‹ Lazare Hoche [microforme] (volume 3)Chapitre 10 sur 49 · III · texte numérisé non relu

III

Progrès de la Révolution.—Premières défaites et victoires, — Hoche à l’armée des Ardennes.

Louis XVI et sa famille avaient été conduits À Paris entre les piques de la multitude qui avait envahi leur 25 palais à Versailles dans les journées du 5 et du 6 octobre:

il vivait au palais des Tuileries, plus prisonnier que roi, sous l’étroite surveillance de la garde nationale parisienne, contraint à sanctionner une série de mesures en opposition avec sa conscience, et la Révolution suivait 30 Son cours. Révolution sociale autant que politique, elle menaçait en Europe comme en France tous les intérêts liés à l'ancienne constitution féodale de la société. Les princes français et les émigrés répandus dans les cours étrangères, les remplissaient de leurs 36 plaintes et aussi de leurs terreurs et de leurs

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10 BIOGRAPHIE l

espérances. Ils montraient tous les rois atteints ou menacés en la personne de Louis XVI et la France gémissant sous la tyrannie de quelques démagogues, et ils promettaient témérairement un soulèvement général 5 de la nation en faveur du roi si les armées étrangères franchissaient les frontières du royaume.

Ainsi fut préparée en 1791 la première coalition entre les souverains allemands qui compromirent Louis XVI en proclamant la solidarité de leur propre cause avec ja | 10 sienne et rendirent sa situation plus périlleuse et plus cruelle.

Aprés une malheureuse tentative de la famille royale pour gagner la frontière et son arrestation à Varennes, la déchéance du roi fut proposée: mais l’Assemblée

15 constituante repoussa la motion comme ixconstitutionnelle: elle força le roi à garder sa couronne, elle le scella sur son trône, et, en même temps, elle lui enleva tout pouvoir, tout moyen de régner.

Déjà les Prussiens avançaient, nos armées reculaient

20 devant eux et la France était entamée. A chaque progrès de l'ennemi répondait, au sein de la multitude dans Paris, un surcroît de fureur contre le roi et la reine, trop malheureux et trop menacés pour n'être pas soupçonnés de complicité secrète avec ceux qui s’annonçaient comme

25 marchant à leur délivrance, et accusés, non sans fondement, d'entretenir des relations avec les princes de leur famille armés pour leur cause. Déjà la populace, dont d’ardents démagogues entretenaient la fureur, faisait la loi à la Commune ou municipalité de Paris, et dominait

30 l’Assemblée: au 20 juin 1792, elle fit irruption aux Tuileries et abreuva le roi d’outrages ; au 10 août, elle renversa le trône en égorgeant ses défenseurs : Louis XVI et sa famille furent incarcérés au Temple. Cependant l'ennemi avançait toujours: Longwy fut pris et

35 Verdun investi. Le courroux populaire ne connut plus de bornes ; il s'enflamma contre les nobles et les prêtres suspects de former des vœux pour le succès des

rmées étrangères. Plusieurs milliers d’infoitunés, appartenant aux anciens ordres privilégiés, furent en

40 arrachés de leur domicile et entassés pêle-mêle dans =

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les prisons de Paris Le 2 septembre enfin, jour d'exécrable mémoire, la plus vile populace, encouragée par le concours des autorités mu vicipales et par la complicité tacite du ministre de ia jus (ce Danton, se rua sur les prisons et massacra presque tous les prisonniers avec 5 une épouvantable barbarie,

Mon but n’est pas de raconter ici les scènes sanglantes de nos troubles civils auxquels Hoche, à cette époque, demeura complètement étranger : il m’a fallu cependant rappeler en peu de mots ce qui était indispen- 19 sable à dire pour faire comprendre la situation générale du pays au moment où son héroïque figure commence à paraître dans la grande lutte entre l’Europe et la France envahie.

Les armées étaient alors l'asile de toutes les gloires de 15 la patrie. Dans aucune autre classe de la nation le sentiment de l'égalité ne fut plus pur, parce qu’il n’y en avait aucune où il s’unît mieux à la plus stricte équité, et qu'il était naturel et juste que la patrie se montrât reconnaissante et généreuse envers ceux qui donnaient 20 leur sang pour elle.* Là, le pur enthousiasme de la liberté était entretenu dans les cœurs comme aux premiers jours, parce qu'aux armées l’idée de la liberté s’alliait heureusement avec celle de l’affranchissement du sol national: cette idée, réveillant les sentiments les plus généreux, n’avait encore rien perdu de son prestige, et elle fit sur nos frontières ce qu'elle a fait partout, elle enfanta des prodiges d’héroïsme et de dévouement, L'amour de la liberté ainsi confondu avec le patriotisme, fut exalté encore davantage dans l’âme des soldats par 30 l'abolition des servitudes féodales qui avaient pesé d’un poids si lourd sur leurs familles, et, lorsqu’au chant terrible de Zz Marseillaise, ils se ruaient sur les armées de l'Europe soudoyées par les rois, ils croyaient bien véritablement courir, non-seulement au secours de la 3 patrie menacée, mais aussi À la délivrance des peuples encore soumis au joug féodal et qu'ils nommaient leurs

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, Avant la Révolution, le brevet d’officier n’était accordé, sauf

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| frères, Voilà pourquoi la Révolution, malgré tant de l __ violences et de crimes, demeurz toujours populaire dans nos armées rajeunies composées de volontaires ; et c’est ainsi, qu'après de premiers échecs, elles devinrent invin-

5 cibles. * À

Ces échecs étaient inévitables au début de la Révolution. Les officiers, appartenant alors, la plupart, à l’ancienne noblesse, ils formaient une classe distincte de celle dies soldats, et ily avait dans l’armée deux castes

10 divisées d’intérûts et d'opinions : le cheï se défiait des soldats, le soldat n'avait aucune confiance dans ses chefs, de là une complète désorganisation en face de l'ennemi l et de nombreux revers. Beaucoup d'officiers avaient | déjà quitté leurs régiments Pour suivre les princes dans |

15 l’émigration : une foule d’autres les imitèrent dans la suite ou furent expulsés par leurs soldats : ils furent remplacés dans tous les grades, depuis le sous-lieutenant jusqu'au général, par des hommes sortis des rangs, rt ceux des anciens officiers gén“raux, nobles la plupart,

20 qui cunservèrent leurs commandements, La Fayette, Beurnonville, Custine, Biron, Dumourie ;,+ Keilermann, avaient tous adopté les principes de 1789, et continuërent à servir avec ardeur et dévouement la cause révolutionnaire. L'harmonie commença donc à se rétablir

25 entre les chefs et les soldats, et nos armées remportèrent alors leurs premières victoires.

Elles avaient vaincu sous Kellermann à Valmy, sous Custine à la frontière du Rhin, sous Dumouriez à Jemmapes ; la Belgique était conquise et l'ennemi repoussé

39 sur tous les points, lorsque le supplice de Louis XVI, l’un des princes les plus vertueux qui aient honoré le trône,

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et que la constitution déclarait inviolable, excit: au plus haut degré l'horreur publique, enleva à 12 K:volution | | * La Révolution leur criait : « Volontaires, |. (A 2 M li 1 l frè » 35 ourez pour délivrer tous les peuples vos frères.

Contents, ils disaient oui ?

“ Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes ! * Et l’on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes

Sur le monde ébloui, —V. Huco.

1 49 * Dumouriez était d’une ancienne famille parlementaire.

