‹ Lazare le patreChapitre 43 sur 64 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

COSME, JUDAEL.

JUDAEL.

Elle s'éloigne à propos.

COSME

Bonne duchesse, comme elle prenait part à leur affliction, et comme elle partage à l'avance leur joie!

JUDAEL.

J'allais vous le faire observer, monseigneur.

COSME

Mais ce muet, je veux le voir.

JUDAEL.

On l'amène, monseigneur; le voici.

Deux Gardes paraissent ; l'un porte la cassette, l'autre accompagne Lazare, qui entre par le fond et reste comme en extase, en examinant Cosme de Médicis.

COSME, l'observant.

Quelle misère!... que de souffrance dans tous

ses traits!... Vois donc, Judaeël!

JUDAEL.

Oui, monseigneur, cet homme a dû souffrir... (À ces mots, le regard du Muet se fixe sur Judaël. ^ part.) Il faut par extrême prudence éviter qu'ils restent long-temps ensemble, cosjre.

Et Dieu lui a refusé la parole?

JUDAEL.

Oui, monseigneur.

COSME

Mais il sait lire peut-être?

JUDAEL.

Non, monseigneur.

COSME

Quel moyen employer pour se faire comprendre?

JUDAEL.

Nous y parviendrons, monseigneur; mais à cette heure il faut prouver sans retard la culpabilité de ce mendiant et l'innocence de Juliano... je le puis en deux mots, monseigneur, en vous révélant un secret, et pour cela nous ne sommes pas seuls... Je vais faire emprisonner cet homme.

COSME, désignant la porte à gauche*.

Non... qu'il entre là... je veux plus tard essayer de me faire entendre à lui. (Aux Gardes.) Vous veillerez sur cet homme. {Les Gardes et le Muet entrent.) Et maintenant, hàte-toi, Judaël, brise ce mystère impénétrable, ce secret... parle.

Monseigneur, ce matin nous avons fouillé partout dans la chambre du porte-enseigne en y cherchant la cassette, et voici ce que nous y avons trouvé.

Il lui remet un portrait.

* Judaël, Cosme.

COSME

Le portrait de Nativa !

JUDAEL, lui remettant une lettre.

Et cette lettre signée de Nativa Pazzi.

COSME

Signée d'elle ?

JUDAEL.

Monseigneur, cette lettre fixe au porte-enseigne un rendez-vous la nuit, monseigneur... Juliano, qui n'a pas volé, a cependant passé secrètement la nuit dans le palais.

cosME, avec épouvante.

Judaël!

JUDAEL.

Et maintenant, comprenez-vous l'affliction de la duchesse quand elle vit Juliano compromis, et sa joie subite en entrevoyant sa délivrance?

COSME

Judaël !

JUDAEL, continuant. Comprenez-vous enfin dans quelle chambre secrète le jeune homme a mystérieusement passé la nuit?

cosME, furieux.

Juda...!

JUDAEL , vivement.

J'ai des preuves, monseigneur... Mais lisez donc, v,

lisez donc... C'était cette nuit même que la duchesse lui donnait un rendez-vous... Je n'invente rien, c'est écrit, voyez.

COSME

Oh! malheur!... oh! vengeance!

JUDAEL.

Oui, vengeance, monseigneur! — *'''*'^^^^ '

COSME, avec désespoir. "^

Oh! Judaël !... oh ! mon Dieu! mon Dieu ! Il tombe accablé dans un fauteuil à gauche. JUDAEL, se rapprochant de lui.

Du courage, monseigneur; appelez la colère à votre aide et non pas l'abattement, et vengezvous... Oui, vengeons-nous, car qui vous outrage m'outrage, qui vous frappe m'atteint... Vengeonsnous, monseigneur... Que décidez-vous pour la duchesse?

COSME, se levant et passant la scène".

Une séparation...

JUDAEL.

Publique, n'est-ce pas?

COSME

Non, Judaël... Mais est-ce possible?... 0 mon Dieu!... Nativa souillée, perdue!... elle adultère, infâme!

JUDAEL.

Qui l'aurait soupçonnée, monseigneur?

COSME

Nativa à la voix si douce, au regard si pur!... oh ! insensé vieillard, qui souvent, la contemplant avec extase, lui saisissait la main, tant il craignait que l'ange ne reprît son vol et ne le quittât pour remonter au ciel!... et la jeune femme, qui accor- * Cosme, Judaël.

dait au vieillard un regard complaisant, donnait à son amant des nuits longues et folles... 0 malheur! malheur! malédiction sur toi, îs'ativa ! mort à toi, Juliano... Où est-il?

JUDAEL.

En prison.

COSME

Qu'il vienne.

JUDAEL.

Que voulez-vous?

COSllE.

Un duel.

aUDAEL.

Un duel!... à votre âge!

COSME

Et qu'importe mon âge?... Oui, ma main tremblerait peut-être en portant une épée; mais il y a des duels dans lesquels le sort décide, et dans ceux-là la destinée ne tient pas compte des âges...

JUDAEL.

Mais vous oubliez que le porte-enseigne est le fils d'un misérable, et que vous êtes, vous, duc de Médicis?

COSME

Oui, je suis le duc de Médicis et le petit-fils d'un artisan qui vendait des chapelets sur la place de l'église ; je suis duc de Médicis et le neveu de ton père, Judaël, de ton père, qui était journalier dans un chantier du port... je suis duc r"^ «ftîédicis, et pour cela je n'aurai pas le droit de ^^^»— *i^jri\cnger sans me charger la conscience d'un lâche assassinat... Non pas, je suis le duc de Médicis... En effet, je possède à moi seul plus de richesses que les empereurs d'Orient, et j'ai tant de vaisseaux dispersés sur les mers, qu'en les réunissant près les uns des autres on en ferait une ceinture à Venise... Eh bien! toutcela je l'échangerais s'il le fallait contre un habit de mendiant pour avoir le droit de me battre avec l'homme que la duchesse a trouvé assez noble pour lui donner son amour...

JUDAEL.

Mais s'il vous tue, monseigneur?

COSME

Tu me vengeras, .ludaël... D'ailleurs, tu vois bien que je vais mourir avant demain peut-être, que le sang m'étouffe... que ma tête s'égare... Qu'on m'amène Juliano; je veux un duel... Le désespoir est un stylet qui entre trop lentement au cœur... .Te veux un duel.

Il cherche à sortir par le fond.

JUDAEL, se mettant au-devant de lui.

Monseigneur...

COSME, luttant.

Laisse-moi,

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