LE CENTURION
Etonné tout d'abord et muet, mais à peine Eût-il vu de ses mains se détacher les chaînes Que son âme arrogante éclata dans ses yeux. D'un bond il fut dehors, rauque, hagard, joyeux, Flairant l'air, ne sachant où diriger sa fuite. Mais, bientôt reconnu, des gens lui firent suite. Et lorsqu'il arriva sur la Place du Blé, Il eut autour de lui tout un peuple assemblé : Mendiants et larrons, gitons et courtisanes, Voleurs de grand chemin, pilleurs de caravanes. Ramas d'êtres sortis des tavernes d'Acra, Hissèrent, triomphant, Barrabas sur leurs bras.
Et lorsqu'il eut appris par eux qu'on allait faire
Trois crucifixions sur le mont du Calvaire, Dont celle de Jésus le faux prophète : « Hébreux, « Leur cria-t-il, ce jour est doublement heureux, c( Puisqu'à mon innocence il est rendu justice, « Et puisque l'imposteur est conduit au supplice. « Amis, au Golgotha I Allons voir sur la croix « Expirer l'ennemi des hommes et des lois. »
A ce moment, Procula, femme de Pilate, entre sans être vue. Elle écoute, pâle d'émotion, le récit du centurion.
Sur ces mots s'élançant avec lui, cette tourbe, Par les couloirs obscurs et les ruelles courbes, A rejoint le cortège immense et forcené Qui vers le Golgotha pousse les condamnés. Joyeuse du renfort qui survient, à la vue De Barrabas marchant en tête, la cohue Applaudit : « Hosannah au vaillant Barrabas ! )) Lui, se ruant, les yeux féroces, le front bas. Jusqu'au Galiléen se frayant un passage, Il le frappa d'un coup de poing dans le visage : Et Jésus est tombé pour la première fois.
PROCULA
Ahl dieux...
PILATE
Ma Procula, d'où te vient cet émoi?
PROCULA, bas à Pilate.
Pontius, qu'as-tu fait de ce juste ?
PILATE, au centurion.
Ton rôle Est de me renseigner exactement. Contrôle, Observe les esprits et les événements, Et tâche à m'envoyer de moment en moment Un exprès diligent et sûr.
// le congédie d'un geste, puis le rappelant
Et puis, écoute :
Si, par quelque hasard, il arrivait qu'en route Les amis de Jésus (ils sont nombreux, je crois,) Tentassent de sauver cet homme de la croix. Je te charge...
Il le regarde un instant dans les yeux, puis, plus bas
Ou plutôt, je veux que tu comprennes Qu'un succès de leur part m'affligerait à peine. Les soldats s'en tiendront, certe, aux ordres reçus. Si l'on venait pourtant à délivrer Jésus, Je ne déplorerais qu'à moitié leur mollesse.
LE CE>TURION
Dois-je tenir ceci pour un ordre?
PILATE
Non, laisse Les choses obéir aux décrets du destin. Un ordre? J'ai parlé d'un désir incertain, D'un souhait chimérique, et, bien plus, je t'engage A ne pas trop penser à ce vain verbiage. Je t'engage surtout à le taire si bien Que ton casque, ô soldat, même n'en sache rien. Va. J'attends des rapports détaillés et lucides.
Le centurion sort.
PROCULA
Pontius, qu'attends-tu de ces ruses timides? Le Juste va mourir et son sang furieux Retombera sur nous !
po:îce pilate 151
PILATE
S'il est de justes dieux, Ce sang retombera sur la race exécrable Qui seule de sa mort s'est faite responsable. A leur sombre désir n'ai-je point résisté? Ehl que n'ai-je point dit? Que n'ai-je point tenté? Pour arracher sa proie à leur haine brutale I Si tu les avais vus accourir vers ma stalle, Innombrables, hurlant comme des loups...
PROCULA
J'ai vu.
Du haut de la terrasse, où je montai, j'ai pu Observer leur fureur, hélas, et ta faiblesse.
J'employai tour à tour la force et la souplesse.