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DÆ LAZARE HOCHE, 13

une foule de cœurs qui lui étaient jusque-là demeurés dévoués, et décupla le nombre de ses ennemis en Europe et en France, Ce funeste résultat de l'attentat du 2r janvier est selon moi le plus irrécusable argument contre une doctrine perverse qui pose en principe que les actes violents et criminels des terroristes étaient indispensables Pour assurer le triomphe de la Révolution fiançaise : On n'a jamais fait À celle-ci un tort plus grave, une plus cruelle insulte qu’en Supposant que les grandes idées et les nobles sentiments dont s’inspirait À son début l'Assemblée constituante aient été, quatre ans plus tard, sans Cause sérieuse, complètement éteints dans les âmes, et à ce point oubliés, qu'il füt nécessaire de suppléer en 1793 par la Terreur à l'élan et à l'enthousiasme généreux de 1780. S'il est vrai Cependant, s’il est impossible de nier qu’on obtint par elle des ressources que le dévouement n'aurait plus données, il n’est pas moins vrai et il importe de dire que la cause de la Révolution avait été déjà compromise et perdue aux yeux de la masse des honnêtes gens par beaucoup d’excès et de crimes Commis en son nom et entre lesquels le supplice de Louis XVI fut le plus odieux. L'indignation qu’il inspira multiplia les dangers autour de la Convention nationale, et elle fut ainsi entraînée dans une voie nouvelle de violences et de tureurs où il lui devint chaque jour plus difficile de s’arrêter.* La coalition précédente

* La Révolution prit un caractère nouveau après les massacres de septeibre et le supplice du roi, et lorsqu'on songe que le Comité de salut public, créé en 1793, fut conduit de violence en violence et de crime en crime, Jusqu'à menacer indistinstement de la hache révolutionnaire tout le monde sans distinction de classe, de sexe et d'âge, jusqu’à trancher les têtes le plus illustres et les plus vénérées, Jusqu'à immoler les vieillards, les femmes, les jeunes filles, les plus pauvres comme les plus riches, les amis de la Révolution comme ses

. C4 L4 Le Cnnemis, charriés en masses À l’échafaud, ces beaux vers de Racine, L4 L4 . LA .

adressés par Burrhus à N éron, reviennent à la mémoire : e, + +, Il vous faudra courir de crime en crime, Soutenir vos rigueurs Par d’autres cruautés, £t laver dans le Sang vos bras ensanglantés : Vous allumez un feu qui ne pourra s’éteiadre, E Craint de tout l’univers, il vous faudra tout craindre, Toujours Punir, toujours trembler dans vos projets, t Pour vos ennemis compter tous vos sujets, Le —Britannicus, acte IV + Scène iii,

n'avait rallié contre nous que deux ou trois puissances ; mais, après l'attentat du 21 janvier, l’Europe indignée prit les armes d’un accord unanime, La Révolution compta pour ennemis déclarés l'Angleterre, la Hollande, 5 l'Espagne, toute la Confédération germanique, Naples, le Saint-Siége, puis la Russie, et presque en même temps la Vendée se leva menaçante et terrible : il fallut combattre, outre l'ennemi intérieur, trois cent cinquante mille hommes des meilleures troupes de l’Europe qui 10 s'avançaient sur toutes les frontières de la France.

Le premier effort de cette coalition formidable tomba sur l’armée des Ardennes dont le général en chef, Dumouriez, était alors en Hollande : elle était, en son absence, commantlée ainsi que l’armée du Nord, par le

15 général Miranda, et elle occupait des cantonnements d'hiver sur la rive droite de la Meuse au-dessus de Liége. Les Autrichiens avaient repris l'offensive : ils surprirent et attaquèrent en mars 1703, à Altenhowen, les divisions françaises qui, sous les ordres du général Le Veneur,

20 investissaient Maëstricht, les mirent en déroute et les forcèrent à levr: le siége de cette place : c’est alors que

Hoche apparaît pour la première fois dans l'histoire.:

Nommé lieutenant, puis bientôt après capitaine au 58° régiment d'infanterie, il s'était déjà fait remarquer par le 25 général Le Veneur, qui avait su apprécier son activité, son intelligence et son courage, et il fut chargé de protéger dans cette journée désastreuse, l'évacuation des mMagasins et de l'artillerie sous le feu de l'ennemi, Hoche exécuta cette opération avec audace et bonheur. Grâce 30 à lui, tout le matcriel fut sauvé et les Autrichiens ne purent s'emparer d’un seul canon. Le général Le Veneur donna les plus grands éloges au jeune capitaine qui avait si vaillamment et si heureusement exccuté ses ordres : il le prit pour aide de camp et se l’attacha pour 35 la vie.

Dumouriez cependant était accouru de Hollande et avait arrêté la retraite de son armée : reprenant à son tour l’offensive, il marcha aux Autrichiens, livra bataille et fut battu, le 18 mars, à Nerwinde. Hoche se distingua

40 entre tous dans cette journée et dans les suivantes, à

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Vertrich et à Blangen. Couvrant la retraite au passage de la Dyle en avant de Louvain, il lutta sans relâche avec une obstination indomptable, Il eut deux chevaux tués sous lui et continua de co’nbattre, ralliant à pied les troupes et les ramenant sans cesse à l’ennemi, 5 Il rejoignit ensuite son général, qui s'établit sur la frontière, au camp de Maulde. En récompense de sa glorieuse conduite, Hoche fut nommé adjudant général, chef de bataillon, avancement bien mérité, mais que sa modestie refusa pour rester aide de camp du général Le ro Veneur, qui lui témoignait autant d’estime que d'amitié, Le général comte Le Veneur était du nombre de ces hommes d'élite qui, appartenant à l'aristocratie française, avaient adopté, par conscience et avec conviction, les principes fondamentaux de la Révolution, 15 L'état politique de la France aux approches de 1789 ne lui avait paru en rapport ni avec sa civilisation ni avec ses lumières : l'autorité royale, durant plusieurs siècles, avait renversé ou considérablement affaibli toutes les barrières que lui opposaient les Etats généraux et pro- 20 vinciaux, les parlements et les libertés communales : le pouvoir du monarque, limité en principe, était de fait devenu absolu, et le 8ouvernement de la France, contenu seulement par les mœurs, était devenu presque semblable à celui des sultans. 25 Après le règne déplorable de Louis XV, durant iequel le pays fut humilié devant l’Europe et ruiné À l’intérieur, le comte Le Veneur crut, avec les hommes les plus éclairés de son temps, que l’heure était venue pour la nation d’intervenir dans la conduite de ses affaires ; il 30 reconnaissait d'autre part qu’il y avait de grands abus À réformer ; il trouvait peu équitables les obstacles opposés par les institutions traditionnelles et par les priviléges à la libre Concurrence, à l'essor des forces individuelles, et son cœur fut d'accord avec son intelligence pour 35 adhérer au grand principe de l'égalité de tous devant la loi. Le privilége de la naissance et la voix de l'intérêt Personnel n’étouffaient pas dans son âme le cri de l'équité naturelle et du patriotisme ; il applaudit au mouvement

généreux qui entraîna les députés d'une partie de la 40

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noblesse et du clergé à faire, le 4 août 1789, dans l’Assemblée constituante, le sacrifice de leurs priviléges et de leurs droits féodaux, et les crimes commis plus tard au nom de la liberté, les forfaits qui déshonorèrent 5 la cause de la Révolution, tout en pénétrant son âme de la plus vive douleur, n’altérèrent jamais son inébranlable conviction dans l’équité des grands principes proclamés au début de cette crise redoutable. Après la déchéance du roi, au ro août, après son supplice même

10 en janvier 1793, le comte Le Veneur ne déserta point son poste sur la frontière, en face des Autrichiens, et il crut de son devoir, aussi longtemps que l'épée ne serait pas arrachée de ses mains, de la conserver pour la tourner contre les envahisseurs de son pays.\,

15 T'els étaient aussi les sentiments de son jeune aide de camp ; mais, dans l'âme ardente et toute républicaine de Hoche, ils existaient avec l’effervescence de la jeunesse, avec l’exaltation et l’emportement de la passion. Hoche aimait avec transport une cause au triomphe de laquelle

20 tout son avenir semblait attaché, et une transformation sociale qui lui permettrait d'atteindre aussi haut qu’il se sentait appelé par ses talents. Le comte Le Veneur avait noblement et courageusement fait le sacrifice de ses priviléges sur l’autel du patriotisme et de la liberté,

25 et le même feu qui avait consumé tous ses titres avait allumé toutes les espérances de Hoche et donné des ailes de flamme à son génie. De là, dans ses manières comme dans son langage, une fougue, un emportement de républicanisme dont aurait pu queiquefois s’offenser

30 un chef appartenant à l’ancien ordre de la noblesse, s’il eût été moins bienveillant ou moins sage ; mais le comte Le Veneur, à travers toute cette effervescence de jeune homme, avait reconnu le héros : la loyauté de Hoche, sa probité, son désintéressement et son ardent patriotisme

