‹ Lazare le ressuscité, suivi de Ponce PilateChapitre 13 sur 15 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Le Triclinium. Pilate et ses convives sont à table, couchés sur des lits, couronnés de roses. Des esclaves les servent.

PILÀTE

Vous n'êtes pas tenus d'entonner à voix haute La louange du vin que l'on vous sert, mes hôtes. Il est un peu barbare, et son feu ne doit rien Au soleil qui mûrit les ceps campaniens. J'ai tenté cet essai : sur les chaudes collines Qui, près de Galgala, vers le Jourdain s'inclinent,

166 PONCE PîLàTE

J'ai fait faire une vigne avec des plants choisis A grands frais de Cécube amenés jusqu'ici. Malgré tout, l'âpreté d'un sol rebelle et triste A travers la douceur du crû natal persiste.

EUDOXOS

Mais il est embaumé, loyal et généreux, Il parle bien romain avec l'accent hébreu, Ce langage m'enchante.

PLANCUS

Eudoxos, je t'envie D'être ainsi toujours prêt à tirer de la vie Une essence de joie, un miel de volupté I

Par Hercule, Eudoxos verrait[de la beauté Dans les Juifs !

EUDOXOS

J'en ai vu quelquefois dans leurs femmes Dont la chair est ardente et les yeux pleins de flammes ; Je trouve encor un charme étrange et languissant A cette ville où fume un éternel encens, Et qui répand au loin des odeurs d'aromates ; Et j'aime ce climat où le printemps éclate, Impétueux et brusque, en tempêtes de fleurs. Tu souris, Pontius? et Plancus est railleur? Du moins Grantor m'approuve, et, bien que philosophe, Je gage qu'à mon hymne il ajoute une strophe.

CRANTOR

M'en préserve Apollon ! Car mes mètres boiteux Irriteraient les tiens, titubant auprès d'eux Comme le lourd Silène auprès des Muses vives. Puis, je ne suis plus d'âge à célébrer les Juives... Peut-être aurais-je aimé ce ciel, cette cité,

Ces champs, si par les Juifs ils n'étaient habités. A propos, Pontius, certains bruits m'ont fait croire Que tu faillis avoir une émeute au Prétoire, Ce matin ?

PILA.TE

Oui, selon leur habitude, ils m'ont Excédé de leurs cris confus et furibonds.

PLANCUS

Pour l'affaire Jésus sans doute I

PILATE

Et quelle affaire Un de ces vagabonds exaltés et vulgaires. Comme, par ce pays, si souvent, il en court, Qui séduisent la plèbe à d'étranges discours

Rehaussés, s'il se peut, de quelque faux prodige. Ceîcii-ci sur la foule acquit un tel prestige, Que les Prêtres jaloux ont résolu sa mort. A l'ôter de leurs mains j'employai quelque effort, Car je ne pesais pas son crime à leur balance; Mais il fallut céder à leur intolérance I M'ont-ils pas menacé du courroux de César? Ils eussent coloré leurs rapports d'un tel art Que César eût risqué de donner dans leur piège, Et...

Entre un légionnaire.

Mais voici quelqu'un qui nous vient du cortège. Eh bien? parle, soldat.

LE LÉGIO?(NAIRE

L'ordre règne. Seigneur.

Le condamné Jésus, avec les deux voleurs, Gravit le Golgotha, suivi d'un peuple immense.

170 PONCE PÎLATE

Pas d'incidents?

LE LÉGIONNAIRE

Aucun ; soit feinte ou défaillance.

Le condanané Jésus est tombé par deux fois. Un passant est requis pour lui porter sa croix : Il se nomme Simon, paysan de Cyrène.

PILATE

Les amis de Jésus ?

