SCÈNE PREMIÈRE
GALEOTTO, seul; puis COSME DE MÉDICIS et JUDAEL.
GALEOTTO est assis près d'une table à gauche ; il écrit. Jetant sa plume sur la table.
Ah!,., enfin j'ai fini... et ce travail d'une heure me vaudra, je l'espère... au moins deux cents écus [Il range des papiers.) II était temps! j'entends, je crois, le duc de Jlédicis... COSME, entrant de la galerie de droite, accompagné de Judaël.
aUDAEL.
Oui, monseigneur, je soufi"re de vous voir vous fatiguer ainsi tous les jours quand je pourrais vous suppléer au grand comptoir, moi dont le dévouement est bien prouvé !
Vois-tu, Judaël? l'œil du maître a toujours amené profit... et à chacun sa part... je t'ai fait gouverneur de mon palais, afin de ne pas avoir à m'en occuper ; à toi les cérémonies , les musées, les casernes et les prisons du palais Médicis ! ma- "là moi mes facteurs, mes comptoirs, mes cori"%ondances et mes projets !... je suis en effet 1- sW fatigué ce soir, mais j'ai presque le droit de t'en accuser, Judaël.
JUDAEL.
Et pourquoi, monseigneur ?
COSME
Tu m'as fait, et malgré moi, boire au repas de ce vin d'Espagne qui toujours me fatigue et m'endort.
JUDAEL.
Il s'agissait, monseigneur, de trinquer à notre alliance avec les Vénitiens.
COSME
Et je n'ai pu refuser, Judaël, car cette alliance avec Venise la belle fera notre capitale un jour, Florence la rictie. ( Apercevant Galeotto. ) Tu m'attendais, Galeotto?
GALEOTTO
Je suis venu , monseigneur , d'après vos ordres pour travailler à vos mémoires.
COSME
Je suis à toi.
Je vous laisse, monseigneur.
COSME
Fais savoir mon retour à la duchesse.., A demain!
JUDAEL.
• A demain, monseigneur!
U sort par la galerie de droite,
cosME, à Galeotto, Personne n'est venu?
GALEOTTO
Seulement le porte-enseigne Juliano, qui voulait demander à monseigneur la faveur d'une audience ce soir.
COSME, s'asseyant.
Je le sais... je l'ai vu... et j'ai promis de le recevoir... îlaintenant... lis.
GALEOTTO
Monseigneur se souvient toujours que dans le chapitre que j'ai lu la dernière fois, et qui dit ce qui se passa dans la taverne de la Sainte-Marie, avant que son cousin Judaël vînt à. son secours, monseigneur a laissé une page blanche sur laquelle il doit raconter les détails qui ont précédé l'arrivée de son cousin.
COSME
Et je t'ai déjà dit que mes héritiers auront l'ordre d'y substituer une page écrite que je ne veux pas qui soit lue de mon vivant.
Alors , monseigneur , la copie du journal que vous avez écrit pendant votre exil remplit cet espace de dix ans qui s'est passé jusqu'à l'époque de votre rentrée dans Florence, et m'y voici, ( Lisant. ) « Comme la révolte était à son com- » ble, Cosme de aiédicis , que depuis plusieurs » années le peuple demandait, entra secrètement » à Florence, aidé de son cousin Judaël , qui ce » jour-là brisa publiquement le voile en quittant » son faux nom de Rodolphe pour reprendre ce- » lui de Judaël de Médicis. A la nouvelle de l'ar- » rivée de Cosme de Médicis , le peuple, trouvant » une nouvelle force , combattit avec tant d'a- » charnement, qu'il parvint à s'emparer du palais » Pazzi, et fit prisonnier le duc Vital Pazzi, qui » en était le maître. Cosme de Médicis déploya » dans cette journée sanglante un courage et une » présence d'esprit dignes des plus grands héros » de l'antiquité. »
COSME
Effacez cela et écrivez seulement que ce jour malheureux Cosme de Médicis combattit sans peur.
GALEOTTO
31ais, monseigneur...
cosME, l'interrompant.
Faites ce que je dis, et continuez.
GALEOTTO, oprès avoir rayé quelques lignes.
« Quelques-uns des deux partis, effrayés des » désastres causés par la guerre civile, s'assem- » bièrent pour aviser au moyen d'y mettre un
» terme, et dans ce conseil, composé de nobles et » de marchands, la paix fut bientôt résolue, et » pour unir à jamais ensemble les fortunes ac- » quises par le commerce et les richesses nobi- » liaires, on ordonna la célébration d'un grand » nombre de mariages de fils ou filles de no- » blés maisons" 'avec' les fds ou tilles des prin- » cipaux factcuP^'^e^'hiarchands; l'on fit surtout » des vœux ardens pour voir s'accomplir le ma- » riage de Cosme de Médicis, le plus riche des » commerçans , avec la duchesse Nativa Pazzi, » fille du duc Vital Pazzi, chef de la noblesse. »
COSME.'