35 avaient captivé son général et touché son cœur: l'ambition lui vint d’aider la nature à former un grand homme pour la patrie, d'achever l'éducation de son jeune aide de camp, de lui donner tout ce qui lui manquait en expérience, en usage du monde et dans l’art difficile de gou-

4° vérner les hommes en se possédant soi-même, C’est

ainsi qu’il l’initia aux délicatesses d'une société choisie que Hoche n'avait jamais connue, il polit ses manières, épura son langage, dirigea ses lectures, et fit naître pour lui-même dans je cœur du jeune homme une affection reconnaissante et filiale qui ne s'éteignit qu'avec sa vie, 5 Deux ans plus tard, au milieu de ses premiers succès et lorsque l’aide de camp eut été élevé au-dessus de son ancien général et commanda nos armées, les mêmes relations subeisièrent entre eux: Hoche continua de prêter une oreille docile à celui qu’il nommait son second 10 père, qui biâmait le ton soldatesque de sa correspondance, de ses ordres du jour et deses rapports, et l’exhortait à donner à son langage ce caractère de dignité simple

et naturelle empreint dans son attitude et dans toute sa personne. Aïnsi s'établit entre ces deux hommes un 15 commerce touchant qui ne fait pas moins honneur à l'élève qu’au maître : celui-ci avait l'âme trop haute pour donner accès à la jalousie ; une déférence tendre et respectueuse ne coûtait rien à l’autre, et la reconnaissance n’était pas un fardeau pour son cœur magna- 20 nime.

Ils étaient ensemble au camp de Maulde, lorsqu'on y apprit la défection de Dumouriez (mars 1793). Celui-ci imputait aux jacobins ses derniers revers ; il avait en horreur les violences de la Convention et la tyrannie de 25 la Commune de Paris, et parlait hautement de se rendre dans la capitale et d’y rétablir le gouvernement monarchique. La Convention cita Dumouriez à sa barre, et envoya dans son camp quatre députés pour le sommer d'obéir et de se rendre à Paris. Dumouriez refusa ; il 30 les livra tous ? 5 quatre aux Autrichiens, et prit des dispositions pour marcher sur Paris À la tête de son armée, avec les Impériaux pour auxiliaires. Mais les soldats virent une trahison dans la conduite de leur général ; ils l’abandonnèrent, et Dumouriez passa dans le camp des 35 Autrichiens. L’exemple de sa défection jeta le désordre dans son armée et la désorganisa devant l'ennemi, Hoche fut alors choisi par son général pour aller rendre compte à Paris, au gouvernement exécutif, du véritable état des choses, et pour indiquer les remèdes les plus propres à 40

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conjurer les dangers de la situation. L'état affreux où il

trouva la capitale le remplit de tristesse. Le Comité de salut public inauguraïit son règne ; toutes les têtes étaient menacées ; les suspects remplissaient les prisons ; le

5 tribunal révolutionnaire, composé d'éléments exécrables, jugeait sans appel. La lutte enfin, une lutte mortelle, était engagée entre les #onfagnards, tout-puissants à la Commune et aux jacobins, et les gérondins, encore en majorité dans la Convention.*

10 Hoche fut accueilli avec empressement par les montagnards qui l’exhortaient à désigner, entre les girondins, ceux qui avaient récemment correspondu avec Dumouriez ; ils espéraient trouver ainsi une arme pour les frapper et pouvoir les dénoncer comme complices de sa

15 trahison. Hoche s’y refusa ; il n’était pas venu, dit-il, pour remplir l'office de délateur, mais pour éclairer le gouvernement sur la situation critique où se trouvait l’armée. Son cœur fut navré du spectacle qu’offrait Paris à la veille du 31 mai, jour néfaste où succombèrent

20 les girondins ;f il exhala son indignation et sa douleur dans sa correspondance avec son général : “Le véritable champ de bataille, uusait-il, n’est pas sur la Meuse et le Rhin entre les Autrichiens et nous, il est ici dans la Convention entre les hommes de la Gironde et ceux de la

25 Montagne.” Il se hâta de quitter Paris où la liberté, la fraternité, l'égalité n'étaient plus que de vains sons, des paroles vides de sens et complètement dérisoires, où les

* Les oirondins étaient ainsi nommés parce que les membres les plus célèbres de ce parti politique, Vergniaud, Guadet, Gensonné, 30 avaient été envoyés à l’Assemblée par le département de ‘la Gironde: ils siégeaient à droite dans l’Assemblée, Les montagnards, leurs adversaires, occupaient la crête du côté gauche, d’où leur vint le nom sous lequel its furent désignés. Les premiers désiraient un régime légal et les formes d’un gouvernement constitutionnel dans 35 la république qu'ils voulaient établir. Les seconds, moins éclairés que les girondins, étaient beaucoup plus audacieux : la démocratie la plus extrême leur semblait le meilleur des gouvernements : ils avaient pour chefs princivaux, Danton, Robespierre et Marat. (Voyez mon /istoire de France—{12 édition] Tome II., pages

40 276-278.) + Zid,, pages 293-294.

où il meilleurs citoyens tremblaien: devant une populace é de féroce, et où la terreur se substituait aux lois. Il revint aient l’armée, au milieu de ses braves compagnons d'armes, ; 16 à qui n’arrivait qu’un faible écho des crimes commis au bles, loin, et dans le cœur desquels le pur enthousiasme de & telle, 1789 et l'amour de la liberté se confondaient encore avec à la le saint amour de la patrie et de l'indépendance na. e en tionale.

Le général Le Veneur Commandait alors, par intérim mon- et en l'absence de Custine, l’armée du Nord ; il chargez 10 dins, son aide de camp de reconnaître la ligne de défense que mou- l’armée avait À garder. Hoche Parcourut le pays, et frap- | quelques jours suffrent À l'nvestigation de son coup e sa d'œil rapide, Il Tapporta de son excursion sur Ja frondit-il, | tière des informations lumineuses. Quelle fut sa douleur 15 le lorsque, de retour au Camp, il vit son chef et son ami, le avait général Le Veneur, entouré de gendarmes, dénoncé ffrait comme suspect et sous le Coup d’un mandat d'amener rent

qui presque toujours, à cette époque, était l’équivalent ileur | d’un arrêt de mort. Emporté à ce triste Spectacle, par 20

able l’indignation et la colère, Hoche s’écria : ‘“ Est-ce donc 1.16 Pitt et Cobourg qui Souvernent la France, puisqu'on Con- enlève à la République ses plus braves défenseurs ? ” le la Paroies imprudentes, et qui faillirent coûter la vie à celui é, la qui les avait prononcées. Oubliant l'orage qu’il avait 25 des ainsi attiré sur sa tête, Hoche mit par écrit les observaù les tions qu'il avait faites, et rédigez plusieurs mémoires militaires justement Considérés comme des chefs- 5 les d'œuvre, onné, Son attention ne s'était Pas uniquement portée sur la 39 onde: frontière qu'il avait ParCourue, mais sur tous les points au où la République lui paraissait vulnérable. La Vendée, ht un qui se soulevait alors, attira aussi ses regards. Déjà dans toute cette contrée était en armes : elle avait livré ses airés Premiers combats, et les généraux républicains reculaient 35 es devant les La Rochejaquelein, les Bonchamp, les d'Elbé, les Lescure, Hoche Téconnut les fautes qu’ils avaient ALES faites : il devina la tactique toute particulière que ré- Clamait la guerre dans ce Pays qu'il n’avait jamais vu, = mais qu’il étudiait dans les relations militaires et sur Ja 49

carte. Il démontra la nécessité d’y établir des camps retranchés, d’y former des colonnes mobiles,* d’imiter, dans sa manière de combattre, un ennemi presque insasissable ; et dans le jeune capitaine de vingt-quatre

Sans s’annonça déjà le général en chef des armées de l'Ouest et de l’Océan.

