‹ Lazare Hoche [microforme] (volume 3)Chapitre 9 sur 49 · CHR · texte numérisé non relu

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charme dans toute son existence: il brûlait donc de s’instruire, mais il manquait de livres, sa paye modique fournissait à peine à ses besoins matériels le strict nécessaire. Les ressources que ne lui fournissait point son pécule de soldat, il les trouva dans un usage toléré au sein du corps d'élite auquel 11 appartenait : le régiment des gardes françaises, créé en 1563 et formant depuis deux siècles la garde du roi, était considéré comme le premier régiment de France. Il jouissait de divers priviléges, ne recevait dans ses rangs que des Français, et tenait garnison à Paris. Les soldats avaient la permission d’ajouter À leur paye en exerçant dans ja ville divers métiers, et les rapports intimes et journaliers qu’ils entretenaient ainsi avec les habitants contribuèrent puissamment à les gagner, dès le début de la Révolution, à la cause populaire. Hoche, plus que tout autre, se montra ingénieux à multiplier les moyens d'employer utilement ses loisirs ; en hiver il brodait des bonnets de police et des vestes ; en été il parcourait la Campagne autour de Paris, demandant de l'emploi aux jardiniers, puisant de l’eau, arrosant et bêchant pour eux. Avec ses profits, il achetait des livres ; mais il lui était difficile de mettre beaucoup de choix dans ses acquisitions. Les histoires des républiques de la Grèce et de Rome; les paroles et les zctes de leurs grands hommes, cités alors À tout propos dans les écrits du jour, et beaucoup d'ouvrages de polémique courante empreints de l’exaltation du moment lui tombèrent dans les mains: ils ajoutèrent à ses Connaissances d’une façon quelquefois plus indigeste que profitable et excitérent encore davantage son enthousiasme pour les théories nouvelles et pour la cause révolutionnaire. Cependant une louable ambition, secondée par une volonté ferme, par l'esprit d'ordre et de travail, et par un sens profond du devoir, stimulait son ardeur ; mais il n'avait point acquis encore un suffisant empire sur luimême: violent et emporté, sa fougue du moins prenait le plus souvent racine dans des sentiments honnètes et généreux qui plus tard mieux réglés devinrent des vertus, et c'était surtout en croyant défendre l'intérêt de B 2

la justice et de l'humanité qu'il se laissait entraîner au delà des bornes. Hoche avait en horreur la délation et la perfidie : pour ces causes, un caporal de son régiment s’était rendu odieux à ses camarades, et il était en même 5 temps redouté de tous pour sa grande habileté à l’es-

crime. Hoche le provoqua en duel, reçut de lui un .

coup de sabre qui lui partagea le front, et lui enfonça son arme dans le corps jusqu’à la garde.

Une autre fois, un de ses plus braves camarades et

10 son ami ayant été tué dans une rixe populaire, Hoche, brûlant de le venger, courut au logis du meurtrier, et ne le trouvant pas, il saccagea sa maison, L'affaire fut envenimée : Hoche, traduit en jugement et condamné à une détention rigoureuse, fut tenu au cachot trois mois,

15 privé d'air et de jour, nourri au pain et à l’eau, sans habits de rechange. Il en sortit, les vêtements en lambeaux, rongé ide vermine, exténué, demi-mort, Il dédaigna, un peu plus tard, de tirer une facile vengeance de celui dont le rapport exagéré avait provoqué un

20 châtiment si cruel, et il se montra aussi prompt à oublier ses propres injures qu’à venger celles d'autrui.

Ces infractions à la discipline contribuèrent sans doute autant que sa grande jeunesse à rendre, au début, son avancement lent et difficile. Il comptait cinq ans

25 de services lorsque s’ouvrit la célèbre anné® 1780, et il était encore simple grenadier aux gardes françaises. Quelques mois plus tard, il fut fait caporal. Déjà il était remarqué de tous par sa démarche militaire et son

ir martial que relevait encore la cicatrice qui partagezit

30 son front, Comme il défilait dans une revue, en tête de son escouade, une femme de haut rang, arrêtant sur lui ses regards, s’écria : Quel beau général on ferait de cet homme ! Les événements allaient faire, d’une exclamation irréfléchie, une parole prophétique, et ce qui eût

35 paru tout à fait improbable et même impossible lorsqu’. elle fit prononcée, devint bientôt une réalité, un témoignage éclatant, entre tant d’autres signes extraordinaires, d’une révolution profonde accomplie dans les mœurs et d’une complète rénovation sociale,

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Causes et préludes de la Révolution française. —La Bastille. — ” Journées d’octobre.

