‹ Lazare le patreChapitre 44 sur 64 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Les mêmes, GÂLEOTTO.

GALEOTTO, accourant par la droite.

Monseigneur...

COSME, se retournant.

Qui vient là?

GALEOTTO

Je n'ai pas mis une heure, monseigneur, et voici le joyau que vous m'avez envoyé quérir.

COSME

Quel joyau?

GALEOTTO

Le joyau vendu au juif par le père de Juliano. Le voici, monseigneur.

Il met la chaîne dans les mains de Cosme. COSME.

Cette chaîne... mais... je ne me trompe pas... cette chaîne est la mienne... mais c'est bien elle! {A Galeotto.) Et c'est là ce qu'avait vendu cet homme?

Oui, monseigneur.

COSME

Mais cette chaîne m'a été volée !

JUDAEL et GALEOTTO.

Volée !

COSME, glorieux.

Ah ! merci. Seigneur ! Nous nous"sommes trompés, Judaël... celte chaîne m'a été volée par Juliano cette nuit... Nativa n'est pas coupable... Juliano ne mentait pas quand il s'est dit voleur. Oh ! je le ferai juger... lui et son père, qui devait profiter du vol... et vous verrez, vous verrez que Nativa n'est pas coupable. Je le savais bien, mon Dieu! Ils ont osé me voler pendant mon sommeil, ces hommes ! car depuis quinze ans cette chaîne ne m'avait jamais quitté... je l'avais sans cesse nuit et jour, là, sous mon pourpoint... ( Avec stupeur.) Grand Dieu !

Comme il a mis la main sursa poitrine, il a senti la cl:aîne qu'il a toujoiirs sous son pourpoint... Il l'arrache avec violence et terreur, reste pétrifié en tenant une chaîne dans chacune de ses mains.

JUDAEL, à Galeotto, Que veux dire cette double chaîne?

GALEOTTO

Observons, monseigneur.

COSME, réfléchissant, et regardant les chaînes.

Oui... c'est bien la même chaîne brisée!... (Réfléchissant.) Ce vieillard qui a élevé le porte-enseigne a reçu ce joyau du père de Juliano qui est mort il y a quinze ans, et ce jeune homme s'appelle Juliano... comme Sahi.Ui... ■Mais c'est l'enfant que j'ai cherché toujours sans cesse, c'est lui! et il est l'amant de la duchesse!... [Avec désespoir.) 0 mon Dieu! mon Dieu!... Mais qu'ai-je donc fait, Seigneur, pour souffrir en une heure tes plus cruelles tortures?

Il tombe sur un siège à gauche.

MAGASIN THÉÂTRAL

GALEOTTO, à Juda'èl.

Cette double chaîne, monseigneur, semble se rattacher à quelque mystérieux événement. jUDAEL, Volservant.

Je le crois.

cosME, d'une voix étouffée.

Judaël...

JUDAEL, s' approchant.

Monseigneur.

COSME, absorhé.

Reste seul près de moi.

JUDAEL.

Bien, monseigneur. [Bas à Galeotto.) Entre dans cette chambre; le muet y est enfermé avec deux gardes, tu les renverras et te feras son gardien.

GALEOTTO

C'est plus sage ; un de ses gestes pourrait être interprété.

JUDAEL.

Oui, on ne saurait prendre trop de précaution.

Va.

Galeotto entre dans la chambre à gauclie.

JUDAEL, à part et avec inquiétude.

Quevais-je apprendre ? [Il s' approche de Cosme.) Nous sommes seuls, monseigneur.

COSME, lui tendant la main.

Judaël, tu es mon seul parent, mon seul ami. Maintenant je vais te montrer la profondeur de l'abîme dans lequel Dieu m'a conduit, et tu me donneras aide et secours , car tu me plaindras , Judaël.

JUDAEL.

En effet, monseigneur, c'est à votre seul parent et votre seul ami que vous pouvez vous confier, et demander aide au besoin.

COSME

Écoute-moi bien attentivement, Judaël... car ma voix s'affaiblit, et je crois sentir ma dernière heure. Mon testament cacheté, qui est entre les mains de la duchesse, laisse tous mes biens au fils inconnu d'un des frères Salviati, qui m'ont donné cinq existences de héros pour payer une dette de reconnaissance.

JUDiEL, à part.

Que dit-il?

COSME

Eh bien ! Judaël, cet enfant que je n'espérais plus rencontrer, je viens de le trouver aujourd'hui.

JUDAEL.

Quoil cet héritier de tous vos biens?

Oui... cette chaîne, seul signe auquel je devais le reconnaître, yient de me conduire sur sa trace... et Juliano le porte-enseigne est le fils de Juliano Salviati, mort dans mes bras en me léguant son enfant.

JUDAEL.

Juliano !

COSME

C'est lui, Judaël... lui, l'enfant pour lequel j'ai

prié tous les jours et pour qui j'ai depuis quinze ans entassé trésors sur trésors... lui, à qui je dois à toute heure ouvrir ma maison et donner la meilleure place à mon foyer.

JUDAEL.

Mais il est aimé de la duchesse, monseigneur...

cosME, se levant.

Voilà, Judaël, le malheur que Dieu fait peser à cette heure sur ma tête blanchie et qui me conduira désolé dans la tombe.

Il s'appuie en pleurant sur Judaël.

JUDAEL.

Ayez du courage, monseigneur. [A part.) Dieu! s'il allait mourir!... le testament!...

COSME

Il faut que je fuie, Judaël, que je quitte la Toscane. Tu m'accompagneras, n'est-ce pas?

JUDAEL.

Oui, monseigneur, je ne vous quitterai pas.

Il ne faut plus que j'aperçoive Nativa... car sa seule vue m'arracherait mon dernier soupir... Je l'aimais tant, mon Dieu! ..

LA DUCHESSE, daus la coulisse.

Monseigneur...

cosME, épouvanté.

La voici î

JUDAEL, le soutenant.

Du courage, monseigneur.

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