Dans un autre mémoire qu’il écrit sur la conduite de la guerre dans le Nord, Hoche révèle d’instinct le génie de l'art militaire des temps modernes, et les conseils

10 qu’il donne sont les préludes de la révolution opérée plus tard par Bonaparte dans la tactique et dans la stratégie. ‘ La routine nous perd, disait-il : l’art de la guerre est à régénérer..….. Rasons les places fortes que nous ne pouvons défendre sans nous disséminer, et plaçons-nous 15 hardiment au centre des armées ennemies: plus forts réunis que chacune d’elles séparées, marchons de l'armée que nous aurons vaincue à celle qui est à vaincre.” Il indique ensuite les noms des places qu'il faut raser, celles dont la garnison doit être réduite, les 20 positions qu’il faut faire occuper par les armées des Ardennes et de la Moselle; il donne enfin, dit son biographe déjà cité, tous les détails du plan qui fut suivi dans la campagne de 1704, sur laquelle repose la réputation de Carnot, et dont la conclusion fut la 25 victoire de Fleurus.f

Hoche achevait la rédaction de ce mémoire lorsqu'on vint l’arrêter : l'ordre était donné de le traduire devant le tribunal révolutionnaire de Douai comme suspect pour son dévouement au général Le Veneur, et accusé

30 d’avoir dit que Pitt et Cobourg gouvernaient la France. Hoche, sans s’émouvoir, adressa son dernier mémoire à Couthon, membre du Comité de salut public, et qu'il avait eu l’occasion de voir à Paris, et lui écrivit cette noble lettre où il se peint tout entier: “ Ainsi que je vous 35 l'ai promis, citoyen, je vous fais passer mon travail sur la défense de la frontière du Nord: ce travail est sans doute le fruit d’un patriotisme plus ardent qu’éclairé,

* Lettre au citoyen Audouin, adjoint au ministre de la guerre,

« ersgounious MINS Trsnbs 1113515 à 3 + Bergounioux, Wie de Lazare Hoche, p. 14.

mais pourriez-vous croire qu’il est d'un jeune homme traduit devant le tribunal révolutionnaire ? Quel que soit mon sort, que la patrie soit sauvée, et je demeure content. Mais à chaque instant le danger augmente... Vos généraux n’ont aucun plan : il nya point aujour- 5 d’hui parmi eux un homme capable de sauver la frontière. Je vous demande donc d’être entendu, soit au Comité, scit par les représentants près des armées. Qu'on me laisse travailler dans une chambre, les fers aux pieds, jusqu’à ce que les ennemis soient hors de 10 France. Je suis sûr d'indiquer les moyens de les chasser avant six semaines. Ensuite, qu’on fasse de moi ce qu’on voudra. ”*

Couthon lut cette lettre au Comité, devant lequel il plaida la cause de Hoche avec succès, et l’ordre fut 15 donné de l’élargir sur-le-champ. Hoche fut nommé adjudant général, chef de bataillon, dans l’armée du Nord :f trois mois plus tard, il fut mis en cette qualité sous les ordres du général Souham, à Dunkerque, et particulièrement chargé de la défense de cette place, 20

Dunkerque, —Wissembourg.

Deux armées ennemies cetñaïent Dunkerque, l’une de vingt et un mille Anglais et Hanovriens sous le duc d’York, assiégéait la ville du côté de l'Océan ; l’autre 25 armée, d'environ seize mille hommes, sous le maréchal Freytag, couvrait le siége du côté de Lille en avant des marais de manière à empêcher la place d’être secourue. Dunkerque semblait hors d'état de soutenir un long siége ; l'enceinte très-étendue et les forts détachés 30

* Lettre de Hoche, citée par Bergounioux.

Ÿ 15 mai 1793.

À 23 août 1793.

auraient demandé pour leur défense quinze mille soldats ; la garnison en comptait à peine la moitié ; elle était abattue et démoralisée par une série presque non interrompue de revers. Hoche trouva les fortifications 5 dans un état déplorable, les fossés en partie comblés et sans revêtements ; aucun secours enfin n’était À attendre des habitants que la Convention s'était aliénés: une flottille avait été chargée de couvrir Dunkerque; les équipages s’insurgèrent à la vue de l'ennemi et les 10 bâtiments rentrèrent dans le port.

Une résistance sérieuse paraissait donc tout à fait impossible : Hoche seul ose espérer le succès : il n’a que vingt-quatre ans, n’occupe encore dans l’armée par son grade, qu’un rang subordonné, et déjà il parle, il

15 agit en maître, en homme sûr de lui-même et qui commande à la fois la confiance avec l’obéissance. Il correspond avec le Conuté de salut public et avec l’adjoint du ministre. Il écrit au premier : “ La place sera brûlée avant d’être rendue.”* Il écrit au second :

20 “S1 la garde citoyenne entreprend de nous forcer, elle doit s'attendre à voir tourner contre elle les armes destinées à combattre les tyrans et les traîtres.”t Cette résolution, dit un de ses derniers biographes, il la fait passer dans le cœur des soldats et les ranime, il rétablit

25 la discipline dans leurs rangs et les mène au travail avant de les mener à l'ennemi. En même temps il fait chasser de la ville les étrangers et les gens suspects, casser et emprisonner le commandant temporaire de la place qui commandait avec mollesse, rétablit la Socicté

3° populaire qui s'était dissoute, parle, écrit, excite, échauffe, électrise i:s âmes, ramène par ses exhortations autant que par la menace les matelots à leur devoir et les fait retourner à la station qu’ils ont abandonnée, Enfin, au bout de quelques jours, il peut écrire à Audouin : “On

35 nous promet des secours prompts et puissants, mais

tarderaient-ils quinze jours à arriver, dans l’état où, à

* Rousselin, Cor+. de Hoche, 29 août 1793.

+ 0%, Lettre au citoyen Audouin, 1er sept.

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force de travail, la place se trouve actuellement, on peut les attendre.”*

Les secours attendus approchaient: une partie de l'armée du Nord accourait guidée par les généraux Houchard et Jourdan : elle attaque, le s septembre, les positions du maréchal Freytag, force celui-ci à se replier sur Furnes, et le 8 septembre 1793, Houchard force Freytag à s’arrêter et lui livre bataille à Hondschotte, à quelques lieues de Dunkerque. Au bruit du canon, Hoche fait une sortie vigoureuse, attaque sous les murs de la place les lignes anglaises et hanovriennes ; il empêche le duc d’York de venir en aide d’une manière efficace au maréchal Freytag et il contribue puissamment à la victoire de Houchard. Freytag est rejeté sur Furnes : le duc d’York voit l’armée française victorieuse À Hondschotte prête à fondre sur lui; il se hâte de sortir de la position dangereuse où il se trouve, en face de Dunkerque, entre les marais de la Longmoor et l'Océan, il abandonne artillerie et bagages et lève le siége. C’est à Hoche surtout qu’appartient l'honneur de ce résultat glorieux, à lui qui se montrant tout à la fois chef et soldat, administrateur et tribun populaire, a fait passer le feu électrique de son âme au cœur d’une garnison divisée et découragée, a mis, en quinze jours, une place délabrée en état de résister à un ennemi formidable et a su le contraindre à la retraite.

La belle défense de Dunkerque avait attiré sur le jeune Hoche l'attention du Comité de salut public et fait concevoir de grandes espérances de ses talents: dans l’espace de six semaines, il fut l’objet de trois nominations successives et promu, du grade de chef de bataillon, au rang de général de brigade, de général de divisior, et enfin le 23 octobre 1793 (2 brumaire an FE, il fut nommé général en chef de l’armée de la Moselle.

Pour cette armée aussi bien que pour l’armée du Nord et l'armée du Rhin, de premiers succès avaient été suivis de grands revers. Les Français, après s'être avancés jusqu'à Liége sous Dumouriez, et avoir pris Mayence et

* Desprez, Wie de Lazare Hoche.