PROCULA
Et les expédients où la peur t'a conduit N'ont été qu'un surcroît de souffrances pour lui. Fallait-il qu'au pilier de torture on l'expose ! Je n'ai pas voulu voir l'épouvantable chose, Mais j'entendais d'ici le sifflement des fouets Et le cri de la chair que leur pointe trouait, Et le rire sanglant des flagellateurs ivres.
PILATE
J'espérai qu'attendris ils le laisseraient vivre.
PROCULA
Attendrir une foule en lui montrant du sang I As-tu Ml, dans le cirque, un tigre s'apaisant
Parce qu'il a humé le parfum des blessures? Ahl que ne t'avisais-tu de plus fermes mesures? Quels risques pensais-tu courir? Tu connaissais Ce peuple, et qu'il est lâche, et qu'il te suffisait De quelques vétérans pour briser sa colère !
PILATK
Oui, s'il se fut agi d'une émeute vulgaire Où je n'eusse trouvé que d'obscurs plébéiens, Mais j'avais contre moi Scribes, Pharisiens Et prêtres, gens retors, experts aux calomnies. De qui j'ai maintes fois subi les avanies. Jésus se prétendait roi des Juifs ; je ne sais Quel sens il attachait à ses paroles, mais Je sais trop quel rapport on en eût fait à Rome. Puis, Jésus s'élevait contre leurs lois, en somme, Et Rome m'a chargé de défendre ces lois. Voilà ce qu'on eût dit, et songe de quel poids Ce reproche eût pesé sur l'esprit de Tibère.
154 PO>ÎCE PILATE
PROCULA, qui a cessé d'écouter Pilate, et comme se parlant à elle-même :
Pour le crucifier on l'emmène au Calvaire, Et ce Jésus était pourtant plus qu'un mortel.
PILATE
Tu n'en es pas, j'espère, à recevoir pour tels
Les prodiges fameux comptés à ce prophète I
Tu sais comme l'esprit du vulgaire se prête
Aux mensonges brillants qui font d'un homme un Dieu.
Or, nul peuple, au soleil, plus que le peuple hébreu,
A ces crédulités barbares ne se livre.
A les ouïr parler, comme à lire leur livre.
Leur histoire serait un merveilleux tissu
De faits tels que jamais poète n'en conçut
De plus extravagants et de plus chimériques,
Le pouvoir qu'on accorde à Jésus ne s'explique
Pas autrement.
PROCULA
Jésus ! Je ne sais pas Si, comme on le prétend, à chacun de ses pas, Un bienfait surhumain attestait sa puissance. On dit qu'à la tempête il imposait silence, Qu'il gouvernait les vents et châtiait la mer. On dit qu'il guérissait les maux les plus amers, Qu'à sa voix les boiteux et les paralytiques Bondissaient et marchaient en chantant des cantiques ; Que les aveugles-nés dont il touchait les yeux Découvraient le soleil et jouissaient des cieux ; On dit, et la Judée entière le répète, Qu'à Béthanie un homme étant mort, le prophète Vint, après quatre jours, vers le tombeau profond. Que, l'ayant appelé seulement par son nom, Il fit sortir, vivant, cet homme des ténèbres. Je n'ai rien vu de ces miracles qu'on célèbre. Et cependant je crois que cet homme est divin.
Sou^^ens-toi, Pontius, sous quel pesant chagrin
Je m'en allais courbant ma déplorable vie,
Après que Marcia nous eût été ravie.
Que de jours et de nuits consumés dans les pleurs!
Que de fois vainement j 'ai crié ma douleur
En reprochant aux dieux ma douce enfant perdue !
A son sépulcre un jour que je m'étais rendue, Il fallut en chemin m'arrêter un moment Prise dans l'embarras d'un long attroupement. En tête s'avançait un homme jeune et grave, Pieds nus, la corde aux reins, vêtu comme un esclave, Et portant les cheveux divisés sur le front. Ainsi que certains Juifs nazaréens le font. La foule l'assiégeait de cris et de prières ; D'aucuns se prosternaient le front vers la poussière Pour adorer le bord de son manteau poudreux. Des femmes se penchaient au bord des toits : « Heureux Le sein qui le conçut ! Heureuses les mamelles Par qui fut allaité cet enfant ! )) disaient-elles.
