de les envoyer même quelquefois à son quartier général, et de leur faire quelques présents. Il avait prescrit aussi les plus grands égards pour les curés. " Les Vendéens, disait-il, n'ont qu'un sentiment véritable, c'est l'attachement pour leurs prêtres.

lo Ces derniers ne veulent que protection et repos; qu'on leur assure ces deux choses, qu'on y ajoute même quelques bienfaits, et les affections du pays nous seront rendues." La ligne que Hoche appelait ligne de désarmement devait envelopper la basse Vendée circulairement,

15 s'avancer peu à peu et finir par l'embrasser tout entière. En s'avançant elle laissait derrière elle le pays désarmé, réconcilié, et le protégeait contre le retour des chefs insurgés qui ordinairement punissaient par des dévastations la soumission à la République et la remise des

20 armes. Deux colonnes mobiles la précédaient pour cornbattre ces chefs et les saisir s'il était possible, et bientôt en les resserrant toujours davantage, elle devait les enfermer et les prendre inévitablement."*

Hoche soumit son plan de pacification au Directoire,

25 qui l'approuva. On nomniait ainsi le nouveau pouvoir exécutif qui avait succédé en France au règne sanglant de la Convention et du Comité de salut public. f Les directeurs appelèrent Hoche à Paris pour se concerter avec lui et lui conférer de nouveaux pouvoirs.

30 La réaction thermidorienne était alors dans toute sa violence à Paris, ainsi que dans les principales villes :

* Thiers, Histoire de la Révolution française ,

"i* La France s'était donné, à cette époque, une constitution nouvelle, celle de l'an III. Cette constitution mettait fin à l'exis-

35 icnce de la Convention nationale : elle plaçait le pouvoir législatif dans deux conseils,- celui des Cinq -Cents cl celui des Anciens, et le pouvoir exécutif dans un Directoire composé de cinq régicides qui furent : La Reveillère-Lepeaux, Barras, Rewbcll, le Tourneur et Sié) es bientôt remplacé par Carnet. Ils entrèrent en

40 fonctions le 27 octobre 1795 (4 brumaire an IV}.

partout l'autorité, soutenue par le sentiment public, fermait les clubs des jacobins et des sociétés révolutionnaires, et voyait se rouvrir les salons où, à côté de v'^'- •^;"'-"-'généraux illustres, de publicistes distingués et des hommes politiques qui avaient contribué ou applaudi 5 à la révolution de thermidor, se rencontraient déjà quelques hommes appartenant à l'ancienne aristocratie et qui, proscrits sous la Terreur avec leurs familles, ne se montraient cependant pas hostiles au régime nouveau. Le salon de la belle Madame Tallien (née Cabarus) 10 était le plus célèbre comme le plus fréquenté. Hoche y parut et y fut l'objet de l'attention générale : ses grands services, son génie, sa jeunesse (il avait à peine vingt-huit ans), étaient autant de titres à l'admiration, et il y ajoutait encore par son grand air, par la dignité 15 naturelle empreinte dans toute sa personne, et par la noble simplicité de ses manières. '"La loyauté de Hoche, dit son biographe déjà cité, la sincérité de son dévouement à la République, ne permettaient à personne de redouter pour elle ce bras glorieux, quelque 20 puissant qu'il fût. On ne surprenait, dans ses discours, aucune de ces paroles auxquelles se devine le général qui sera porté à la tyrannie par la popularité. Ce n'était pas un de ces hommes qui éblouissent, dont la A " , • domination s'exerce par l'entraînement, et qu'on suit 25 . comme pris de vertige, dans l'arène où Dieu leur a .■•^et^^-*^ permis d'étonner le monde."* Il inspirait surtout et au plus haut degré la confiance : on reconnaissait, dans toute sa conduite, un sentiment profond d'honneur et de moralité, exception rare à toutes les époques et plus 30 particulièrement dans celle qui suivit le règne de la Terreur : chacun sentait que la cause de la République était en sûreté dans ses mains. Le Directoire s'honora en sachant le comprendre, et ne se montra point jaloux de sa gloire : il approuva toutes les mesures proposées 35 par Hoche pour pacifier la Bretagne et la Vendée ; il lui confia les trois armées des côtes de Brest, de Cherbourg et de l'Ouest, qui n'en formèrent qu'une sous le

* Bergouuioux, Essai sur la vie de Lazare Hoche, p. 244-245.