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Francfort sous Custine, avaient reculé Au cœur de la Belgique jusqu’à Valenciennes et des bords du Rhin jusque dans les Vosges, derrière les lignes de la Lauter. ‘Grâce aux talents et à l'énergie de Hoche, Dunkerque 5 avait résisté, dit un de ses biographes, mais les deux autres barrières de la France étaient tombées: Mayence était au pouvoir des Prussiens, Valenciennes et le Quesnoy voyaient flotter les étendards impériaux ; l'armée du Nord s'était retirée derrière la ligne de la

10 Scarpe, entre Arras et Douai, et Hoche avait trouvé l’armée de la Moselle sans consistance et sans force, répandue sur une lisière d'environ vingt-cinq lieues, En face de cette armée dont Hoche venait de prendre le commandement, cent mille soldats sous les ordres des

15 meilleurs généraux de la Prusse et de l'Autriche, occupaient les lignes de Wissembourg, tenaient Landau bloqué ; et, retranchés au poste de Kayserslautern, avançaient leurs colonnes sur la Sarre et au delà de la Blise. Ils étaient aguerris, disciplinés, bien vêtus, bien payés,

20 bien nourris, Encouragées par nos revers, ces armées avaieut l’audace que donne la victoire, et en face de nos troupes sans pain, sans habits, pieds nus, elles nous étaient à la fois supérieures par l’organisation et par le moral. * -

25 À peine Hoche est-il nommé que, rappelant les récentes victoires de Houchard à Hondschotte, et de Jourdan à Wattignies, il dit aux soldats : “ Français, de toutes parts nos armées sont triomphantes : nous sommes les derniers à vaincre, mais nous vaincrons. Des

30 patriotes tels que vous, s'ils sont disciplinés, n’ont qu'à entreprendre. Nous allons propager la liberté, mais ce n’est point assez ; il faut la faire aimer. Cette fois, vos conquêtes ne seront pas vafnes ; combattre et profiter du triomphe est votre partage. Nous allons entrer dans la

35 terre promise pour ne la plus quitter.” {

Bientôt la discipline se rétablit, la confiar.ce renaît ; la fière attitude de Hoche, l'énergie de son langage et de

* Bergounioux, Vie de Lazare Hoche, p. 26 et 27 + Corr. de Hoche, Rousselin, p. 25.

ses actes réchauffent l'enthousiasme ; il veille avec une sollicitude toute paternelle aux plus pressants besoins du soldat, et dans l'extrémité où il se trouve en face d’ennemis très supérieurs en nombre, il a : :cours à des moyens extrêtues, très-dangereux sans doute en des temps 5 ordinaires, et que pouvait seule rendre légitimes l’impérieuse nécessité de vaincre sous peine de mort, Hoche donna une organisation nouvelle À son armée, sans cenir compte ni de la hiérarchie, ni des droits 2« l'ancienneté ; l'ardeur guerrière et patriotique, le talent, le courage 10 tiennent lieu des années ou des grades ; il forme de nouvelles divisions, tire des rangs des officiers subalternes et leur subsrdonne leurs supérieurs ; des sergents deviennent capitaines, des lieutenants sont faits colonels. Une commotion électrique passe ainsi dans tous les rangs, et 15 une fière d’ambition que rien ne modère s'empare des chefs & des soldats; l’exaltation est à son comble, Hoche, qui l'a excitée, la partage.: son langage s’en ressent, et elle communique à ses paroles fortement accentuées une certaine enflure imitée du jargon des 20 clubs, qui est le cachet du style officiel de cette époque. C’est ainsi que le 12 novembre 1793 (21 brumaire), après avoir réoïganisé son armée prête à agir dans les Vosges, de concert avec l’armée du Rhin, commandée par Pichegru, Hoche écrit à l’adjoint du ministre de la 25 guerre : ‘Veuille le génie de la liberté être propice à nos armes ! Les mesures sont prises, et, si jen crois mes pressentiments, la meilleure cause triomphera. Je survivrais avec peine à un revers. Si j'avais ce malheur, j'enverrais à Paris nos dépouilles sanglantes. Patriotes, 30 montrez-les au peuple; qu'il batte son arrière-ban, et, que son dernier effort soit le coup de grâce des tyrans.”

Le grand objet de Hoche et de son armée était la délivrance de Landau et la reprise des lignes de Wissembourg qui sont, sur son extrême frontière au nord-est, le 35 paincipal boulevard de la France. Ces lignes fameuses sont formées par la Lauter et la Sarre, qui descendent des deux versants des Vosges pour couler, la première à droite dans le Rhin, la seconde à gauche vers la Moselle : Wissembourg est derrière la Lauter ; Landau, pius au 40

26 SIOGRAPHIE

nord, est derrière la Queich, autre affluent du Rhin. Les Vosges, couvertes d'épaisses forêts, ne sont praticables que sur un petit nombre de points: leur chaîne rocheuse ne peut être pénétrée et traversée qu’à Saverne,

5 Bitche, Pirmasens et Kayserslautern : Wurmser, sur leur versant oriental, bloquait Landau et occupait Wissembourg, faisant face, avec cinquante mille hommes, À l'armée du Rhin, commandée par Pichegru. Brunswick et l’armée prussienne étaient sur l’autre versant, vis-à-vis de Hoche et de son armée de la Moselle: la Sarre séparait les Prussiens des Français, .#….

Le plan d'opérations imposé à Hoche par le Comité de salut public était de franchir la Sarre, de pousser vivenent devant lui l’armée prussienne, retranchée sur la droite de cette rivière, de longer les Vosges jusqu’à Kayserslautern, d'emporter cette position pour aller prendre à revers les Autrichiens sur le versant opposé. Hoche devait combiner ses opérations avec celles de l’armée de Pichegru, de telle sorte que Wurmser, pris entre le feu des deux armées françaises, serait forcé d’évacuer Wissembourg et de débloquer Landau. .

Le 17 novembre 1703 (27 brumaire an II), l’armée s’ébranle en trois colonnes et fond sur les Prussiens. Ceux-ci abandonnent la Sarre et se repiient derrière la

Blise, sur les hauteurs de Blise-Castel. Hoche les y force ; après un combat acharné, l'ennemi fuit vers Deux-Ponts, puis sur Kayserslautern, où Brunswick rassemble ses divisions et concentre de formidables movens de üéfense, Si cette position est forcée, Hoche tournera les Vosges et débloquera Landau, Des deux parts, quarante mille hommes et cent bouches à feu sont en présence. L’ennemi, tortement retranché, occupe une position supérieure ; mais l’élan des soldats républicains semble irrésistible: Hoche donne le signal en

35 jetant son chapeau en lai: au cri tonnant, mille fois répété, de: Vive la République! et la bataille s'engage avec fureur. Hoche est au centre; ses lieutenants, Ambert et Taponnier, attaquent l'ennemi sur les flancs. Les Prussiens, adossés aux Vosges et à couvert dans 40 leurs retranchements, ouvrent un feu épouvantable sur

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les Français qui, décimés et arrêtés par la mitraille, reviennent à la charge, livrent plusieurs assauts et sont ” repoussés. Enfin, après une lutte sanglante de deux jours, leurs munitions s'épuisent et l'ennemi recoit du renfort. Hoche voit la victoire lui échapper: il donne 5 l’ordre de sonner / srarche rétrograde, déguisant sous ce mot la retraite, et il se replie derrière la Blise dans une attitude si fière et en si don ordre, que l'ennemi n’ose l'inquiéter.

L’audace et la vigueur dont Hoche avait fait preuve 10 dans lexécution d’un plan d'attaque qui était l’œuvre du Comité de salut public, et qu’il avait moins accepté que subi, lui firent trouver grâce auprès des membres de ce Comité redoutable qui impos:it la victoire aux généraux sous peine de mort et dont il reçut, après son 15 échec, des paroles d'encouragement et des éloges. *

Hoche cependant, pour prendre une éclatante revanche, avait d’autres obstacles à surmonter, d’autres adversaires à vaincre que ceux que lui opposaient les difficultés du sol et les armées étrangères. Pichegru 20 était jaloux de la gloire naissante et de la popularité de son jeune rival ; il le secondait avec répugnance, et ne

+ lui avait prêté son concours qu'avec lenteur et d’une

façon incomplète. Hoche se répandit à ce sujet contre Pichegru en récriminations amères : il se plaignit également de n’avoir pas eu pour ses mouvements une liberté d'action suffisante, il se montra résolu à ne prendre à l'avenir conseil que de lui-même, et refisa de mettre dans le secret de ses opérations prochaines les représentants Saint-Just ct Le Bas, envoyés à l’armée du 30 Rhin par le Comité avec des pouvoirs extraordinaires et l’un et l’autre ardents protecteurs de Pichegru. Il S'appuya contre eux de l’assentiment qu'il trouva en deux de leurs collègues, Lacoste et Baudot, envoyés par la Convention à l’armée de la Moselle et investis de 35 pouvoirs illimités. Ceux-ci transmettent » Hoche toute l'autorité ; ils provoquent ainsi l’inimitié de Le Bas et de Saint-Just qui, prenant aussitôt parti pour Pichegru

