LAZARE
Pourquoi m'avoir tiré d'entre leurs mains, Seigneur? J'espérais bien mourir afin qu'ils te connaissent! Me fallait-il encor perdre jusqu'au bonheur De te rendre les jours dont tu me fis largesse I
Une seconde fois tu m'ôtes à la mortl Ah I je n'implorais pas ce bienfait implacable, Et je crains que mon cœur ne soit plus assez fort Pour te bénir du don sous lequel tu m'accables.
Pardonne à ma douleur qui vient de blasphémer I Je crois en toi, je t'aime, ô Christ, mais je succombe. Et le réseau d'angoisse où je suis enfermé Me rend jaloux de ceux qui possèdent la tombe.
Mon âme erre parmi les ténèbres. Je suis Plus perdu qu'un aveugle au croisement des voies. Toi qui rends la lumière aux yeux remplis de nuit, Jésus, fils de David, fais aussi que je voiel
Que faut-il que je fasse et que veux- tu de moi? Ta faveur foudroyante a dévasté ma vie.
Je n'attends des vivants que la haine et l'effroi, Et moi-même j'ai peur de mon ombre ennemie.
J'ai voulu l'annoncer aux hommes I Mais en vain Sous le cilice, dans les larmes et la cendre, Je t'ai prié. Seigneur, afin qu'il me souvînt Des choses que j'avais espéré faire entendre.
Tu ne l'as pas voulu ! Mes souvenirs ont fui Si loin que j'ai cessé de sentir leur présence. Alors, dans l'épouvante et la totale nuit, J'ai manqué d'oublier le nom de l'espérance.
Alors, raillant ma plainte et riant de mes maux, Un esprit tentateur s'approcha de ma couche ; Il pesa sur mon âme, et j'entendis des mots Désolants et profonds s'échapper de sa bouche.
Maître, pardonne-moi, car tu n'étais pas làl J'ai souffert, j'ai pleuré, j'ai détesté la vie; J'ai maudit les bienfaits dont ta main me combla, Peut-être ai-je accusé ta sagesse infinie I
Peut-être ai-je douté de toi, Seigneur, Seigneur I Mais quand pour t'attester la mort me fut offerte, La certitude heureuse a réjoui mon cœur, Une route d'amour devant moi s'est ouverte.
J'ai marché vers ton œuvre et j'ai tendu mes bras Joyeux vers la douleur et vers le sacrifice... Mais je t'offrais un vœu qui ne t'agréait pas, 0 Maître, et tu n'as pas voulu qu'il s'accompHsse.
Certes, mon témoignage est indigne de toi. Et ton autel voudrait de plus pures hosties ;
Mais, haï des vivants, maudit de Dieu, pourquoi, Pourquoi me retenir loin des morts que j'envie?