Écrivez que ce mariage' fût indispensable et forcé, que Cosme épousait l'a duchesse Nativa pour empêcher ses partisans, à lui, de continuer une guerre civile qui décimait la Toscane, que la duchesse épousait Cosme de Médicis pour arrêter cette fureur populaire qui aurait indubitablement massacré son père prisonnier ; et ajoutez que cependant ce mariage fut pour Cosme de ÎMédicis une récompense céleste, car il a trouvé, lui déjà si vieux, dans la duchesse Nativa, bien jeune encore, la plus belle, la plus généreuse et la plus sainte des femmes.
GALEOTTO, à part, en écrivant.
Toujours la louange de la duchesse... Judaël a bien raison de craindre!
COSME
Et maintenant lisez à la suite.
GALEOTTO
M'y voici, monseigneur. (Il lit.) «Bientôt » Cosme de Médicis établit à Florence même le » principal comptoir de son commerce et y ra- » mena si bien en quelques mois l'abondance, » que les Florentins le surnommèrent père de la » patrie, l'honorèrent du titre de chef suprême de » la justice... et Cosme de Médicis a tout par- » donné à ses ennemis. »
COSME , l'interrompant et s'emportant.
Effacez cela, et écrivez que Cosme de Médicis ne pardonnera jamais à la noblesse l'assassinat de son malheureux frère Antonio , traîtreusement poignardé dans la forêt de Fiésole. Qu'avez-vous encore écrit?
GALEOTTO
Monseigneur, je me suis arrêté là, et si vous voulez me dicter les notes nécessaires pour la suite...
COSME
Pas à cette heure, Galeotto, ce vin d'Espagne m'endort! demain.
GALEOTTO, Se levant.
Le repos vous soulagera, monseigneur.
COSME
Oui, depuis long-temps la nuit est venue... Quelle heure est-il?
GALEOTTO, regardant un sablier qui est sur la table.
Monseigneur s ce sablier marque la dixième heure.
COSME
Déjà! La duchesse va venir sans doute, comme
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d'habitude, s'inquiéter delà santé du tieillard... A demain, Galeotto !
A demain, monseigneur! [Il va pour sortir par la galerie et s'arrête.) Vous ne vous trompiez pas, monseigneur ! voici madame la duchesse. COSME, se levant et se hâtant vers la galerie. La duchesse !
Il sort.
GALEOTTO, le regardant sortir.
Comme il s'empresse auprès de sa femme ! Oh ! Judaël a bien raison de croire que ce testament secret est fait en sa faveur ! Au seul nom de la duchesse, il a bien vite oublié sa fatigue et son sommeil... Les voici!... Si je profitais de la bonne humeur du vieillard pour lui présenter sa généalogie!... Oui, quand le cœur est heureux, il est toujours plein de générosité.
Il reprend sa place près de la table. Cosme reparaît accompagnant la Duchesse *.
LA DUCHESSE
Vous veniez au devant de moi, monseigneur ; vous êtes bon !
COSME
Quand le bonheur arrive, mon enfant, en allant au devant de lui, on le rencontre plus tôt. Asseyez-vous, ma belle duchesse! (// la fait asseoir. A Galeotto.) Qu'attendez-vous, Galeotto?
GALEOTTO, déployant un parchemin.
Monseigneur, je voulais vous offrir cette précieuse découverte que j'ai faite en feuilletant les histoires des temps passés C'est votre généalogie, et je prouve en quelques lignes que ,y K aïeux étaient arrière-cousins de Charlemagne,esppréreùT' d'Occident. ii(
COSME, souriant.
Ah ! vous avez découvert cela ?
Oui, monseigneur.
COSME
Vous êtes un habile homme, Galeotto. Combien vous a-t-il fallu de [jours pour accomplir ce précieux travail?
GALEOTTO, avBc empressement.
Six grands jours, monseigneur.
COSME
Vous direz à mon argentier de vous compter six écus.
GALEOTTO
Monseigneur a dit?...
COSME
Six écus.
GALEOTTO
Oui, j'avais bien entendu. [A part.) J'en atais espéré deux cents.
COSME, à Galeotto.
Eh bien ! vous n'êtes pas parti ?
GALEOTTO, gagnant la galerie.
Je prends le chemin, monseigneur. {A part, en s'en allant.) J'avais pourtant compté surj^deux cents écus.
Il sort par la galerie de droite.
* Cosme, la Duchesse, Galeotto,
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