* KRousselin, Corresp., p. 134.

contre Hiche, entretiennent le premier dans ses disposicions malveillantes et jalouses, et cherchent, dans les rapports qu’ils adressent au Comité de salut public, à lui faire partager leurs préventions et leurs ressentiments. 5 Au sein même de ce Comité, Hoche s’était fait un non moins redout2ble adversaire en la personne de Carnot, chargé des opérations militaires, et qui en les dirigeant d'ensemble et à distance avec les lumières de l’expérience et l'instinct du génie, obtint de grands résultats, 10 mais qui eut souvent le tort de substituer, pour l’exécution de ses plans, sa propre initiative à celle des généraux. Voyant Hoche résolu, après l’échec de Kayserslautern, à n’écouter que son inspiration personnelle et à dérober ses plans au Comité, il n’osa point le destituer 15 en face de l'ennemi, et il ajourna l'explosion.

C’est maintenant, par les défilés de Pirmasens, entre les lignes de la Queich et de la Lauter, que Hoche a résolu de percer la chaîne des Vosges et d’opérer sa jonction avec l’armée du Rhin, qui doit agir de concert avec lui, et il

20 ordonne, avec autant d'énergie que de prudence, toutes les mesures nécessaires pour frapper un coup décisif, Il veille à tout lui-même, ne prend aucun repos et n’en donne aucun à ses soldats : “Le repos, dit-il, est la rouille du courage.” Il soutient par sa confiance dans

25 le succès, par le patriotisme, par le sentiment de l'honneur, par l'enthousiasme républicain, le moral de ses soldats : on est en hiver, le froid est rigoureux, et il supprime les tentes comme un bagage inutile dans une armée républicaine ; les régiments bivouaquent en plein

30 air, les forêts des Vosges les abritent et alimentent leurs feux. Un régiment murmure et demande des quartiers d'hiver; Hoche fait mettre à l’ordre du ‘jour que ce régiment n’aura point l'honneur de participer à l’action dans le premier combat. Les soldats de ce corps le

35 conjurent de révoquer un ordre où ils voient un intolérable affront : ils font serment d’expier leur faute par leur bravoure, et ils tiendront parole. Hoche trompe l’ennemi sur ses projets, il coupe les chemins et brise les ponts dans les endroits où il médite de passer, et il fait

40 préparer, à la dérobée, des ponts de bois pour les substi-

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tuer à ceux qu'il a détruits. Il garde, avec les siens mêmes, un secret impénétrable : “ Si je pensais, disait-il, que mon bonnet connût mes plans, je le jetterais au feu.” Enfin, quand il a tout préparé et qu’il s’est assuré du

concours de l’armée du Rhin, il ordonne la marche à 5

travers les Vosges à la hauteur de Pirmasens, pour tomber sur le flanc droit des Autrichiens, tandis qu’ils sont déjà aux prises avec l'armée de Pichegru sur le versant oriental.

Deux redoutes formidables établies à Reischoffen et à Freischwiller défendent le passage, et leurs batteries vomissent la mort sur l’armée républicaine : Hoche, sous le feu de leurs canons, imagine de mettre ceux-ci à i encan : “ Camarades, s’écrie-t-il gaiement, à six cents livres la pièce —-Adjugez !”” répondent ses braves, et ils fondent sur les redoutes au pas de charge, y pénètrent, tuent les canonniers et s’emparent de leurs pièces. Le défilé est franchi : les Autrichiens reculent sur Wert, où ils se rallient : Hoche accourt, livre un nouveau combat, les chasse devant lui, et s'établit à Wert dans la position que l’ennemi abandonne. Wurmser se voit débordé, il quitte la ligne de la Molter et attend les Français sur le plateau de Sultz. Hoche le suit de près et se rencontre de nouveau en face de lui le 23 décembre. Un marais séparait les deux armées : Hoche le traverse, fait attaquer par le canon et à la baïonnette, culbute les Autrichiens, les refoule sur la Lauter et dans Wissembourg, et opère sa jonction avec l’armée du Rhin.

L'unité dans le commandement et dans l’action était maintenant devenue indispensable ; Hoche, étouffant son ressentiment contre Pichegru qui a mis beaucoup de lenteur à le seconder, exprime le vœu que les deux armées soient réunies sous un même chef et que ce chef soit Pichegru. Sa demande est appuyée par les représentants Saint-Just et Le Bas. Mais leurs collègues Lacoste et Baudot ont reconnu dans Hoche des talents trèssupérieurs: en vertu des pouvoirs illimités qu’ils ont reçu de la Convention, c’est à lui qu’ils décernèrent le commandement en chef des armées de la Moselle et du Rhin, et Pichegru, son ancien et son égal en grade,

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descend au second rang, et devient son inférieur et son lieutenant.

ef Hoche disposa tout sur-le-champ pour reprendre Wissembourg et ses lignes fameuses gardées par les 5 Autrichiens sous Wurmser et par l’armée des émigrés français sous le prince de Condé : celle-ci est à Lauterbourg, les Autrichiens se portent en avant de Wissembourg et occupent dans un Camp retranché les hauteurs de Geïtsberg, défendues sur le front de la position par 10 un château-fort, hérissées de batteries, et cue protégent des haies, des abatis d’arbres et des ravins profonds. L'armée Prussienne, sous Brunswick, a tourné les Vosges et seconde les efforts de Wurmser. Hoche détache sur Sa gauche trois divisions pour contenir les Prussiens ; il 15 ordonne à l’armée du Rhin de fondre sur la gauche de l'ennemi et d'enlever Lauterbourg: lui-même dirigera en personne l'attaque du centre sur le Geitsberg, et il montre à ses soldats la délivrance de Landau comme l’infaillible résultat de la victoire du lendemain. Ses lettres au 20 ministre de la guerre, comme les ordres qu’il transmet à ses généraux, respirent, dans un style bref et jiein d'énergie, la confiance, l'enthousiasme, un républicanisme exalté, le mépris des ennemis, qu'il traite de vils esclaves des tyrans. On sent une force entraînante, un je ne sais 25 quoi d'irrésistible dans limpulsion qu'il donne à ses lieutenants, et parmi ceux-ci nous voyons Le Fèvre, Championnet, Andreossy, Desaix, Suult, Moreau, la plupart obscurs encore, tous appelés à une haute illustration, et qui font sous lui l’epprentissage de la 39 gloire.

Cependant, sous le poids d’une immense responsabilité, au milieu des préoccupations d’un vaste commandement en face de ennemi, et en proie à la double fièvre d’une exaltation militaire et républicaine, il se

35 souvient de son ancien chef le général Le Veneur ; il sent le besoin d’épancher dans un cœur digne de le comprendre les divers sentiments qui l’agitent, de s’affermir enfin, et de s'élever davantage à ses propres yeux, en Prénant pour témoin de ses pensées et de 5es actes

40 devant la postérité un homme de Dien et un ami, La

veille de la bataiile décisive, et dans le silence de la nuit, il se recueille et il écrit ces lignes :

‘ Les voilà revenus, ces transports que nous avois vus éclater autrefois en présence de l'ennemi. Le découragement et l’épouvante ont fui loin de nous ; je ne suis entouré que de braves gens marchant à l'ennemi sans rompre d'une semelle. Auprès des feux allumés sur toute la ligne, j'ai surpris, dans tous les groupes, la témérité et l'audace qui annoncent la victoire, Pas un murmure contre ce vent si froid qui so1ffle avec violence, pas un regret pour ces tentes qu’un des premiers j'ai fait Supprimer. Il en est peu qui se piquent d’imiter le vainqueur de Rocroi et qu'il faudia réveiller pour la bataille ; mais l'air est glacial, et j'aime mieux les conduire à l’ennemi, irrités par l’insomnie, que reposés par un sommeil toujours fatal à l’entraînement avec cette température. Reconnu par le plus grand nombre, j'ai partout été salué de ce cri: “Landau sera libre ! ” Oui, mon général, Landau sera libre... Les jours de douleur et de honte sont passés. Avec des soldats si bien préparés, une autorité aujourd’hui sans entraves, et l'appui des repré- Sentants, je dois vaincre ou mourir. (C’est une alternative que j’ai acceptée; oui, mon général, si cette lettre n’est que l’annonce trop présomptueuse d’un succès que je crois infaillible, elle doit vous porter mes derniers adieux : je suis à la veille du plus beau ou du dernier de mes jours*...”