nom ù" armée des cotes de P Océan, et à ce grand commandement militaire il unit les pouvoirs civils les plus étendus. Jamais homme, depuis 1789, n'avait eu dans sa main une autorité plus grande : Hoche reçut avec 5 modestie ce témoignage d'une confiance si absolue, et ne s'en montra point enivré. Sa renommée était sans tache : elle était la plus haute et en même temps la plus pure de l'époque ; " Hoche enfin était considéré comme le plus glorieux représentant de la République et son

10 plus ferme soutien."*

Après un séjour d'un mois à Paris, Hoche retourna dans l'Ouest pour achever d'exécuter ses nouveaux projets d'après lesquels une armée tout entière devait envelopper graduellement les provinces insurgées pour

15 les désarmer. Son vaste plan d'opération devait être suivi d'abord en Vendée, puis en Bretagne, et il appartiendrait à Hoche de déterminer le moment où la soumission des pays insurgés permettrait d'y substituer, au régime militaire, le régime constitutionnel et légal.

20 Hoche se rendit d'abord à Angers et reconnut qu'il avait été fort mal suppléé par le général Willot, qui avait tout compromis en l'absence de son chef. L'indiscipline était rentrée dans l'armée ; Charette avait franchi la ligne de désarmement et se montrait de

.25 nouveau redoutable : d'autres chefs avaient repris les armes ou menaçaient de les ressaisir.

Tout changea de face à l'arrivée de Hoche et, pour assurer l'exécution de son plan de désarmement et de pacification, il comprit qu'il lui fallait d'abord abattre les

30 chefs survivants et surtout Charette et Stoftlet. Celui-ci, surveillé de près en x\njou et sur le point d'être réduit à l'impuissance, avait recommencé la guerre. Hoche ne lui laissa pas le temps de rallier ses forces : les colonnes républicaines, partant de divers points, l'enveloppèrent Ukv*^*<- 35 ^^ toutes parts, lui firent éprouver coup sur coiijj deux «W, ;.■ • ' défaites et le traquèrent dans les bois. Stottiet trf.hi, dit-on, par quelques-uns des siens, fut livré aux républicains et conduit à Angers, où il fut jugé militairement et fusillé.

« Id., ibid.

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Hoche poursuivait cependant avec constance son plan de pacification générale et s'attachait à prévenir ou à punir indistinctement tous les excès commis soit par les royalistes, soit par son armée ou par les patriotes. Il provoqua ainsi les plaintes de tous ceux dont il con- 5 tenait les fureurs, il s'attira leur haine et se vit de nouveau, en Vendée comme en Bretagne, dénoncé, accusé par tous les mécontents. Plusieurs fois, accablé d'une responsabilité immense, poussé au désespoir et se sentant faiblir: "Je puis braver les boulets, disait-il, 10 mais non l'intrigue,"* et il offrit de résigner ses pouvoirs. Il montrait en toute occasion, par son exemple, que le véritable amour de la liberté est inséparable d'une haute moralité, de la parfaite estime de soi-même. Pauvre, il poussait le scrupule jusqu'au point oli le désintéresse- 15 ment devient une vertu rare. L'historien de la Révolution a dit de lui : " Ce jeune général qui aimait les plaisirs, qui était à la tète d'une armée de cent mille hommes et qui disposait du revenu de plusieurs provinces, manquait cependant quelque fois du nécessaire. 20 Ses appointements, payés en papier, se réduisaient à rien: il manquait de chevaux, de selles et de brides, et il demandait l'autorisation de prendre, en les payant, six selles, six brides, des fers de cheval, quelques bouteilles '■-<'■r^i. tLt*^^ de rhum et quelques pains de sucre, dans les magasins 25 laissés par les Anglais à Quiberon : exemple admirable de délicatesse, que nos généraux républicains donnèrent souvent, et qui allait devenir tous les jour plus rare." f

Hoche ne connaissait du pouvoir que le fardeau, que la responsabilité qu'il impose : il soupirait après les 30 douceurs de la vie de la famille. Les lettres qu'il écrivait à cette époque, peu de mois après les sanglantes scènes de Quiberon, peignent ses inquiétudes, ses tendres préoccupations pour sa femme et pour l'enfant qu'elle porte en son sein. En les lisant, on voit comme 35 il savait se dérober aux graves soucis de son vaste com- :< mandement pour entrer avec sollicitude dans les détails

* Rousselin, Correspondance de Hoche, 16 janvier 1796. i" Thiers, Histoire de la Révolution, liv. XXXII.