LE LÉGIONNAIRE

Tous dispersés. A peine S'ils osent regarder le cortège de loin. Arrivé cependant au Carrefour du Foin,

po:îce pilate 171

Jésus fut abordé par un groupe de femmes Pleurantes, qu'aisément d'ailleurs nous repoussâmes Rien qu'en les menaçant du poitrail des chevaux. Un peu plus loin, vers la Fontaine de l'Agneau, Parmi la multitude une autre s'est ruée, Indifférente aux coups, insensible aux huées, Et, devant qu'on ait pu l'écarter du chemin, S'approchant de Jésus, un linge dans les mains. Du condamné sanglant elle essuya la face. Puis, elle se perdit parmi la populace.

PILATE

C'est tout ?

Le centurion s'incline. Pilate le congédie d'un sîgne^ PILATE

Et voilà bien le peuple tel qu'il est : Lâche éternellement, versatile à jamais.

Huit jours n'ont pas passé depuis que, frénétiques,.

Sous les pieds de cet homme, ils jetaient leurs tuniques, En bramant de bonheur et d'amour après lui. Alors il était dieu pour ces gens ; aujourd'hui, Quelques femmes à peine osent l'aimer encore I

EUDOXOS

Mais celle-là du moins est digne qu'on l'honore Dont la main essuya ce lamentable front. Elle doit être belle, et quelque amour profond A grandi son courage et transporté son âme.

FLANC US

L'on prétend, en effet, qu'il fut aimé des femmes.

Même, un jour qu'il passait, dit-on, à Magdala,

Une fille, du nom de Myriam, alla

Sur ses pieds en pleurant verser sa chevelure.

Depuis, la courtisane a fui sa vie impure.

Et l'on dit qu'elle suit le prophète en tout lieu,

Le servant mieux qu'un maître et l'aimant plus qu'un dieu,

EUDOXOS

Il mérite la mort s'il eut la hardiesse De ravir à Cypris le cœur de sa prêtresse, Et d'ôter aux mortels un peu des voluptés Qui rendent l'univers digne d'être habité. Mais vous, docte Crantor, par qui toute pensée. Qu'elle soit sage ou folle, est savamment pesée, Dites-nous ce qu'au juste enseignait cet Hébreu. Rappelait-il quelqu'un de nos maîtres fameux : Démocrite, Zenon, Parménide, Epicure?

CR.OTOR

Diogène plutôt, sa doctrine est obscure. Grossiers, toujours vêtus de symboles pesants, Ses discours laissent mal discerner leur vrai sens. Il serait vain, d'ailleurs, d'y chercher un système Expliquant l'univers, et l'homme et les dieux mêmes, Il annonce un bonheur à venir pour les siens,

Assez pareil, je crois, aux temps saturniens,

A l'antique âge d'or chanté par nos poètes.

Mais, flatteur de la foule ainsi que tout prophète,

Il réserve au rebut des humains sa faveur.

11 clame : « Bienheureux les pauvres I » et « Malheur

Aux riches ! » et u Malheur aux puissants de la Terre I »

Il déclare que dans le royaume du Père

— Ces termes signifient l'âge d'or qu'il promet —

Nul riche ne saurait être reçu jamais.

Et que, seuls, auront part aux largesses suprêmes,

Les pauvres, les souffrants, les infirmes, et même,

Les esclaves !

TOUS, se récriant

Ohî...

EUDOXOS

Qu'il nous épargne ses dons A ces gens-là j'en fais volontiers Tabandon.

PLANCUS

Si néfastes que soient nos temps, je les préfère Au nouvel âge d'or que Ton prétend nous faire 1

PILATE

Cela semble assez fou pour être sans danger.

CRANTOR

Oui, peut-être. On ne peut pourtant ne pas songer

Que si la multitude, ignorante et légère,

Devenait tout à coup ivre de ces chimères,

Son délire pourrait aller à des forfaits

Tels que notre soleil n'en contempla jamais.

Réfléchissez ! Briser les utiles entraves

Qui retiennent les bras de millions d'esclaves,

Armer ces poings brutaux d'infâmes libertés,

Déchaîner contre l'ordre et la loi des cités, La haine, la rancune et la faim assoupies Aux plus secrets détours de ces âmes impies, Pensez-vous que ce soit un dessein innocent, Et qu'il ne vaille pas d'être éteint dans le sang?

Un légionnaire entre.