Le lendemain, 26 décembre 1793 (nivôse an II), toute l’armée est debout avant l'aurore, et s’ébranle au

cri mille fois répété de: Zandau ou la mort! lle 3

rencontre sur le Geitsberg l'armée ennemie, qui se préparait elle-même à une attaque générale, protégée par le château de ce nom, occupé par plusieurs bataillons. Rien ne: peut arrêter l'impétuosité des Français. Le château est emporté après une lutte acharnée, et les Autrichiens se retirent dans leur camp retranché du Geitsberg. Les Français s’avancent au pas de charge à travers le feu le plus meurtrier; tous les obstacles sont

* Corresp, de Hoche, citée par Bergounioux,

sein

surmontés et forcés; le combat n’est bientôt plus qu’une déroute. Brunswick et l’armée prussienne couvrirent la retraite de l'ennemi. Wurmser fut refoulé dans Wissembourg, qu’il évacua durant la nuit. Les Français entrent

5 dans la place : les alliés se replient sur le Rhin en s’accusant mutuellement de leurs défaites, et Landau est délivré aux acclamations de l’armée et de la France entière.*

10 Mariage de IToche.—Son départ pour l’armée d'Italie.

En annonçant au Comité de salut public la prise des lignes de Wissembourg et le déblocus de Landau, Hoche termina son rapport par ces simples lignes : ‘“ Maintenant que le but est atteint, je désire n’avoir

15 plus charge que du commandement de l’armée de la Moselle. Les deux ensemble sont un trop pesant fardeau pour une tête de vingt-six ans.” Ce vœu qu’il exprimait fut exaucé ; mais la modestie de Hoche ne le mit à couvert ni des ombrageux soupçons de Robes- 20 pierre et de la majorité du Comité, ni du ressentiment particulier des ennemis redoutables qu'il s’y était faits, de Carnot et de Saint-Just, à l’avis desquels il avait refusé de subordonner ses plans et ses actes. Saint-Just et Le Bas, toujours en mission auprès de l’armée du 25 Rhin, ne pouvaient d’ailleurs pardonner à Hoche d’avoir été préféré à Pichegru pour le commandement général des deux armées réunies, et dans leurs rapports au Comité, ils revendiquèrent pour Pichegru l'honneur principal des opérations militaires dans les Vosges, et 30 entre autres la victoire de Wert et la délivrance de Landau.

En apprenant ce déni de justice, Hoche ne peut

* Victoires et Conquéles des Français, tome viii,

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est nce

DE LAZARE HOCHE, 33 contenir ni son indignation ni sa colère qui éclatent dans un langage violent et dédaigneux pour son collègue, Le Comité ne lui répondit point, et songeait déjà à le frapper. On était arrivé au paroxysme de la Terreur: Robespierre et ses collègues du Comité avaient immolé à leur ombrageuse jalousie et à leur haine tout ce qui était le plus éminent par le rang, par la vertu, par le talent et la science, par l'éclat des services, par la grâce et la beauté : la reine, Madame Roland, Bailly, Barnave, Malesherbes, les plus célèbres constituants, et avec eux les girondins, avaient suivi Louis XVI sur l’échafaud : les persécuteurs de ‘ Gironde, les plus redoutables montagnards, Dantor ‘- même avaient été frappés à leur tour, lorsqu'ils ::0: rent une tardive horreur pour tant de meurtres 1 de : .ng: les premiers chefs des armées répubiicaines, 1 :., Custine, Luckner, Houchard, le vainqueur de Hondschoote, étaient tombés sous la hache inexorable du Comité, qui ne pardonnait pas plus à l’orgueil de la victoire qu’à la honte des défaites. La popularité de Hoche dans les armées de l'Est faisait ombrage au Comité ; il s'irritait de la fierté, de la rudesse même de son langage, et il résolut de punir ce jeune et superbe vainqueur : mais il n’osa le frapper au milieu de l’armée dont il était l’idole, et avant de l’abattre, il l'abreuva de dégoûts, sans jamais lasser ni sa fidélité, ni sa constance. Il le laissa, sans instructions, sans direction, à l4 .ête de l’armée de la Moselle, et quelquefois il lui imposait des ordres rigoureux dont l'exécution était impossible, Hoche réclamait, ne recevait point de réponse, et s'il prenait l'initiative, ses actes les plus simples étaient interprétés contre lui. Ayant un jour secouru un bataillon dans la détresse, privé d’habits et de chaussures, il fut averti qu'il empiétait sur l’administration militaire et que sa responsabilité était gravement compromise. Le Comité lui cachait avec soin ses vues à son égard ; mais Hoche se sentait menacé par un pouvoir muet et invisible : l'épée de Damoclès était sur sa tête. Il reconnaissait

le danger de sa situation ; il en souffrait cruellement et

s'en indignait: parfois le découragement entrait dans 40

son cœur avec de tristes pressentiments: il ne s’en cachait pas, et les lignes suivantes, adressées à son ami Dulac, peignent bien l'état de son âme: “ Les cartes que tu m’annonces me serviront-elles ? Je l’ignore, mon 5sami. Abreuvé de dégoûts, ce n’est plus l’homme que tu as connu qui t’écrit : c’est un malheureux qui se fuit lui-même et qui ne veut trouver nulle part le repos. Je désire qu’une dé :ÿ: : on, que je vais présenter incessamment, soit accep:.‘ sans aigreur, comme elle sera 10 donnée. Ardent ami de la Révolution, j'ai cru qu’elle changerait les mœurs. Hélas! l'intrigue est toujours l'intrigue, et malheur à qui n’a pas de protecteurs ! Tiré des rangs par je ne sais qui, ni pourquoi, j’y rentrerai comme j'en suis sorti, sans plaisir ni peine... C’est 15 assez t’entretenir de mes misères.… J’envie ton sort.” * Fatigué du commandement et paralysé ou contrarié sans cesse par le Comité, rebuté par tant d'obstacles que la malveillance semait sur ses pas, Hoche demanda au foyer domestique le calme et le contentement qui le 20 fuyaient dans la vie publique et dans les camps. Il avait remarqué à Thionville, dans une fête, une jeune fille aussi distinguée par la décence de son maintien que par sa beauté. Son père, nommé Dechaux, était directeur des vivres : mais Hoche ne cherchait, dans celle 25 qu'il voulait faire la compagne de sa vie, ni le rang ni la fortune. Son choix est fait: il écrit à son ami Privat, il le charge de demander pour lui cette jeune fille en mariage : ‘Je demande le cœur, dit-il, et point la richesse ; ne l’oublie pas,” et il termine par ces mots, où 30 se peignent l’amour, la ferme confiance et le dévouement sérieux d’une grande âme : “ La femme que j'aime peut être assurée qu’il ne lui manquera que ce qu’elle ne demandera point.” Cette alliance dépassait de beaucoup les plus 35 ambitieuses espérances des parents de la jeune fille; mais Hoche voulait surtout l'obtenir d’elle-même, et, pour s'assurer de son cœur, ii lui écrivit ces lignes, inspirées par le sentiment le plus délicat et le plus

# Lettre de foche, citée par Bergounioux,

ne s’en son ami s cartes re, mon me que se fuit lEPOS eee Tr inceslle sera qu’elle oujours s ! Tiré entrerai

C’est sort.” * ontrarié les que inda au qui le ps. Il > jeune ien qui t direc- 1s celle 1g ni la rivat, il ille en oint la Lots, où xement 1e peut lle ne

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tendre : “ Ma chère Adélaïde, le nœud qui va vous unir