Pour bien apprécier, à cette époque et dans la suite, le caractère et la conduite de Hoche au début de la 5 Révolution, il est indispensable d'exposer brièvement, mais avec précision, le principal objet de cette grande

pouvaient cependant être obtenus sans heurter de nombreux préjugés, sans blésser une foule d'intérêts, ni sans 20 déraciner violemment des habitudes invétérées et des usages séculaires dans lesquels le roi, sa famille, sa cour et une très-grande partie des privilégiés voyaient des droits acquis et les seules garanties possibles d’un

D'autre part, une multitude décrits célèbres avide. : ment lus avaient fit pénétrer les nouveaux principes de régénération politique et sociale fort avant au sein des masses. Ces publications, tout en s'adressant à la raison publique et aux sentiments généreux, avaient éveillé 30 aussi de dangereux instincts, des passions aveugles et violentes, surexcitées par le souvenir de longues souffrances, et que les lumières de l'expérience ne pouvaient encore ni diriger ni contenir, À force d’en tendre chaque jour déclamer contre les lois en vigueur, 35

* Les impôts onéreux et vexatoires de la taille et des Corvces n€ tombaient que sur les non nobles ou roturiers,

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contre les priviléges et les autorités établies, et revendiquer pôur tous, des libertés, des droits, des pouvoirs, il était impossible qu'une multitude d'hommes ne fussent bientôt portés à confondre leurs droits avec leurs désirs,

5 la liberté avec la licence, l'horreur de l'oppression avec la haine de toute discipline, et il était à prévoir qu'il naîtrait d'une situation si complexe de grands périis et des difficultés sans nombre, Ces prévisions furent de beaucoup dépassées par les faits.

10 Des prétentions exagérées, des actes imprudents et des excès coupables provoquèrent de la part de la cour une réaction violente. L’Assemblée nationale et constituante, formée des députés de tous les ordres et convoquée en mai 1789, avait été graduellement conduite à

15 s'emparer de presque tous les pouvoirs; après avoir beaucoup fait pour répondre aux vœux du pays et aux nécessités de la situation, elle prit plusieurs résolutions téméraires et funestes et voulnt que tous ses actes fussent indistinctement acceptés et sanctionnés par la couronne.

20 Le roi Louis XVI. avait le premier donné l'exemple des sages réformes ; ses aspirations étaient pures, son cœur honnête et bon, mais il manquait de lumières, il était faible, irrésolu, et cédait facilement à des impulsions contraires. Après avoir fait beaucoup de concessions

25 qu'il jugeait opportunes et compatibles avec sa dignité, il s’effraya d’exigences nouvelles qui lui parurent en opposition avec son devoir de roi et essaya de lutter contre la violence du torrent révolutionnaire : il ouvrit l'oreille aux ressentiments et aux plaintes des membres

30 de sa famille, des courtisans et des privilégiés violemment dépossédés ; et croyant voir la France en péril avec son trône, il eut recours à la force militaire pour défendre les restes d’un pouvoir sapé déjà dans ses fondements ; des régiments furent appelés à Paris et à

35 Versailles.

La bourgeoisie et les meneurs de l’Assemblée nationale firent appel aux passions populaires et opposèrent à la menace des baïonnettes l'insurrection de la multitude. Les grandes questions qui agitaient les

49 esprits sortirent alors des débats pacifiques pour être

livrées à l'arbitraire, À la force aveugle et brutale : de là surgirent de grands excès, des crimes odieux, la guerre civile et toutes ses fureurs.

Le premier essai que la multitude fit de ses forces fut l'attaque de la Bastille, forteresse redoutable, située à $ l'extrémité du faubourg Saint-Antoine: c'était là qu'étaient renfermés, depuis des siècles, sur un simple ordre royal, ou lettre de cachet, la plupart de ceux que le roi ou ses ministres jugeaient opportun d’arrêter et de retenir captifs en les dérobant à la justice des tribunaux 10 ordinaires légalement institués, La Bastille, pour cette cause, était regardée, non sans raison, comme le monument d’un âge barbare, comme la citadelle du despotisme. Paris, dans les premiers jours de juillet 1789, avait été le théâtre de rixes sanglantes entre le peuple et la r5 troupe ; le peuple demanda des armes, pilla l’arsenal des Invalides, forgea des piques et, dans la matince du 14, au cri de: À / Bastille! à la Bastille! une immense colonne populaire courut attaquer cette forteresse occupée par une faible garnison de Suisses et d’invalides. 20

L'attaque aurait échoué si trois cents gardes françaises ne l’eussent secondée. Ils accoururent avec des canons et marchèrent à la tête des colonnes. La Bastille fut prise et des assassinats souillèrent la victoire populaire.