PILATE, à celui-ci :

Tu viens de Golgotha? Parle.

LE LÉGIONNAIRE

L'œuvre s'achève, Sans que, jusqu'à présent, aucun trouble s'élève. Arrivé sur le lieu du supplice, Jésus Affaibli par les coups nombreux qu'il a reçus, N'a pas pu détacher sa robe de son torse. Et les bourreaux ont dû suppléer à ses forces ;

Mais lorsqu'il s'est agi de le fixer au bois,

De lui-même il a pu se coucher sur la croix,

Et, chose étrange, alors qu'au premier clou, farouches,

Les autres condamnés hurlaient à pleine bouche.

Ce Jésus se laissa percer les mains, les pieds,

Sans avoir, une fois, soupiré ni crié,

Bien qu'il fût, aux frissons qui l'agitaient, visible

Que son corps aux tourments n'était pas insensible.

Après les clous plantés, l'on a dressé la croix; Mais les hommes ont dû s'y reprendre à trois fois Pour l'amener au trou, profond de deux coudées. Où par des coins de fer on l'a consolidée. L'ouvrage fait, suivant les usages reçus. Ils se sont partagé les habits de Jésus, Se disputant aux dés sa robe sans couture. Et maintenant, avec des cris et des injures, La plèbe vers la croix se presse en rangs épais. De loin, les Prêtres crient à Jésus : u Tu devais,

En trois jours, démolir et relever le Temple : Eh bieni de ton pouvoir, donne-nous un exemple. Sauve-toi donc toi-même I Arrache donc tes clous 1 Et descends de ta croix I » Fléchissant les genoux. D'autres disent : « 0 roi des Juifs, je te salue I » Puis, tournant les talons, ils rient et le conspuent.

PILATE

Les amis de Jésus n'ont rien tenté pour lui?

LE LÉGIONNAIRE

Menacés par les cris de la foule, ils ont fui.

Des femmes l'ont pourtant suivi jusqu'au Calvaire;

L'une est debout au pied de la croix : c'est sa mère.

L'autre tient embrassé le gibet, et reçoit

Sur ses cheveux le sang qui découle du bois,

Et sachant qu'elle fut autrefois courtisane,

On se la montre au doigt, et le peuple ricane.

Sur un signe de Pilate il se retire.

Un silence pèse quelques instants sur les convives. Par degrés la salle s'assombrit, sans que, d'abord, ils y prennent garde.

PILATE

Dire que ce Jésus prétendit être Dieu ! Qu'il a séduit certains à ce rêve orgueilleux, Que son délire a pu gagner le cœur des femmes Tout cela pour finir en un supplice infâme ! Vit-on jamais un Dieu mourir de cette mort?

EUDOXOS

Hercule a succombé parmi les flammes d'or, Mais son trépas fut beau, glorieux, volontaire, Et la mort de ce Juif est sordide et vulgaire.

PLAÎÎCUS

Sans doute le secret pouvoir d'une liqueur

Lui permit de dompter un moment la douleur.

CRANTOR

Peut-être; quelquefois aussi l'indifférence Résulte chez certains d'un excès de souffrance.

EUDOIOS, poursuivant son idée :

Un dieu mourir en croix 1 Un prodige pareil Frapperait de stupeur la terre ; et, le soleil, Gomme il fit autrefois pour le festin d'Atrée, Refuserait de voir cette chose abhorrée.

PILATE

Or, la terre est paisible, et voici le printemps ; L'odeur des lis nouveaux nous arrive des champs. Et, nullement ému par la mort de cet homme, Le soleil...

L'obscurité redouble. Les convives s'en aperçoivent soudain.

Qu'est-ce donc? on n'y voit plus

Si la nuit approchait.

PLA5CUS

C'est comme

CRANTOR

Oui, depuis un moment, J'avais cru remarquer un assombrissement.

PILATE, se levant et, avec lui, les convives :

Qu arrive-t-il enfin?

Ils sortent sous le péristyle, et regardent le ciel. Gestes de surprise et d'effroi.

Voyez donci

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