à moi est saint et sacré: ce n’est pas pour un moment que nous serons liés l’un à l’autre, c’est pour toujours ; pour toujours, songez-y bien. Peut-être n’avez-vous point assez réfléchi à cet engagement. Ne voyez en 5 moi qu’un simple citoyen : qu’nn nom trop prôné par les gazettes ne vous fasse point désirer de devenir l'épouse d’un homme dont l’unique ambition est de vous rendre heureuse. Il est encore temps : si quelque objet avait pu vous frapper, dites un mot, je retire ma 10 parole ; je me borne à ;ester votre ami et ne désire plus que votre estime, Faites librement cette confidence à un homme assez généreux et juste pour ne se plaindre que du sort. Si, au contraire, votre cœur n'a pas encore été touché, accordez-le à mon amour : en devenant mon 15 épouse, devenez mon amie. Ne jurons point ; promettons à la face de l’Être créateur de ne jamais nous séparer, Je ne mentis jamais ; votre cœur me répondra de votre sincérité.” *

Hoche savourait à peine depuis quelques jours les 20 joies de son heureuse union, lorsque le Comité, sous l'impulsion de Robespierre, de Saint-Just, et il faut le dire aussi, de Carnot, jugea le moment venu d’abattre dans ce jeune héros un des plus grands hommes de guerre de la République. Toutefois il dissimula encore, 25 et, avant de le frapper, il voulut l’arracher à son armée.

Il écrivit à Hoche qu’en reconnaissance des éminents services qu’il avait rendus, il lui donnait, à titre de récompense, un commandement plus important et le chargeait de continuer à l’armée d'Italie l'œuvre de 30 régénération qu’il avait si bien accomplie à l’armée de la Moselle : c’est à lui qu’il confait de préférence cette mission difficile comme au plus capable, étant seul en état de la bien remplir. Hoche fut ainsi enlevé à l’amour de ses soldats : il obéit, fit À s- . armée de touchants 35 adieux et annonça son départ (en mars 1794), dans un ordre du jour remarquable par sa simplicité : ‘“ Citoyens, le sorvice de la République, notre mère commune,

* Lettre de Hoche, citée par Bergounioux.

m'appelle ailleurs. Continuez à bien mériter d’elle : le nom du nouveau chef que vous avez (Jourdan) a déjà frappé votre oreille, Avec lui, vous ne pouvez qu’anéantir les tyrans coalisés contre notre sainte liberté, Vive

5 à jamais la République une et indivisible l—-Lazare Hoche.”

Il ne s’abusait pas cependant sur les intentions véritables du Comité : il confia ses pressentiments au représentant Lacoste, et, prêt à partir pour l'Italie, il lui

T9 envoya ses adieux avec une Copie de sa correspondance, ‘ Je désire, dit-il, qu’elle serve à faire luire la vérité et à

retracer à nos neveux ce qu’il en a coûté à leurs pères Pour conquérir la liberté,” *

15 Disgrâce et captivité.

Le vainqueur de Wissembourg avait été devancé par sa brillante renommée à l’armée d'Italie : elle apprit avec joie qu’il lui avait été donné pour chef, et elle se préparait à lui faire un accueil enthousiaste:

20 Le quartier général était à Nice. A peine arrivé, Hoche, avant de prendre un instant de repos, fit déployer la carte de la Haute-Italie, l'étudia longtemps ; puis il dit, montrant les Alpes, ce mot fameux, répété plus tard par son heureux rival de gloire: “C’est de

25 l’autre côté de ces Montagnes qu'est le véritable champ de bataille où la victoire décidera entre nous et l’Autriche.” +

Sobre, selon son habitude, il s’était fait servir du pain, des olives et de l’eau, et il commençait à peine son frugal

39 repas lorsque entra le vieux général Dumerbion, émis-

* Rousselin, T, Il.—Corresp, de Hoche, p. 76. 7 Lettre de Mermet, citée par Bergounioux.

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saire du Comité de salut public et porteur de ses instructions. Hoche, sans défiance, se leva devant ses cheveux blancs, lui offrit une chaise

et l’invita à partager un souper dont le seul mérite, dit-il en riant, était de

rappeler les repas de Pythagore avec ses disciples.* 5 Dumerbion, après avoir montré quelque embarras, tira de sa poche un papier ei .ut d’une voix rude un arrêté du Comité conçu en ces termes : “ Le Comité de salut public arrête que l'expédition d’Oneille, qui devait être faite par le général Hoche, sera confiée au citoyen Petit 10 Guillaume, général à l’armée des Alpes, auquel il a donné des ordres à cet effet. Les représentants du peuple près l’armée d'Italie feront mettre sans délai le général Hoche en état d’arresiation et l’enverront à Paris sous bonne et sûre garde.f—CarNor, CoLLor 15 D'HERBoIs,”

Après avoir entendu cette lecture, Hoche dit froidement, avec une indignation contenue : “ Pardon, général, j'ignorais que vous fussiez un gendarme ; j'allais me mettre au lit, j'ai besoin de Tépos, et ma conscience 20 me permet de dormir: demain matin je serai à vos ordres.”}

Dumerbion lui demanda son épée et posta des gendarmes à la porte de son appartement, où entrèrent aussitôt plusieurs officiers supérieurs qui, voyant prison- 25 nier celui qu'ils venaient saluer comme leur général, firent éclater, au péril de leur vie, une indignation chaleureuse : plusieurs même exhortèrent Hoche à se soustraire par la fuite à l’exécrable tribunal devant lequel tout prévenu était d'avance un condamné, Hoche 30 s’y refusa. “Il répondit qu’il se devait à lui-même de paraître devant ses accusateurs et qu’il ne voulait point donner un exemple qui püût servir d’excuse aux traîtres, dans l'avenir ou dans le passé. Il leur parla longtemps avec un sang-froid et une tranquillité qui ne se démen- 35

* did,

f Cet arrêté, conservé dans la fa muniqué par elle, est écrit tout e

+ Rousselin, Wie de Hoche,

mille du général Hoche et comntier de la propre main de Carnot,

tirent pas, Après avoir exposé de quelle manière il croyait que la guerre allait être conduite en Italie, il les pria, s'ils étaient de nouveau témoins de quelques grandes injustices sans doute inévitables, de ne pas 5 Suivre les conseils d’une irritation toujours funeste, Tous ceux qui étaient présents, ses aides de camp surtout, fondaient en larmes ; mais lui, le front serein, le regard toujours fier et doux, s’efforçait de les rassurer, On eût dit Socrate au milieu de ses disciples avant de 10 boire la ciguë.”*

Hoche demanda qu'il lui fût permis d'écrire. Sa première lettre fut pour sa femme, sa chère Adélaïde, à laquelle il avoua qu’il allait à Paris, mandé par ordre du Comité de salut public, tout en lui cachant qu'il était

15 arrêté, Il écrivit, le lendemain, à M. Dechaux, son beaupère, et lui apprit la triste vérité, “ Quels que soient les motifs de mon arrestation, lui dit-il, sans reproche je suis Sans crainte, quoiqu'il y ait sans doute tout À craindre... Je ne me plains pas. C’est toi, c’est Adélaïde, c’est

20 vous que je plains. Je ne soufie que de ce que par moi vous allez avoir à souffrir. Cache-lui longtemps, s’il est possible, que je suis devenu suspect et privé de ma liberté... Dans les Républiques, je le sais, le général trop aimé des soldats qu'il commande, inquiète les

25 citoyens ombrageux ; mais moi, devait-on me soup- Çonner? Je ne vois cependant pas d’autres griefs contre moi que le dévouement et l'affection de l'armée. Eh bien ! que l’on me fasse rentrer dans la classe des autres citoyens ; je serai heureux, si mon exemple peut servir à

3° la chose publique. Après avoir sauvé Rome, Cincinnatus alla labourer son champ ; je suis loin de prétendre égaler ce grand homme ; Mais, comme lui, j'aime ma patrie, et si mon abaissement peut être utile, je ne demarde qu’à rentrer dans les rangs d'où le hasard et

35 mon travail m'ont fait sortir trop tôt pour ma tranquillité.”

La fierté d’un cœur 2triotique et d’une conscience:

* Andréossy, Æloge de Hoche, + Lettre de Hoche communiquée par sa famille

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