C'était Jésus. Son nom était connu de moi, Mais, lui, je le voyais pour la première fois.
Au moment qu'il allait dépasser ma litière, Il arrêta sur moi ses regards. La lumière De ses yeux merveilleux m'inonda de clarté; Un charme, de douceur, de force et de bonté Enveloppa mon âme et pénétra mon être.
Ce regard, je sentis qu'il venait de connaître Mon pauvre coeur de mère et toute sa douleur, Et qu'en l'illuminant jusqu'en sa profondeur Il mettait un bonheur secret dans ma souffrance. Depuis lors, je n'ai plus souffert sans espérance, Et si je pleure encor sur l'enfant qui n'est plus, Mes pleurs sont moins amers à cause de Jésus.
Ah ! quel est donc cet être, et quel autre prodige Avant de croire en lui veux-tu que Ton exige? Il peut guérir la chair ; il peut sauver le corps ;
Il peut rendre la vie; il peut dompter la mort Celui dont la vertu ressuscite les âmes, Celui qui, d'un regard, ferme au coeur d'une femme La blessure saignante et gémissante.
Moitié émotion, moitié condescendance, Pilate s'approche pour baiser Procula au front. Celle-ci se reculant brusquement:
NonI
PILATE, surpris et sévère.
Te fais-je donc horreur, ma Procula ?
PROCULA
Pardon Oh! je ne pensais pas à t'offenser. Ce geste A trahi, malgré moi, le souvenir funeste Qui vient de m'assaillir soudain. Ce songe noir,
Dont je t'avais parlé, ce matin, sans pouvoir Te le peindre, voici que je me le rappelle.
Au bord d'un champ planté de pâles asphodèles
Comme il en est, dit-on, chez les Mânes, j'ai vu
Ma douce Marcia belle comme elle fut.
C'était son port, sa taille, et c'était son visage.
Et son front pur, hélas, trop pensif pour son âge.
Elle portait encor la tunique de lin
Où son corps fut couché pour le sommeil sans fin,
Et ses cheveux étaient tressés des violettes
Dont je les couronnais pour la funèbre fête.
Or, Marcia me vit et ne me sourit pas.
Mais un grand cri monta de sa gorge, ses bras
Firent pour m'éloigner des signes d'épouvante,
Et ses yeux, élargis d'une terreur béante.
Semblaient voir une chose horrible à mes côtés.
Je regardais aussi... je vis... ensanglanté,
Ton spectre se dressait, auprès de moi, dans l'ombre,
Et le sang l'éclairait d'une lumière sombre ;
Il y avait du sang sur ta toge, du sang Sur tes mains, et du sang, ô stupeur, jaillissant De ta bouche venait m'éclabousser moi-même, Et semblait me vêtir de son rouge anathème. Notre enfant avait fui, cependant qu'une voix Criait : « Le sang du Juste, ô Pilate, est sur toi I Puis tout se confondit en horreurs incertaines...
PILATE
Certes, ce songe vint par la porte d'ébène,
Nous ferons une offrande aux Mânes irrités ;
Mais un songe... est un songe... Une fatalité
A conduit, malgré nous, les maux dont tu t'affliges.
Si cet homme eût été capable d'un prodige,
Crois-tu qu'il eût permis les choses dont il meurt?
Trêve donc aux regrets stériles 1 Que ton cœur
Cesse de se troubler, et que ton front s'éclaire,
Et que tes yeux sourient, — si ce n'est pour nous plaire,
Au moins pour épargner à mes hôtes l'ennui.
Tu sais que je reçois à ma table aujourd'hui Plancus, Eudoxos et Crantor...
PROCULA
Mon deuil, mes larmes, A vos gais entretiens mêleraient peu de charmes ; Je me ferai servir seule, car je n'ai pas Le coeur à prendre part aux plaisirs d'un repas.
Elle sort.
LE ja:vitor Seigneur, vos invités.
Entrent Plancus, Eudoxos et Crantor. Echange de saluts. PILATE
Mes chers amis, à table !
Ne perdons rien du temps, qui fuit irréparable.
« Cueille le jour, )) dit un poète ingénieux, Et c'est à table encor qu'on le cueille le mieux.
Ils sortent.