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intimes et dans les soins les plus minutieux de la paternité qui s'annonce. Cette noble inde'pendance, cette liberté d'action qu'il aime, cette dignité de caractère, tous ces biens précieux qu'il estime à si haut prix, il les veut aussi 5 pour son enfant. Dès le berceau, tout doit tendre à ce but. " J'exige, dit-il à sa femme, que mon enfant n'ait point de maillot : il ne faut pas qu'il soit serré dans des langes comme dans un étau... ni lisière, ni bourrelet : ,. laisse-le marcher sur les pieds et sur les mains, sur une '

lo couverture, en hiver dans la chambre, en été dans le jardin... Parle-lui raison en naissant ; qu'il te respecte et t'obéisse sans te craindre ; qu'il t'aime parce que tu es sa mère et non pour des bonbons: que jamais surtout il ne sache qu'il y a des êtres qui battent leurs enfants ;

15 le mien ne doit pas être avili." *

Peu de jours après, c'est a sa femme qu'il donne d'intelligents conseils pour elle-même: il s'occupe de compléter son éducation comme il s'occupera plus tard de celle de son enfant à naître. 11 dirige ses lectures, il lui enseigne

20 à arrêter son attention et sa réflexion sur ce qu'elle ht, et la familiarité du langage ajoute à sa précision : " Tu ne dois pas, dit-il, être un perroquet qui n'entend rien à ce qu'il répète : lis peu et analyse beaucoup... dis beaucoup de choses en peu de mots : tu le vois, je te traite en ami : je

25 crois en avoir le droit, certain que je suis l'auteur dont tu retiens le plus volontiers les préceptes." Sa tendresse a!épanche plus loin avec effusion, et l'enjouement se mêle sous sa plume à la gravité plus que sérieuse d'un homme qui a trouvé des mécomptes dans la gloire, et

30 des épines sous les lauriers. " Tu vas bientôt être mère, écrit-il, qu'il me sera doux d'embrasser la mère et l'enfant! que de caresses je prodiguerai à l'un et à l'autre ! qui plus que moi sait aimer ? Pour avoir l'air et le ton mélancoliques, est-il un cœur plus sensible que le mien ?

35 Non sans doute: de longs malheurs, de grandes pertes ^ont pu donner à ma figure, à ma conversation un ton. morne et pensif, mais je retrouverai le bonheur dans tes

* Correspondance manuscrite de Hoche, 21 septembre X795 Lettre communiquée par sa famille.

bras ! J'y retrouverai également ma gaieté, perdue depuis bien des années." *

Sa tâche en effet était triste : il tressaillait au bruit des <. «• ■ . combats livrés sur de lointaines frontières par ses compagnons d'armes, ses glorieux émules ; il leur enviait 5 leurs victoires remportées contre des étrangers, sur le Rhin ou sur les Alpes, tandis qu'il luttait, lui, contre des Français sur le sol sanglant de la patrie. Il compatissait ^-jm^/^v-^^v, doublement au malheur des vaincus, mais iT n'en poursuivait pas moins sa tâche ingrate avec autant de cons- 10 tance que de vigueur.

De tous les chefs fameux qui s'étaient fait un grand nom dans la Vendée, il n'en restait qu'un, le plus habile comme le plus indomptable. Charette luttait encore et, quoique suivi seulement de quelques centaines d'hommes, 15 le prestige qu'il exerçait sur les esprits était immense, et Hoche comprit que le pays ne serait jamais pacifié aussi longtemps que Charette serait debout sur son sol. Il le fit relancer sans relâche par toutes ses colonnes, et confia principalement le soin de sa poursuite à l'adjudant général 20 Travot. Celui-ci ne donna ni repos ni trêve à ses troupes, traquant Charette comme une bête fauve : chaque * (difiO- tU^y fois qu'il croyait le saisir, Charette lui échappait, refusant toutes les conditions qui eussent sauvé sa vie, préférant la mort à l'exil, dur à lui-même, terrible à ses ennemis, 25 cruel aux traîtres, impitoyable aussi pour ceux des siens qui parlaient de paix et de soumission. Il fut enfin attiré dans une embuscade : la lutte suprême dura plusieurs heures, et Charette tomba é^iuisé. Un Allemand fit alors - f ■^-•'^-^ une action admirable ; il prit le chapeau de son général 30 et se fit tuer à sa place, tandis qu'un des siens emportait Charette sur son dos à travers le bois et le cachait sous des ronces à l'entrée du taillis de la Chabotterie. Un i^î. déserteur le trahit pour obtenir sa grâce et le livra aux républicains : Travot accourait, et ce fut à lui que Cha- 35 rette rendit son épée.