Une partie seulement des gardes françaises avait été 25 entraînée dans l’insurrection de la multitude: Hoche fut de ceux qui demeurèrent fidèles au drapeau. Caserné dans la rue Verte avec quelques conscrits formant le dépôt de son bataillon, il ferma la grille de son quartier, fit de grands efforts pour empêcher qu’elle ne fût forcée 30 et défendit contre les assauts de ja populace déchaînée, les canons confiès à sa garde.

Les gardes françaises furent licenciés après la chute de la Bastille et répartis dans les compagnies soldées de la garde nationale pour servir sous jes ordres du général 35 La Fayette. Hoche y entra, et il était sergent-major d’une de ces compagnies à l’époque des sinistres événements provoqués par l’arrivée de nouveaux régiments appelés à Versailles dans les premiers jours d'octobre 1789. Une fête avait été donnée aux officiers de ces 40

Corps par leurs camarades dans la grande salle de spectacle du Château : le roi et la reine tenant le jeune dauphin dans ses bras, Parurent dans cette réunion bruyante ; leur vue excita des cris d'enthousiasme : des 5 Cocardes blanches furent distribuées et l'on prétendit que les emblèmes tricolores et populaires avaient été foulés aux pieds, Le bruit de ce banquet se répandit dans Paris et y produisit une fermentation extrême ; l'arrivée des régiments, leurs dispositions hostiles, la crainte des 10 complots de la cour et surtout la disette firent éclater un soulèvement redoutable, Une fille sans mœurs, Théroigne de Méricourt, donne le signal, le 5 octobre, en parcourant les rues avec un tambour ; une horde de femmes la suit en demandant du pain et en poussant d’affreuses voci- 15 férations. Autour d’elles accourt de toutes parts une multitude furieuse ; c’est sur Versailles que veut marcher cette foule désordonnée et un nommé Maillard, ancien huissier, offre de l’y conduire. Retenue pendant sept heures par La Fayette, elle part enfin et jette l’épouvante dans Ver- 20 Sailles. Un premier Engagement avait eu lieu entre les gardes du corps et cette foule désordonnée, quand La | Fayette arrive pour la contenir, à la tête de la garde nationale parisienne ; sa présence ramène la securité et aux approches de la nuit le calme se rétablit. Tandis 25 que chacun se livre au sommeil, quelques hommes du peupie trouvent une des grilles du Château Ouverte ; ils entrent en appelant leurs camarades ; l'alerte est donnée et un combat s'engage entre eux et les gardes du corps de service, dont plusieurs se font tuer héroïquement à 30 leur poste en criant: Sawves a rsine ! Marie-Antoinette, avertie du péril, s’élance de son lit et se réfugie auprès du roi. La Fayette vole à leur Secours ; il pénètre avec ses officiers et quelques grenadiers de la garde nationale soldée dans la royale résidence envahie: le 35 Sergent-major Hoche était parmi eux, il contribua à repousser les envahisseurs : sa conduite fut remarquée, et le général lui donna des louanges, *

[1 * Mémoires de La Fayette, tome it., second récit des événements |! d'octobre.

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Hoche cependant, nous l'avons vu, avait embrassé avec ardeur les principes d’une révolution qui supprimait les priviléges et abaissait les obstacles devant le mérite : mais son bon sens, ami de l’ordre et de la discipline, répugnait à l'anarchie et aux fureurs démagogiques: 5 ses vives sympathies pour la cause de l'égalité civile et de la liberté ne l'avaient dépouillé ni de sa droiture, ni de son respect, ni de sa pitié, et il avait vu nn abominable attentat dans la violation de la royale demeure par la populace. Hoche d’ailleurs avait un sentiment pro- 10 fond de l'honneur et du devoir : il se souvint, le 6 octobre comme au 14 juillet, que la vraie place du soldat #st en face de l’émeute et non au milieu d’elle, que son honneur consiste à garder sa consigne et son drapeau, et que si, en des cas extrêmes, il peut briser son épée, 15 il lui est toujours interdit de la tourner contre ceux qui la lui ont confiée pour les défendre. Il se sentait la force de grandir par ses services, d'acquérir tous les grades par des voies légitimes ; il eût rougi de s'élever par la révolte ou par la trahison. 20

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