SCÈNE XL COSME , LAZARE
COSME
Nativa... elle n'est plus ici... 0 mon Dieu!... comment la consoler?... Pauvre Julianu!... nulle trace, nul indice...
LAZARE , l'apercevant, et à part.
Le duc de Médicis...
COSME
Mais où est donc Nativa ? Oh ! je dois tout craindre de son désespoir. {A Lazare, qu'il aperçoit. ) La duchesse de Médicis, l'as-tu vue sortir de cette prison ?
LAZARE
Oui , monseigneur.
Folle et désespérée, n'est-ce pas ?
LAZARE
Quand elle est sortie, monseigneur, elle semblait espérer et ne pleurait plus...
COSME
Pauvre Nativa!... Oh ! je n'ose me hâter auprès d'elle... car son espoir, je vais le briser avec un regard !
LAZARE
Non, ne vous hâtez pas, monseigneur, ne vous hâtez pas.
COSME, l'observant avec étonnement.
Mais toi, qui me conseilles?... n'es-tu pas ce mendiant que ce matin on me disait être muet?
LAZARE
Oui, monseigneur; j'avais trompé les archers et le gouverneur Judaël.
COSME
Ce matin, j'avais pour toi compassion ou pitié...
Il s'éloigne.
LAZARE, à part.
Comment l'empêcher d'approcher la duchesse? COSME, se dirigeant vers la porte à droite. Mais que Dieu te pardonne, car ton infortune n'était qu'un mensonge.
LAZARE, élevant la voix.
Mensonge qui dure depuis cette nuit fatale que je passai dans la taverne de la Sainte-Marie. COSME, se retournant après avoir ouvert la porte pour sortir.
De la Sainte-Marie ?
LAZARE
Cette taverne venait de vous porter bonheur,
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vous l'aviez traversée pendant le jour... mais quand la nuit fut venue...
cosME, se rapprochant* .
Que s'y passa-t-il donc?
LAZARE
Oh! c'est une longue histoire; mais vous pouvez l'écouter, monseigneur... car la duchesse espère encore, et votre absence prolongera son espoir... [A part.) Et pas de signal!
COSME
Et que se passa-t-il dans la taverne ?
LAZARE
Comme vous aviez fui, monseigneur, j'y entrai, moi, et je trouvai Giacomo le tavernier qui luttait contre l'agonie du poison... et Giacomo expirant merévéla qu'il mourait empoisonné parunhomme qui, le même jour, lui avait donné de l'or pour qu'il en tuât un autre... Épouvanté, je jurai, non pas de venger Giacomo, mais l'homme qui avait été sa victime... et bientôt je tombai comme le tavernier, car moi aussi j'étais empoisonné...
Ensuite?...
LAZARE
Lorsque je recouvrai mes sens, j'étais couché sur les dalles d'une prison... et j'entendis des hommes qui parlaient autour de moi; long-temps leurs voix ne furent qu'un bourdonnement confus à mon oreille, mais peu à peu mes idées s'éclaircirent, et j'entendis que l'un d'eux disait: S'il revient à la vie, tâchez de découvrir s'il a le secret de Giacomo, et au premier indice, qu'il meure!... Un autre lui répondait quedepuisdeux jours on m'avait vainement questionné, et qu'il était probable que le poison m'avait paralysé la langue... Et ce mot me fit vivre, car mon silence absolu put convaincre mes geôliers de ce qu'ils avaient soupçonné ; et quinze années se sont passées pendant lesquelles on a laissé vivre le muet, qu'on eût étranglé sans retard s'il eût dit un seul mot... Mais Lazare, espérant en Dieu, s'est fait muet comme la tombe en attendant patiemment le jour de la résurrection,
COSME
Et ce jour est venu?
LAZARE, regardant à la fenêtre.
Pas encore, monseigneur... [Avec désespoir.) Biais cette lumière ne paraîtra donc pas?... Mon Dieu, c'est donc fini ?
COSME
Que veux-tu dire ?
LAZARE
Rien, monseigneur, rien... Je ne veux plus, moi, ni consolation ni vengeance... je ne veux plus que la mort avec l'oubli de la terre et du ciel. •
COSME
Mais pourquoi donc ?
LAZARE, avec force.
Parce que cette maison, que je regarde sans cesse, reste sombre et déserte, et que cette obscurité, c'est le désespoir d'une mère et la mort
* Cosme, Lazare.
d'un enfant... parce que je viens de perdre le prix de quinze années de tortures... parce que le ciel est injuste, et que... [Il reste comme pétrifié.) Non, non, pardonnez-moi, mon Dieu, j'ai blasphémé... Je vois, je vois! [Il court à la fenêtre.) Mais est-ce une illusion?... Monseigneur... [il fait passer le Duc près de la fenêtre) regardez... [avec délire) cette maison vient de s'éclairer, n'est-ce pas * ?
COSME
Oui ; l'on vient de mettre une lumière près de cette fenêtre.
LAZARE
Merci, mon Dieu!
COSME
Et que veut dire ce signal?
LAZARE
Que Juliano est sauvé, monseigneur.
COSME
Que dis-tu?
Il est vivant, sauvé, je le sais... je vous le jure, monseigneur.
COSME, le faisant redescendre la scène avec folie.
Lui, Juliano , mon fils sauvé!... [S'arrêtant tout-à-coup.) Mais qui donc es-tu, toi?
LAZARE
Qui je suis?... Quinze années de souffrances m'ont donc bien changé?... Qui je suis! des cinq enfans du laboureur, il en reste un, mon père !
COSME
Des cinq frères Salviati?
LAZARE
L'aîné n'est pas mort du poison qu'il a ?m dinr' la taverne de la Sainte-BIarie.
COSME
Raphaël?
RAPHAËL, lui tendant les bras.
Oui, Raphaël, mon père... Raphaël!
Après un moment de silence, Cosme va se jeter dans
ses bras.
LAZARE, pleurant.
Oh ! mon père ! mon père !
cosME, avec attendrissement.
Et je ne t'avais pas reconnu... toi, le dernier de mes sauveurs!... et depuis quinze années enseveli dans CCS prisons, tu as souffert sans vengeance !
LAZARE, se relevant.
Mais Dieu me gardait ma récompense; j'ai sauvé Juliano !
COSME
Oh! maintenant je crois à son salut, Raphaël. Viens, sortons de cette prison; demain je te vengerai; viens sans retard annoncer toi-même à Nativa de Médicis le salut de son enfant.
LAZARE
Oui, monseigneur, la duchesse l'espère, mais il faut le lui confirmer.
COSME
Viens, que la pauvre mère te bénisse.
Ils montent la scène.
' Lazare, Cosme.
LAZARE, Varrêtant.
Encore un mot, monseigneur.
COSME
Qu'est-ce donc?
Voulez-vous savoir le nom de la victime assassinée par Giacorao le tavernier?
COSME
Quel est-il?
LAZARE
Antonio de Médicis, votre frère, monseigneur.
COSME
Antonio!
LAZARE
Et voulez-vous savoir le nom de l'homme qui avait payé Giaconiopourl'assassinat de votre frère?
COSME
3'allais te le demander.
LAZARE
Judaël votre cousin, mon père!
COSME, avec épouvante.
Judacl !
LAZARE
Et maintenant, Nativa de Médicis s'inquiète et vous attend; venez, mon père, venez.
Il entraîne Cosme. Le rideau tombe.
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