Travot traita son prisonnier avec les égards dus au

* Ibid. Lettre du 12 octobre 1795, commuaiquée par sa famille.

courage et an malheur. Ils entrèrent, dans la ville d'Angers, côte à côte, s'entretenant familièrement à travers le flot des populations accourues à leur rencontre : un mouchoir taché de sang entourait le front de Charette : 5 jamais sa contenance n'avait e'té plus fière ni son regard plus assuré. Transféré à Nantes, il y fut jugé et condamné à mort. L'autorité militaire, au mépris des ordres formels de Hoche, souffrit que Charette fût impunément outragé dans cette même ville où, l'année précédente, il

lo avait fait une entrée presque triomphante. L'officier de

l'escorte chargée de le conduire au supplice le fit passer

ft^^.AjJ-* ■ à dessein sous les fenêtres de la maison oii s'était réfugiée

sa famille. Sa sœur parut à la fenêtre : Charette s'arrêta,

leva les yeux et l'encouragea du regard et du geste.*

15 Parvenu au lieu fatal, intrépide et calme devant la mort,

il resta debout, commanda le feu ; puis s'affaissa douce — ' ''^* ment sur lui-même.

Sa perte consterna les royalistes et remplit de joie les républicains. Le gouvernement ordonna des réjouissances

20 publiques : Hoche fit davantage et rendit l'hommage le plus éclatant à la valeur de ce chef fameux, en ordonnant, le jour même 011 il apprit son supplice, que l'état de siège serait levé dans toute la Vendée.

Hoche passa ensuite avec son armée en Bretagne et

25 enveloppa cette province d'un large cordon de troupes,

depuis la Loire jusqu'à Granville. Les chouans étaient

^^; ^;. hors d'état de lutter contre une si puissante étreinte : ils

' lui opposèrent néanmoins une résistance opiniâtre, et se laissèrent acculer à la mer avant de se soumettre. Le

30 Morbihan enfin rendit ses armes : déjà Sapinaud avait remis les siennes : toutes les divisions royalistes suivirent successivem.ent cet exemple : Frotté négocia en basse Normandie et fut transporté avec les siens en Angleterre: Puisaye se voyant seul et sur le point d'être pris, s'em-

35 barqua pour Jersey. Hoche, maître du pays, y distribua ses cent mille hommes dans une multitude de petits cantonnements pour le surveiller et l'enlacer d'un réseau de vA fer, et il acheva ainsi de le soumettre.

* Informé du fait, Hoche chassa cet officier des rangs de l'armée, 40 comme indigne.

Il lui restait à l'administrer et à le maintenir en paix. Il donna à ces soins quelques mois d'un gouvernement doux, habile, équitable, exempt de faiblesse comme de violence et, tandis que les hommes exaltés de tous les partis de'nonçaient son administration comme provo- 5 quante et oppressive, il levait partout l'état de siège, abdiquait les pouvoirs extraordinaires dont il était investi et renonçait volontairement à la dictature. Il plia au joug de l'ordre légal les royalistes comme les républicains, et rétablit l'autorité des lois dans les contrées mal- 10 heureuses ou la force seule avait été souveraine durant quatre années. Il ne put y réussir sans rencontrer d'abord, des deux parts, une vive résistance dont il eut cruellement à souffrir, et pour la cuiquième fois il oftVit sa démission,''' que le Directoire refusa en lui accordant de 15 nouveaux témoignages de sa confiance et de son estime. Hoche reprit courage et continua son œuvre sans cesser de tourner ses regards vers le toit domestique, de soupirer après les joies de la famille. Un enfant lui était né : Hoche était père d'une fille qu'il nomma Jenny, et sur 20 laquelle il veillait à distance avec une sollicitude passionnée : il exigea qu'elle fût nourrie par le sein maternel, et au plus fort de sa dernière lutte en Vendée, la veille même de la prise de Charette, il écrivait à sa femme : " Qu'il doit être touchant le tableau de mon Adélaïde 25 caressant, allaitant ma Jenny ! il manque à mon bonheur : n'en jouirai-je pas bientôt ? "t D'autres lettres écrites durant son administration pacifique, nous le mon^ trent si profondément convaincu de la nécessité de faire respecter la loi, qu'il veut que sa femme en soit pénétrée 30 autant que lui : " Sois toujours bien républicaine, lui écrit-il, non en parlant politique, mais en ne souffrant pas qu'on avilisse, chez toi ou en ta présence, les lois consti- ' tutionnelles, et en pratiquant les vertus."| Il ne comprend pas la liberté sans une haute moralité, une répub- 35

• Lettre de Hoche au Directoire, avril 1 796,

+ Correspondance manuscrite de Hoche. Lettre du 21 mars 1796, communiquée par sa famille.

X Id.,2i mai 1796-

lique sans des âmes fortes et viriles. " La tienne doit s'agrandir, dit-il à sa femme, et ton époux doit t'avoir dorme la portion d'énergie qui te convient.'"'-'

Hoche agissait comme il pariait : toujours ferme et 5 digne, juste avant tout, aimant mieux conquérir les cœurs par des bienfaits que par la violence. Il imposait, sous les peines les plus rigoreuses, le respect des propriétés et des personnes, et en même temps il rétablissait le culte dans tous les lieux soumis à son autorité. Avant

lo Bonaparte, il proclama la tolérance religieuse et rouvrit les églises. Tant de soins intelligents, tant d'activité, de prudence et de probité portèrent leurs fruits et réussirent à gagner au général Hoche l'estime et la confiance des populations de l'Ouest ; sa parole loyale était respectée

15 comme la loi vivante et les habitants préféraient une simple promesse de lui à tout engagement contracté avec le gouvernement ; les prêtres surtout se montraient reconnaissants et lui étaient dévoués : " Dieu lui-même, écrivait l'un d'eux, satisfait de ce que vous avez fait pour

20 le soutien de sa religion, pour la conservation de ses ministres, qui sont vos frères, écoutera favorablement les prières que nous ne cessons de lui adresser pour vous, et vous comblera de ses bénédictions."!

Hoche réconcilia ainsi les départements de l'Ouest

25 avec la République : il pacifia la 13retagne et la Vendée, et c'est sa plus grande gloire. N'ayant pu le vaincre par les armes, le parti royaliste essaya de le gagner : avant de s'adresser à Bonaparte, il rappela à Hoche le rôle de' Monck en Angleterre et fit briller à ses yeux l'épée de

30 connétable, que Hoche repoussa noblement, sans dédain comme sans jactance. Fidèle à la République et rejetant les avances de ses plus ardents adversaires, il éclairait d'autre part le Directoire sur leurs intrigues, d'un style persuasif et respectueux, bien différent du ton

35 menaçant dont parlera plus tard à ce même gouvernement le héros de brumaire. Plaidant pour quelques patriotes et signalant les dangers de la réaction thermi-

* Id., il'id.

t Lettre du curé de Lesvière à îîoche.

dorlenne, Hoche écrivait au ministre : '"' Pourquoi violer les lois et faire juger militairement quelques malheureux exaltés? Ils m'ont proscrit: je ne puis être taxé de partialité en leur faveur, mais je parle pour les principes:... il est temps. Défiez- vous de ceux qui, avec 5 des formes élégantes et polies, vous donnent le change sur la situation de la République, et qui désignent les patriotes aux poignards des assassins en les peignant

comme des terroristes Si l'Hôpital et Sully, animés

du bien public, osèrent dire la vérité à leur roi, à leur 10 maître, sans doute vous pardonnerez à un soldat républicain d'avoir imité ces grands hommes dans leur simplicité."

Hoche était alors à l'apogée de sa gloire et de sa fortune : le Directoire reconnut les services qu'il avait 15 rendus et lui donna la récompense la plus enviée à cette époque où le luxe, inséparable des invasions et des conquêtes, n'avait point altéré les mœurs de nos armées, et 011 les généraux conservaient encore quelque chose de la simplicité antique : il décréta qu'il serait fait don à 20 Hoche, comme récompense nationale, de deux magnifiques chevaux et d'une paire de pistolets d'honneur,* et proclama que l'armée de l'Océan et son chef avaient bien mérité de la patrie.

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